Scène IV
LES PRÉCÉDENTS, Un DOMESTIQUE UN DOMESTIQUE
Monsieur le baron, c'est une carte que je porte à madame.
STEINBERG
Elle n'est pas levée.
UN DOMESTIQUE
Pardon, monsieur le baron.
{On entend chanter dans la coulisse.)
STEINBERG
Tu as raison; voyons cette carte. Le marquis Stéfani? Qu'est-ce que c'est que cela?
UN DOMESTIQUE
Monsieur le baron, c'est un monsieur qui se promène dans le jardin.
STEINBERG
Dans le jardin?
UN DOMESTIQUE
Monsieur, voyez plutôt; le voilà auprès du bassin, qui regarde les poissons rouges. Il dit qu'il revient d'un grand voyage.
STEINBERG
Eh bien ! qu'est-ce qu'il veut?
UN DOMESTIQUE
Il veut voir madame, et il attend qu'elle soit visible.
STEINBERG, à part Stéfani ! Je connais ce nom-là. (Haut.) Calabre, n'est-ce pas ce Stéfani dont on parlait tant à Florence?
CALABRE
Mais. . . oui, monsieur. . . je le crois du moins. STEINBERG, regardant au balcon
C'est lui-même, je le reconnais. C'est un vrai pilier de coulisses, soi-disant connaisseur, et grand admirateur de la signora Bettina.
CALABRE
C'est un homme riche, monsieur, un grand personnage.
STEINBERG
Oui, c'est un patricien qui a fait du commerce, à l'ancienne mode de Venise; mais il n'est pas prouvé que son engouement pour la signora s'en soit tenu à l'admiration. Tu me feras le plaisir, Calabre, de dire à
Bettine que je la prie de ne pas recevoir cet homme-là. Je sors; je reviendrai tantôt.
CALABRE
Vous allez encore jouer, monsieur?
STEINBERG
Fais ce que je te dis; tu m'as entendu? (// sort.)
CALABRE
Oui, monsieur.
Scène V Calabre, Le Notaire, puis Bettine CALABRE, à part Cela va mal, cela va bien mal. Pauvre jeune dame, si bonne, si jolie !
LE NOTALRE
Monsieur Calabre, voici quelque temps que je suis dans le pavillon, et je ne vois pas les futurs conjoints.
CALABRE
Tout à l'heure, monsieur Capsucefalo.
LE NOTAIRE
Et les témoins?
CALABRE
Je vous ai dit que M. le baron les amènerait.
BETTINE arrive en chantant Ah ! te voilà, notaire, ô cher notaire, mon cher ami ! As- tu tes paperasses?
LE NOTAIRE
Oui, madame, le contrat est prêt. J'ai seulement laissé en blanc les sommes qui ne sont point stipulées.
BETTINE
Tu ne stipuleras pas grand'chose, quand ce serait tous mes trésors. — Est-ce que tu n'as pas vu Filippo Valle, mon chargé d'affaires? Il a dû t'instruire làdessus.
LE NOTAIRE
Madame veut plaisanter, mais ]\I. le baron est connu pour puissamment riche.
Je n'en sais rien. Où est-il donc?
CALABRE
Il est sorti, madame, pour un instant.
BETTINE
Sorti maintenant? Est-ce que tu rêves?
CALABRE
C'est-à-dire. . . je ne sais pas trop. . .
BETTINE
Va donc le chercher. — Capsucefalo, attendez-nous dans le pavillon.
LE NOTAIRE
J'en sors, madame, je suis à vos ordres. {A Calahre.) Que ces grandes artistes sont charmantes ! Avez- vous observé qu'elle m'a tutoyé?
CALABRE
C'est sa manière quand elle est contente.
LE NOTAIRE
Hum ! vous m'aviez promis quelques rafraîchissements.
BETTINE
Mais certainement. (.4 Calahre.) A quoi penses- tu donc?
Je l'avais oublié, madame.
BETTINE
Vite, des citrons, du sucre, de l'eau bien fraîche, ou du café, du chocolat, ce qu 'il voudra. Non, il a peutêtre faim; vite un flacon de mosca telle et un grand plat de macaroni.
LE NOTAIRE
Madame, je suis bien reconnaissant. (// se retire avec de grandes salutations.)
BETTINE, à Calahre Eh bien! toi, qu'est-ce que tu fais là? Tu as l'air d'un âne qu'on étrille. Je t'avais dit d'aller chercher Steinberg. Tiens, le voilà dans le jardin.
CALABRE
Pardon, madame, ce n'est pas lui.
BETTINE
Qui est-ce donc? Ah! jour heureux ! c'est Stéfani, mon cher Stéfani. Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est là?. . . Dis-lui qu'il vienne, dépêche-toi.
CALABRE
Il VOUS a sans doute aperçue, madame, car le voilà qui monte le perron; mais je dois vous dire que M. le baron . . .
BETTINE
Que je suis contente ! Eh bien ! le baron, le perron, qu'est-ce que tu chantes? Est-ce que tu fais des vers?
Non, madame, pas si bête ! Je dis seulement que M. de Steinberg m'a recommandé. . .
BETTINE
Parle donc.
CALABRE
M. le baron m'a chargé de vous prier. . .
BETTINE
Tu me feras mourir avec tes phrases.
CALABRE
De ne pas recevoir ce seigneur.
BETTINE
Qui? Stéfani? tu perds la tête.
CALABRE
Non, madame; M. le baron m'a ordonné expressément. , ,
BETTINE, riant
Ah ! tu es fou . . . Ah ! le pauvre homme ! il ne sait ce qu'il dit, c'est clair, il radote. . . Ne pas recevoir
Stéfani ! un vieil ami que j'aime de tout mon cœur ! . . . Ah! le voici... Va-t'en vite, va chercher Stein*berg,
CALABRE, à part, en sortant Qu'est-ce que j'y peux? Je n'y peux rien. . . Cela va mal, cela va bien mal.