‹ Quatre comédies. Edited with an introd. and notes by Raymond WeeksChapitre 56 sur 75 · Scène III · texte numérisé non relu

Scène III

STEINBERG, CaLABRE

CALABRE, à part Si c'est encore quelque invitation, quelque partie de plaisir en l'air, nous allons avoir un orage.

STEINBERG, Usaut

Qu'est-ce que tu marmottes entre tes dents?

CALABRE

Moi, monsieur, je n'ai pas dit un mot.

STEINBERG

Vous vous mêlez de bien des choses, monsieur Calabre; vous vous donnez des airs d'importance, sous prétexte de discrétion, qui ne me conviennent pas du tout, je vous en avertis.

CALABRE

Si la discrétion est un tort . . .

Assurément, lorsqu'elle est affectée, lorsqu'en se taisant on laisse croire qu'on pourrait avoir quelque chose à dire.

CALABRE

Hé ! de quoi parlerais- je, monsieur? Est-ce ma faute si la princesse . . .

STEINBERG

Eh bien ! qu'est-ce? que voulez- vous dire? Toujours cette princesse ! Qu'est-ce donc? Nous habitons cette maison depuis un mois. La princesse est notre voisine de campagne, et son palais est à deux pas de nous. Qu'y a-t-il d'étonnant, qu'y a-t-il d'étrange à ce qu'il existe entre nous des relations de bon voisinage et même d'amitié, si l'on veut? Nous ne sommes pas ici en France, où l'on vit dix ans sur le même palier sans

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se saluer quand on se rencontre, ni en Angleterre, où l'on n'avertirait pas le voisin que sa bourse est tombée de sa poche, si on ne lui est pas présenté dans les règles. Nous sommes en Italie, où les mœurs sont franches, libres, exemptes de cette morgue inventée par l'orgueil timide à la plus grande gloire de l'ennui; nous sommes dans ce pays de liberté charmante, brave, honnête et hospitalière, sous ce beau soleil où l'ombre d'un homme, quoi qu'on en dise, n'en a jamais gêné un autre, où l'on se fait un ami en demandant son chemin, où enfin la mauvaise humeur est aussi inconnue que le mauvais temps.

CALABRE

Monsieur le baron prend bien chaudement les choses. Je demande pardon à monsieur, mais les réflexions d'un pauvre diable comme moi ne valent pas la peine qu'on s'en occupe.

Quelles sont ces réflexions? Je veux le savoir. Dites votre pensée, je le veux.

CALABRE

Oh ! mon Dieu, c'est bien peu de chose. Seulement, quand monsieur le baron s'en va comme cela pour toute une journée chez la princesse, il m'a semblé quelquefois que madame était triste.

STEINBERG

Est-ce là tout?

CALABRE

Je n'en sais pas plus long, mais je vous avoue. . .

STEINBERG

Quoi?

CALABRE

Rien, monsieur, je n'ai rien à dire.

STEINBERG

Parlerez- vous, quand je l'ordonne?

CALABRE

Eh bien? monsieur, à vous dire vrai, cela me fait de la peine. Elle vous aime tant !

STEINBERG

Elle m'aime tant !

CALABRE

Oh ! oui, monsieur, presque autant que je vous aime. Si vous saviez, quand vous n'êtes pas là, que de questions elle me fait, et que de petits cadeaux de temps en temps, pour .tâcher de savoir ce que vous dites, ce que vous pensez au fond du cœur, si vous l'aimez toujours, si vous lui êtes fidèle . . . Vous m'accusez d'être bavard ... Eh bien ! monsieur, demandez-lui comment je parle de mon maître, et si jamais la moindre indiscrétion . . . Voilà pourquoi j'ose dire que cela me fait de la peine, quand je sais qu'elle en a, oui, monsieur, et quand elle pleure . . . Mais enfin, puisque vous allez l'épouser . . .

STEINBERG

Calabre ! mon pauvre vieux Calabre !

CALABRE

Plaît-il, monsieur?

STEINBERG

Ce mariage.

Eh bien?

CALABRE

STEINBERG

Eh bien ! je sais que je suis engagé. Je n'ai pas réfléchi, je n'ai pas voulu me donner le temps de réfléchir, je me suis laissé entraîner, ou, pour mieux dire, je me suis trompé moi-même. J'ai cédé, je me suis aveuglé, je me suis étourdi de ma passion pour elle.

CALABRE

Pardonnez-moi encore, monsieur, mais. . . STEINBERG, se lève

Écoute-moi. Bettine est charmante; avec son talent, sa brillante renommée, au milieu de tous les plaisirs, de toutes les séductions qui entourent et assiègent une actrice à la mode, elle a su vivre ^ de telle sorte que la calomnie elle-même n'a jamais osé approcher d'elle, et l'honnêteté de son cœur est aussi ^dsible que la pure clarté de ses yeux. Assurément, si rien ne s'y opposait, personne plus qu'elle ne serait capable de faire le bonheur d'un mari; mais. . .

CALABRE

Eh bien! monsieur, s'il en est ainsi... pourquoi alors. . .

STEINBERG

Tu le demandes? Eh 1 sais- tu ce que c'est que d'épouser une cantatrice?

CALABRE

Non, par moi-même, je ne m'en doute pas. Il me semble pourtant. . .

STEINBERG

Quoi?

CALABRE

Que si monsieur épousait madame, il ne pourrait y avoir grand mal. Il me semble qu'il y a bien des exemples... Elle est jeune et jolie; sa réputation, comme vous le disiez, est excellente. Elle est riche. . . vous l'êtes aussi . . .

STEINBERG

En es-tu sûr?

Vous êtes si généreux ! . . .

STEINBERG

Preuve de plus que je ne suis pas riche ! Je l'ai été, mais je ne le suis plus.

CALABRE

Est-il possible, monsieur?

STEINBERG

Oui, Calabre. Quand je n'aimais que le plaisir, ce que m'ont coûté mes folies, je ne le regrette pas, je n'en sais rien; mais depuis que j'ai l'amour au cœur, c'est une ruine. Rien ne coûte si cher que les femmes qui ne coûtent rien — et par là-dessus le lansquenet ^ . .

CALABRE

Vous jouez donc toujours, monsieur?

STEIXBERG

Eh ! pas plus tard qu'hier, cela m'est arrivé.

CALABRE

Chez la princesse? Et vous avez perdu. . .

STEIXBERG

Cinq cents louis. Ce n'est pas là ce qui me ruine, je vais les payer ce matin, et je compte bien prendre ma revanche; mais, je te le dis, je suis ruiné, je n'ai plus le sou, je n'ai plus de quoi vivre.

Si une pareille chose pouvait être vraie, et si monsieur le baron se trouvait gêné, j'ai quelques petites économies ...

STEIXBERG

Je te remercie, je n'en suis pas encore là. Tu n'as pas compris ce que je voulais dire. Ma fortune étant à moitié perdue . . .

CALABRE

Il me semble alors que ce serait le cas . . .

STEIXBERG

De me marier, n'est-il pas vrai? D'autres que toi pourraient me donner ce conseil, d'autres que moi pourraient le suivre. Voilà justement le motif, la raison impossible à dire, mais impossible à oublier, qui me force à quitter Bettine.

CALABRE

Quitter madame? est-ce vrai?. . .

STEINBERG

Eh ! que veux- tu donc que je fasse? J'avais le dessein, en l'épousant, de lui faire abandonner le théâtre; mais, si je ne suis plus assez riche pour cela, ne veux-tu pas que je l'y suive, quitte à rester dans la coulisse? — Que me veut-on? qu'est-ce que c'est?

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