‹ Quatre comédies. Edited with an introd. and notes by Raymond WeeksChapitre 69 sur 75 · Scène XVII · texte numérisé non relu

Scène XVII

Bettine, Le INIarquis, entrant à droite pendant que Calahre sort à gauche

BETTixE, à part C'est pourtant bien là ce que j'espère !

LE 1L\RQUIS

Voilà une action généreuse, ma chère, digne en tout point de vous, mais elle a son danger.

BETTINE

C'est vous, Stéfani? De quoi parlez-vous?

LE MARQUIS

Eh ! de ce que vous venez de faire.

BETTINE

Étiez-vous là? M'auriez-vous écoutée?

LE M.\RQUIS

Non, Dieu m'en garde ! mais j'ai entendu.

BETTINE

Marquis !

LE M.ARQUIS

Ne vous fâchez pas, de grâce, et ne vous défendez pas non plus. Je venais vous voir tout bonnement,^^ comme je vous l'avais dit, pour vous faire mes adieux. Il n'y avait personne à la salle basse, ni personne dans la galerie. J'attendais, devant vos tableaux, qu'il vînt à passer quelqu'un de vos gens, lorsque votre voLx est

venue jusqu'à moi. Je n'ai pas tout saisi au Juste, mais j'ai bien compris à peu près. Vous payez une petite dette, et vous ne voulez pas qu'on le sache. Vous vous cachez même sous le nom d'un autre — c'est bien vous, cela, Elisabeth. Seriez-vous blessée de ce qu'une fois de plus j'ai eu la preuve de tout ce que votre âme renferme de délicatesse et de générosité?

BETTIXE

Mais. . . est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes là?

LE MARQUIS

Non, il n'y a pas plus de deux minutes, et je vous le dis, j'ai compris vaguement. Comme je mettais le pied sur l'escalier, j'ai aperçu votre monsieur de. . . Steinberg, qui s'en allait par le jardin. II ne m'a pas rendu mon salut. Est-ce que je lui ai fait quelque chose?

BETTINE

Plaisantez- vous? Il vous connaît à peine.

LE MARQUIS

Vous pourriez même dire pas du tout.

BETTINE

Il ne vous aura sûrement pas vu. Il était très préoccupé.

Oui ... je comprends bien ... cet argent perdu, pas vrai? ce jeune homme-là joue trop gros jeu.

BETTINE

Oui.

LE MARQUIS

Oui, et il ne sait pas jouer, {Bettine s^ assied pensive.) Il ne faut pas croire que le lansquenet, tout bête qu'il est, soit de pur hasard. Il y a manière de perdre son argent. Je sais bien qu'à tout prendre c'est un jeu aussi savant que pile ou face ou la bataille. L'indifférent qui regarde n'en voit point davantage; mais demandez à celui qui touche aux cartes si elles ne lui représentent que cela. Ces petits morceaux de carton peint ne sont pas seulement pour lui rouge ou noir; ils veulent dire heur ou malheur, La Fortune, dès qu'on l'appelle, peu importe par quel moyen, accourt et voltige autour de la table, tantôt souriante, tantôt sévère; ce qu'il faut étudier pour lui plaire, ce n'est pas le carton peint ni les dés, ce sont ses caprices, ce sont ses boutades, qu'il faut pressentir, qu'il faut deviner, qu'il faut savoir saisir au vol. . . Il y a plus de science au fond d'un cornet, que n'en a rêvé d'Alembert,^^

BETTINE

Vous parlez en vrai joueur, marquis, — Est-ce que vous l'avez été?

LE MARQUIS

Oui, et joueur assez heureux, parce que j'étais très hardi quand je gagnais, et dès que la fortune me tournait le dos, cela m'ennuyait,

BETTINE

On dit que cette passion-là ne se corrige jamais.

LE MARQUIS

Bon ! comme les autres. Mais je suis là à bavarder ... Je ne voulais que vous baiser la main, et je me sauve, car j'importunerais. . .

BETTINE

Non, Stéfani, restez, je vous en prie. Puisque vous savez à peu près mes secrets, nous n'en dirons rien, n'est-ce pas? Et vous me pardonnerez si je suis distraite. — Le chagrin n'est jamais aimable.

LE MARQUIS

Celui que vous avez est bien mieux que cela: il est estimable, et il vous honore. Je connais des gens qui rendent service comme l'ours de la fable avec son pavé.-® Ils se font prier, ils vous marchandent, et lorsqu'ils vous croient suffisamment plein d'une reconnaissance éternelle, ils vous assomment d'un affreux bienfait. Ils détruisent ainsi tout le vrai prix des choses, la bonne grâce d'une bonne action. Vous n'avez pas de ces façons-là, ma chère, et votre main est plus légère encore, lorsqu'elle obéit à votre cœur, que lorsqu'elle court sur ce piano pour exprimer votre pensée.

BETTINE

Asseyez-vous donc, je vous en supplie.

LE MARQUIS, s'asseyaut A la bonne heure, pourvu que vous me promettiez, une minute avant que je sois de trop, d'être assez de mes amis pour me mettre à la porte.

De VOS amis, marquis? A propos, savez- vous bien que vous m'avez envoyé un bouquet magnifique, mais à tel point que je ne l'accepterais certainement de personne au monde, excepté vous.

LE MARQUIS

Il n'y a ni perle ni diamant qui vaille une telle parole échappée de vos lèvres. — Mais il y a quelque chose qui me tracasse. — Laissez-moi vous faire une seule question. Est-ce que, dans ces affaires-là, vous ne prenez pas vos précautions?

BETTINE

Quelles précautions?

LE MARQUIS

Mais, dame, une signature, une hypothèque, une garantie.

BETTINE

Je n'entends rien à tout cela.

LE MARQUIS

Vous avez tort, morbleu ! vous avez tort.

BETTINE

C'était donc là ce qui vous faisait dire, en entrant, qu'il y avait un danger pour moi?

LE MARQUIS

Précisément.

BETTINE

Expliquez-vous donc.

LE MARQUIS

C'est que cela est fort délicat, et puis J'augmenterais vos inquiétudes.

BETTINE

Le vrai moyen de les augmenter, c'est de ne parler qu'à demi.

LE MARQUIS

Vous avez raison, et j'ai tort. N'en parlons plus; prenez que je n'ai rien dit. (// se lève.)

BETTINE

Non pas, car je comprends vos craintes. . . Vous connaissez la princesse?

LE MARQUIS

Eh ! oui, eh ! oui, je la connais.

BETTINE

La croyez-vous capable d'une mauvaise action?

LE MARQUIS

Eh ! je n'en sais rien.

BETTINE

Mais je dis. . . d'une perfidie. . . d'une noirceur. . .

LE MARQUIS

Eh ! qui en répondrait?

Stéfani, vous m'épouvantez. Ecoutez-moi, vous m'avez vue ce matin presque jalouse de cette femme.

LE MARQUIS

Vous l'étiez bien un peu tout à fait.

BETTINE

Oui, par instants; mais vous savez ce que c'est, mon ami. — On croit douter des gens qu'on aime, on les accable de reproches, on les appelle parjures, infidèles . . .au fond de l'âme, on n'en croit pas un mot, et pendant que la bouche accuse, le cœur absout. N'est-ce pas vrai?

LE MARQUIS

Sans doute. Eh bien ! ma chère Bettine. . .

BETTINE

Eh bien ! marquis, sincèrement, je n'ai jamais pensé, je n'ai jamais cru possible qu'il aimât cette femme. Cette horrible idée me vient maintenant. Vous l'avez vu chez elle — qu'en pensez-vous?

LE MARQUIS

Bon Dieu! ma belle ! que demandez- vous là? On ne voit pas les cœurs, comme dit Molière. Franchement, d'ailleurs, je n'en crois rien.

BETTINE

Que voulait dire alors ce danger dont vous me parliez?

LE MARQUIS

Ah ! c'est qu'il y a princesse et princesse, comme il y a fagot et fagot.

BETTINE

Et VOUS croyez que celle-ci. . .

LE MARQUIS

Elle me fait tant soit peu l'effet de n'être pas de bien bonne fabrique, et d'avoir été achetée de hasard.

BETTINE

S'il en est ainsi. . .

LE MARQUIS

Je n'en suis pas sûr; mais je conviens qu'il m'est pénible de voir le sort d'une personne comme vous entre les mains d'une femme comme elle.

BETTINE

Je ne saurais croire que Steinberg. . .

LE MARQUIS

Puisse vous tromper? Je suis de votre avis. Eh! palsambleu ! s'il ne vous adore pas, je le plains bien sincèrement. Tenez, on vient, c'est lui, je me retire. Non, ce n'est pas lui, c'est son valet de chambre.

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