Scène XVII
Bettine, Le INIarquis, entrant à droite pendant que Calahre sort à gauche
BETTixE, à part C'est pourtant bien là ce que j'espère !
LE 1L\RQUIS
Voilà une action généreuse, ma chère, digne en tout point de vous, mais elle a son danger.
BETTINE
C'est vous, Stéfani? De quoi parlez-vous?
LE MARQUIS
Eh ! de ce que vous venez de faire.
BETTINE
Étiez-vous là? M'auriez-vous écoutée?
LE M.\RQUIS
Non, Dieu m'en garde ! mais j'ai entendu.
BETTINE
Marquis !
LE M.ARQUIS
Ne vous fâchez pas, de grâce, et ne vous défendez pas non plus. Je venais vous voir tout bonnement,^^ comme je vous l'avais dit, pour vous faire mes adieux. Il n'y avait personne à la salle basse, ni personne dans la galerie. J'attendais, devant vos tableaux, qu'il vînt à passer quelqu'un de vos gens, lorsque votre voLx est
venue jusqu'à moi. Je n'ai pas tout saisi au Juste, mais j'ai bien compris à peu près. Vous payez une petite dette, et vous ne voulez pas qu'on le sache. Vous vous cachez même sous le nom d'un autre — c'est bien vous, cela, Elisabeth. Seriez-vous blessée de ce qu'une fois de plus j'ai eu la preuve de tout ce que votre âme renferme de délicatesse et de générosité?
BETTIXE
Mais. . . est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes là?
LE MARQUIS
Non, il n'y a pas plus de deux minutes, et je vous le dis, j'ai compris vaguement. Comme je mettais le pied sur l'escalier, j'ai aperçu votre monsieur de. . . Steinberg, qui s'en allait par le jardin. II ne m'a pas rendu mon salut. Est-ce que je lui ai fait quelque chose?
BETTINE
Plaisantez- vous? Il vous connaît à peine.
LE MARQUIS
Vous pourriez même dire pas du tout.
BETTINE
Il ne vous aura sûrement pas vu. Il était très préoccupé.
Oui ... je comprends bien ... cet argent perdu, pas vrai? ce jeune homme-là joue trop gros jeu.
BETTINE
Oui.
LE MARQUIS
Oui, et il ne sait pas jouer, {Bettine s^ assied pensive.) Il ne faut pas croire que le lansquenet, tout bête qu'il est, soit de pur hasard. Il y a manière de perdre son argent. Je sais bien qu'à tout prendre c'est un jeu aussi savant que pile ou face ou la bataille. L'indifférent qui regarde n'en voit point davantage; mais demandez à celui qui touche aux cartes si elles ne lui représentent que cela. Ces petits morceaux de carton peint ne sont pas seulement pour lui rouge ou noir; ils veulent dire heur ou malheur, La Fortune, dès qu'on l'appelle, peu importe par quel moyen, accourt et voltige autour de la table, tantôt souriante, tantôt sévère; ce qu'il faut étudier pour lui plaire, ce n'est pas le carton peint ni les dés, ce sont ses caprices, ce sont ses boutades, qu'il faut pressentir, qu'il faut deviner, qu'il faut savoir saisir au vol. . . Il y a plus de science au fond d'un cornet, que n'en a rêvé d'Alembert,^^
BETTINE
Vous parlez en vrai joueur, marquis, — Est-ce que vous l'avez été?
LE MARQUIS
Oui, et joueur assez heureux, parce que j'étais très hardi quand je gagnais, et dès que la fortune me tournait le dos, cela m'ennuyait,
BETTINE
On dit que cette passion-là ne se corrige jamais.
LE MARQUIS
Bon ! comme les autres. Mais je suis là à bavarder ... Je ne voulais que vous baiser la main, et je me sauve, car j'importunerais. . .
BETTINE
Non, Stéfani, restez, je vous en prie. Puisque vous savez à peu près mes secrets, nous n'en dirons rien, n'est-ce pas? Et vous me pardonnerez si je suis distraite. — Le chagrin n'est jamais aimable.
LE MARQUIS
Celui que vous avez est bien mieux que cela: il est estimable, et il vous honore. Je connais des gens qui rendent service comme l'ours de la fable avec son pavé.-® Ils se font prier, ils vous marchandent, et lorsqu'ils vous croient suffisamment plein d'une reconnaissance éternelle, ils vous assomment d'un affreux bienfait. Ils détruisent ainsi tout le vrai prix des choses, la bonne grâce d'une bonne action. Vous n'avez pas de ces façons-là, ma chère, et votre main est plus légère encore, lorsqu'elle obéit à votre cœur, que lorsqu'elle court sur ce piano pour exprimer votre pensée.
BETTINE
Asseyez-vous donc, je vous en supplie.
LE MARQUIS, s'asseyaut A la bonne heure, pourvu que vous me promettiez, une minute avant que je sois de trop, d'être assez de mes amis pour me mettre à la porte.
De VOS amis, marquis? A propos, savez- vous bien que vous m'avez envoyé un bouquet magnifique, mais à tel point que je ne l'accepterais certainement de personne au monde, excepté vous.
LE MARQUIS
Il n'y a ni perle ni diamant qui vaille une telle parole échappée de vos lèvres. — Mais il y a quelque chose qui me tracasse. — Laissez-moi vous faire une seule question. Est-ce que, dans ces affaires-là, vous ne prenez pas vos précautions?
BETTINE
Quelles précautions?
LE MARQUIS
Mais, dame, une signature, une hypothèque, une garantie.
BETTINE
Je n'entends rien à tout cela.
LE MARQUIS
Vous avez tort, morbleu ! vous avez tort.
BETTINE
C'était donc là ce qui vous faisait dire, en entrant, qu'il y avait un danger pour moi?
LE MARQUIS
Précisément.
BETTINE
Expliquez-vous donc.
LE MARQUIS
C'est que cela est fort délicat, et puis J'augmenterais vos inquiétudes.
BETTINE
Le vrai moyen de les augmenter, c'est de ne parler qu'à demi.
LE MARQUIS
Vous avez raison, et j'ai tort. N'en parlons plus; prenez que je n'ai rien dit. (// se lève.)
BETTINE
Non pas, car je comprends vos craintes. . . Vous connaissez la princesse?
LE MARQUIS
Eh ! oui, eh ! oui, je la connais.
BETTINE
La croyez-vous capable d'une mauvaise action?
LE MARQUIS
Eh ! je n'en sais rien.
BETTINE
Mais je dis. . . d'une perfidie. . . d'une noirceur. . .
LE MARQUIS
Eh ! qui en répondrait?
Stéfani, vous m'épouvantez. Ecoutez-moi, vous m'avez vue ce matin presque jalouse de cette femme.
LE MARQUIS
Vous l'étiez bien un peu tout à fait.
BETTINE
Oui, par instants; mais vous savez ce que c'est, mon ami. — On croit douter des gens qu'on aime, on les accable de reproches, on les appelle parjures, infidèles . . .au fond de l'âme, on n'en croit pas un mot, et pendant que la bouche accuse, le cœur absout. N'est-ce pas vrai?
LE MARQUIS
Sans doute. Eh bien ! ma chère Bettine. . .
BETTINE
Eh bien ! marquis, sincèrement, je n'ai jamais pensé, je n'ai jamais cru possible qu'il aimât cette femme. Cette horrible idée me vient maintenant. Vous l'avez vu chez elle — qu'en pensez-vous?
LE MARQUIS
Bon Dieu! ma belle ! que demandez- vous là? On ne voit pas les cœurs, comme dit Molière. Franchement, d'ailleurs, je n'en crois rien.
BETTINE
Que voulait dire alors ce danger dont vous me parliez?
LE MARQUIS
Ah ! c'est qu'il y a princesse et princesse, comme il y a fagot et fagot.
BETTINE
Et VOUS croyez que celle-ci. . .
LE MARQUIS
Elle me fait tant soit peu l'effet de n'être pas de bien bonne fabrique, et d'avoir été achetée de hasard.
BETTINE
S'il en est ainsi. . .
LE MARQUIS
Je n'en suis pas sûr; mais je conviens qu'il m'est pénible de voir le sort d'une personne comme vous entre les mains d'une femme comme elle.
BETTINE
Je ne saurais croire que Steinberg. . .
LE MARQUIS
Puisse vous tromper? Je suis de votre avis. Eh! palsambleu ! s'il ne vous adore pas, je le plains bien sincèrement. Tenez, on vient, c'est lui, je me retire. Non, ce n'est pas lui, c'est son valet de chambre.