Scène III
STEINBERG, CaLABRE
CALABRE, à part Si c'est encore quelque invitation, quelque partie de plaisir en l'air, nous allons avoir un orage.
STEINBERG, Usaut
Qu'est-ce que tu marmottes entre tes dents?
CALABRE
Moi, monsieur, je n'ai pas dit un mot.
STEINBERG
Vous vous mêlez de bien des choses, monsieur Calabre; vous vous donnez des airs d'importance, sous prétexte de discrétion, qui ne me conviennent pas du tout, je vous en avertis.
CALABRE
Si la discrétion est un tort . . .
Assurément, lorsqu'elle est affectée, lorsqu'en se taisant on laisse croire qu'on pourrait avoir quelque chose à dire.
CALABRE
Hé ! de quoi parlerais- je, monsieur? Est-ce ma faute si la princesse . . .
STEINBERG
Eh bien ! qu'est-ce? que voulez- vous dire? Toujours cette princesse ! Qu'est-ce donc? Nous habitons cette maison depuis un mois. La princesse est notre voisine de campagne, et son palais est à deux pas de nous. Qu'y a-t-il d'étonnant, qu'y a-t-il d'étrange à ce qu'il existe entre nous des relations de bon voisinage et même d'amitié, si l'on veut? Nous ne sommes pas ici en France, où l'on vit dix ans sur le même palier sans
220 QUATRE GOMÉDIES
se saluer quand on se rencontre, ni en Angleterre, où l'on n'avertirait pas le voisin que sa bourse est tombée de sa poche, si on ne lui est pas présenté dans les règles. Nous sommes en Italie, où les mœurs sont franches, libres, exemptes de cette morgue inventée par l'orgueil timide à la plus grande gloire de l'ennui; nous sommes dans ce pays de liberté charmante, brave, honnête et hospitalière, sous ce beau soleil où l'ombre d'un homme, quoi qu'on en dise, n'en a jamais gêné un autre, où l'on se fait un ami en demandant son chemin, où enfin la mauvaise humeur est aussi inconnue que le mauvais temps.
CALABRE
Monsieur le baron prend bien chaudement les choses. Je demande pardon à monsieur, mais les réflexions d'un pauvre diable comme moi ne valent pas la peine qu'on s'en occupe.
Quelles sont ces réflexions? Je veux le savoir. Dites votre pensée, je le veux.
CALABRE
Oh ! mon Dieu, c'est bien peu de chose. Seulement, quand monsieur le baron s'en va comme cela pour toute une journée chez la princesse, il m'a semblé quelquefois que madame était triste.
STEINBERG
Est-ce là tout?
CALABRE
Je n'en sais pas plus long, mais je vous avoue. . .
STEINBERG
Quoi?
CALABRE
Rien, monsieur, je n'ai rien à dire.
STEINBERG
Parlerez- vous, quand je l'ordonne?
CALABRE
Eh bien? monsieur, à vous dire vrai, cela me fait de la peine. Elle vous aime tant !
STEINBERG
Elle m'aime tant !
CALABRE
Oh ! oui, monsieur, presque autant que je vous aime. Si vous saviez, quand vous n'êtes pas là, que de questions elle me fait, et que de petits cadeaux de temps en temps, pour .tâcher de savoir ce que vous dites, ce que vous pensez au fond du cœur, si vous l'aimez toujours, si vous lui êtes fidèle . . . Vous m'accusez d'être bavard ... Eh bien ! monsieur, demandez-lui comment je parle de mon maître, et si jamais la moindre indiscrétion . . . Voilà pourquoi j'ose dire que cela me fait de la peine, quand je sais qu'elle en a, oui, monsieur, et quand elle pleure . . . Mais enfin, puisque vous allez l'épouser . . .
STEINBERG
Calabre ! mon pauvre vieux Calabre !
CALABRE
Plaît-il, monsieur?
STEINBERG
Ce mariage.
Eh bien?
CALABRE
STEINBERG
Eh bien ! je sais que je suis engagé. Je n'ai pas réfléchi, je n'ai pas voulu me donner le temps de réfléchir, je me suis laissé entraîner, ou, pour mieux dire, je me suis trompé moi-même. J'ai cédé, je me suis aveuglé, je me suis étourdi de ma passion pour elle.
CALABRE
Pardonnez-moi encore, monsieur, mais. . . STEINBERG, se lève
Écoute-moi. Bettine est charmante; avec son talent, sa brillante renommée, au milieu de tous les plaisirs, de toutes les séductions qui entourent et assiègent une actrice à la mode, elle a su vivre ^ de telle sorte que la calomnie elle-même n'a jamais osé approcher d'elle, et l'honnêteté de son cœur est aussi ^dsible que la pure clarté de ses yeux. Assurément, si rien ne s'y opposait, personne plus qu'elle ne serait capable de faire le bonheur d'un mari; mais. . .
CALABRE
Eh bien! monsieur, s'il en est ainsi... pourquoi alors. . .
STEINBERG
Tu le demandes? Eh 1 sais- tu ce que c'est que d'épouser une cantatrice?
CALABRE
Non, par moi-même, je ne m'en doute pas. Il me semble pourtant. . .
STEINBERG
Quoi?
CALABRE
Que si monsieur épousait madame, il ne pourrait y avoir grand mal. Il me semble qu'il y a bien des exemples... Elle est jeune et jolie; sa réputation, comme vous le disiez, est excellente. Elle est riche. . . vous l'êtes aussi . . .
STEINBERG
En es-tu sûr?
Vous êtes si généreux ! . . .
STEINBERG
Preuve de plus que je ne suis pas riche ! Je l'ai été, mais je ne le suis plus.
CALABRE
Est-il possible, monsieur?
STEINBERG
Oui, Calabre. Quand je n'aimais que le plaisir, ce que m'ont coûté mes folies, je ne le regrette pas, je n'en sais rien; mais depuis que j'ai l'amour au cœur, c'est une ruine. Rien ne coûte si cher que les femmes qui ne coûtent rien — et par là-dessus le lansquenet ^ . .
CALABRE
Vous jouez donc toujours, monsieur?
STEIXBERG
Eh ! pas plus tard qu'hier, cela m'est arrivé.
CALABRE
Chez la princesse? Et vous avez perdu. . .
STEIXBERG
Cinq cents louis. Ce n'est pas là ce qui me ruine, je vais les payer ce matin, et je compte bien prendre ma revanche; mais, je te le dis, je suis ruiné, je n'ai plus le sou, je n'ai plus de quoi vivre.
Si une pareille chose pouvait être vraie, et si monsieur le baron se trouvait gêné, j'ai quelques petites économies ...
STEIXBERG
Je te remercie, je n'en suis pas encore là. Tu n'as pas compris ce que je voulais dire. Ma fortune étant à moitié perdue . . .
CALABRE
Il me semble alors que ce serait le cas . . .
STEIXBERG
De me marier, n'est-il pas vrai? D'autres que toi pourraient me donner ce conseil, d'autres que moi pourraient le suivre. Voilà justement le motif, la raison impossible à dire, mais impossible à oublier, qui me force à quitter Bettine.
CALABRE
Quitter madame? est-ce vrai?. . .
STEINBERG
Eh ! que veux- tu donc que je fasse? J'avais le dessein, en l'épousant, de lui faire abandonner le théâtre; mais, si je ne suis plus assez riche pour cela, ne veux-tu pas que je l'y suive, quitte à rester dans la coulisse? — Que me veut-on? qu'est-ce que c'est?