‹ Quatre comédies. Edited with an introd. and notes by Raymond WeeksChapitre 70 sur 75 · Scène XVIII · texte numérisé non relu

Scène XVIII

LES PRÉCÉDENTS, CaLABRE BETTINE

Eh bien ! Calabre, qu'as-tu fait?

CALABRE

Tout ce que vous m'aviez dit, madame.

28o QUATRE COMÉDIES

BETTINE

L'argent est payé?

CALABRE

Oui, madame.

BETTIXE

As-tu vu Steinberg?

CALABRE

Hélas ! oui.

BETTIXE

Que t'a-t-il dit?

CALABRE

Voici une lettre.

BETTIXE lit vite Ah! c'est très bien. . . parfaitement bien. . . c'est à merveille. {Elle tombe évanouie sur un fauteuil.)

CALABRE

Madame ! madame ! . . .

LE MARQUIS

Qu'y a-t-il donc?

CALABRE

Veillez sur elle, monsieur, je vais chercher ce qu'il faut.

LE MARQUIS, tirant un flacon

Ce flacon suffira. Qu'êtes-vous donc venu lui annoncer?

CALABRE

Ah ! monsieur, c'est horrible à dire ! . . . Il est parti avec la princesse.

LE MARQUIS

Parti ! — La voici qui rouvre les yeux. Il faut lui ôter cette lettre... (// va pour prendre la lettre que Bettine tient à la main.)

BETTINE

Non, non !. . . oh ! ne m'ôtez pas cela. . . Où suis-Je donc? J'ai fait un rêve. C'est vous, marquis? Je vous demande pardon.

LE MARQUIS

Restez en repos; ne vous levez pas.

BETTINE

Ah! malheureuse! je me souviens. Il est parti; n'est-ce pas Calabre? Savez-vous cela, Stéfani? — Il est parti avec cette femme ! Tenez, lisez cette lettre, lisez-la tout haut.

LE MARQUIS

Je sais tout, ma chère.

BETTINE

Ah ! vraiment? Cette nouvelle est-elle déjà connue? Suis- je déjà la fable de la ville? Sans doute il y a du plaisant dans cette aventure, elle fournira matière à la gaieté publique; mais comment oseraient-ils rire de moi, avant de savoir ce que je vais faire? Tout n'est pas fini, et apparemment j'ai aussi le droit de dire mon mot dans cette comédie.

LE MARQUIS

Personne ne se rira de vous. Il n'y a rien de moins plaisant que de voler l'argent du prochain.

BETTiNE, s' animant par degrés

Voler! qui parle d'une chose pareille? Cette somme dont j'ai disposé, je l'ai donnée volontairement, j'ai supplié qu'on l'acceptât. J'ai été obligée d'employer la ruse pour vaincre un refus obstiné. Il est vrai que mon stratagème n'a pas tourné à mon avantage; mais qui peut dire que je m'en repente? Si c'est de cela que vous me plaignez, vous me supposez un singulier chagrin. {Elle se lève.)

LE MARQUIS

Je ne sais pas quelle est la somme, mais il paraît que ce n'est pas peu de chose.

BETTINE

Eh! que m'importe? Quelle étrange idée vous faitesvous donc des personnes mêmes que vous prétendez estimer, si vous ne voyez ici qu'une affaire d'intérêt? Ah ! que Steinberg fût revenu à moi, est-ce que le reste comptait pour quelque chose? Mais c'est ainsi que juge le monde. — Un amour trompé, qu'est-ce que cela? Une femme qu'on abandonne, un serment qu'on trahit, un lien sacré qu'on brise, ce ne sont que des bagatelles! cela se voit tous les jours, cela se raconte, cela égaie la bonne compagnie ! mais qu'il s'agisse de quelques écus de moins, de quelques misérables poignées de jetons qu'on aura perdus pas hasard, oh ! alors chacun vous plaindra, et votre souffrance pécuniaire sera l'objet d'une pitié sordide, à faire monter la rougeur au front.

LE MARQUIS

Votre chagrin est cause, Bettine, que vous adressez mal vos reproches.

BETTINE

Oui, mon ami, vous avez raison. Je sais qui vous êtes, je vous offense; mais ce que j'éprouve est si affreux, qu'il faut me pardonner ce que je puis dire, car je n'en sais rien, je suis au fond d'un abîme. Tenez, Stéfani, lisez-moi cela. Lisez tout haut, je vous en prie.

LE MARQUIS, Usant

« Ma chère Bettine, « Bien que vous ayez agi sans mon consentement, je suis obligé de vous remercier de ce que vous venez de faire pour moi. ))

BETTINE

Obligé de me remercier !

LE MARQUIS, Continuant

«Mais vous comprenez que mon premier soin doit être de chercher les moyens de vous rendre la somme que vous avez voulu bien m'avancer. ))

BETTINE

On n'écrirait pas mieux à un homme d'affaires.

LE MARQUIS, dc même «Le projet que nous avions formé ne pouvant plus se réaliser, les convenances mêmes semblent s'opposer à ce que je demeure plus longtemps près de vous.))

Que dites- VOUS de cela, marquis?

LE MARQUIS, de même (( Je vais donc quitter ce pays. Une personne de nos amies ...»

BETTINE

Quelle audace !

LE MARQUIS, de même

«... De nos amies part maintenant pour Rome, et m'offre de l'accompagner. Je sais, du reste, que je ne vous laisse pas seule ...»

BETTINE

Continuez, continuez.

LE MARQUIS, de même « Et que je puisse revenir ou non, vous pouvez compter, chère Bettine, que vous recevrez bientôt de mes nouvelles.

« Steinberg. »

BETTINE

Steinberg ! Que le monde prononce ton nom quand il voudra parler d'un ingrat !

LE MARQUIS

Il est certain que tout cela n'est pas beau. En vérité, cela demanderait vengeance.

BETTINE

Vengeance ! Ah ! oui, n'en doutez pas ! Mais quelle vengeance puis- je trouver? Vous parlez en homme,

Stéfani, et vous ressentez en homme un affront. Vousmême, cependant, que pouvez-vous faire quand vous avez un ennemi? Que pouvez-vous de plus que de le . tuer? Vous croyez vous venger ainsi. . . Ah ! mon ami, pour un cœur honnête, il y a des maux plus affreux que la mort; mais pour un lâche, ce qu'il y a de plus terrible, c'est la mort, qui n'est rien.

LE MARQUIS

Je gagerais que cette lettre impertinente n'est pas

' entièrement du fait de votre baron. Il y a de la femme

là-dedans — c'est un monstre à deux têtes — car enfin

quelle nécessité de vous avertir qu'il ne s'en va pas

seul? La lâcheté est de lui, l'insulte est féminine.

BETTINE

Je l'ai senti comme vous. Il le sait bien aussi, et il a voulu mettre entre nous une barrière infranchissable. Il craignait que je ne voulusse le suivre, il avait peur de mon pardon, et il a pris ce moyen pour l'éviter; il savait que, lorsqu'une femme frappe le cœur d'une autre, elle rend toute espèce de retour impossible, et que la blessure ne se guérit pas. O perfide ! le jour même qui était fixé, qu'il avait choisi pour notre mariage ! . . . Hier au soir, il fallait voir comme il savait dissimuler ! Il semblait, dans son impatience, souffrir d'attendre qu'il fit jour. O ciel ! c'est moi qu'on joue ainsi ! mon âme loyale ainsi traitée ! Vous me connaissez, marquis, n'est-ce pas? Eh bien, j'ai combattu mon caractère trop vif, j'ai plié mon orgueil, afin de supporter ce qui me révoltait souvent, mais du moins ce

que je croyais fait sans fausseté, sans dessein de nuire. Maintenant je te vois tel que tu es, traître, et tu déchires mon cœur et mon honneur !

LE MARQUIS

Ah ça ! je pense à un mot de cette lettre. Lorsqu'il vous dit qu'il ne vous laisse pas seule, qu'est-ce qu'il entend par ces paroles? Est-ce donc que Calabre reste auprès de vous?

CALABRE

Oh ! non, monsieur ! cela signifie autre chose.

BETTINE

Tais-toi, Calabre.

LE MARQUIS

Pourquoi donc? — Est-ce une indiscrétion que je viens de commettre?

{Bettine ne répond pas. Calabre fait un signe au marquis, et lui montre Vécrin qui est sur la table)

LE MARQUIS

Je ne comprends pas. Que veux-tu dire à ton tour?

CALABRE

Madame me défend de parler.

BETTINE

Parle si tu veux.

LE MARQUIS, se levant et allant à la table Ceci pique fort ma curiosité. Qu'y a-t-il donc, monsieur Calabre?

CALABRE

Eh bien ! monsieur, puisqu'on me permet de le dire, c'est que cet écrin est cause en partie de tout ce qui arrive.

LE MARQUIS

Vous voulez badiner, sans doute.

CALABRE

Pas le moins du monde, M. le baron a fait des reproches horribles à madame d'avoir accepté ces bijoux.

LE MARQUIS

Mais cela n'a pas le sens commun !

CALABRE

Et ce matin, monsieur, s'il faut ne vous rien taire, j'étais chargé moi-même de dire à madame qu'elle eût à ne vous point recevoir.

LE MARQUIS

Ah çà ! mais cela a l'air d'un rêve . . . Est-ce que c'est vrai, Bettine, ce qu'on me raconte là?

BETTINE

Très vrai.

LE MARQUIS

Mais cela tient du prodige. A propos de quoi cette querelle d'Allemand? ce ne pouvait être qu'un méchant prétexte dont il avait besoin pour se fâcher?

CALABRE

Oh ! mon Dieu, oui, monsieur, pas autre chose.

LE MARQUIS

J'entends. Mais quelle bizarre idée !

CALABRE

C'est que monsieur le marquis venait voir souvent madame, du temps qu'elle était à Florence, et M. le baron s'est imaginé ...

LE MARQUIS

Quelque sottise.

CALABRE

Il s'est persuadé, en vous voyant arriver ici, que vous alliez recommencer à faire votre cour à madame.

LE MARQUIS

Eh bien?

BETTINE

Et cela l'a fâché.

LE MARQUIS

C'est malheureux. Quoi ! il va l'épouser, et voilà le cas qu'il sait faire d'elle? Mais c'est un drôle que ce monsieur.

BETTINE

Stéfani ! songez que je l'ai aimé.

LE MARQUIS

C'est juste, je vous demande pardon. Je n'ai pas les mêmes raisons que vous pour le ménager. Ainsi donc, cher monsieur Calabre, vous dites qu'on est jaloux de moi?

BETTINE

Oui, monsieur.

LE MARQUIS

En vérité? Eh bien ! cela me fait plaisir, cela me rajeunit. — Ah ! on est jaloux de moi ! {Après un silence. ) Eh bien ! morbleu ! il a raison. — Bettine, écoutez-moi. Vous avez aimé, vous vous êtes trompée, vous avez fait . un mauvais choix, vous en portez la peine; cela est 1 fâcheux, mais cela arrive aux plus honnêtes gens, c'est même à eux que cela ne manque guère. Si maintenant vous avez quelque rancune, et la moindre disposition à courir en poste après le passé, je suis tout prêt, et je vous aiderai très volontiers à prendre une revanche qui vous est bien due. Si je n'ai plus le pied assez leste pour me jeter dans une valse, je l'ai encore, Dieu merci, assez ferme pour soutenir un coup d'épée, et je serais ravi de rendre à ce monsieur celui que j'ai reçu autrefois pour vous.

BETTINE

Mon ami. . .

LE MARQUIS

Si, au contraire (ce qui, à mon avis, serait infiniment préférable), vous pouviez avoir la patience, je dirai même le bon sens, de laisser faire le médecin qui guérit toute chose, le Temps, connu depuis que le monde existe, je m'ofifre à vous.

BETTINE

Vous, Stéfani?

Moi, non pas aujourd'hui, non pas demain, non pas dans un mois ni dans six, mais quand vous voudrez,

quand cela vous plaira, si jamais cela peut vous plaire, quand vous serez calmée, guérie, redevenue tout à fait vous-même, c'est-à-dire gaie, aimable et charmante; quand la blessure qu'un ingrat vous a faite s'effacera avec les jours d'oubli, oui, je le répète, je m'offre à vous. On dit que je veux vous faire ma cour, on a raison; que je vous ai aimée, on a raison; que je vous aime encore, on a raison; et ce que je vous dis là, il y a trois ans que j'aurais dû vous le dire, et je vous le dirai toute ma vie.

BETTINE

Puisque vous me parlez avec cette franchise, je ne veux pas être moins sincère que vous. Répondre surle-champ à ce que vous me proposez, vous comprenez que c'est impossible. . .

LE MARQUIS

Quand vous voudrez.

BETTINE

Mais ce que je puis et ce que je veux vous dire, tout de suite et sans hésiter, c'est qu'au milieu des chagrins que j'éprouve et de toute l'horreur qui m'accable, à cet instant où mon cœur est brisé par un abandon si cruel et une trahison si basse, vos paroles viennent d'y exciter une émotion qui m'est bien douce. Et pourquoi vous le cacherais-je? oui, Stéfani, je suis heureuse de voir que ce monde n'est pas encore désert, et que si le mensonge et la perfidie peuvent quelquefois s'y rencontrer, on y peut aussi trouver sur sa route la main fidèle d'un ami. Je le savais, mais j'allais l'oublier.

Vous m'en avez fait souvenir. . . voilà ce dont Je vous remercie.

LE MARQUIS

Et VOUS pourriez douter qu'on vous aime !

BETTINE

Non, je crois ce que vous me dites; mais il y a une réflexion que vous n'avez pas faite. Savez-vous bien à qui vous parlez?

LE MARQUIS

A la plus charmante femme que je connaisse.

BETTINE

Considérez ceci, marquis: je suis tout à fait désespérée. Le coup que je viens de recevoir est si imprévu, si inconcevable, qu'il m'a d'abord anéantie. Maintenant 'que ma raison se réveille peu à peu, je cherche comment je pourrais continuer de vivre, et, en vérité, je ne le vois pas.

LE MARQUIS

Prenez courage.

BETTINE

Non, je ne le vois pas. A examiner froidement, raisonnablement ce qui m'arrive, je ne veux pas vous tromper, je ne vois nul remède, nul espoir. Je perds l'homme que j'aimais, et, ce qu'il y a de plus affreux encore, je suis forcée de le mépriser. Que voulez-vous que je devienne? Es- tu de mon avis, Calabre? Plus je réfléchis, et plus je vois qu'il n'y a plus pour moi d'existence possible. Je ne peux plus rien faire que prier et

pleurer. Est-ce à ce reste de moi-même, à ce fantôme de votre amie que vous voulez donner la main? est-ce à un masque couvert de larmes? {Elle pleure.)

LE MARQUIS

Oui, morbleu ! et ces larmes-là, je ne vous demanderai jamais de les essuyer. Je respecte trop votre douleur pour tâcher de vous en distraire, mais je vous dis: le temps s'en chargera — et laissez-moi aussi achever ma pensée, dût-elle vous choquer en ce moment. Vous n'avez plus, dites-vous, d'existence possible? Vous en avez une toute faite, la seule qui vous convienne, celle que vous aimez, que vous avez choisie, qui est notre plaisir et. votre gloire. . . Vous retournerez au théâtre.

BETTINE

Y pensez-vous?

LE MARQUIS

Pourquoi donc pas? Cela vous paraît-il si étrange, qu'en vous offrant d'être votre époux, je vous parle de remonter sur la scène? Oui, je me souviens que, ce matin, vous me disiez qu'une fois mariée, vous y comptiez renoncer pour toujours; mais je vous ai répondu, ce me semble, que ce n'était point mon avis, ni de mon goût, je vous assure. Est-ce qu'on résiste à son talent? En a-t-on la force, en a-t-on le droit, surtout quand ce talent heureux vous a portée sur cette jolie montagne où les Muses dansent autour d'Apollon, et les abeilles autour des Muses? . . . Croyez- vous donc que l'on puisse être tout bonnement baronne ou marquise, en revenant de ce pays-là ? Oh ! que non pas ! La nature parle, bon

gré mal gré il faut qu'on l'écoute. Eh ! palsambleu ! un poète fait des vers et un musicien des chansons, tout comme un pommier fait des pommes. Lorsqu'on me raconte que Rossini se tait, je déclare que je n'en crois rien. Et vous non plus, Bettine, vous ne vous tairez pas. Vous retrouverez force et vaillance, vous reprendrez la harpe de Desdémone, et moi ma place dans mon petit coin, à coté de mon cher quinquet. Vous reverrez cette foule émue, attentive, qui suit vos moindres gestes, qui respire avec vous, ce parterre qui vous aime tant, ces vieux dilettanti qui frappent de leurs cannes, ces jeunes dandys qui, parés pour le bal, déchirent leurs gants en vous applaudissant, ces belles dames dans leurs loges dorées, qui, lorsque le cœur leur bat aux accents du génie, lui jettent si noblement leurs bouquets parfumés ! Tout cela vous attend, vous regrette et vous appelle ... Ah ! je jouissais jadis de vos triomphes ! votre amitié m'en donnait une part. — • Que serait-ce donc, si vous étiez à moi !

BETTINE

Ah! Stéfani... Mais c'est impossible.

LE MARQUIS

Ne le dites pas trop vite, ne vous hâtez pas. C'est là tout ce que je vous demande. (// lui baise la main. )

LE NOTAIRE, Sortant du pavillon Monsieur Calabre !

CALABRE

Ah! c'est vous?

LE NOTAIRE

Oui, il n'y a plus de moscatelle, et je ne vois toujours pas les futurs conjoints. Je vais retourner à la ville.

CALABRE, lui montrant Bettine, qui a laissé sa main dans celle du marquis Attendez, attendez un peu.

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