Scène XV
LES PRÉCÉDENTS, CaLABRE CALABRE
Monsieur . . .
STEINBERG
OÙ êtes- vous donc, quand j'appelle?
Monsieur, j'étais dans votre appartement. Vous vous rappelez sans doute les ordres . . .
STEINBERG
Il n'est pas question de cela.
BETTINE
Calabre, avez-vous là l'écrin que je viens de vous confier?
CALABRE
Oui, madame.
BETTINE
Donnez-le-moi. {Elle le remet à Sleinberg.)
STEINBERG, ouvraut V écriii Ce sont de fort beaux diamants. Peste ! un bouquet de fleurs en brillants, mêlés de rubis et d'émeraudes ! c'est tout à fait galant ! — Il y a un mot d'écrit.
BETTINE
Vous pouvez le lire.
STEINBERG
A Dieu ne plaise ! ma curiosité ne va pas jusque-là.
BETTINE
Je vous en prie; je ne l'ai pas lu.
STEINBERG
Vraiment? Puisque vous le voulez. . . (// lit.) «Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer un bouquet de noces. Si je devais rester longtemps dans ce pays, je vous enverrais des fleurs qui, lorsqu'elles seraient fanées, se remplaceraient aisément; mais, puisque ma mauvaise étoile me défend de vivre près de vous, laissez-moi vous offrir, je vous le demande en grâce, quelques brins d'herbe un peu moins fragiles. Puisse ce souvenir d'une vieille amitié vous en rappeler parfois quelques autres que, pour ma part, je n'oublierai jamais. — J'aurai l'honneur de vous voir ce soir. »
C'est à merveille ! — Monsieur Calabre, avez- vous fait demander des chevaux? (// pose Vécrin sur une table)
CALABRE
Pas encore, monsieur; je pensais. . .
STEINBERG
Combien de fois faut-il donc que je parle pour qu'on m'entende? Que Pietro parte sur-le-champ.
BETTINE
Des chevaux, Steinberg? pourquoi faire?
STEINBERG
Il faut que j'aille à la ville. Hâtez- vous, Calabre.
BETTINE
Un instant encore ! Ne se pourrait-il?. . .
STEINBERG
A qui obéit-on ici? (Calabre s'incline et va pour sortir.)
BETTINE
Charles, je sais votre secret ! Je ne voulais vous en rien dire. J'aurais attendu, j'aurais désiré que la confidence m'en vînt de votre part; mais vous voulez partir. . . Pourquoi?
STEINBERG
Vous savez tout, dites- vous, et vous le demandez ! Il paraît qu'il y a ici une inquisition dans les règles, et qu'on s'inquiète fort de mes intérêts; mais il semble aussi que M. Calabre conserve plus discrètement ce que vous lui confiez, qu'il ne sait respecter mes ordres.
CALABRE
Monsieur, je vous jure sur mon âme . . .
STEINBERG
Je ne vous interroge pas. — Et moi aussi je voulais garder le silence; mais puisque vous avez voulu tout savoir, eh bien ! madame, soyez satisfaite ! Oui, j'ai agi imprudemment; oui, ma parole est engagée; ma fortune, déjà compromise, est aujourd'hui à peu près perdue. Cette lettre vient d'un créancier qui m'annonce tout d'un coup un voyage, qui prétexte un départ subit pour me demander de l'or, comme votre marquis pour vous en donner.
BETTIXE
Bonté divine ! perdez-vous la raison?
STEINBERG
Non pas. Croyez-vous, s'il vous plaît, que je ne sache pas par cœur ces finesses, ces artifices de comédie, ces petites ruses de coulisse ! Supposer qu'on s'en va pour se faire retenir ! accompagner cela d'un présent bien solide, afin qu'on sente tout ce qu'on va perdre ! voilà qui est nouveau, voilà qui est merveilleux ! Mais il faudrait, pour n'y pas voir clair, n'avoir jamais mis le pied dans le foyer d'un théâtre, n'avoir jamais connu vos pareilles !
Mes pareilles, Steinberg? — Vous voulez m'ofifenser. Vous n'y parviendrez pas, je vous en avertis, car ce n'est pas vous qui parlez. Si vos ennuis vous rendent
injuste, le plus simple est d'en détruire la cause. Écoutez-moi. — Je n'ai pas, bien entendu, cent mille francs dans mon tiroir; mais Filippo Valle, notre correspondant, les a pour moi. Il n'y a qu'à les faire prendre à la ville, et vous les aurez dans une heure.
STEINBERG
Je n'en veux pas.
BETTINE
Signons notre contrat; dès cet instant, vous êtes mon mari.
STEINBERG
Jamais !
BETTINE
Vous le vouliez tout à l'heure.
STEINBERG
Jamais, jamais à un tel prix !
BETTINE
A un tel prix ! . . . Ah ! vous ne m'aimez plus.
STEINBERG
Il ne s'agit pas d'amour dans une question d'argent. Et qu'arriverait-il si je cédais? Vous seriez ridicule, et moi méprisable.
BETTINE
Ce ridicule me ferait rire, et ce mépris me ferait pitié.
STEINBERG
Ririez-vous aussi de notre ruine?
BETTINE
Je ne la crains pas. Si la pauvreté ne vous est pas insupportable, elle n'a rien que je redoute. Si elle vous effraye, eh bien ! je ne suis pas morte, et ce que j'ai fait peut se recommencer.
STEINBERG
Remonter sur la scène, n'est-il pas vrai? C'est là votre secret désir, d'autant plus vif, que vous savez bien que je n'y saurais consentir.
BETTINE
Mon ami . . .
STEINBERG
Brisons là, je vous en prie. Je n'ajouterai qu'un seul mot: j'étais prêt à vous épouser, lorsque je croyais pouvoir vous assurer une existence honorable et libre; maintenant je ne le puis plus.
BETTINE
Pourquoi cela? où est le motif?
STEINBERG
OÙ est le motif ? Et mon nom? et ma famille, et mes amis? et le monde?. . .
BETTINE
Ah! voilà l'obstacle.
STEINBERG
Oui, le voilà, comprenez-le donc; oui, c'est le monde qui nous sépare, le monde, dont personne ne peut se passer, qui est mon élément, qui est ma vie, dont je
n'attends rien, dont j'ai tout à craindre, mais que j'aime par-dessus tout; le monde, l'impitoyable monde, qui nous laisse faire, nous regarde en souriant, qui ne nous préviendrait pas d'un danger, mais qui, le lendemain d'une faute, se ferme devant nous comme un tombeau.
BETTINE
Je ne croyais pas le monde si méchant.
STEINBERG
Il ne l'est pas du tout, madame. Il a raison dans tout ce qu'il fait. C'est incroyable ce qu'il pardonne, et comme il vous soutient, comme il vous défend, par respect pour lui-même, dès l'instant qu'on en est, tant que vous vous conformez à ses lois, les plus douces, les plus praticables et les plus indulgentes qu'on puisse imaginer; mais malheur à qui les transgresse ! Malheur à qui brave cette impunité, à qui abuse de cette indulgence ! Il est perdu, il n'a rien à dire, et cette affable cruauté, cette sévère patience, qui ne frappe que lorsqu'on l'y force, n'est que justice.
BETTINE
Ainsi vous partez?
Et que voulez-vous donc? De quel front, avec quel visage irais-je subir ce rôle d'un mari qui vit d'une fortune qui n'est pas la sienne, et promener par toute l'Italie une femme que je ne ferais que suivre, avec mon nom sur son passeport et mes armes sur sa voiture? Encore faudrait-il, si, par impossible, on con-
sentait à pareille chose, encore faudrait-il que cette femme fût digne d'un tel sacrifice !
BETTINE
Est-ce bien là le motif, Steinberg?
STEINBERG
Je sais donc bien mal me faire comprendre? {M outrant Vécrin.) Eh bien ! le motif, le voilà. {Il sort.)