GO
Cette lettre ii lirait été écrite par inadaine Scarron, — selon ses détracteurs , ~ et adressée par elle au surintendant Fouquet ; laquelle aurait été trouvée dans la Cassette aux poulets de cet homme célèbre, après sa disgrâce. Cette lettre se trouve dans les papiers manuscrits de Conrarl , tome onzième , page cent cinquante-un,
Certes, madame Scarron était trop fine, trop habile ; elle était douée surtout de trop d'entregent, — en supposant qu'elle eut eu des relations intimes avec Fouquet, — pour avoir écrit une pareille lettre, pour avoir laissé exister un témoignage aussi matériel de sa faiblesse et de sa faute. Cetîe lettre est donc sans contredit, l'œuvre d'un faussaire, et n'a droit par conséquent à aucune créance.
Voilà pour la prose. Voici maintenant un échantillon de la poésie. C'est un couplet d'un Noël inédit, en cent quarante couplets, sur l'air : Les Bourgeois de Chartres. Tous les personnages de la Cour viennent l'un après l'autre, se prosterner au pied d'une image de l'enfant Jésus, et y confesser chacun ses péchés.
€ Le grand Louis s'avance
» Avec la Maintenon,
» Faisant la révérence,
» Il a dit au poupon :
' Av(>c la Montespan j'ai bien fait des otlénses,
» J'ai péché tout de bon, « Don, don,
» Mais avor cello-l.'i.
« La , la » J'en fais la pénitence (1). »
Puisque nous avons donné des exemples du savoirfaire des détracteurs, il est juste que nous donnions aussi un petit échantillon des écrits des panégyristes.
(c Si c'est un prodige, dit l'un d'eux, de voir la veuve n de Scarron devenir à l'âge de cinquante ans, l'épouse » de Louis-Ie-Grand, c'est un autre prodige non moins » surprenant de voir que cette veuve n'y soit parvenue » que par sa piété ; qu'elle ait captivé le roi parce qu'elle » était vertueuse ; qu'elle ait fixé sans faiblesse le plus » volage de tous les cœurs pendant plus de trente an- » nées consécutives ; que dans tout cet espace de temps » elle n'ait acquis ni terre, ni rentes, ni biens, ni titres ; » que, parée de sa seule modestie, elle n'ait été occupée » que de complaire au roi, lui inspirer de la piété par » la douceur de son esprit, et de ménager sa gloire/ » sa santé et sa vie, en s'oubliant totalement elle- )) même (2). )>
Cet éloge exagéré ne peut être plus digne de foi que les exagérations des détracteurs. Il faudrait un volume
(1) Extrait d'un catalogue de manuscrits, dont la vente a eu lieu le 18 novembre 1863, salle Silvestre, à Paris.
(2) Languet de Gergy. Mémoires pour servir à l'histoire de la fondation de la maison de Saint-Louis et à celle de madame de Maintenon, tome I, 1». 172 (manuscrit), et cité par M.Théophile Lavallée.
Si nous avons donne un extrait de ces mémoires de préférence à tout autre ouvrage, c'est qu'ils ont spécialement servi à plusieurs apologistes de m;idame de Maintenon pour la composition de leurs livres.
pour rétablir la vérilé sur chaque panégyrique. Nuu^ nous bornerons , quant à présent , à relater ce qui concerne le prétendu désintéressement de madame de Maintenon ; le surplus de notre récit suffira pour donner une idée de la confiance que Ton doit accorder à Languet de Gergy.
Nous avons déjà vu que madame de Maintenon avait acheté et payé des deniers du roi, le château et la terre dont elle portait le nom; que cette propriété avait coûté des sommes considérables pour la mettre en bon état et l'embellir. Outre ces dépenses, le roi a acheté, moyennant trois cent mille livres, et donné à notre héroïne, la terre de Grogneul, voisine de celle de Maintenon. En sus des revenus considérables de ces deux terres, madame de Maintenon recevait sur IKtat, une pension annuelle de quarante-huit mille livres ; laquelle pension lui a été payée exactement par le duc d'Orléans, régen^ de France, après la mort de Louis XIV.
Ce n'est pas tout : « Saint-Cyr par sa fondation, dit ») Saint-Simon, étoit chargé de la loger, elle et tous ses » domestiques et équipages, et de la nourrir, gens et » chevaux, tant(|u'elle voudroit en avoir, pour rien, au » dépens do la maison, ce qui fut fidèlement exécuté, »' jusqu'au bois, charbon, bougie, chandelle, et en un » mot, sans que pour elle, ni pour pas un de ses gens, ni » chevaux, il lui en coûtât un^sou, en aucune sorte que » ce puisse être, que pour l'habillement de sa personne • et de sa livrée. Elle avoitcn dehors un maître d'hôtel, - nu carrosse, un ;\\[r\ii>M' (]o sept à huit clii>van\. cl un
» on deux de selle; et au-dedaiis, uiadenioiselle dWii- » maie, et ses lemnies de chambre et les demoiselles » dont on a parlé, mais qui étoient de Saint-Cyr; toute » sa dépense n'étoit donc qu'en bonnes œuvres et en » gages de ses domestiques (1). «
11 fallait bieu que la fortune de madame de Maintenon fût considérable puisque Saint-Simon dit qu'elle « assura six cent millelivres sur son bien après elle; elle » en avoit beaucoup plus (2), » à madame de Gaylus, lorsqu'elle la maria en 1686.
Nous passerons sous silence d'autres biens et d'autres revenus occultes et dont l'authenticité n'est pas sulhsamment établie. Cependant, nous devons rendre justice à madame de Maintenon, et reconnaître qu'elle n'a pas, autant qu'elle aurait pu le faire, — et que bien d'autres auraient fait à sa place, — profité de son influence absolue sur le roi pour se créer une fortune beaucoup plus considérable. Voilà pour la fortune de madame de Maintenon. Quant à son titre de marquise, tout le mondi' le connaît.
Si elle pensait à elle, elle n'oubhait pas non plus ses parents et ses amis, surtout ceux qui l'aidèrent dans sa détresse et autrement.
Ouvrons le journal de Dangeau, et nous y verrons que le roi a acheté vingt mille écus le régiment des
(l) Saint-Simon. Mémoires, édilioii IlatlieUo, in-8', t. Wll, pages IS8,
(2) SaiiU-Siiiioii. Ihiilcin, l, II, p. ll-i.
dragons de la reine, et qu'il en a fait présent au cadet des Murçay, parent de madame de Maintenon.
Nous lisons encore dans le même journal, que Louis XIV a donné au comte d'Aubigné, frère de notre héroïne, une pension de deux mille écus; que ce digne frère jouissait déjà d'un traitement de douze mille livres lui provenant de son gouvernement de Cognac, qu'il échangea le 4 septembre 1G88, contre celui d'Aigue-Mortes, dont le revenu était de vingt-un mille francs : ce qui lui faisait une augmentation de neuf mille livres par an ; sans compter dix-huit mille livres que les fermiers généraux lui ont payé chaque année pendant cinq ans.
Dangeau nous dira aussi que le roi a donné une pension de trois mille francs au marquis de Villette, chef d'escadre, cousin-germain de madame de Maintenon. « 11 s'est converti depuis peu. » ajoute Dangeau. Le roi donna une pension supplémentaire de mille écus au même marquis de Villettc, le 8 avril J688.
« Lo roi, dit Dangeau, a donné à Sainte-Hermine, » capitaine de vaisseau, parent de madame de Mainte- » non et nouveau converti, une pension de mille francs » sur la marine, et une de cinq cents écus sur le trésor » royal. »
Un autre parent de notre héroïne, l'abbé d'Aubigné, a reçu du roi l'abbaye de Pontière.
Puis, c'est le gouvernement d'Essiles, en Dauphiné, que le souverain a donné à Caumont, ancien capitaine
(le chevaux-légers, dans Gondé, parent de m;ulame (ie Maintenon.
C'est le comte de Caylas que le roi nomme menin du Dauphin ; le marquis de Villers-d'O, qui est nommé gouverneur du comte de Toulouse ; c'est « le roi dit >i encore Dangeau, le 15 juillet 1686, qui fait accommo- » der la maison et les jardins de Maintenon. /> Mais en voilà bien assez ; car s'il fallait énumérer toutes les faveurs dont les parents et amis de madame de Maintenon ont été comblés, nous n'en finirions pas.
Mentionnons encore cependant que par la protection de madame de Maintenon, Montchevreiiil, son ami si dévoué, gouverneur du duc du Maine, du château de Saint-Germain, etc., et dont la nullité était proverbiale, a reçu le grand cordon de l'ordre du Saint-Esprit, le 1" janvier 1689, en même temps que le comte d'Aubigné et le fils du marquis de Villarceaux, dont il sera ])arlé tout-à-l'heure, et qui avnit refusé cette distinction en faveur de son fils.
Mais laissons de côté les exagérations et des panégyristes et des détracteurs ; car elles ne persuaderont jamais les personnes sensées ; et elles n'établiront pas plus l'infaillibilité de la vertu de madame de Maintenon qu'elles ne prouveront les défauts et les fautes de cet!e dame. On ne peut nier aujourd'hui qu'il y a eu excès dans le blâme comme dans l'éloge; que madame do Maintenon n'a été ni la femme inûime dépeinte par ses détracteurs, ni la femme parfaite dont ses apologistes nous ont fait le séduisant [lovlrait; les uns et les autres
— GO — ont, sans conLredit, passé à côté de la vùrité ; personne, selon nous, n'a su garder un juslc-niilien entre les deux excès.
De tous les amants que l'on a donnés, à tort ou à raison, à madame Scarron, nous ne nous occuperons (]ue d'unseul : Louis de Marnay, marquis de Villarceaux (1), l'un des cavaliers les plus séduisants, les mieux tournés et les plus accomplis de son temps.
C'est chez Ninon de Lenclos, « avec qui elle avait cette » heureuse ressemhlance, dit M. Henri Martin, que leur » heauté à toutes deux défia miraculeusement les an- » nées; » c'est chez Ninon de Lenclos, disons-nous, qui l'avait prise de helle passion et de honne amitié, au point de partager, dit-on, souvent le même lit, que madame Scarron a connu Villarceaux. Tout le monde sait de quelle façon on vivait chez Ninon et chez Scarron, et quelle espèce de gens on rencontrait dans ces deux maisons. Il est donc très-facile de s'imaginer à quels dangers était sans cesse exposée une jeune femme de dix-sept ans, helle, charmante, spirituelle, sans expérience de la vie d'un monde dissolu, vivant dans un pareil miheu.
Villarceaux était depuis deux ans. Tamant en titre de Ninon de Lenclos. Madame Scarron se jeta-t-elle à la traverse de cetle conjonrfion illicite? ou hien surcéda-
(l) Fils d'un gonlilhomnu' du Vcxin fraïKjais. « Sa mère étoit une I.cii- )' viHc, grande jimciiso, qui avoK de l'esprit, mais fort médiocrcnicnt de » cervelle.» (Tailemanldes Hoaiix, l. Ml, p 2:{7, cdiîion ndloye.)
t-(;lh'à Ninon dans li; cœnr do Villarceanx? CesL cette dernière version qui serait vraie, si nous nous en rap- I)ortons à Saint-Simon. « Montclievreuil étoit Marnay, » dit-il, de bonne maison, sans esprit aucun, et gueux M comme un rat d'église. Villarceaux de même maison » que lui, étoit un débauché fort riche, ainsi que l'abbé, » son frère, avec qui il vivoit. Villarceaux entretint » longtemps madame Scarron, etla tenoit presque tout w Tété à Villarceaux. Sa femme, dont la vertu et la M douceur donnoit mie sorte de respect au mari, lui » devint une peine de mener cette vie en sa présence. » Il proposa à son cousin Montchevreuil de le recevoir » chez lui avec sa compagnie, et qu'il mettrait la nappe » pour tous. Gela fut accepté avec joie, et ils vécurent de » la sorte nombre d'étés à Montchevreuil.... La Scarron » devenue reine eut cela de bon, qu'elle aima presque » tous ses vieux amis dans tous les temps de sa vie. « Elle attira Montchevreuil et sa femme à la cour ... )> Elle voulut Montchevreuil pour un des trois témoins )) de son mariage avec le roi (1). »
Remarquons que les châteaux de Villarceaux et de Montclievreuil étaient à peu de distance l'un de l'autre, et qu'ils n'étaient éloignés de Paris que de quelques lieues.
Nous aurions passé sous silence le récit di^ Saiul- Simon, s'il eut été seul à parler sur ce sujet; mais il u'eji
fl) Saint-Simon. McDidiros, oïlilinn il;ul:rtt(\ in-8", I. I '^ p. :U> il l. Xill, p.lO.
— G8 — est pas ainsi ; et il n'est pas le seul au leur qui a écrit sur les relations illicites de Villarceaux et de madame Scarrou. D'autres contemporains de ces deux personnages tiennent le même langage que lui; notamment Tallemant des Réaux, qui s'exprime ainsi : « J'oubliois » qu'elle (madame Scarron) fut ce prinlemps avec Ninon » et Villarceaux dans le Vexin, à une lieue de la maison » de madame de Villarceaux, femme de leur galant. 11 » sembloit qu'elle allât la morguer (1).... Depuis un an » on a trouvé le moyen de lui faire avoir une pension
» delà reine-mère elle vit de cela, a une petite
)) maison et s'habille modestement. Villarceaux y va » toujours. Mais elle fait la prude, et cette année (1663), » que tout le monde a masqué, jusques à la reine-mère, » elle n'a pas laissé de dire qu'elle ne concevoit pas » comment une honnête femme pou voit masquer (2). » lùiviron quarante ans après la liaison de madame Scarron avec Ninon de Lenclos, cette dernière, devenue vieille, écrivait une lettre à son ancien amant, Saint- Evremont, — resté, comme tous les autres amants de Ninon, l'ami de son ancienne maîtresse, — et dans laquelle on lit ceci : « A quoy songes vous d'oubher
» qu'il me faut lire en lunettes ces histoires d'amour?
M S. (Scarron) estoit mon amy; sa famé m'a donné " mille plaisirs par sa conversation, et, dans le lems, » ie lay trouvée trop gauche pour l'amour, quand anx
(1) Morguer, c'est-à-dire : braver quelqu'un, le délier.
(2) Tallemant des Réaux, 1. 1\, p. \:\0, édi;ion Delloye.
— GO — n détails, ie ne scaj^ rien, ie nay rien veu, mais ie luy M ay preste souvent ma cliaml)re iaune a elle et a Vil- » larceaux (1). »
Qu'allaient donc faire ces deux personnages dans cette chambre jaune ? Sans doute ce qu'y font ceux qui se trouvent en pareille occurrence.
Lorsque l'on sait avec quelle facilité Ninon de Lenclos changeait d'amours, et combien elle faisait peu de cas, — au point de vue de la galanterie, — de ses anciens amants ; lorsque l'on sait que sa probité et sa loyauté étaient en quelque sorte proverbiales, on ne peut s'arrêter à la pensée que cette lettre, écrite quarante ans après le prêt de la chambre jaune, ait été dictée par un esprit de vengeance, indigne de son auteur, contre celle qui lui aurait enlevé le cœur et la personne de Villarceaux. Ajoutons que madame de Maintenon est restée l'amie de Ninon de Lenclos jusqu'à la mort de cette fdle célèbre.
Les apologistes de madame de Maintenon (2) ont considéré le prêt de la chambre jaune comme une parole dite en l'air et sans conséquence par Ninon de Lenclos. Il est à croire cependant qu'ils n'auraient pas tenu un pareil langage s'ils avaient connu la lettre de Ninon à Saint-Evremont.
(1) Lettre de Ninon de Lenclos k Sainl-Evremont, publiée par M. Feuillet de Conches dans les Causeries d'un Curieux, t. II, p. 588.
(2) Notamment M. Aiigcr, qui s'exprime ainsi : « Qui a entendu ce propos
» et l'a redit ? où l'a-t-il consigné ? on ne le sait pas » ( Vie de madame
de Maintenon, 1. 1, p. 33.^ Il va sans dire que M. Auger ne connaissait pas la lettre de Ninon que nous venons de reproduire.
Ce n'est pas encore tout. Longtemps avant Saint- Simon, Charlotte-Elisabeth de Bavière, seconde femme de Monsieur, Pliilippe d'Orléans, frère de Louis XIV, s'exprimait ainsi au sujet des relations ilhcites de madame Scarron avec Villarceaux : « Villarceaux m'en » avoit plus appris, dit-elle, que je n'aurois voulu en M savoir. » Il est vrai que cette princesse n'aimait pas madame de Main tenon à cause de son mariage avec Louis XIV ; car elle avait en horreur les mésalliances. Néanmoins elle était considérée de tout le monde comme incapable de publier sciemment une calomnie. Cependant son témoignage est considéré comme tel par les apologistes de notre héroïne.
Quoique madame de Caylus se tienne dans une prudente réserve à l.'égard des relations de sa cousine avec de Villarceaux, nous allons reproduire ce qu'elle en dit : « J'ignore, dit-elle, l'occasion des commencements de » leur connoissance (avec madame de Montchevreuil), » je sais seulement que madame de Maintenon a passé » souvent, dans sa jeunesse, plusieurs mois de suite à » Montchevreuil! Je ne prétends pas dissimule^ ce qui )) s'est dit sur M. de Villarceaux, parent et de même » maison que madame de Monchevreuil. Si c'est » par lui que celte liaison s'est formée, elle ne décide » rien contre madame de Maintenon, puisqu'elle n'a >. jamais caché qu'il eut été de ses amis (1). » Voilà pour madame Scarron et pour de Villarceaux.
(l) Souvenirs de madame de Caylus , publiés par M. Ch. Assclineau, ]>ages 102, lO.'î.
Avant L't pendant son séjonr à la Conr, madame Scarron, devenue madame de Main tenon, a-t-elle eu des relations illicites avec Louis XIV avant son mariage avec ce prince?
Ainsi que nous l'avons vu, lorsque madame Scarron, fut installée à la Cour avec ses élèves, le roi ne tarda pas à bannir l'antipathie qu'elle lui avait inspiré, et il eut bientôt pour elle des soins délicats et assidus, des prévenances incessantes; passant chaque jour plusieurs heures, seul avec elle, en téte-à-tête, soit dans sa chambre, soit dans celle de cette dame.
Gela se. conçoit ; car au heu des bruyantes et scandaleuses amours de madame de Montespan, de ces amours doublement adultères, et qui avaient pour confidentes toute la cour et la ville, Louis XIV, — ce voluptueux blasé sur les femmes de mœurs dissolues, — se trouva tout-à-coup avec madame de Maintenon, sous le charme de relations famihères , de longs, tendres et mystiques entretiens, de discrètes et mystérieuses causeries, dont il fut complètement subjugué. .
« Je veux vous faire voir un petit dessous de cartes, dit » madame de Sévigné, qui vous surprendra; c'est que » cette belle amitié de Quantova (1) et de son amie (2) » qui voyage (3), est une véritable aversion depuis près
(1) Ainsi que nous l'avons déjà dit, c'est madanio de Montespan qui est désignée sous ce sobriquet.
(2) L'amie : c'est madame de Maintenon.
(3; Le duc du Maine se cassa une janibe en tombant des bras de sa
» de deux ans ; c'est une aigreur, c'est une antipathie, » c'est du blanc, c'est du noir ; vous demandez d'où » vient cela? C'est que Vamie est d'un grand orgueil qui » la rend révoltée contre les ordres de Quanto (1); elle » n'aime pas à obéir ; elle veut bien être au père, mais » non pas à la mère ; elle fait le voyage à cause de lui, » et point du tout pour l'amour d'elle : rend compte à » l'un et point à l'autre ; on gronde l'ami d'avoir trop » d'amitié pour cette glorieuse (2). »
« Elle (madame de Maintenon) va chez lui (le roi) » tous les jours, et les conversations sont d'une lon- » gueur à faire rêver tout le monde (3), » dit encore la même.
nounire, ce qui le rendit boiteux toute sa vie, malgré tous les remèdes et toutes les eaux qui furent employés pour le guérir. Madame Scarron le conduisit à différents établissements d'raux thermales, et aussi à Anvers, alin de le faire traiter par un charlatan; mais les médicaments de cet empirique ne produisirent aucun effet. C'est ce voyage dont il s'agit dans la lettre de madame de Sévigné. Malijré son infirmité, Louis- Auguste de Boni bon, duc du Maine et d'Aumale, souverain des Dombes, colonel géîiéral des Suisses et Grisons, etc., épousa, quoique d'origine adultérine, Anne-Louise-Béiiédicte de Bourbon, fille puinée de Henri -Jules de Bourbon, prince de Condé, le 19 mars 1G92. Madame de Caylus attribue h une autre cause qu'à une chute, l'infirmité du duc du Maine. « Ce prince ètoit né droit et bien fait, dit-elle, » et le fut jusqu'il l'ùge de trois ans, où les grosses dents lui percèrent, )) en lui causant des convulsions si terribles, qu'une de ses jambes se )' relira beaucoup plus que l'autre. » (Souvenirs, p. 53).
1.1) L'un des sobriquets sous lesquels madame de Sévigné désignait madame de Montespan.
(2) Lettre de madame de Sévigné, du 7 aortt 1675.
(3) Ibidem, du 5 juin 1680.
« On me mande que les conversations de Sa Majesté » avec madame de Maintenon ne font que croître et » embellir; qu'elles durent depuis six jusqu'à dix (1). »
« Je ne sais auquel des courtisans, dit encore ma- » dame de Sévigné, la langue a fourché (2) le premier; » ils appellent tout bas madame de Maintenon, madame » de Maintenant; ce jeu de parole n'est pas indigne du » château que vous habitez. Cette dame de Maintenon » ou de Maintenant passe tous les soirs depuis huit )) jusqu'à dix avec Sa Majesté. M. de Charamaule (3) la » mène et la ramène à la face de l'univers (4). />
Dans vingt autres lettres, madame de Sévigné mentionne la faveur toujours croissante de madame de Maintenon auprès du roi, et les fureurs, la haine et la décroissance de madame de Monlespan.
Donnons maintenant quelques extraits des lettres de madame de Maintenon. En 1677, elle écrivait ce qui suit à l'abbé Testu : « Et voilà comme les curieux sont tou- » jours mal informés. Mon éloignement de la Cour est » si peu décidé, que j'y tiens par des liens plus forts que » jamais. Je n'ai aucun sujet de mécontentement, et l'on
(1) Lettre de Madame de Sévigné, du 21 juin 1680.
(2) Se dit d'une personne qui, par mégarde, a prononcé un mot pour un autre à peu près semblable.
(3) Premier maître d'hôtel de madame la Dauphiiie, dont madame de Maintenon était, ainsi que nous l'avons déjà dit, l'une des dames d'atours de cette princesse.
(4) Lettre de madame de Sévigné, du 18 septembre 1680.
" vous a sans doute mal instruit à dessein. L'idée d'en- M trer en religion ne m'est jamais venue à l'esprit. Ras- » surez donc madame de La Fayette. Nous avons beau- » coup ri du soupçon dont vous m'honorez, de m'être
>: mis en tête d'accréditer les vapeurs Onuouspro-
» met de grands événements : vous verrez à la manière » dont j'y prendrai part, que je ne pense guère à quitter » le pays; non je ne le quitterai que quand vous serez » digne d'avoir une abbaye. Le roi a dit expressément » qu'il ne vouloit désormais que de pieux ecclésiastiques. » Que d'abbayes vaqueront! allez-vous dire (1). »
Madame de Maintenon se plaint si souvent dans ses lettres des souffrances et des tribulations qu'elle éprouve à la cour; elle a écrit tant de fois qu'elle voulait la quitter, qu'il est à croire que ses amis alarmés ont chargé l'abbé Testu de prendre des informations à ce sujet, ce qui lui aura valu la lettre dont nous venons de donner copie.
« Rien n'est comparable à ce que je souffre, écrivait » madame de Maintenon à sa confidente madame de M Saint-Géran, — et je demande tous les jours à Dieu » qu'il me donne une âme moins sensible. »
« L'air de la Cour, — écrit-elle encore à la même, — » gâte la vertu la plus pure et adoucit la plus sincère. »
« Il ne faut à la chair qu'un moment pour détruire » l'ouvrage de la grâce, — écrivait-elle, en 1680, à
(l) Auger. Leltrc de Madame de Maintenon, tome 1", pages 232, •2.33.
» madame de Frontenac — Mais encore un coup,
» l'esprit est prompt et la chair est foible. Le roi me a comble de biens pour me fermer la bouche , » écrivait-elle à la même, le 10 octobre de la même année.
Madame de Main tenon, vingt-cinq ans plus tard, écrivait à sa jeune et johe cousine madame de Caylus, qui venait de perdre son mari, tout-à-fait indigne d'elle par son état presque continu d'ébriété : « Ayez toujours » une femme qui travaille dans votre chambre quand » vous êtes seule avec un homme. Défiez- vous des plus » sages, défiez-vous de vous-même; croyez une per- )) sonne qui a de l'expérience et qui vous aime (1). »
Est-ce que cette recommandation, que cette espèce d'aphorisme de madame de Maintenon, étaient une réminiscence de ce qu'elle avait éprouvé jadis, et des atteintes portées à sa vertu par quelque personnage galant et audacieux ?
o Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse, — » écrivait madame de Maintenon à une autre de ses » amies, madame de La Maisonfort, — dans une for-
» tune qu'on auroit eu peine à imaginer J'ai été
)) jeune et jolie; j'ai goûté des plaisirs; j'ai été aimée » partout dans un âge un peu plus avancé ; j'ai passé » des années dans le commerce de l'esprit, je suis venue )) à la faveur, et vous proteste que tous les états laissent » un vide affreux, une inquiétude, une lassitude, une
(l) Lettre de madame de Maintenon îi madame de Caylus, 30 décembre
» envie de connoîLre autre ^hose, parce que eu foui » cela, rien ne satisfait entièrement (1). •
« Le roi qui ne pouvoit d'abord s'accoutumer à elle » (madame de Main tenon) dit Voltaire, passa de l'aver- M sien à la confiance, et de la confiance à l'amour. Les » lettres que nous avons d'elle, sont un monument bien » plus précieux qu'on ne pense : elles découvrent ce » mélange de religion et de galanterie, de dignité et de » faiblesse, qui se trouve si souvent dans le cœur hu- » main, et qui étoitdans celui de Louis XIV. Celui de » madame de Maintenon paroît à la fois plein d'une )) ambition et d'une dévotion qui ne se combattent » jamais. Son confesseur, Gobelin, approuve également » l'une et l'autre ; il est directeur et courtisan ; sa péni- » tente devenue ingrate envers madame de Montespan, » se dissimule toujours son tort. Le confesseur nourrit » cette illusion ; elle fait venir de bonne foi la religion » au secours de ses charmes usés, pour supplanter sa » bienfaitrice devenu^ sa rivale. Ce commerce étrange » de tendresse et de scrupule de la part du roi, d'ambi- » tion et de dévotion de la part de la nouvelle maîtresse, » paroît durer depuis 1681 jusqu'en 1686, qui fut » l'époque de leur mariage (2). »
Si la volumineuse correspondance et les entretiens de
(1) Leltres de madame de Maintenon. Auger, t. Il, pages 84, 87, 14G, 241, 242.
(2) Siècle de Louis XIV, tome II, page 72. Comme on le voit, Voltaire, conséquent avec lui -môme, persiste à fixer, à tort selon nous, le mariage de Louis XIV avec madame de Maintenon, a l'année 1086.
— / / — madame de Maiiileiiou sont pleins de Irès-bons conseils et d'excellentes maximes de morale et de piété, ils sont aussi incessamment remplis de plaintes, de dégoûts de toute nature qu'elle dit éprouver ; elle mène une vie irinfirmités et de chagrins, elle gémit, elle pleure sur sa 1 liste destinée; elle meurt de langueur, elle a des vapeurs mélancoliques, elle sèche à vue d'oeil : il est impossible qu'elle soutienne longtemps la vie qu'elle mène ; Ci'pendant elle est heureuse de souffrir ; elle offre à Dieu ses souffrances, ses angoisses ; elle déplore avec amertume la nécessiîé qui la force à rester à la Cour ; elle aspire après la liberté : elle veut partir, mais elle ne part ])as; car elle trouve toujours le moyen de se faire ordonner de rester par son confesseur, qui lui prescrit toujours ce qu'elle veut faire. Son unique pensée c'est de faire son salut; elle y emploie tout son temps, toutes ses forces ; elle affecte surtout un grand dédain pour les grandeurs au milieu desquels elle est forcée de vivre : elle affecte une grande humilité. Mais lorsque Ton retrouve en quelque sorte dans chacune de ses lettres les mêmes plaintes, les mêmes doléances, et dans lesquelles l'orgueil perce incessamment, on se demande si tout cela est bien sérieux, si sou dédain pour les grandeurs est. réel, si ses souffrances sont vraies , si sou envie de (Quitter la Cour est bien positive ; et comme elle ne donne que des motifs peu admissibles, on ne peut s'empêcher de croire qu'elle remplissait un rôle qu'elle s'était imposé; car, comme le dit si judicieusement M. Henri Martin, « on entrevoit dans la correspondance de ma-
» dame de Maiutenou bien des scènes de haute comé- » die. » Et Voltaire, lorsqu'il compare les lettres de madame de Maintenon avec celles de madame de Sévigné, qui sont écrites, avec « le cœur et l'imagination, » dit une grande vérité en ajoutant que « celles de madame » de Maintenon sont contraintes ; il semble qu'elle ait » toujours prévu qu'elles seroient un jour publiques. » Un volume ne suffirait pas pour analyser toute cette correspondance et ces entretiens.
Lisez maintenant l'une de ces lettres, adressée à l'abbé Gobelin, et dans laquelle elle trace avec affectation l'emploi de son temps.
« Je vous envoie, écrit-elle, le mémoire de mes au- » niônes réglées, afin que vous jugiez si elles sont bien » appliquées. J'ai fait mademoiselle de Montchevreuil )) (1) religieuse, et j'en ai encore une dont je paye la
(1) A propos t'e la mère de cette demoiselle, — qui a été de tout temps comme on l'a vu, l'amie intime et dévouée de madame de Maintenon, — voici en quels termes madame de Caylus parle d'elle : « Madame de » Maintenon plaça encore dans la maison de madame la Dauphine, ma- )) dame de Montchevreuil, femme de mérite, si Ton borne l'idée du mérite " à n'avoir point de galanterie. C'étoit d'ailleurs une femme froide et » sèche dans le commerce, d'une figure triste, d'un esprit au-dessous du » médiocre, et d'un zèle capable de dégoûter les plus dévots d;3 la piété, 5> mais attachée h madame de Maintenon, à qui il convenoit de produire )i à la cour une ancienne amie d'une réputation sans reproche, avec ia- )> quelle elle avoit vécu-dans tous les temps, sûre, et secrète jusqu'au ' mystère. » (Souvenirs de madame de Caylus , publiés par M. Ch. Vsselineau, page 102).
« Madame de Muntchcvreuil , disent les éditeurs et annotateurs du » .Journal de Dangeau, éloit Haucher dOrsay.... Klle n'avoit guère plus » d'esprit que son mari (qui était disent les mêmes, une bonne grosse
» pension. Outre ce que j'écris , j'en lais quelques »• autres dans les occasions . Voilà ce qui concerne les » aumônes. Quant à mes habits, je vais les changer, et »» les prendre pareils à ceux de madame de Richeheu. » J'ai une indifférence là-dessus qui m'ôte tout scrupule . » J'ai été vêtue d'or quand j'ai passé mes journées en » plaisir avec le roi et sa maîtresse. Je vais être à une » princesse (î) ; je serai toujours en robe noire. Si j'étois « hors de la cour, je serois en tourière, et tous ces
» changements ne me font nulle peine Mes jour-
» nées sont maintenant réglées, et fort sohtaires. Je prie i> Dieu un moment en me levant; je vais à deux messes, » les jours d'obhgation, et à une les jours ouvriers. » Je dis mon office tous les jours, et je hs un chapitre » de quelque bon livre. Je prie Dieu en me couchant ; et » quand je m'éveille la nuit, je dis un Laudate Dominum y> OU un Gloria Patri, Je pense souvent à Dieu dans la » journée; je lui offre mes actions; je le prie de m'ôter » d'ici, si je n'y fais pas mon salut (2). »
T> bête); mais une prude, une dévote à vingt-quatre carats, qui faisoit )) crime de tout, qui étoit l'inspectrice de la cour, avec qui il falloit comp- >* ter ou se perdre, et avec qui il n'y avoit ni considération, ni miséri- >' corde. . . . C'étoit une vieille fée, jaune, étique, à dents allongées, qui » ne rioit que par ressorts. . . . Elle ne parloit que par sentences, et tout « ce qu'elle disoit à madame de Maintenon, c'etoient des oracles ... » (Journal de Dangeau, t. II, pages 56, o7).
(1) En effet, le roi venait de l;i nommer dame d'atours de la Dauphin(% afm de la soustraire à la tyrannie de madame de Moutespan.
(2) Lettre de madame de Maintenon à l'abbé Gobc'in, du s iiuiM. r
\e vous semble- L-il pas enteudre TartulFe crier a son Laurent :
« Laurent, serrez ma haire et ma discipline, » Et priez que toujours le Ciel vous illumine, » Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers, » Des aumônes que j'ai, partager les deniers. » Mais madame de Maintenon n'a pas toujours tenu un langage aussi édifiant, aussi exemplaire. Il suffit pour s'en convaincre de lire les deux lettres suivantes, écrites, l'une en 1679, et l'autre en 1709; c'est-à-dire aux deux époques auxquelles elle affichait une dévotion exagérée. « Continuez, mademoiselle, écrivait-elle à Ninon de » Lenclos, à donner de bons conseils à monsieur d'Au- » bigné : il a bien besoin des leçons de Leontium. Les » avis d'une amie aimable persuadent toujours plus que » ceux d'une sœur sévère. Madame de Coulanges m'a o donné des assurances de votre amitié qui m'ont bien » flattée. Ce que vous entendez dire de ma faveur n'est » qn'un vain bruit : je suis étrangère dans ce pays, sans » autre appui que des personnes qui ne m'aiment pas, )) sans autres amis que des amis intéressés, et que le » souffie le plus léger de la fortune tournera contre moi ; » sans autre parente que des gens qui demandent sans » cesse, et qui ne méritent pas toujours. Vous jouissez » d'une liberté entière; je vis dans un esclavage conti- » nuel. Croyez-moi, ma belle demoiselle (car vous ne . » cesserez jamais de l'être), les intrigues delà cour sont •» bien moins agréables que le commerce de l'esprit. Mes » compliments à nos anciens amis. Madame de Cou-
» langes et moi, nous célébrâmes hier votre santé à j) Maintenon , et n'oubliâmes pas la chambre des élus. 1) Continuez, je vous prie, vos bontés à monsieur d'Au- « bigné (I). »
Quoique Ninon de Lenclos fût connue, malgré ses dérèglements, pour la droiture de ses sentimenis et la rectitude de son esprit, il faut convenir néanmoins que madame de Maintenon avait choisi là un singulier Mentor, pour morahser et morigéner le comte d'Aubigné, dont la conduite était, comme chacun le sait, fort peu exemplaire ; il faut croire qu'elle avait une plus grande confiance dans les conseils d'une courtisane pour corriger son frère, que dans sa morale austère, dont elle avait reconnu souvent l'inefficacité. Bien que Ninon se rendit à elle-même justice sur sa vie licencieuse, nous ne savons trop cependant, si elle fut bien charmée d'être traitée de Leontium^ et comparée à cette célèbre courtisane Athénienne, quoi qu'elle professât comme elle la morale d'Epicure.
Pour l'intelligence delà lettre de 1709, il est indispensable de la faire précéder de quelques explications. Philippe, Egron, marquis de Courcillon, né le 19 juin 1687, était fds du marquis de Dangeau et de sa seconde femme la comtesse deLœvenstein, grande amie de madame de Maintenon. Ce Courcillon était brave jusqu'à la témérité, mais le plus grand débauché du monde. En
(l) Lettre de madame de Maintenon à Ninon de Lenclos. du 12 novembre 1G79.
1709, à la balaillo de Malplaquet, il eut une jambe emportée par un boulet ; une première opération n'ayant pas réussi, on en pratiqua une seconde qui mit la vie du marquis en très-grand danger. Sa mère et madame de Maintenon, qui lui tenaient compagnie tout le jour, employèrent tous leurs efforts pour le convertir, et le ramener à une vie moins crapuleuse; il écoutait leurs pieuses exhortations avec les semblants d'une grande componction. Mais dès que ces dames s'étaient retirées, il se moquait de leurs pieux discours avec ses amis, et tournait en ridicule leur persévérance à le ramener à la vertu. Cependant, « madame de Maintenon, dit Saint- » Simon, ne s'aperçut jamais de rien, et sans que pour 1) ses négligences même à sou égard, elle se refroidit des M sentiments qu'elle avoit pris pour lui. Il faut le dire, » excepté le manège sublime de son gouvernement et » avec le roi, c'étoit d'ailleurs la reine des Dupes (1). »
« La reine des Dupes ! s'écrient les savants annota- » leurs du Journal de Dangcau , pauvre Saint-Simon ! » La bien triste vérité, la voilà. Dans une lettre encore M inédite, et que M. Théophile Lavallée a bien voulu » nous communiquer, madame de Maintenon écrit à » madame Dangeau désolée :
« Combien a-t-on d'exemples de gens plus mauvais » que lui qui sont revenus?... Lo roy me fit bien des )> questions sur votre tristesse et sur ce qu'il entrevoyoit; » je ne tombai d'accord que d'un pou de crapule ot de
(l) Saint Simon. Mémoires, t. \. p. I9i
» légèreté ; il se récria sur le grand courcigc; de M. voire » fils. Il est bien cruel qu'il veuille perdre une réputa-
» tion dont il pourroit jouir Vous me demandez des
» conseils.. . Je suis toujours pour les moyens de dou- » ceur ; si M. de Gourcillon n'entend fjlus raison, si la <' tendresse qu'il vous doit à tous n'a plus de pouvoir » sur lui, par où peut-on le prendre? Quand vous con- » sentirez, madame, que le roy sache tout, je pleurerai « de tout mon cœur avec vous ; il faut jusque-là se court traindre, car on (le roi) me feroit des questions qui
» me forceroient à tout dire Un peu de crapule se
» pardonne dans ce temps-icy, le roy n'en sait pas B davantage, et M. de Gourcillon pourroit revenir s'il )) mettoit-là son courage si admiré (1). »
Est-ce que le mot crapule , répété deux fois avec une certaine indulgence dans cette lettre par madame de Maintenon, est un indice que le marquis de Gourcillon avait choisi pour le théâtre de ses débauches et de ses dépravations, les bas-fonds de la société?
Gertes, c'eut été un acte insensé que de chercher dans les lettres de madame de Maintenon l'aveu des relations intimes et illicites dont elle a pu se rendre coupable. Ges sortes de péchés ne s'avouent pas -et s'écrivent encore moins ; quand même on aurait été pris in flagrante delicto ; bien plus, le cas échéant, on nie avec énergie, en traitant de visionnaire ceux qui ont vu commettre le
(1) Vie (le Dangeau , tome premier de son journal, pages Isxi yt
pôehé. Ce n'est donc jias dans sa correspondance qu'il faut chercher si madame de Maintenon a élé la maîtresse de Villarceaux, de Louis XIV, ou de tout autre personnage. Néanmoins si on n'y trouve pas la preuve de sa culpabihté, on y trouve de nombreux indices qui, avec d'autres faits, d^autres vilaines actions, d'autres témoignages recueilhs ailleurs, et groupés ensemble, mettent évidemment sur la voie de la vérité.
Les apologistes de madame de Maintenon traitent de calomniateurs ceux qui ne croient pas à la vertu de cette dame ; ils repoussent avec énergie tout ce qui n'est pas en sa faveur, tout ce qui n'est pas à son avantage ; (^t conséquemment, ils accueillent avec empressement le récit des éloges et des belles et bonnes actions favorables à leur héroïne; et ils applaudissent tous les écrivains (jui font de madame de Maintenon une femme vertueuse et irréprochable. Nous ne les en blâmons pas, au contraire; chacun écrit selon ses sentiments et ses impressions.
Il est juste, ce nous semble, d'examiner la jiosilion de chaque apologisle vis-à-vis de madame de ^Laintenon, afin que l'on puisse apprécier sous quelle impression et sous (]uelle influence il a pu composer ses écrits.
Languet de Gergy, fils d'un procureur général au Parlement de Dijon, est né en 1G77 ; û n'a donc pu rien voir et rien connaître par lui-même de la vie de madame de Maintenon avant et même longtemps après son maliage avec Louis XIV. Lorsque on l'eut ordonné prêtre, il fut attaché à la personne de madame la Danphinr
dont madame do Maintenon était, comme nous l'avons déjà dit, dame d'atours de cette princesse. Languet de Gergy, grâce à la protection de notre héroïne, dont il était l'ami dévoué, fut nommé évéque de Soissons, le 23 juin 1715. II a écrit des Mémoires — remplis d'exagérations, ainsi qu'on a pu en juger par l'extrait que nous en avons donné, — pour servir à Vhisloire de la fondation de la maison de Saint-Louis et à celle de madame de Maintenon , en deux volumes in-quarto, et restés inédits. Ces mémoires ont été composés avec des témoignages plus ou moins authentiques, avec la correspondance et les récits de madame de Maintenon, les mémoires des dames de Saint-Gyr, et les documents appartenant à cette maison. Nousavons indiqué précédemment (p. 23) l'origine de madame la comtesse de Gaylus, et sa parenté avec madame de Maintenon, dont elle fut l'élève chérie et gâtée. Née en 1673, elle avait à peine sept ans lorsqu'elle vint, au mois de janvier 1681 , à la Cour, chez sa cousine, qui l'avait fait venir pour la convertir à la foi catholique. Quoique douée d'une rare intelligence, d'un esprit supérieur, elle était trop jeune pour avoir connu par ellemême, une grande partie des faits concernant soit madame de Maintenon, soit d'autres personnages, et qui sont contenus dans ses intéressants Souvenirs. « Je » commencerai ces Souvenirs^ dit-elle, par madame de » Maintenon, dont l'esprit, le mérite, et les bontés » qu'elle eut pour moi, ne s'effaceront jamais de ma » mémoire. » A moins d'être ingrate, madame de Gaylus, — qui avait été, ainsi que sa famille, comblée de
biens et d'honneurs, par madame de Maintenon, — ne pouvait parler de sa cousine qu'avec éloge et respect : ce qu'elle a fait.
Marie-Jeanne d'Aumale, était née en 1683; elle fut admise comme élève à Saint-Gyr en 1690; madame de Maintenon l'attacha à sa personne en 1704, en qualité de secrétaire et de demoiselle de compagnie : doul)le fonction qu'elle a remplie jusqu'à la mort de sa maîtresse et bienfaitrice. Elle a laissé des Mémoires sur madame de Maintenon. dont elle était la confidente et l'amie, et qui ont été en quelque sorte dictés par cette dame : ils sont restés inédits. Mademoiselle d'Aumale n'était pas belle ; mais elle était gracieuse, avait beaucoup d'esprit, de gaieté, aimée et considérée de toute la cour.
Les Mémoires et autres documents des dames de Saint-Cyr, outre Thistoire de cette maison, renferment une apologie complète de madame de Maintenon ; c'était, selon elles, une sainte femme ."i qui il ne manque que la canonisation. Ces curieux mémoires ont été particulièrement écrits par mesdames du Pérou et de Glapion, supérieures de Saint-Gyr; ils sont aussi restés inédits.
Toutes ces personnes, — et d'autres qu'il serait trop long d'énumérer ici, et qui ont plus ou moins éci'it sur notre héroïne, — étaient dévouées à madame de Maintenon soit par aifection, soit par intérêt, soit par crainte; et elles n'ont dû et pu, par conséquent, parler d'elle qu'avec éloge et respect. 11 n'aurait [>;is (Mé prudent pour elles d'agir autremenl.
G'est spécialement avec les documents (]ue nous ve-
— (S7 — lions (l'indiquer et la correspondance de madame de Maintenon,que les apologistes de cette dame ont composé lem'S livres.
Sans être intimes, mesdames de Maintenon et de Sévigné vivaient en très bons termes ; la première avait gagné le cœur de la seconde en disant de la fille de celle-ci, madame de Grignan : - « Rien de si aimable et » de si assorti que son esprit et sa personne (1). » Néanmoins, et malgré cette amitié, plus ou moins sincère, madame de Sévigné est, évidemment, de toutes les personnes qui ont écrit sur madame de Maintenon, celle qui a le mieux apprécié les faits et gestes de cette dame ; on ne peut, en effet, la taxer de partialité, soit en bien, soit en mal ; car, comme le dit Voltaire, « en écrivant à sa » fille, elle n'écrivoit que pour sa fille;» et elle était loin de peuser que ses lettres seraient un jour imprimées et livrées à l'avide curiosité du public. Relisons ces admirables lettres (dont nous avons donné un bon nombre d'extraits), si pleines de fines et décentes ironies, de réticences,! de sous-entendus ; où les noms propres sont souvent remplacés par des noms de fantaisie, des épithètes, des sobriquets, et qui laissent bien plus à penser, à deviner et cà pressentir, qu'elles n'en ont dit, surtout lorsque madame de Sévigné ne voulait pas dire et appeler tout à fait les choses par leur nom.
(1) Une autre fois madame de Sévigné écrivait encore ceci à sa fille, (c Madame de Maintenon me reparla de vous, de votre santé, de votre » esprit, du goût que vous avez l'une pour l'autre, de votre Provence: )) avec autant d'attention qu'à la rue des Tournelles. » (29 mars 1G8()).
Il s'agit maintenant de savoir si Languet de Gergy, si les dames de Saint-Cyr , madame de Caylus, mademoiselle d'Aumale sont plus dignes de foi, et ont été plus vrais que Ninon de Lcnclos, que Tallemaut des Réaux, que la princesse Palatine, femme de Monsieur, frère de Louis XIV, et que madame de Sévigné ? Tous, apologistes et détracteurs, — excepté les quatre derniers personnages que nous venons de nommer, qui étaient contemporains de madame Scarron-Main tenon, et qui ont en quelque sorte raconté de visu, — tous, disonsnous, ont rédigé leurs livres d'après les traditions, les témoignages qu'ils ont recueillis auprès de personnes plus ou moins bien renseignées, ou plus ou moins intéressées à faire connaître ou à taire la vérité.
Répétons ici, que si madame de Maintenon a été blâmée avec excès par quelques écrivains, d'autres, — et des plus éminents, — sont tombés dans l'excès contraire, en prenant à la lettre et les acceptant comme vrais, les écrits laissés par des amis, ou des admirateurs intéressés, et ils ont, — et cela de nos jours, — composé des ouvrages qui sont bien plutôt des apologies que l'expression de la vérité.
Rappelons ici, avant de terminer cette première partie de ce récit historique, que Louis XIV, — (juûiqu'on ait pu dire, — était, de 1672 à 1684, dans toute la force et la vigueur de son âge (1): qu'il était l'homme le plus
(1) En 1072, Louis \1\ , t-lait àiîé de 34 ans; il avait environ 40 ans on 10S4. Madame de Mainttnun avait 37 ans en 1072, elle en avait 48 révolus en 1084, lorsqu'elle a épousé le roi.
séduisant et en mémo temps le plus licencieux, le plus entreprenant et aussi le plus volage de son royaume ; qu'il régnait en maître absolu , qu'il n'avait jamais éprouvé de refus de la part d'aucune femme ; que d'une complexion amoureuse, il n'était pas susceptible de se contenter d'un amour purement platonique : toute sa vie est là pour prouver ces vérités.
N'oublions pas non plus que madame de Maintenon, — quoique plus âgée que le roi de trois années, — avait conservé, pendant la même période de 1672 à 1684, et même beaucoup plus tard, tous les attraits, toutes les grâces de la jeunesse et sa merveilleuse beauté, en un mot, que le temps avait complètement respecté sa personne: qu'elle était incessamment seule en tête-àtête avec le roi, soit chez lui. soit chez elle ; et par conséquent sans cesse exposée à des séductions de toute nature; qu'elle l'avait entièrement subjugué par tous les charmes de son corps et de son esprit, qu'elle s'était rendue indispensable, au point qu il ne pouvait plus se passer d'elle. Si à ce jeu singulier et fort dangereux, madame de Maintenon est restée pure, si elle a échappé à ces séductions, à tous ces dangers, à toutes ces embûches, elle doitalors, et sans hyperbole, être considérée comme un phénomène unique, comme le Rara avis in terris de Juvénal; et elle mérite d'être inscrite dans In légende dorée des futurs de Voragine !
Mais, dira-t-on, la meilleure preuve «lue madame do Maintenon est restée pure et vertueuse au milieu do tant de séductions, c'est que, pour posséder sa personne.
Louis XIV a été forcé de Tépouseï'. Selon nous, cette raison est plus spécieuse que vraisembable. Ce mariage prouve seulement l'ascendant irrésistible de madame de Maintenon sur l'esprit et la conscience timorée du roi par une dévotion exagérée jusqu'au fanatisme et jusqu'à la superstition. 11 est incontestable, — pour le cas où il existait des relations illicites entre eux, — que. incitée par une ambition sans bornes, madame de Maintenon aura employé pour se faire épouser par Louis XIV, et mettre fm, par ce moyen, à une situation très-é(]uivoque et anormale, — et qui était un scandale, — toute son influence, toutes ses séductions, tous ses artifices, en un mot toute son habileté; elle aura surtout appelé à son aide la crainte de Dieu, la religion et la peur d'une damnation éternelle ; elle inspira au roi tant de scrupules, elle le fanatisa à un tel point, qu'elle arriva au but qu'elle s'étmt proposé. Tel est notre sentiment sur le mariage de madame de Maintenon avec Louis XIV.
Nous voulons déclarer ici, (jue si la personne de madame de Maintenon eut éié seule engagée dans cet examen d'une partie de sa vie , nous aurions gardé le silence le plus absolu; il importe peu, en ellét, pour riiistoire et le destin des nations, de savoir si madame de Maintenon a été ou non une femme vertueuse. Mais elle a tenu une si grande et si fatale place dans notre histoire, qu'il doit être permis à tout le monde d'exami nersa conduite; laquelle, comme chacun le sait, a soulevé contre elle, a tort ou à raison, soil à la cour soit dans le peuple, les liainrs les plus violentes. On ne
peut nier que la conversion de Louis XIV, — qui fut principalement l'œuvre de madame de Maintenon, — que le bigotisme timoré, le fanatisme dans lesquels ce prince etson entourage étaienttombés, grâce à l'influence de cette dame, ont été beaucoup plus funestes à la France, que les débauches du roi: car les déportements de ce prince n'avaient aucunement influé sur les affaires publiques, soit au dedans soit au dehors.
11 y aurait aussi à examiner, — bien que Tobscurité soit profonde sur ces matières, — quelle a été la par que madame de Maintenon a pu prendre à la révocation de l'édit de Nantes, aux persécutions contre les protestants, et à la plupart des mesures impolitiques et désastreuses du règne de Louis XIV. Mais comme l'examen de ces matières dépasserait le but que nous nous sommes imposé, nous allons clore sans plus tarder cette première partie de ce livre.
En résumé, madame de Maintenon inspire peu de sympathie. Tout ce qu'elle a fait ou aidé à faire a été appliqué à son propre intérêt, à son ambition personnelle : fout était calcul chez elle ; de ces « calculs sans fin de sa » prudence mondaine, dit Ménage, et les scrupules tar- » difs d'une piété qui vient toujours à l'appui de sa for- » tune » ; afTectionnant les convenances et surtout les apparences ; dévouée dans les petites choses, elle était sans générosité dans les grandes ; quoique charitable, elle n'avait cependant ni une âme vraiment généreuse . ni un grand cœur; sans être positivement fausse et méchante, elle abandonnait volontiers ses amis, dès qu'ils
ne plaisaient plus à Louis XIV : Racine , Fénelou, le cardinal de Noailles, et tant d'autres, en sont de tristes exemples ; douée de beaucoup de sens, d'esprit et de finesse, d'art et de distinction, malgré tout cela elle laissait voir, dans un grand nombre de circonstances, (iuel(jue cliose de mesquin, de rétréci, indigne de sa haute position.
D'après tout ce qui précède, peut-on appliquer a madame de Maintenon ces paroles de Jésus à Simon le pharisien, — en lui montrant Marie-Madeleine, prosternée à ses pieds, sur lesquels elle venait de répandre des parfums, — « Bien des péchés lui sont remis parce M qu'elle a beaucoup aimé ? »
SECONDE PAHTIE.
Lorsque madame de Maiiitenon lut en possession de ia lerre dont elle portait le nom, et par conséquent du revenu de cette terre, qui s'élevait annuellement à environ quinze mille livres, elle usa de sa fortune honorablement, fit des aumônes selon ses facultés, soulageant de préférence les jeunes filles pauvres. — dont la triste position lui rappelait son ancienne infortune. — tout en les instruisant, et leur inculquant l'amour de la religion et du travail.
Vers 1680, madame de Maintenon eut l'occasion de donner un plus grand développement à sa bienfaisance et à son goût tout particulier pour diriger et instruire les jeunes filles. A cette époque, il y avait à Montmorency un tout petit établissement d'instruction tenu et dirigé par deux anciennes Ursulines, mesdames de Brinon et de Saint-Pierre, et dans lequel plusieurs jeunes filles étaient élevées. Mais le produit de cette maison était si petit, qu'il était insuffisant pour subvenir aux modestes besoins des deux refigieuses. Madame de Brinon, qui connaissait madame de Maintenon, lut trouver cette dame à Saint-Germain, où résidait alors la Cour, et lui exposa sa triste situation, ses misères et ses mallieurs.
Madame de Maiiitenon, vivement touchée du récit de ces infortunes, promit sa protection et son assistance à madame de Brinon, qu'elle avait rencontrée souvent chez la marquise de Montchevreuil, et dont elle estimait le mérite et le caractère. Alors madame de Maintenon lui confia plusieurs jeunes filles, que la pauvreté de leurs parents ne permettait pas de faire instruire, et pour rinstruction desquelles elle lui paya cent livres de pension annuelle. On apprenait à ces enfants la lecture, l'écriture, l'arithmétique; on leur enseignait notamment les pratiques et les devoirs de la religion catholique, ainsi que ce qui concernait la domesticité. Outre la pension décent livres, madame de Maintenon, lorsqu'elle visitait ses protégées, leur portait des vêtements, du Un qu'elle leur faisait filer, ainsi qiie des aliments ; « Car » disait-elle, j'ai quelque soupçon qu'elles meurent de » faim. » Tel fut en «juelque sorte, le prélude de la maison royale de Saint-Cyr.
Madame de Maintenon trouvant Montmorency trop éloigné d'elle, loua, au mois de mars 1682, une maison n Ruel, qu'elle fit meubler, et dans laquelle elle installa madame de Brinon avec trois autres religieuses et leurs élèves. Mais avant de continuer ce récit, nous allons esquisser à grands traits madame de Brinon qui .\ remph un des principaux rôles dans les diflërentes maisons d'instruction et d'éducation fondées par madame de Maintenon.
Mais avant de nous occuper de madame de Brinon. il n'est peut-être pas sans intérêt de rapporter ici imo pnrti-
cularité peu connue , concernant l'origine de ces différentes maisons d'instruction, et que M. Léon Feugère a consignée dans la vie de Du Gange.
« Lorsque madame de Maintenon, dit-il, curieuse de » faire servir à une œuvre utile la haute faveur où l'a- M vaient élevée son mérite et sa vertu, méditait, par uu » touchant souvenir de son enfance délaissée, l'établis- M sèment d'une maison d'asile et d'éducation pour les » jeunes filles nobles et sans fortune, elle s'adressa à » Du Gange pour savoir de lui s'il y avait eu dans le » passé des exemples de semblables institutions. La « science répondit avec empressement à cet appel de la » charité, et l'autorisa en quelque sorte par trois précé- » dents empruntés à l'histoire des empereurs romains. )) Deux sont tirés de Gapitohn : le premier se trouve » dans la vie d'Antonin-le-Pieux, qui créa en l'honneur » de sa femme, Faustine, une assemblée ou congréga- » tion de filles nommées Faustiniennes ; le second, dans » celle de Marc-Aurèle, qui, après avoir épousé Faus- » tine, fille de la précédente, forma pour l'honorer à » l'imitation de sa mère, un collège de nouvelles Fausti- » niennes. Un troisième est extrait de Lampride, dans » la vie d'Alexandre Sévère : on voit que celui-ci, pour » témoigner sa tendresse et son respect à sa mère Mam- » mée, établit des collèges ou congrégations de jeunes » filles et de jeunes garçons qui furent nommés Mani- » méennes et Mamméens (\). »
(1) M. Léon Feugère. Etudes sur la vie et les ouvrages de Du Caiigp, Paris, l8o2, in-8", p. 34.
Disons on passant pour ceux qui Tignorent, — mais sans en faire l'application à personne, — que les deux Faustines, — la fille plus que la mère, — se signalèrent par leurs déportements, et que malgré leur vie scandaleuse, elles furent traitées par leurs époux avec une trèsgrande indulgence. Quant à Mammée , malgré ses grandes qualités, elle se rendit odieuse pai- sou avarice et son orgueil.
Marie de Briuon, ancienne religieuse Ursuline de Lihon, diocèse de Rouen, — fille de Pierre de Brinon, conseiller au parlement de Normandie, — était entrée en religion bien plus par nécessité que par vocation. Aussi elle avait conservé au couvent les goûts et les habitudes du monde; elle avait des manières de cour, un grand esprit, une grande instruction, beaucoup de lecture, possédant les Pères de l'Eglise, l'histoire profane et rehgieuse ; elle était douée d'une merveilleuse facihté à parler et à écrire soit en prose soit en vers ; peu ou point de jugement, beaucoup de vanité, une grande opinion de sa personne et de sa science, mais cependant pleine de zèle pour ses devoirs ; vertu qu'elle n'a pas toujours pratiquée, ainsi qu'on le verra plus tard. A l'époque de l'installation de la maison de Rnel, madame de Mainteuon ne connaissait pas encore les défauts et les travers de madame de Brinon ; aussi elle avait pour elle une vive affection et une grande estime pour se? talents et son instruction.
Madame de Mainteuon animée par lesprit de charité, donna des vêtements et du linge aux élèves nécessi-
teuses, et elle fit arranger dans le nouvel établissement les objets indispensables au bien-être des pensionnaires. Elle y fit aussi établir une petite chapelle pour la prière et la célébration des offices; cette chapelle, entre autres objets précieux, possédaitdes reliques de Saint-Candide, que le pape Innocent XI avait données à madame de Maintenon, le 30 avril 1680.
La bonne odeur de la maison lui attira bientôt des élèves de toutes conditions : filles de nobles et filles de roturiers, et dont le nombre ne tarda pas à s'élever jusqu'à soixante. Toutes reçurent indistinctement la mêrne instruction, la même éducation, l'amour du bien et de la rehgion ; on leur apprenait surtout à supporter avec résignation les privations de la pauvreté. Des filles de paysans pauvres de la terre de Maintenon, furent aussi admises dans la maison de Ruel ; outre l'instruction, on leur apprenait à coudre, à filer, et on les employait aux travaux domestiques de l'établissement; et comme le logement principal était par trop petit pour les contenir avec les autres élèves, on les logea dans une étable.
Madame de Maintenon visitait souvent l'institution de Ruel, dont elle aimait à suivre les leçons; apprenant elle-même le catéchisme aux petites filles, composant pour toutes, des règles d'enseignement et de conduite, et qui sont les premiers principes qu'elle ait écrit sur l'instruction et l'éducation. « J'ai grande impatience, » écrivait-elle, le 14 mai 1682, à madame de Brinon, de
» voir mes petites filles et de me trouver dans leur » étable J'en reviens toujours plus assottée. »
Louis XIV voyait avec une vive satisfaction madame de Maintenou s'occuper ainsi au soulagement de sa noblesse; aussi, lorsqu'elle le pria de lui venir en aide, à cause de la dépense qui était au-dessus de ses forces, il accueillit favora])lement sa demande. Cependant le nombre des élèves augmentant incessamment, la maison de Ruel devint bientôt insuffisante pour les contenir toutes; il fallut songer à se procurer un autre local beaucoup plus vaste, et mieux approprié aux nécessités d'une pension nombreuse. Il est vrai que madame de Maintenou en voyant le nombre des élèves augmenter chaque jour, avait considéré déjà depuis longtemps, la maison de Ruel comme un établissement provisoire. Le roi ne voulut pas, lorsque madame de Maintenou lui fit part de son embarras, rester au-dessous du dévouement de cette dame, et il lui abandonna généreusement son château de Noisy, qu'il venait d'acheter, avec ses dépendances pour agrandir le parc de Versailles ; il fit plus encore, il ordonna des travaux d'agrandissement et d'agencement pour une somme de trente mille livres ; promettant en outre d'entretenir dans la nouvelle maison cent jeunes filles, dont il payerait la pension sur le fond de ses aumônes.
On appropria admirablement le château de Noisy, aux besoins dune maison d'éducation ; on y étabht de vastes salles pour les classes ; des logements commodes pour les maîtresses et les élèves ; en un mot on y fit toutes
les améliorations nécessaires à un confortable établissement de cette nature. Ajoutons que cette maison avait une jolie chapelle, un beau et vaste jardin, dessiné par Le Nôtre. Le tout avait été fait et exécuté sur les plans et sous la direction de madame de Main tenon qui, en cette circonstance, et comme toujours, avait agi avec une économie bien entendue.
C'est le 3 février 1684, que le pensionnat de Ruel fut transféré à Noisy; on déploya en cette occurrence, une certaine pompe, surtout à l'égard des reliques de Saint- Candide, qui furent déposées religieusement dans la chapelle. Après la cérémonie d'installation , les études et les travaux des élèves commencèrent. Outre les cours que l'on suivait et les ouvrages que l'on exécutait à Ruel, on ajouta à Noisy l'étude de la musique, les travaux à l'aiguille : tels que la lingerie, la broderie, la tapisserie, le tricot, ainsi que la dentelle. Les élèves furent divisées en quatre classes, suivant leur âge et leur degré d'instruction ; chacune d'elles était distinguée, selon la couleur de sa classe, par des rubans soit rouges, soit verts, soit jaunes et soit bleus, qu'elle portait à la ceinture et dans sa coiffure. Quant au vêtement, voici en quels termes il est décrit dans les mémoires des dames de Saint-Cyr :
« Cet habit consiste en un manteau et une jupe d'étap mine brune du Mans , et le reste à l'avenant ; la » coiffure est un bonnet de toile blanche avec une étoffe « médiocrement fine ou une passe de mousseline et de » linon ; elles ont un ruban sur la tête, montrent des
— i02 — » cheveux et se coiffent à peu près selon l'usage du » temps ; elles ont un bord de dentelle ou de mousseline » autour du cou, un petit tablier de la même étamine a que l'habit, bordé autour d'un raban de la même » couleur de la classe où elles sont; leur ceinture est » aussi de la même parure ; tout cela, quand il est mis » proprement, est un habit qui ne laisse pas d'avoir » un air de noblesse, et de faire un assez bon » elfet au chœur quand toutes les demoiselles y sont » assemblées (1). »
Madame de Maintenon visitait chaque jour la maison de Noisy, et elle y demeurait tous les instants qu'elle avait de libre ; consacrant tout ce temps à voir et examiner toutes choses par elle-même, à diriger les études, les travaux, soignant de ses mains les malades; visitant même les cuisines, car elle voulait que la nourriture fût abondante, bonne, saine et apprêtée avec soin et propreté ; elle veillait aussi à la distribution des objets qui étaient nécessaires au liicn-être des élèves et des maîtresses. « On distribualepremieravrilcenthabits, — écrit- » elle à son frère, — cent buses, cent lacets, centpeignes, » cent brosses, cent paires de gants, cent milliers d'é- » pingles, cent bonnets, cent fontanges, etc. On distri- ') buera samedi cent vingt-quatre jupes de toile, autant de n manches de toile, au tant de m anches do taffetas et autant M (le bas pour l'été. J'y porte aujourd'hui (T'iit vinut-qiiatre
(1) M. Th. Lavallée. Mudanir de Mainlenoii et la maison royale de Saint-Cyr. seconde édition, p. 47.
» jjapiers pleins d'exemples, les uns attachés d'incarnat, » les autres de vert, les autres de jaune et les derniers de » bleu, avec des bourses de jetons des quatre couleurs. Je » compte la veille de Pâcpaesde leur porter des œufs des » quatre couleurs. Vous jugerez par ce détail de mon » divertissement, et je suis sûre que tout cela ne vous y déplaît pas (1). » En un mot, madame de Maintenon entrait dans les plus petits détails de l'administration de la maison, sans jamais se rebuter un seul instant. Sous cette habile et sage direction, cette maison prit un accroissement considérable. « Jugez de mon plaisir, B écrivait-elle encore à son frère, quand je reviens le » long de l'avenue suivie de cent vingt-quatre demoi- » selles qui y sont présentement. •>
Il n'y avait pas que des filles de familles catholiques à Noisy ; on y recevait aussi des filles de calvinistes : « Voulant, disait madame de Maintenon, contribuer n ainsi au grand ouvrage de la conversion de nos frères » égarés. » C'était, il faut en convenir, un bien faible dédommagement pour le mal immense qu'occasionnait l'intempestive révocation de l'édit de Nantes.
Bien que madame de Brinon eut des idées différentes de celles de madame de Maintenon sur la direction d'une maison d'éducation, elle secondait néanmoins avec zèle sa bienfaitrice dans tous les soins et le gouvernement de rétablissement. Mais si elle possédait de
(1) Lettre de madame de Maintenon au comte d'Aubigné, du 7 avril 1685.
grandes et nombreuses qualités, elle avait aussi de nombreux travers d'esprit et des caprices qu'elle imposait à tout le monde ; elle aimait, par exemple, à faire parade de son instruction et de sa science. Ainsi elle composait et faisait elle-même des instructions, ou plutôt des sermons qu'elle prononçait chaque dimanche dans la chapelle devant tout le personnel de la maison. L'éloquence de madame de Brinon fu grand bruit, et tout le monde voulut l'entendre.
Madame la Dauphine voulut visiler l'établissement de Noisy, dont on disait des merveilles; la plupart des dames de la cour sollicitèrent la même faveur: madame de Main tenon s'opposa à ces visites, ne voulant pas occasionner des distractions aux élèves, ni les familiariser avec les frivolités du monde. Le roi vint aussi à Noisy; il y arriva en quelque sorte incognito, inopinément, sans annoncer d'avance sa visite ; aussi fut-il obligé de se conformer aux régies de la maison, et attendre que la tourière eut informé la supérieure de sa présence. « Le roy attendit, et, loin de le trouver mau- )) vais, loua la régularité de la religieuse. » Il visita et examina tout avec attention ; il admira surtout la bonne tenue et la modestie des dames et des élèves dans l'église, « car pas une n'osa tourner la teste du costé où il » estoit, quelque envie qu'on eust de le regarder. «
Le roi fut si charmé de tout ce qu'il avait vu, qu'il eu lémoigna tout son contentement ;'i madame de Maintenon; il l'intorma du dessein (ju'il formait depuis longtemps d'instituer, — malgré la somme considérable
qu'elle coûterait. — une maison d'éducation, dans des bâtiments qui seraient beaucoup plus vastes que ceux de Noisy, dont l'insufTisance était incontestable, et qui n'étaient plus en rapport avec le nombre toujours croissant des jeunes filles nobles, dont les pères s'étaient ruinés au service du roi, et que leur état de pauvreté ne permettait pas de faire instruire.
Madame de Maintenon apprit avec une bien vive satisfaction les projets du roi; aussi employa-t-elle toute son influence, toutes sortes de raisonnements pour entretenir Louis XIV dans ces sentiments, et le déterminer à exécuter son dessein. Elle lui disait surtout que les filles avaient plus besoin d'être secourues que les garçons (1), à cause des dangers auxquels l'infortune pouvait les exposer. Elle fut chaudement secondée par le confesseur du roi, le P. de La Chaise, qui, dans une visite qu'il fit à Noisy, avait été émerveillé de ce qu'il avait vu. Mais il n'en fut pas de même de Louvois lorsque Louis XIV lui parla de ses intentions ; il blâma vivement une pareille dépense, surtout « après une longue » guerre qui avait épuisé le trésor. » Peut-être aussi qu'un autre motif fit agir Lonvois, et que l'épuisement du trésor ne fut de sa part qu'un prétexte pour causer du déplaisir à madame de Maintenon qu'il détestait. Quoi qu'il en soit, cette dame ne se rebuta pas ; elle fit valoir
(1) Madame de Miiintcnon faisait allusion a rctablisscment des compagnies de Cadets, que Louis \1V venait de fonder pour y recevoir et instruire les tils de sa noblesse pauvre.
avec une telle éloquence le bien qui résulterait pour la noblesse pauvre, pour les bonnes mœurs et la religion : « il y avoit, disait-elle, de quoi renouveler dans lout le » royaume la perfection du christianisme, » qu'elle l'emporta sur tous ses adversaires ; et que le 1 5 août 1684, trois mois à. peine après son union avec madame de Maintenon, Louis XIV décida que la maison d'éducation projetée serait fondée, et recevrait son exécution. Alors, on s'occupa de chercher un emplacement convenable pour édifier le nouvel établissement. Le roi voulait qu'il fût à Versailles ; mais madame de Maintenon s'y opposa, à cause de la proximité de la Cour ; ce qui exposerait les élèves à être dérangées incessamment de leurs études et de leurs travaux par les visites multipliées des désœuvrés. Louvois et Mansart furent chargés par le roi de trouver un lieu propice près de Versailles. Après plusieurs recherches infructueuses, ils donnèrent la préférence nu village de Saint-Cyr, dépendant du grand parc de Versailles, et à une lieue environ du château. Ce choix n'était pas heureux; car Saint-Cyr était situé au centre d'un pays marécageux, dans le voisinage de bois, et de plusieurs étangs, et par conséquent humide et malsain (1). Il est vrai qu'il pos-
(1) « En effet, dit M. Tli. Lavallée, les maladies ctaicnl très-fréquentes » à Saint-Cyr; oulre la petite vérole, les piilninnies, les pleurésies, >) les dyssenteries enlevaient un grand nombre de jeunes filles ; en « moins de soixante-dix ans, — de 168() à 17oo, — sur deux mille )i demoiselles admises ii Sainl-Cjr, deux cent soixante-quinze y étaient r> mortes. )i (Madame de Maintenon, etc., p. 322.)
sédait des eaux aboiidaiiles, ce qui manquait a \oisy, et ce qui avait été l'un des motifs de l'abaudon de cette belle résidence.
Saint-Cyr possédait une abbaye de Bénédictines : Notre-Dame des Anges, et dont la fondation était attribuée au roi Dagobert. Louis XIV fit proposer aux religieuses de lui vendre leur monastère; cette proposition les charma peu ; et elles déguisèrent leurs refus sous la demande exagérée de cinq cent mille livres, à laquelle elles estimèrent leur couvent. Le roi songea à les expulser, mais madame de Maintenon ne le voulut pas. « Je n'oserois plus me montrer, dit-elle, si je com- » mençois ma fondation par un coup d'autorité. »
Outre ce couvent, Saint-Cyr renfermait encore un pefit château avec ses dépendances, composées d'un parc, de bois, de fermes, de terres, le tout de la contenance totale de trois cents arpents, et appartenant au marquis de Saint-Brissou. Ce seigneur consentit à céder ces immeubles au roi pour la somme de quatre-vingt onze mille livres : l'acte de vente porte la date du 0 avril 1685. On ajouta à ces biens pour quarante mille livres de terres et de bois qui étaient dans leur voisinage, et dont la majeure partie dépendait de l'abbaye des Bénédictines de Noire-Dame des Anges.
Mansart fut chargé par le roi de dresser les plans du nouvel établissement et de le construire. Mais eu cette circonstance, le célèbre architecte resta beaucoup audessous de la réputation qu'il s'était faite à juste titre, en construisant l'hôtel des Invalides à Paris, et le château
de Versailles. Au lieu de choisir uu emplacement sain sur une hauteur, il plaça les bâtiments de Saint-Gyr sur un fond marécageux ; sans compter qu'il employa dans leur construction des matériaux de mauvaise qua- Uté ; ce qui occasionna à différentes époques de fréquentes et très coûteuses réparations, notamment vers le milieu du XVIIP siècle. Quoi qu'il en soit, lorsque les plans furent faits et adoptés, on choisit les entrepreneurs les plus habiles et les plus intelligents. On commença les constructions par l'église , dont on posa, en grande pompe, la première pierre, le 25 avril 1685. Puis on s'occupa de la démohtion du château de Saint-Gyr et de ses dépendances, le premier mai suivant, et, ensuite, commencèrent les travaux de l'édification de la maison d'éducation. D'après les ordres du roi, on y employa des soldats, tirés de divers régiments, et qui connaissaient l'art de construire les édifices ; ils furent campés à Versailles et à Bouviers. Outre les officiers qui les commandaient et les surveillaient, on attacha à leurs campements des médecins et des ecclésiastiques : les premiers pour soigner les malades, les seconds pour dire la messe. Deux mille cinq cents ouvriers étaient employés à ces constructions. Il y eut <* jusqu'à neuf » cents maçons travaillant de la truelle, disent les dames » de Saint-Gyr, plus de quatre cents tailleurs de pierre, » autant de charpentiers, et de même à proportion des î» autres ouvriers (1), »
(l) M. Th. Lavallec. Madame de Maiiitenon, etc. p. iii.
Od employa environ quinze mois a construire la maison de Saint-Cyr et ses dépendances ; et à établir les aqueducs pour les eaux et les jardins. Suivant les mémoires des dames de Saint-Louis, le tout coûta un million quatre cent mille livres; la dépense ne figure que pour la somme de un million soixantedix-sept mille cinq cent trente-neuf livres sur les registres des bâtiments du roi. Lequel de ces deux chiffres est le véritable ? L'ameublement , simple et de bon goût, coûta cent cinquante mille livres. 11 n'y avait ni marbres ni dorures; l'autel seul de l'église était décoré avec luxe. Ce fut madame de Maintenon qui présida aux achats, à Taménagement et à l'agencement du mobilier ; elle fut merveilleusement secondée dans ces diverses opérations ijar mademoiselle Balbien (I),
(1) Cette demoiselle balbien n'était rien autre que celte servante fi secrète, suivant l'expression de madame de Caylus, et que « madame » de Maintenon avoil, dit Saint-Simon, conservée auiMvs d'elle du temps n de sa misère, et qu'elle étoit veuve de Scarron, à la charité de la » paroisse de Saint Eustache, et qui étoit son unique domestique; cette )) servante qu'elle appeloit encore Nanon comme autrefois, étoit pour « les autres mademoiselle Balbien, et fort considérée par l'amitié et la i> confiance de madame de Maintenon pour elle. Nanon se rendoit » aussi rare que sa maîtresse, se (oittbit et s'habilloit comme elle; » imitoit son précieux, son langage, sa dévoU<m, ses manières. C'étoit » une demi-fée à qui les princesses se trouvoient heureuses quand » elles avoient occasion de parler et de l'embrasser, toutes filles de » roi qu'elles fussent, et à qui les ministres^qui travailloient chez madame » de Maintenon, faisoienl la révérence bien bas. )i (Mémoires, tome V^, p. 354, édition Hachette, in 8°. )
Nous avons eu la bonne fortune de trouver parmi les lettres inédites de madame de Maintenon (que nous reproduisons ci-après), un billet inédit de Nanon, dont voici la copie littérale : « Voila monsieur vne lelre quon
sa femme de chambre, et par M. Manseau, sou intendant. Louis XIV dota magnifiquement la maison de Saint-Gyr, et des revenus considérables de diverses natures, furent attribués à cet établissement (1).
>i me mande qui est de madame de Maintcnon ie vous lenuoye par vn w homme de Mr Bontemps qui ma aporté le paquet de Fontainebleau V on me mande que les vesseaux du prince dorange sont en grand 1- desordre on ne le crby plus en estât de rien faire Dieu qui condhvy n tout ne peimetia pas quil ay lauentage sur les chatoliqtic je svis nion- » sieur auec un grand respect vostre très humble ei 1res obéissante » semante Nanon
» a St Cir ce 20 octobre 1688 »
En effet, la flotte du prince d'Orange, — qui allait a la conquête de l'Angleterre, — lut dispersée par une tempête an mois d'octobre 1688. Mais les prévisions ou plutôt les espérances de Nanon ne se réalisèrent pas; car, après a\oir réparé ses avaries, le prince exécuta ses projets, il détrôna son beau-père, Jacques 11 — qui se réfugia en France, — et se fit proclamer roi d'Angleterre, au grand déplaisir des Catholiques
(1) D'après un état fourni le 28 juillet 1790, par les dames et l'intendant de la maison de Saint-Cyr, les revenus de cet établissement s'élevaient à 496,406 livres, divisés en deux catégories, 1» revenus immobiliers : .375,130 livres ; 2» revenus provenant du roi et du trésor public : 121,276 livres. Les dépenses montaient, d'après le môme état, y compris 67,150 livres employées à doter les jeunes filles à leur sortie de la maison, à 440,365 livres; il restait un reliquat annuel de 56,040 livres sur les revenus. De ces reliquats annuels, les dames de Saint-Cyr acquirent des biens considérables; elles parvinrent a être piopriét lires de cinquantecinq fermes, de quatorze grandes terres, de dix-sept maisons, de quinze moulins, de plus de quatre mille arper.ts de bois, etc., d'une valeiu" totale, y compris la maison de Saint-Cyr, de plus de seize millions. Malgré cette grande fortune, qui était beaucoup plus considérable que du temps de Louis XIV, ces damescontinuèrenlà ne se charger que de deux cent cinquante demoiselles, landisqu'ellesauraienl pu facilement en élever le double. Toujours d'après l'état précité, on dépensait 165,(X)0 livres à nourrir et à entretenir quarante dames, seize sœursconverses, cinq novices, deux cent cinquante demoiselles ou élèves, trente-deux tilles de service; l'entretien de Saint-Cyr et de ses dépendantes, de cinquante-cinq corps de ferme, de dix-sept maisons, de quinze moulins, de quatre halles, de vingt-neuf chœurs d'églises parois-
Mais ce qui fut bien plus difficile a faire et a établir que les bâtiments, les jardins, les aqueducs et les eaux jaillissantes, ce furent les statuts, les constitutions et les règlements de la maison de Saint-Gyr. Le roi, madame de Maintenon, les religieuses de Noisy, ayant à leur tête
siales, etc. , coûtait 56,051 livres ; les impôts annuels étaient de 39,260 livres ; les émoluments des médecins, chirurt^iens, dentistes, montaient à 7,9ÎW livres ; ceux d'un avocat, d'un intendant, d'un architecte et de deux commis s'élèvent à 11,900 livres; les dépenses des terriers, arpentage, procès, preuve de noblesse des élèves, voyages, exploitation des bois, étaient de 26,547 livres, etc. , etc.
M. Th. Lavallée nous donne de curieux détails sur les travaux exécutés à Saint»Cyr et sur les prix qu'ils ont coûtés. Nous ne mentionnerons que quelques articles :
« .\ Boulogne l'aîné, peintre, sur un tableau représentant SaintLouis, w qu'il a fait à Saint-Cyr 200 livres.
» A Coypel fils, sur un tableau pour la chapelle de Saint- Candide 10(J —
» Â Journet (Jean), sur un tableau deV Annonciation de j) la Sainte- Vierge 500 —
» A Boulogne, sur un tableau représentant la Sainte- » Famille 200 —
y> A Mazelin et Noël Journet, sculpteurs 2,600 —
» A Briquet et Legrand, sur la sculpture du maître-autel y> et sur la sculpture en bois pour le buffet d'orgue . . 2,200 —
)) Les travaux de Mazelin et de Journet devaient être des » sculptures d'ornements, car il n'y avait pas une seule w statue à Saint-Cyr.
» A Relier, fondeur, pour poêles en cuivre 3,830 —
« A Gilles Lambotté et Rennequin-Sualem, qui ont travaillé » aux pompes et à la machine à cheval de Saint-Cyr. . 115 —
(Madame de Maintenon, etc., pages 55, 56.)
Ajoutons quelques notes biographiques sur ces artistes :
Bon Boulogne, élève de son père Jean, né à Paris, en 1649, mort en 1717; il était membre de l'académie.
Jean Journet, célèbre peintre d'histoire, élève de son père, né k Rouen en 1647, mort à Paris en 1717. Nuél Journet, sculpteur, était son frère.
madame de Brinon, s'en occupèrent, avec^jlusou moins de succès, tout le temps. — et même après, — que durèrent les travaux de construction de l'établissement. Chose singulière etremarquable, Louis XIV, — quoiquedévot jusqu'au bigotisme et au fanatisme, — n'aimait pas les couvents ni la vie qu'on y menait : nous ne l'en blâmons pas, au contraire ; il n'avait jamais voulu lormer aucune maison de cette nature ; et il pensait « qu'il étoit » de la politique générale du royaume de diminuer ce » grand nombre de religieux, dont la plupart, étant » inutiles à l'Église, sont onéreux à l'État (1). » 11 détestait surtout l'instruction et Téducation étroites et timorées que les femmes recevaient et pratiquaient dann les monastères, et qui consistaient seulement en lectures frivoles et en prières au style emphatique, récitées incessamment, et qui les maintenaient dans l'ignorance la plus complète de tout ce qui concerne l'existence. Il ne voulait rien de pareil pour Saint-Cyr, ni rien qui y ressemblât, soit parleur prétendue instruction, soit par la multiplicité des offices, des prières et des austérités,
Mazelin, sculpteur, membre do l'académie, né a Rouen en 1632, mort eu 1708.
J. Balthasar Kellcr, célèbre fondeur et commissaire-général de la fonte de l'artillerie du roi, né à Zurich, en 1638, mort à Paris, en 1702. On lui doit une statue équestre de Louis XIV, les chefs-d'œuvre qui ornent les jardins de Versailles, les statues de la Venus accroupie, du Remouleur, etc.
Rennequin-Sualem, dont le véritable nom est Swalm-Renkin, mécanicien, né à Liège en 1614, mort en 1702; il est inventeur de la célébra machine de Marly, qu'il conimença en 1675 et qu'il termina en 1682.
' l; Œuvres de Louis \1V. Instructions pour le Dauphin, t. II, p. 270.
soit par le costume. II voulait au contraire, que les demoiselles fussent élevées et instruites dans les pratiques d'une saine piété bien entendue et intelligente ; il voitlait pour elles une existence active, riante, naturelle, une instruction solide sans pédantisme, exempte de minuties et d'inutilités, Ihabitude du travail, la chasteté, la modestie, et propres, en un mot, à instruire les autres et à devenir tout à la fois de bonnes mères de famille et des honnêtes femmes du monde.
Madame de Maintenon partageait les sentiments du roi à l'égard des couvents ; elle se rappelait avec amertume les souffrances qu'elle y avait endurées dans son enfance et dans sa jeunesse ; elle haïssait l'oisiveté de ces maisons et surtout la sottise des religieuses ; et elle considérait, avec raison, ces femmes comme incapables de donner une saine éducation et une bonne et solide instruction à de jeunes filles destinées ;i vivre dans le monde, « Ilfalloit, disaife-elle, éviter les petitesses et les » misères des couvents, et qu'une communauté enga- » gée par des vœux solennels, et complètement séques- » trée du monde, donneroit aux demoiselles des ma- ^1 nières et une éducation de religieuses (1). »
Le P, de La Chaise pensait comme le roi et comme madame de Maintenon. « Des jeunes filles, B disait-il , seront mieux élevées par des personnes » tenant au monde; il y a assez de dames religieuses, » et pas assez de bonnes mères de famille. L'éducation
fl) Lettre du 2 Juillet 1686.
-~ 114 — » perfectionnée à Saint-Cyr, prodiiiroit de grandes ver- » tus, et les grandes vertus, au lieu d'être enfermées » dans des cloîtres, devroient servir à sanctifier le » monde (1). »
Imbue de ces principes, de ces idées, madame de Maintenon fit apjpel aux lumières des personnes capables de l'éclairer et de l'instruire, afin de donner à la communauté de Saint-Cyr une constitution et des règlements propres à remplir ses intentions et celles du roi.
On voulut d'abord que l'on reçût dans rétablissement jusqu'à cinq cents élèves, que l'on garderait jusqu'tà l'âge de quinze ans. Mais on observa avec raison, qu'en renvoyant dans le monde des jeunes filles de cet âge, on les exposerait à beaucoup de dangers ; qu'il était d'une charité bien entendue de les garder et de les instruire jusqu'à vingt ans, ainsi que le font la plupart des mères à l'égard de leurs filles ; qu'à cet âge leur instruction et leur éducation seraient complètes, et qu'elles seraient à même, à leur tour, d'instruire et de former d'autres élèves; qu'il valait beaucoup mieux donner une instruction pieuse et solide à deux cent cinquante jeunes filles seulement, qui seraient admises gratuitement dans l'institution, que Ton nourrirait et entretiendrait de tout ce qui leur serait nécessaire et indispensable jusqu'à l'âge de vingt ans révolus.
Madame de Maintenon travailla avec madame de Brinon à la composition des statuts et des règlements ;
(1) M. Th. Luvallée. .Madame de Maintenon, etc., p. oU.
mais elle rencontra chez cette ancienne Ursuline des idées et des sentiments tout à fait différents âux siens, et une opposition à laquelle elle n'aurait pas dû s'attendre, venant d'une personne à qui elle avait rendu de très-grands services, notamment en la sortant de la misère, et en la plaçant à la tête d'un établissement d'une haute et grande importance; madame de Brinon , en agissant ainsi, oubhait trop facilement, en cette occurrence, la position exceptionnelle de sa bienfaitrice; car elle savait, comme tout le monde, que madame de Maintenon était l'épouse de Louis XIV. Nous avons la preuve de cette opposition dans les lettres inédites dont nous avons entretenu nos lecteurs dans notre avant-propos. Nous ferons remarquer en outre que ces lettres inédites de madame de Maintenon, — que nous allons copier littéralement, — sont de véritables consultations sur les meilleurs moyens à employer pour bien gouverner et diriger une communauté, pour bien administrer, tant au spirituel qu'au temporel, la maison de Saint-Cyr.
« Vous mauez fait grand plaisir daller ù Noisy, /) écrivait madame de Maintenon, et ie suis rauie que » vous en soyes content je crains bien a vous parler » confidemment que Ion ne sy relasche vu peu pen- » dant mon absence et comme il est plus aisé de bien » dire que de bien faire il est certain que Ion my craint » beaucoup et que iy veux vn grand ordre quoy que ie » ne face pas de mesme pour moy
» Jay leu auec beaucoup dattention le proiet que » vous meuvoyés ie ny voy rien que ie naprouue sans
» aiioir mesme besoin de la déférence que iaurois pour » vos conseils
« Je suis tout a fait de vostre advis sur la douceur de » leur estât mais ie ne say comment disposer leur iour- » née(1) car toute la deuotion (2) se reuoltera contre » moy si ie ne leur donne vu office a dire vue oraison » a faire des ieunes des conlpes (3) vn chapitre (4) des » retraittes et en vn mot tout ce qui se pratique a peu » près dans les communautés
» Envoyés moy ie vous prie vn proiet de la manière » dont vous voudriés que leur iournée se passast vous » entendes bien que tout ce que ie vous dis est pour celles » qui feront des voeux car pour les enfans ie les reigleray » bien et ie nay de talent que pour eux
» Mme de Brinon a fait des constitutions ie vous les » montreray pour auoir vostre advis
» En continuant de lire vostre dessein iay trouué » que vous leur marqués tout ce qui ce peut faire dans » vn couuent ainsy ie ne vous demende pins que la » reigle de leur ion ruée
(1) C'est-k-dire l'emploi de la journée des maîtresses et des élèves.
(2) Madame de Maintenon indiquait, désignait par ce mot, tout \e personnel religieux des deux sexes de la maison.
(3) EviiJemment, madame de Maintenon fait ici une fausse application de ce mot; en effet, elle ne pouvait donner, prescrire des coulpes; C3r coulpe, du latin culpa, signifie faute, péché; la souillure, la tache du pédié qui prive le pécheur de la grâce de Itieu.Dans la pensée de madame de Maintenon le mot conlpes signifiait : confession, pénitence, etc.
(4) Assemblées où l'on traitait les affaires tant spirituelles que temporelles.
» Le Roy fondera la maison (1 ) solidement et magniti- » qnemeni
» Je suis de vostre ad vis encore sui- les habillemens ') ie voudrois que h's dames fussent eu noir comme les )) demoiselles sout eu gris et que les vues et les autres ') saccomodasseul a lusagp du temps en y gardant la » simplicité et la modestie
» Je suis bien faschée de ce (]ue vous ne mesciiués pas M la dessus tout ce que vous pensés mon temps ne peut M estre mieux employé c^ua chercher tout ce qui pourra » rendre cet establissement agréable a Dieu et puisquil ») parest (jue sa volonté est qui ie men mesle ie regarde » cette affaire la comme relie qui doit le plus » moccuper
» Mme de Brinon ma sacrifié Mme de St Pierre ») iespere quelle en sera plus occupée de ses obligations M Iillle a tous les défiants que vous auez remarqué mais » elle veut faire son salut Elle nous est absolument » nécessaire dans les commencemens et si elle ne fait » d.MUs la suitte ce que Dieu demende délie il faudra » chercher autre chose car ie suis persuadée que ie dois » vniquement chercher le bien de la maison
» Examinés bien les personnes dont vous me parles » pour me les faire voir des (]ue ie seray à Versailles » mais quoy quil arriue délie il ne faut pas que Mme » de Brinon sache iamais quelles viennent de vous elle » apreheiide t(jul autre esprit que le sien et ne veut
(1) c'est de rétablissement de Saint-Cyr doiil il s'agit.
M auqUuii comerce de directeur Elle est suietle a » a se preuenir et me donnera de la peine à la réception » des filles mais iespere que Dieu masistera dans les » bonnes intentions que iay et dans la soumission que » jauray tousiours pour les ad\is des gens qui ont plus » de vertu et dexperience que moy
» Songes donc ie vous conjure a mayder de vos lu- » mieres Dieu a permis que ie vous aye consulté vous )' entendes les communautés la nostre est toute nouuelle M nous ne sommes obligés a auqune imitation il la faut » par raport a linstruction des ieune filles les autres ne » sont que pour elles il ne faut iamais ni changer cet » institut ni y rien adiouster cest lintention du Roy et » mon advis est de se remfermer a vue seule obligation )' pour sen mieux acquitter
» Je vous conjure de prier Dieu pour moy et de luy w demender que ie sois plus occupée de mon salut car » ie me partage en tant de ditfercutes choses que » ien ay du scrupule quoi quil ny en ait pas vue de » mauuaise
» Je ne vous dis rien Monsieur sur lestime que iay 0 pour vous croyant vous lauoir prouvée par ma » confience (1). »
Cette lettre nous apprend que madame de Maintenou
(1) Lettre inédite de madame de Maiiitenon a M. Jassault, missionnaire à Versailles, et datée de Chambord le 17 septembre (1G85). Comme il n'y avait pas de place pour sy signature, madame de Maiitcnnn a appose son paraphe : ce qu'elle faisait habituellement au ennmiencenjent et à la tin de la plupart de ses lettres.
— Itii —
connaissait dès le mois de septembre 1685, et même avant cette époque, les défauts de madame de Brinon; et que si elle la conservait, c'est qu'elle lui était utile cf indispensable pour les commencements de la maison de Saint-Cyr ; mais qu'elle était îoute prête à h\ sacrifier par la suite, si elle continuait à contrarier ses volontés et à lui faire opposition. Cette lettre nous apprend aussi que madame de Brinon avait sacrifié son ancienne compagne, madame de Saint-Pierre, celle enfin qui avait jadis, dans le petit établissement de Montmorency, partagé sa mauvaise fortune. Quelle fut la cause de cette rupture ? Sans doute un caprice de madame de Brinon, ou peut-être des exigences inacceptables qu'elle voulut lui imposer ? La même lettre nous apprend encore que la composition des statuts et des règlements que Ton élaborait pour la maison de Saint-Cyr, ne marchait pas au gré des désirs de madame de Maintenon ; (jue ce qui était fait jusqu'alors ne remplissait ni ses intentions ni le but qu'elle se proposait. Chacun faisait ses plans et rédigeait ses règlements; madame de Brinon n'était pas la moins active à faire les siens, et elle imposait en quelque sorte ses volontés. Madame de Maintenon voulait quelque chose de grand et de simple, de clair et de précis tout à la fois ; et comme tout ce qu'on lui soumettait ne la satisfaisait pas, ses anxiétés et ses hésitations étaient excessives. Alors, et afin de sortir de cette situation pénible et embarrassante, elle résolut de s'adresser de nouveau à M. Jassault, à qui elle écrivit la
— !•?() — lettre suivante, que nous copions littéralement comme la précédente :
« Ne douttés pas que vous ne me laciez vn fort grand » plaisir en men voyant tout ce que vous croirez qui « pourra estre vtile .1 lestablissement d<^ St Cir.
n i^impatience que Mme de Brinon a de voir (juelque )) chose de commencé la oblige de faire faire vue re- » traitte ie my suis pas oposée parce que cela ne peut » faire que du bien et que iay esté bien aise quelle fist )' connoissance auec Mr lAbbe Gobellin que ie voudrois » que nous eussions pour supérieur cest vn bon homme » sçauant pieux et sans cabale
» Je nose establir vue grande communauté sur mes » seules lumières ie consulte de tous les costés et ie trou- » ue une différence davis qui iusques a ceste heure ne » sert qu'îi membarasser les vus ne veulent point de » voeux les autres prétendent quil en faut de simples les » vus disent quils engagent comme les autres les autres » soutiennent que leuesque en peut dispencer les vns » veulent que la closture soit establie les autres nen veu- )) lent poiut il y en a qui veulent que les dames ne i*e- » noncent point a leurs biens et ie voudrois quelles » neusseuL point ceste raison de tourner encore les yeux » vers le monde les vns veident douze années depreuve » les autres six les autres deux les vns veulent quelles « lie jjuissent faire des voeux qua vingt ans les autres a » dix huit Mr Gobellin a seize enliii ie ue say plus ou » ien suis sans couler les cou tradictioug du dedans car >) Mme de l)rinoii ;i .lussy ses volontés et veut que
— I2i — » Ion y défère elle a dans la teste de l'ormei* vue coni- » munauté de filles de quinze ans pour nen auoir pas » vne seule qui nail esté formée par elle le luy ay nian- » dé que ie voulais absolument en mettre deux fie de- » hors et cela dans la veiie dessayer de celles (jne vous » mavez proposées mais il ne f;nit pas quelle sache (]uel- » les viennent de vous mandes nioy ce que cest et si ie ù les auray quand ie voudray
» Jay fait dire à Mlle de Brinon qui esi gouvernante » de la petite Princesse DHarcourt(l) que ie luy conseila lois de se confesser a vous ie vous la recommande • cest je crois vne bonne fille mais toutes ces parantes » de M. de Brinon mont donne de la peine en voulant » des distinctions (pie ie nadmets point dans caste » maison et que ie refuse n celles (pii me sont proches
» Voila les constitutions que ie vous envoyé lises les
( l ) Cette petite princesse d'Harcouit était lille de Henii-Chai les de Lorraine, prince d'Harcoiirt ot de Françoise de Brancas, dont le père avait été, dit Saint-Simon, ce plus que bien avec madame de Maintenon ; » et il fallait à cette dame une raison, ajoute Saint-Simon, « aussi forte pour » prendre en favein' une personne qui en étoit aussi peu digne. ^^ En effet, et toujours d'après le même, madame d'Harcourt, née de Brancas, était cagote, hypocriîo, joueuse, voleuse, intrigante, avare, gourmande, bossue, malpropre, sans compter une vie pleine d'extravagances, etc. Madame de Cayliis, si favorable et si indulgente pour sa cousine, semble donner raison a Sainl-Simon. « M. de Brancas, dit-elle, chevalier d'hon- •>^ neur de la reine, fameux par ses distractions, et ami intime de niddame i> de Maintenon, étoit le pèro de madame la princesse d'Harcourt, que ma- « dame de Maintenon avoit mariée, et à laquelle elle s'est toujour^ inlé- >> ressée, par ces raisons nécessaires à dire pour la juslitier d'une amitié
1) qu'on lui a toujours reprochée <- (Souvenirs de madame de C.tvlus,
pages 13.1, 1.%.)
oo
» ie vous prie aiiec attention pour men dire vostre ad- » vis iy vais ioindre les reiglesdesiournées et la manière » dont je voudrois les charges et tout lordre de la •) maison
» Ditles nioy vostre ad vis lihremenl sur (ont iay » gardé ce que vous mauez escrit à Oliambord pour » uien seruir en temps et lieu
» Je croy cjne nous serons a Versailles le 14 de » nouembre en attandant pries Dieu pour moy ie vous » prie ie nen eut iamais tant de besoin
» Main tenon (I) »
Il est à croire que madame de Maintenon reçut une réponse prompte, satisûiisante et selon ses intentions; sauf, cependant, quelques points mal expli(]ués par son correspondant. — ainsi que l'on pourra s'en assurer tout à l'heure, — car elle écrivit au missionnaire Jassault la lettre suivante, trois jours après lui avoir envoyé la précédente :
te Ce ionr de 1 1 Toussaiii
« Vous mauez fait grand plaisir de mescrire et ie rece- » uray fousiours tout ce qui viendra de vous auec beau- » coup de soumission et de reconnoissance je conuiens '^ auec vous que Dieu a fait beaucoup pour moy et que " ie nay encores rien ïiùi pour luy mais iay bien enuie
de luy donner tout le temps qui me reste et tout ce que » vous croires (|ue ie dois faire jiour cela sera fait
(1) Lettre inédite de madame de Maintenon au missionnaire lassault, n Vrrsaillis, du 2\) octobre Hî8o.
») nioyenant sa grâce poiirueu que que ce soit des choses » possibles il y on a bien qui ne me le sont pas et ie ne » puis donner que des maximes générales Quand vous >» voudres vous expliquer plus clairement ie vous diray » mes raisons et quoy quil arriue ie vous seray toute ma » vie obligée de lattention que vous auez pour mon » salut comme cest la plus importante de mes affaires ou » plustost la seule importante ma reconnoissance est « proportionnée a la grandeur de lobligation ie suis » Monsieur vostre très humble seruente
» F DAubigné Maintenon ( 1 ) »
De son côté Louis XIV s'occupa activement des règlements et des statuts de la maison de Saint-Cyr, soit avec madame de Brinon, qu'il manda plusieurs fois à cet etfetdans son cabinet, soit avec madame de Maintenon. Là, on expliquait chaque article, on le commentait on le corrigeait, et surtout on écartait avec soin tout ce (jui sentait les minuties des couvents. Le costume des dames attira spécialement l'attention du roi; après divers changements indiqués jjar lui, ce costume « consistoit. » disent les dames de Saint-Cyr, en un manteau et une » jupe d'une belle étamine du Mans noire avec un p jupon fort propre aussi d'étamiue, doublé de ratine en 1» hiver ; il étoit de futaine rayée en été ; des souhers de » maroquin noir ; des bas de laines en hiver et de » coton ou de lil on été ; des gants noirs bronzés
(1) LcUie inédite de madame de Mâintenun ù M. Jussault, missionnaire à Versailles, du l^"^ novembre 168j.
« avec LUI gaiil blanc en dedans. Pour coilTiiie ou M avoit un bonnet de tafïétas noir avec une gaze noire go- » dronnée (I) tout auLour ; un ruban noir sur la tête, » une coiffe de tatîëtas et une espèce de voile de pomille » froncée par derrière, qui descendoitpardelà les coudes ; • sur le cou wn mouchoir, une collerette de tatïetas /) noir, aver- un bord de toile de batiste large de quatre 1' doigts et attachée par devant avec de petits rubans »> noirs (ju'ou appelle nonpareille; des manchettes de >» toile unie el médiocrement fine cousue à la chemise » et attacliée en dedans du bras d'un ruban noir comme ') celui de la série : une croix d'or parsemée de ileurs de » lys, ayant d'un côté un Christ, et de l'autre un Saint- » Louis; elles différoient de celle de la supérieure en ce » qu'elles ont tous ces ornements de gravure, et celle de » la supérieure les a de relief. Outre cela, il y a voit nu M grand manteau d'église, une légère étamine noir»'. » dont la queue étoit de trois (luarts de long; on mon- " tioit un peu de che\eux par devant, mais sans aifec- » tation. Tout cela composoil un habit fort grave, fort " noble et fort modeste (2; ; » mais rien de monacal, selon les intentions et les prescriptions de Louis XI\'.
« Le roi voulut, disent encore les dames de Saint- » (Jyj-. qu'on ne nous appelât ni mi sonir ni nia mère. » mais madame avec le nom dr lanhll(\ et qu'en géné-
[\ j Kspi'i c!> (ic plis i()fui> f|ii'()M ftiisail autrefois a cctiiiiiif'^ Miitlnits fie femmes.
(2) M. Tli. Lavallcc Madame (le Mainteiioii, etc., pages tk». 61.
— 1-25 — » rai, en parlant de nou-s. on nous cjualilicU (Jn^ Dames » de Saint-Louii>\ rjue nous eussions chacune une croix » (For pendante sur l'estomac, et les sœurs converses. » une d'argent (I). >>
Enfin, lorsque les statuts ou règlements delà maison de Saint-Gyr furent terminés et adoptés, on les soumit à Ferdinand de Neuvillede Villeroy, évêque de Chartres, au P. de Le» Chaise, confesseur du roi, puis à Tribbé Gobelin, confesseur et l'un des conseillers de madame de Maintenon. Cette dame, ainsi que nous l'avons vu. consulta aussi M. Jassault, missionnaire a Versailles, sur le même sujet; et il est à croire que les conseils de cet ecclésiastique eurent une grande influence sur l'esprit de madame de Maintenon. Chai^un de ces personnages y fit des changements et des corrections : ensuite on les communiqua à Racine et a Boileàu-Despréaux.
Madame de Maintenon écrivit à l'abbé Gobelin de voir ces derniers : « N'allez pas, parla pureté du lan- » gage, lui dit-elle, gâter les pensées et les expressions >' de madame de Brinon. Vous savez que dans tout ce ^' que les femmes écrivent , il y a toujours mille » fautes contre la grammaire, mais, avec votre permis- » sion, un agrément qui est rare dans les écrits des '• hommes (2). "
Quelques jours plus lard, madame de Maintenon
(1) M. Tlî. Lavallée. Madame de Mainlemiti. eti-.. p.6l.
2) Lettre do madame de Maintenon à l'abbé Gobelin, du 17 JanNier
— 1 26 — écrivait a madame de Brinon : « Vous n'aurez point • aujourd'hui vos constitutions : messieurs Racine et » Despréaux les lisent et les admirent. Ils en ôteiit les » fautes de style, et leurs copistes y mettent des fautes » d'orthographe.... (1). »
Madame de Maintenon en tenant ce langage, oubliait ([ue des hommes avaient autant, sinon plus que des femmes, — ainsi que le prouve ce récit, — travaillé à la composition de ces règlements. Quoi qu'il en soit, notre firand poète tragiijue et notre non moins grand poète satirique les admirèrentet les louèrent, tout en corrigeant (juelques fautes de style, qui ne dérangeaient nuUement l'ordonnance de leur matière. Ces statuts furent ensuite envoyés au pape Innocent XI — Benoît Odescalchi, — ([ui fut émerveillé de leur sagesse, et leur donna son approbation.
Les lettres-patentes de la fondation de la Maison et coinmunauic de Saint-Louis portent la date du mois de juin de l'année 1686 (2); elles furent enregistrées au
(1) Lettre (le madame de Maintenon à uiadame de Brinoii. Augcr. tome 11, p.lt)i
^2] Dangeau fixe cette date en ces termes : « Versailles, Jeudi, 6 Juin « ICH(>. Le roi a donné des letti-es-patcntes pour rétablissement de la » communauté de Saint-Cyr, et pour partie de la fondation, qui doit être « de cinquante mille écus de rente; il y a uni la meiisc abbatiale de i> l'abbaye de Saint-Denis, qui va à peu près a cent mille francs. Ma- »• dame de Maintenon en aura la direction générale; madame de Brinon » sera supérieure de la communauté; et l'abbé Gobelin sera supérieur » ecclésiastique, avec deux mille livres de pension. Il y aura trente-six ■ dames, vingt-q'iatre sœurs converses et deux cent cinquante demoi-
l'arlemeiit de Paris et à la Chambre des Comptes les 18 et 28 du même mois de la même année.
Ces lettres de la fondation de la maison de Saint-Cyr. sont, — comme la plupart des ordonnances de Louis XIV, —remarquables par la beauté et la correction du style, l'élévation et la noblesse des sentiments, parle choix et la force des expressions qui parlent le plus haut au cœur des Français : l'honneur, la gloire, Tamour de la France. C'était surtout en faveur des filles dont les pères avaient servi leur pays, qui avaient versé leur sang pour la patrie, que la maison de Saint- Louis était fondée. Tout dans ces lettres respire la grandeur, la puissance , la force du fondateur, ainsi que celles de notre grande et illustre nation, et la gloire de nos armes. Voici au reste quelques extraits de ces lettres :
« Savoir faisons que, de notre propre mouvement, M pleine puissance et autorité royale, nous avons » fondé, érigé et étabh, fondons, érigeons et établis- )) sons à perpétuité par ces présentes signées de » notre main, en ladite maison de Saint-Cyr. une
1^ selles; les dames et les demoiselles font preuve de trois races ou cent » ans de noblesse, cl d'Hozier est le généalogiste. «
Dangcau dit encore ceci sous la date du 10 du même mois : «On rut » nouvelle de Rome que le pape avoit consenti que l'abbaye de Saint- » Denis fût affectée à l'entrelieh des tilles de Saint-Cyr. La seule difliculté » qui reste, c'est de régler ce que le roi donnera pour cela ; h Rome » ils pi étendent cinq ou six années des revenus de Saint-Denis. » (Journal du marquis de Dangeau, 1. 1", pages 346, 347, 348. )
— 1-28 — » commimaute qui sera composée de trente-six Dames M professes, deux cent cinquante Damoiselles d'extrac- •' lion noble, et vingt -quatre sœurs converses, pour y » être reçues, ainsi qu'il sera expliqué ci-après, et y » vivre suivant les règles et constitutions qui leur seront » données par notre amé et féal conseiller d'Etat ordi- » naire, le sieur évêque de Chartres, dans le diocèse et » sous l'autorité duquel et de ses successeurs sera et » demeurera ladite maison, pour tout ce qui dépend de » la visite, correction et juridiction episcopale. »
Par les articles III et IV, le roi se réservait pour lui et ses successeui's, la nomination et l'admission des deux cent cinquante demoiselles, qui devaient être choisies parmi les filles nobles, mais de préférence celles dont les pères avaient servi la France par leurs armes ; il fallait en outre faire preuve de noblesse par titres en bonne forme, de quatre degrés au moins, du côté paternel. Pour être admise, chaque élève devait être âgée au moins de sept ans accomplis et de douze ans an plus : elles ne pouvaient demeurer à Saint-Cyr (jue jusqu'à vingt ans révolus.
L'article VIII est ainsi conçu ; Les trente-six Dames, « les deux cent cinquante Damoiselles à notre nomina- » tion, et les vingtnjuatre converses qui composeront la ^ communauté, seront reçues et entretenues gratuiten ment dans la maison de toutes choses nécessaires » pour leur subsistance, tant en santé que maladie: )« défendons a la communauté de soutTrir qu'il soit » reçu, pris ni exigé aucune somme de deniers, rentes,
« ou autre chose pour l'entrée dans Ja maison, ou pour » la réception aux noviciat et profession, sous quelque >i prétexte que ce puisse être. »
L'article XI dit ceci en faveur de madame de Maintenon. « Et néanmoins mettant en considération que » ladite communauté a été formée par les soins et la » conduite de la dame de Maintenon, voulons que » ladite dame puisse faire au profit de la maison de » Saint-Cyr , telles dispositions et dons que bon lui » semblera. »
Le surplus des lettres-patentes règle la dotation de rétablissement, celle des demoiselles à leur sortie de la maison, lï prendre sur « les deniers revenant bons » et à défaut sur le trésor royal, et qui l'auront méritée par leur bonne conduite et leur piété ; la fondation de deux messes à célébrer chaque jour de l'année, « à l'iuten- » fion qu'il plaise à Dieu, — dit l'article XIII, — de » nous donner et à nos successeurs les lumières néces- » saires pour gouverner notre Etat selon les règles de » la justice, et la grâce d'augmenter son culte et exal- » ter son Eglise dans notre royaume, terres et seigneu- » reries de notre obéissance; comme aussi à l'intention » de remercier Dieu des grâces qu'il répand sur nous. » sur notre maison royale et sur nos Etats.
Madame de Maintenon ayant refusé le titre dlnsiiiutrice de la maison de Saint-Louis^ et les honneurs qui y étaient attachés, le roi lui délivra un brevet qui lui accordait « la jouissance dans la communauté de toute -n prééminence, honneurs, prérogatives, et de toute
» l'autorité et direction nécessaires, telles qu'elles peu- »> vent appartenir à un fondateur, » afin de pouvoir l'aire exécuter les statuts et les règlements de la maison. Le brevet lui assurait en outre, la jouissance, sa vie durant, de l'appartement que l'on avait construit pour elle dans l'établissement de Saint-Cyr; ajoutant que ses dépenses personnelles et celles de sa suite, seraient à la charge de la communauté, chaque fois et tout le temps qui! lui plairait d'y demeurer. Elle fut nonmiée .Su^jérieure spirituelle de la dite maison par une commission de Neuville de Villeroy, évêque de Chartres, et sanctionnée par Je pape Innocent XI.
La supérieure en titre de Saint-Cyr devait, d'après les statuts, être élue tous les trois ans ; mais comme la communauté n'était pas encore formée, et que les dames qui existaient alors étaient trop jeunes, le roi dérogea pour cçtte fois à la constitution, tni nommant, le 26 juin 1686, madame de Brinon pour supérieure à vie. « 11 ne )' falloitpas moins, dit madame du Pérou, que le reste » de la vie de madame de Brinon pour nous mettre en » état de gouverner par nous-mêmes. »
Le roi compléta le personnel de la maison en nommant l'abbé Gobehn supérieur spirituel, M. Delpech administrateur des biens de la communauté, et d'Hozier généalogiste. Nous avons vu dans l'une des lettres (ju'elle avait adressées ;i M. Jassault, que madame de Maintenon désirait avoir pour directeur de Saint-Cyr, l'abbé Gobelin; il est à croire que ce fut à la recomman-
dation de cette dame que cet ecclésiastique dût son élévation à ce poste important.
Les armoiries deSaint-Cyr consistaient en « une croix » haussée d'or, semée de fleurs de lys de même et som- » mée d'une couronne royale aussi d'or, la croisée et le »> bas du fust de la croix terminés chacun par une fleur " de lys d'or. »
D'après les ordres du roi, une médaille commémorative de la fondation de cette maison, fut frappée ; elle représentait la Piété entourée de reHgieuses et de demoiselle ; elle avait pour légende : C. C. C. puellœ nobiles San Cyrianœ. On grava sur l'argenterie et le mobilier les armes du roi, et les domestiques de l'étabhssement .portèrent la livrée du souverain.
Lorsque tous les travaux furent terminés, que tout fut préparé, arrêté et réglé, on songea à transférer la communauté de Noisy à Saint-Gyr. Cette translation eut lieu, en grande pompe, du 30 juillet au 2 août 1686. Louis XIV prêta, à cet effet, ses carrosses, les gens de sa maison, ainsi que les Suisses de sa garde pour escorter le cortège. Ce cortège avait en tête un grand nombre d'ecclésiastiques ; l'un d'eux portait la croix, d'autres les reliques de Saint-Candide, et tous chantaient le Vent Creator. Tous les chemins étaient encombrés d'une foule immense de curieux accourus de toutes parts pour jouir d'un pareil spectacle. « Sitôt que nous entrâmes » dans la maison, disent les dames de Saint-Cyr, elle » nous représenta l'image du paradis terrestre.... Nous M no cessions d'admirer la beauté et la grandeur des bâ-
» timents. des appartements, des jardins, son ameuble- » ment, l'ordre et l'arrangement qui régnoient partout, » nos dortoirs, où nous fûmes surprises de voir nos cel- )) Iules si belles et si bien meublées. De quelque côté » qu'on se lourn.'it. on ne voyoit que des objets capables ») de nous ravir.. Nous bénissions les mains libérales »> qui a voient pris tant de peine à nous préparer un si » agréable séjour... Les lits très-bien rangés de la cou- » leur de la classe, et les rideaux attachés par le pied » avec un ruban de soie de même couleur... Les classes » tapissées chacune suivant la couleur que les demoi- » selles portoient, les murs garnis de cartes de géogra- » phie attachées avec des rubans de même couleur, de » cadres, de tablettes pour les livres. Et le rangement de » la hngerie qui a voit élé fait par madame de Mainte- » non elle-même, el, où le linge étoit si bon qu'il duroil » encore cinquante ans après »...« Ce qui me fait plaisir » en voyant ses murs, dit madame de Maintenon, c'est » que j'y vois ma retraite et mon tombeau (1). ))
L'inaugui'ation de la maison de Saint-Cyr se fit le 3 août 1686; elle fut l'occasion de solennelles fêtes rehgieuses. Frédéric de Neuville de Yilleroy, évêque de Chartres, empêché d'y assister pnr son grand âge, lui suppléé, (^11 cette circonstance, par son grand vicaire. M. Brisay de Denonville, (|ui bénit l'église et célébra la messe; il était assisté de M. Magny, promoteur, de M. Batelier, avocatau parlement de Paris, et d'un graud
(l) M. Th. i.avallee. Madame dr Maintenon, cl» ., p. 71.
nombre de prêtres. Après avoir exécuté toutes les cérémonies prescrites et usitées en pareil cas, on chanta un Te Deum d'actions de grâces, ensuite le grand vicaire, au nom de son évéque, installa tout le personnel de la maison , dont il reçut le serment de fidélité aux constitutions de la communauté. Madame de Maintenon assista à toutes ces solennités; elles furent pour elle un grand sujet de joie et de contentement; car cette inauguration était le commencement d'une ère nouvelle, la réalisation de ses plus ardents désirs . l'accomplissement de ses vœux les plus chers.
Mais quels furent les véritables motifs qui portèrent madame de Maintenon à fonder ou plutôt à encourager, à participer à la fondation de la maison de Saint-Gyr ? Est-ce la charité, la bienfaisance seules qui l'ont fait agir ? Saint-Simon donne d'autres raisons que celleslà. « Le magnifique étabhssement de Saint-C\T, dit-il, » suivit de près la révocation de l'édit de Nantes. Ma- » dame de Montespan avoit bâti à Paris une belle » maison de filles de Saint-Joseph, qu'elle avoit fondée » pour l'instruction des jeunes filles et leur apprendre » toutes sortes d'ouvrages, dont il en est sorti de pary> faitement heaux en toutes sortes d'ornements d'église, » et d'autres meubles superbes pour le roi, et pour qui » en a voulu faire faire ; et c'est dans cette maison que » madame de Montespan se retira lorsqu'elle fut obhgée »> de quitter tout-à-fait la cour. L'émulation porta ma- » dame de Maintenon à des vues plus hautes et plus » vastes, qui, en gratifiant la pauvre noblesse, l'en pût
» faire regarder comme une protectrice en qui toute la » noblesse devoit s'intéresser. Elle espéra s'aplanir un » chemin à faire déclarer son mariage en s'illustrant » par un monument dont elle pût entretenir et amuser » le roi (1), qui l'amusât elle-même, et qui pût lui ser- » vir de retraite si elle avoit le malheur de perdre le » roi, comme il arriva en effet (2). •>
Voici maintenant Topinion de M. Cuvilher-Fleury, l'éminent critique du Journal des Débats, sur le mobile qui a fait agir madame de Maintenon. « La première » idée qui se présente à l'esprit quand on songe à cette » grande fondation de Saint-Cyr, dit-il, qui signala, » vers la lin du dix-septième siècle , l'influence si » active et si persévérante de madame de Maintenon » sur Louis XIV, c'est que cette fondation est surtout » faite pour honorer en elle le génie bienfaisant et cha- » ritable, FinteUigence éclairée et pratique, la sagacité » prévoyante et minutieuse, le goût de réglementation » et de gouvernement domestique qui distinguaient si » éminemment cette femme célèbre ; — en un mot, » Saint-Cyr est le théâtre sur lequel a brillé le véritable M génie de madame de Maintenon, le génie de l'insti- » tutrice (3). >•
Quelque soit le motif, le mobile de la conduite de
(1) « Quel supplice d'avoir à amuser un homme qui n'est plus amu- » sable, 1' disait madame de Mainlenon, eu parlant de Louis \1V.
(2) Sainl-SImon. Mémoires, édition Hachette, in-S», lonie XIII, pages 27, 28.
(li) Nouvelles Etudes historiques et littéraires, p. 120.
madame de Mainteiion concernant la maison de Saint- Gyr, cette célèbre institution lui devait sa noble et grande existence. Le lendemain de l'inauguration de cet établissement , et lorsque les émotions de la veille furent calmées, chacun, en ce qui le concernait, se livra aux études et aux travaux prescrits par les statuts et les règlements.
Cependant, il faut remarquer que dans les commencements de Saint-Cyr, les connaissances de la plupart des religieuses étaientsibornées, que madame deMaintenon l'ut obligée de s'occuper elle-même de l'instruction des jeunes fdles, d'administrer et de tout diriger dans la maison, de soigner et de consoler les dames et les demoiselles malades, et même de peigner de ses mains celles qui n'avaient pas la force de le faire ; elle fut aussi forcée de demander à l'Institution de la rue Saint-Maurà Paris, des institutrices pour instruire les religieuses et diriger les études dans les classes ; elle fit aussi venir des sœurs de charité, afin d'apprendre à manipuler les médicaments et à former des infirmières.
Mais nous ne dirons rien de l'organisation du personnel de la communauté de Saint-Cyr ; ni les titres, ni les fonctions de ses membres. Nous ne suivrons pas non plus madame de Maintenon, ni les dames de Saint- Louis, ni leurs élèves, dans l'administration et la direction de la maison, dans la composition et l'exécution des études et des travaux, ainsi que dans l'emploi des journées ; le tout étant, généralement, rempli et pratiqué comme à Noisy, Nous passerons aussi sous silence les
événements et les faits mémorables qui se sont passés et accomplis à Saint-Cyr; les joies et les amusements qu'on y avait introduits pour charmer Louis XIV et sa cour. Autrement, nous dépasserions le but que nous nous sommes proposé et imposé en commençant cette étude historique. Nous renvoyons donc nos lecteurs aux auteurs (1) qui ont composé une liistoire complète de cette célèbre maison. Cependant nous relaterons encore, — pour l'intelligence de la quatrième lettre inédite de madame de Maintenon, qu'il nous reste à publier, — ce qui concerne madame de Brinon, ainsi que les causes de la disgrâce de cette ancienne Ursuline.
Ainsi que nous l'avons déjà dit, madame de Brinon était très instruite, et elle saisissait avec empressement toutes les occasions de le faire voir. Gela tenait sans doute à ce qu'elle possédait à un haut degré l'art de la parole et une grande facilité à écrire. De même qu'à Noisy, elle composa à Saint-Cyr des sermons, elle écrivit des histoires pieuses, elle expliqua les évangiles, lit des tragédies religieuses, voire même des vers. Il est vrai que ce dernier talent fit faire bien souvent la grimace à ceux qui les entendaient réciter, tant cette poésie était trouvée peu harmonieuse, et digne d'être censurée. De même qu'à Noisy, madame de Brinon débita avec une rare éloquence ses sermons et ses instructions dans
(l) Notamment M. Théophile Lavallée, et à son nvretrès-romarquable, irililulé : Madame de Maintenon et la maison royale de Saint-Cyr. seconde édition, in-8*, et auquel nous avons t'ait d'utiles emprunts.
la chapelle de Saint-Gyr, où les gens de la cour vinrent l'écouter avec empressement « comme un autre Bour- » daloue. » Cependant, sur l'observation que lui fif madame de Maintenon, madame de Brinon abandonna ses tragédies, — dont les vers avaient blessé les oreilles délicates et le bon goût de la fondatrice ; — et l'on fit jouer aux élèves Cinna^ de Corneille, Andromaque et Iphigénie de Racine. Mais les jeunes actrices s'identifièrent de telle sorte avec leurs rôles, que madame de Maintenon interdit ces représentations théâtrales. « Nos » petites filles, écrivit-elle à Racine, viennent de jouer » Andromaque, et l'ont si bien jouée qu'elles ne la joue- » ront plus, ni aucune de vos pièces (I). » Cependant, elle revint sur cette décision, et demanda à Racine s'il ne « pourroit pas faire sur quelque sujet de piété et de » morale une espèce de poème où- le chant fut mêlé » avec le récit, le tout lié par un action qui rendît la » chose plus vive et moins capable d'ennuyer (2). » « La » pièce disait madame de Maintenon, seroit uniquement » pour Saint-Cyr, et ne seroit nullement connue du » public... Ces sortes d'amusements sont bons à la jeu- » nesse, ils donnent de la grâce, ornent la mémoire, » élèvent le cœur, remplissent l'esprit de belles choses ; •» et propres à retirer mes chers filles des conversations » qu'elles ont entre ehes, et à amuser les grandes qui,
(1) Madame de Caylus. Souvenirs, publiés par Ch. Asselineau , p. 153.
( 2 ) Préface d'Esthor.
» depuis quinze aus jusqu'à vingt, sennuyent un peu M de la vie de Saint-Cyr (1). »
Bien que Racine eut éprouvé un grand trouble et un non moins grand embarras de la demande de madame de Maintenon, il se mit néanmoins à l'œuvre, encouragé par son ami Boileau-Despréaux, et travailla avec ardeur à composer sa tragédie d'Esiher. Mais revenons à madame de Brinon, qui ne vit pas jouer ce chef-d'œuvre de Racine, car elle fut disgraciée avant la première représentation de cette pièce.
11 s'était.introduit de graves abus à Saint-Cyr, et un grand relâchement dans la pratique des exercices et l'exécution des règlements de la maison. Tout le monde y avait contribué, aussi bien madame de Maintenon que les maîtresses et les élèves, ainsi que les ecclésiastiques. Madame de Brinon surtout, fut, par son exemple, le principal auteur du mal. Eblouie par sa haute position de supérieure de la communauté, elle prit des airs d'abbesse et de duchesse, — et qui n'étaient au reste que la continuation de ceux qu'elle pratiquait déjà à Noisy ; elle eut la faiblesse de fermer les yeux sur la conduite des rehgieuses chargées de diriger les études et les travaux des élèves, et de surveiller les actions de ces dernières. Les religieuses, dont la plupart étaient à peine sorties de l'adolescence, étaient sans expérience, ignorantes, d'une piété peu ou poirl éclairée, usant trèssouvent leur temps à des cérémonies puériles, négli-
(2j Lettres et instructions sur rediicalion, l. 1*', p. :{2(>.
géant les études ainsi que les travaux manuels, et imbues de fausses idées sur la mission qui leur étaitconfiée. A l'exemple de leur supérieure, elles furent éblouies et enorgueillies par les louanges et les adulations du roi et de sa cour; elles prirent aussi des airs de grande dame, des gestes majestueux, une démarche hautaine, et un luxe de toilette peu en rapport avec l'humilité clirétienne, avec les vœux de pauvreté et d'obéissance qu'elles avaient promis de pratiquer, suivant les prescriptions de l'article premier des lettres-patentes de la fondation de Saint-Gyr.
'( Chez leur supérieure, madame de Brinon, dit M. « Th. Lavallée, cet orgueil était poussé jusqu'à l'excès : )' accablée d'imprudentes faveurs par madame de Main- » tenon, qui lui fit donner des pensions pour elle, des » places pour ses parents; regardée affectueusement » par le roi, qui l'appela plusieurs fois dans son cabinet V et vint la visiter dans une maladie; adulée par les » grands, correspondant avec les ministres, elle se crut » un personnage dans l'État et en perdit la tête. On la i> vit prendre des airs de princesse et de protectrice, » faire des dépenses folles, se donner un appartement >) somptueux, avoir une cour de demoiselles favorites, 1) mécontenter la maison par ses inégahtés et ses pré- » férences, la faire trembler par ses tons de hauteur et » de commandement. Enfin, étant allée aux eaux do » Bourbon pour sa santé, elle poussa le ridicule jus- « qu'à se faire envoyer des députations, donner des » placets, rendre des honneurs par les corps des villes
» où elle passa ; et, à son retour, elle critiqua et chan- » gea tout ce que madame de Maintenon avait fait à » Saint-Cyr, en son absence (1). »
Alors, et ainsi qu'où va le voir loul-a-l'heure par sa lettre à M. Jassault, madame de Maintenon consulta toutes les personnes susceptibles de la bien conseiller et de l'éclairer sur ce qu'elle devait faire en pareille occurrence; car une prompte réforme était indispensable, soit dans la conduite intolérable de madame de Brinon, soit dans celle non moins bhî niable des maîtresses et des élèves.
Voici en quels termes madame de Maintenon écrivit sur ce grave et important sujet, au missionnaire Jassault :
« Si vous me disiés en confession ce que vous mécri- » nés aujourdhuy ie croirois deuoir lescoutter sans ré- » plique et souffrir en esprit de pénitence ce que iy >) pourrois trouuer din juste mais comme cest vue lettre » ie croyque vous y voulés vue reponce et qui soit dans » toute la sincérité (pie ion se doit et dans toute la » liberté que iay auec vous je mapperceus bien le ieudy 1) saint que M de B vous auoit persuadé et iescoutay » auec asses destonnement que vous me dissiés quelle » ne cederoit pas a ma faueur et a ma puissance et que » sa conscience lemporteroit toujours sur la complai- « sance quelle me deuoit je croyois que vous sauies y> asses que ce nest pas moy qui veux mettre le desor-
(l) M. Th. Lavalléc. Madame de Maintenon, «le. , pages 102, 103.
» dre dans St Gir que cest moy qui y presche la regu- » larité et que ie ne connois rien que ie puisse me reprb- » cher qu'un peu ti'op dimpatience desdeffauts qui y sont » etdauoir trop souffert du relaschementde Mme de Bri- » non qui a gasté les dames au point quelles mont dit » elles mêmes quelles auoient vue extrême peine a obéir >' présentement a la sous prieure qui les conduit pen- » dant les absences de leur supérieure [parce quelles ny » sont pas accoustumées(l)] 11 faudroitescrirevn volume » pour vous expliquer tout ce qui fait nos demeslés depuis » trois ans jay employé tout ce qui ma esté possible pour » la changer et ie nai appelle du secours que lorsque iay « esté a bout ie vous ay consulté vous laues condamnée V iay consulté Mr Joli par vous il ma Ibrtifiée iay con- » suite le père de la Chaise il ne la croit pas religieuse » iay consulté Mr labbé des Marais (2) qui trouue quelle « a tort Fortifiée par tous ces bons advis la iay esté plus » ferme a taire obseruer ce que ces Mrs ont crut bon et » voila ce que Mme de B na pu souffrir Tout s'est passé » a merueilles pendant ses voyages et pendant ma ma- » ladie mais a son retour de Bourbon tous les troubles » sont reuenus jay donc pris la dessus ma resolution et » ie Iay mande a Mme de B qui est de loster tout a fait » ou de la laisser faire iay mis cette décision au iuje-
(1) Les mots renfonués entre deux crochets sont en surcharge dans la lettre originale.
(2) Paul Godet des Marais, qui a occupe plus tard le siège épiscopal de Chartres, du 31 août 1692 au 26 septembre 1709.
» ment des gens de bien et ieu attans en paix la décision » résolue a my soumettre malgré toutes les raisons que » ie croy auoir si on me conseille d'oster Mme de B ie » le feray des que ie seray a Versailles et ie souffiiray » tous les deschainemens (1). »
Bien qu'il fut entièrement dévoué à la fondatrice de Saint-Cyr, il est à croire que M. Jassault s'était laissé séduire depuis longtemps par les grands airs et par les beaux discours de madame de Brinon, et qu'il avait écrit en faveur de cette dame à madame de Main tenon ; du moins c'est ce que l'on peut conjecturer en lisant le commencement de cette dei-nière lettre. Ce document est d'autant plus précieux qu'il confirme et complète ce que l'on savait déjà des extravagances de la supérieure de Saint-Cyr.
Madame de Manitenon. usant de grands ménagements, essaya de ramener madame de Brino;i à de meilleurs sentiments, à mettre un terme à ses bizarreries; elle l'invita à modifier sa conduite si blâmable et a rentrer dans la pratique de ses devoirs et dans l'exécution des règles de la maison. Mais madame de Brinon, aveuglée par l'orgueil, ne tint aucun compte de ces bienveillantes remontrances, qui ressemblaient bien plutôt à une prière qu'à une réprimande.
Madame de Maintenon consulta aussi son confesseur, l'abbé Gobelin; elle lui exposa en termes chaleureux, le?
(3) Lettre inédile do madame de Maintenon a M. Jassault, missionnaire a Versailles, du 27 octohre 1688.
abus dont chacun usait à son gré à Saint-Cyr, et surtout sa situation si délicate et si épineuse envers madame de Brinon. « La maison ne peut être gouvernée » par deux personnes qui pensent si différemment,
» disait-elle Elle (madame de Brinon) est aussi
» libre que si elle n'étoit pas religieuse ; toute la commu- » nauté prévient ses désirs, ses fantaisies mêmes ; elle » est estimée à la cour, considérée à la ville, consultée » par d'habiles gens ; elle règne sur la partie la plus » malheureuse et la mieux élevée de la noblesse du » royaume; que lui manque-t-il? Je voudrois cpie ma- » dame de Brinon fut moins éloquente et plus régu- » lière, qu'elle connût moins de monde et mieux les » devoirs de son état ; qu'elle fût moins visitée au » dehors et plus accessible au dedans ; qu'elle usât de » plus de sévérité à l'égard d'elle-même et de plus d'in- » dulgence à l'égard des autres. Les choses sont au » point que personne n'ose l'aborder. Tout tremble » devant elle et tout devroit l'aimer et Taimoit autre- » fois. Ecrivez-lui donc fortement (1) »
Mais madame de Brinon n'écouta pas plus les bons et paternels avis de l'abbé Gobelin, qu'elle n'avait écouté ceux de sa bienfaitrice, madame de Maintenon; elle continua à donner aux dames et aux élèves de Saint- Cyr le regrettable spectacle de son orgueil, de son luxe exagéré, de ses excentricités et de l'mexécution de ses devoirs.
(1) M. Th. Lavallée. Madame de Maintenon, etc., p. 106.
« Madame de Maiiitenon, dit M. Th. Lavallee, mal- » gré son caractère mesuré et sa fermeté d'esprit, ué- » tait pas exempte des défauts de son sexe; avec sa vive » imagination, elle s'engouait et se dégoûtait facile- » ment des personnes ; elle s'exagérait souvent le mal » comme le bien, et mettait à ce qu'elle voulait accom- » plir une opiiiiàtreté allant quelquefois jusqu'à la » dureté. Résolue de faire une grande réforme à Saint- » Cyr, elle y porta un zèle qui touchait à la passion, et » commença par la supérieure (1). »
Il était d'autant plus facile à madame de Maintenon d'agir avec vigueur, et même d'user de rigueur, qu'elle jouissait, comme chacun le sait, de l'omnipotence la plus étendue et la plus complète sur le personnel de Saint-Cyr, et sur tout ce qui concernait cette maison.
Avant d'employer la rigueur envers madame de Brinon , madame de Maintenon crut devoir lui donner un premier avertissement de son imminente disgrâce, en lui retirant l'administration temporelle de la communauté; mais cette sage mesure, au lieu de la ramener ;i de meilleurs sentiments, aigrit au contraire son caractère hautain, son orgueil se révolta, et elle refusa d'obéir aux ordres de madame de Maintenon, en faisant valoir son titre et sa qualité de supérieure à vie de la maison de Samt-Gyr. L'évêque de Chartres, son chef spirituel, échoua aussi dans ses remontrances ; et elle poussa la révolte jusqu'à se former des partisans parmi les élèves de l'établissement.
(1) Madame de Maintenon. clc, [>. KW.
L'institut était en péril ; et il fallait pour combattre et détruire le mal, agir avec promptitude et rigueur, et surtout inspirer à tout le monde, notamment aux religieuses, une crainte salutaire et efficace. Fortifiée, sans nul doute, par les gens de bien dont elle parle dans sa lettre à M. Jassault, madame de Maintenon demanda et obtint du roi les moyens de mettre un terme à un pareil état de choses, qui compromettait si gravement et l'existence de l'institution, et la dignité de la fondatrice, ainsi que le respect qui lui était dû.
Alors, un coup de tonnerre, — sous la forme d'une lettre de cachet, — éclata tout à coup sur la tête de madame de Brinon, et qui lui ordonna de quitter immédiatement l'établissement de Saint-Gyr, et de se retirer dans une maison religieuse; frappée de stupeur elle partit pour Paris, sans dire mot à qui que ce soit.
M. Th. Lavallée fixe au 10 décembre 1688, l'arrivée de cette lettre de cachet à Saint-Cyr , et parconséquent , au même jour le dépari de madame de Brinon de cette maison. Cependant, on lit ceci dans le Journal de Dangeau : « Versailles, 4 décembre. Madame de Brinon » supérieure de Saint-Gyr, sortit hier de la maison et » s'en est allée à Paris chez madame la duchesse d'Ha- » novre. On n'en sait point encore la raison, mais on » ne doute point que ce ne soit de concert avec madame » de Maintenon; et c'est apparemment sa mauvaise » santé qui l'a obligée à quitter la conduite de cette » maison-là (1).»
(1) Journal de Dangeau, t. Il, p. 224.
Voici ce que de son côté, madame de Maintenon écrivait, de Saiut-Cyr, à l'abbé Gobelin. le 7 du même mois : « Vous ne sauriez croire combien une exclama- » tion déplacée est une chose plaisante. J'ai pensé mou- » rir de rire de la vôtre. Vous voilà bien étonné de tout » ce qui s'est passé! C'est après de telle coups d'autorité » que je suis redoutable. .levons défie à présent de cesser » de me craindre. Hé ! venez tout voir de vos yeux. L'é- >i loignemenf vous fait un fantôme de la chose la plus » simple. Tout est ici aussi bien que si madame de Bri- « non n'y avoit jamais été (1). »
Madame de Sévigné écrivait à sa fille, madame de Grignan, le 10 décembre 1688, en ces termes: ^ Ma- » dame.de Brinon, l'âme de Saint-Gyr, l'amie intime » de madame de Maintenon, n'est plus à Saint-Gyr; elle » en sortit il y a quatre jours; madame de Hanovre, « qui l'aime, la ramena à l'hôtel de Guise, où elle est » encore. Elle ne paroît point mal avec madame de » Maintenon ; car elle envoie tous les jours savoir de » ses nouvelles ; cela augmente la curiosité de savoir » quel est donc le sujet de sa disgrâce. Tout le monde » en parle bas, sans que personne en sache davantage; » si cela vient à s'éclaircir, je vous le manderai (2). »
Quelle que soit la date réelle du départ de madame de
1) Lettre de madame de Maintenon à l'abbé Gobelin, du 7 décembre
(2) Lettre de madame de Sévigné ù madame de Grignan , du vendredi lu décembre 1G88.
>- 117 — Brinoii de Saint-Cyr, il faut croire que l'on avait gardé le secret le plus absolu sur les motifs de cette disgrâce, puique les personnes les mieux placées, comme l'étaieni le marquis de Dangeau et madame de Sévigné, pour être bien renseignées sur toutes choses, les ignoraient. Quoi qu'il en soit, madame de Maintenon adoucit l'acte de rigueur quelle avait provoqué contre madame de Brinon, en faisant des présents et des flatteries à cette dame, et en correspondant avec elle jusqu'à sa mort. La dernière des lettres de madame de Maintenon à madame de Brinon, qui sont en notre possession, porte la date du 5 février 1694.
« Je ne sais encore rien sur madame de Brinon, » écrivait madame de Sévigné, si ce n'est que le roi » lui donne deux mille francs de pension : on dit qu'elle » ira à Saint- Antoine. Elle préchoit fort bien comme » vous savez : voilà le bon Gobelin à sa place, qui, pour » la remplir, et celle qu'il a déjà, sera obhgé de prêcher » toute la journée (1). »
« M. Gobelin est toujours a Saint-Cyr, écrivait encore » madame de Sévigné. Madame de Brinon est à Mau- » buisson, où elle s'ennuiera bientôt : cette personne » ne sauroit durer en place; elle a fait plusieurs con- » ditions, changé de plusieurs couvents ; son grand » esprit ne la met point à couvert de ce défaut (2). »
Nous ignorons si madame de Brinon changea plu-
(1) Lettre de madame de Sévigné, du 13 décembre 1088.
(2) Lettre de la même, du 14 janvier 1689.
sieurs fois de couvent, ainsi que le dit madame de Sévigné; mais ce qui est certain, c'est que madame de Hanovre, qui l'avait recueillie, se dégoûta bientôt d'elle, i\ cause des bizarreries de son caractère ; l'ancienne supérieure de Saint-Cyr se retira à Maubuisson comme pensionnaire , où elle termina son existence si tourmentée, « regrettant, dit La Beaumelle, le monde, Saint- » Cyr et la vie. » Elle fut promptement oubliée. « On » ne parle non plus de madame de Brinon, dit madame » de Sévigné, que si elle n'étoit pas au monde. » Ce fut madame de Loubert, ancienne élève de Noizy, aimée et estimée de tout le monde, à cause de la douceur de son caractère et de sa modestie, et quoique âgée seulement de vingt-deux ans, qui remplaça provisoirement madame de Brinon; mais elle fut élue régulièrement, aux termes des statuts, supérieure de Saint-Cyr, le 26 mai 1689.
Dans deux lettres, la première adressée à l'abbé Gobelin et la seconde aux dames de Saint-Louis, madame de Maintenon fait connaître l'étendue du mal, des abus et (les relclchementsqui s'étaient introduits dans la maison de Saint-Cyr , nous allons reproduire ces deux documents, afin que chacun puisse juger la situation de l'institut.
« Madame de Monlchevreuil, écrivait madame de » Maintenon à l'abbé Gobelin, m'a dit que vous alliez » .1 Paris. Il seroit pourtant bon que vous ne quittassiez » pas notre chère maison en même temps que moi. Ce » que j'y faisne peut être comparéà ce que vous y faites;
» cependant je vois que je n'y suis pas inutile. Nos da- » mes perdront deux consolations, deux appuis, deux » conseils à la fois. Elles sont charmées de vos confé- 3» renées, et goûtent fort vosoraisons. Il y a un chapitre » sur lequel je voudrois quJ vous les prêchassiez : l'or- » gueil, les hauteurs, la fierté. Je suis persuadée que » mon exemple a beaucoup contribue à introduire cet » esprit dans la maison ; mais, avec la même sincérité » que je m'en reconnois très-coupable, je vous dis que « je ne l'ai jamais poussé si loin. Je pourrois, si lapru- » dence me le permettoit, en dire des particularités qui » étonneroient tout l'orgueil renfermé dans Versailles. » Sans exagération, on obtiendroit plus facilement du roi » une pénitence publique, qu'une pénitence particulière » dans Saint-Cyr. J'ai refusé de faire des chanoines- » ses, par aversion pour l'orgueil de cet état-là; et j'ai » fait pis : il n'y en a point en Allemagne avec lesquelles » il y ait plus de mesures à garder qu'avec quelques » dames de Saint-Louis. Dieu pardonne à ceux qui y » ont répandu cet esprit ! Dieu me fasse la grâce de le • détruire par mon exemple ! Vos instructions y peu- » vent beaucoup (1). »
Voici maintenant la lettre adressée par madame de Maintenon aux dames de Saint- Louis, et qui corrobore et complète le contenu de la précédente.
« La peine que j'ai sur les filles de Saint-Cyr, ne se » peut réparer que par le temps et par un changement
(1) Lettre de madame de Maintenon a l'abbé Gobelin, du 20 février 168D.
lu
» entier de l'éducation que nous leur avons donnée » jusqu'à cette heure. Il est bien juste que j'en souffre, » puisque j'y ai contribué plus que personne. Mon or- ;) gueil s'est répandu par toute la maison, et le fonds » en est si grand qu'il l'emi^rle même par-dessus mes M bonnes intentions. Dieu sait que j'ai voulu établir la » vertu à Saint-Cyr, mais j'ai bâti sur le sable. J'ai n voulu que nos filles eussent de l'esprit, qu'on élevât » leur cœur, qu'on formât leur raison; j'ai réussi M dans ce dessein : elles ont de l'esprit et s'en servent B contre nous ; elles ont le cœur élevé et sont plus fières » et plus hautaines qu'il ne conviendroit de l'être aux » plus grandes princesses; à parler même selon le » monde, nous avons formé leur raison et fait des dis- » coureuses, présomptueuses, curieuses, hardies ; c'est » ainsi qu'on réussit quand le désir d'exceller nous fait » agir. Une éducation simple et chrétienne auroit fait » de bonnes filles qui seroient devenues de bonnes » femmes et de bonnes religieuses, et nous avons fait » de beaux esprits que nous-mêmes, qui les avons for- » mes, ne pouvons souffrir. Nous avons voulu éviter les » petitesses des couvents, et Dieu nous punit de cette )# hauteur. Il n'y a pas de maison au monde qui ait » tant besoin d'humilité que la nôtre. Sa situation si » près de la cour, sa grandeur, sa richesse, sa noblesse, » l'air de faveur qu'on y respire, les caresses d'un )) grand roi, les soins d'une personne en crédit, l'exem- » pie de vanité et de toutes les manières du monde » qu'elle vous donne'malgré elle et par la force de l'ha-
— ir>i —
» bitude, tous ces pièges si dangereux nous dévoient « faire prendre des mesures tontes contraires à celles » que nous avons prises. Bénissons Dieu de nous avoir » ouvert les yeux (1). »
Il y a certes, une bien grande dilférence, il faut en convenir, entre ce langage et celui que madame de Maintenon tenait moins de deux années auparavant à madame de Saint-Géran. « Nos demoiselles ont com- » mencé leurs exercices, écrivait-elle à cette dame : je » les ai vues toute la semaine à leurs heures de travail, à » leurs heures de récréation, dans leurs actes de piété, )' et tout cela est réglé avec beaucoup d'ordre et de » simplicité. Si cela se soutient, il ne se commettra pas » dans cette maison deux péchés mortels par année. » Les dames sont fort raisonnables, et les enfants fort » dociles (2). -»
Quoi qu'il en soit, les élèves de Saint-Gyr, — dont madame de Brinon favorisait les goûts frivoles et encourageait l'orgueil et la vanité, — virent avec regret le départ de leur supérieure. Ce départ ne mit pas tin aux nombreux abus et aux irrégularités qui s'étaient introduits dans la maison ; et ce ne fut que très longtemps après, — tant le mal avait de profondes racines, — et lorsque l'on eut enfin reconnu, un peu tard, il est vrai,
(1; Madame de Maintenon. Lettres et entretiens sur l'éducation , t. l", p. 64.
(2) Lettre de madame de Maintenon ii madame de Saint-G(^rar) , du 24 octobre 1686.
que rétablissement de Saint-Cyr n'avait pas été fondé uniquement et spécialement pour des représentations théâtrales et pour désennuyer et amuser Louis Xl\ et charmer les désœuvrés de la cour, que tout rentra dans l'ordre et la régularité, grâce à de nouveaux et sages règlements, grâce aussi au zèle persévérant de madame de Main tenon, à celui des dames de Saint-Louis, et aussi à la coopération éclairée de sages personnages.
Mais, ainsi que nous l'avons déjà déclaré, nous ne taisons pas ici une histoire complète de la Maison royale de St-Cyr ; aussi, comme la tâche que nous nous étions imposée est remphe, nous allons nous arrêter. Cependant, avant de clore notre récit, nous allons encore entretenir nos lecteurs, très succinctement, des représentations d'Esther à Saint-Cyr, et aussi de l'une des trois mille cent soixante-une jeunes filles (jui ont été admises et instruites dans cette célèbre maison.
Ce fut une grande et glorieuse entreprise pour tout le monde à Saint-Cyr que les représentations ù'Esther; chacun s'y prépara avec zèle et empressement. Les acteurs furent choisis parmi les élèves de l'âge de quinze ans, à l'exception de deux, dont l'une avait dix-sept ans, pt l'autre dix-huit. Madame de Main tenon leur fit confectionner de magnifiques costumes persans, garnis de diamants et de perles, qui contèrent plus de quatorze mille hvres, quoiqu'on y eût employé ceux qui avaient servi autrefois à Louis XIV, lorsqu'il joua des ballets ; elle fit dresser un théâtre dans le vestibule des dortoirs, peindre des décors, élever des amphitéâtres pour
les spectateurs, construire des gradins pour les demoiselles, établir des lustres de cristal pour éclairer le tout ; en un mot elle n'omit rien de ce qui pouvait contribuer au succès et à l'éclat de ces solennités théâtrales. L'on comprendra facilement que tous ces préparatifs causèrent un grand trouble et de non moins grandes dissipations parmi les dames et les élèves de la maison.
Les répétitions d'Esther se faisaient dans la chambre de madame de Maintenon sous la direction de Racine, et en présence de quelques amis intimes, afin de donner de l'assurance et de l'aplomb aux jeunes actrices. Louis XIV y assista aussi : « Le roi, après dîner, dit )> Dangeau, entendit chez madame de Maintenon pour » la seconde fois la répétition de la tragédie d' Est her avec » symphonie (1). » Cette symphonie était l'œuvre de Moreau, le maître de musique de l'établissement.
iMifin, le mercredi 26 janvier 1689, la première représentation eut lieu sur le théâtre que madame de Maintenon avait fait préparer ad hoc. « A trois heures, » dit Dangeau , le roi et monseigneur allèrent à » Saint-Gyr, où l'on représenta pour la première fois » la tragédie d'Esther, qui réussit à merveille. Madame » de Maintenon avoit disposé toutes les places, et il n'y » eut aucun embarras. Toutes les petites filles jouèrent » et chantèrent très-bien, et madame de Gaylus fit le » prologue mieux que n'auroit pu le faire la Ghanip-
(1) Journal de Dangeau, t. Il, p. 291. (7 janvier 168». )
M meslé (1). Le roi, les dames et les courtisans qui eurent » la permission d'y aller, en revinrent charmés. Il y » avoit de courtisans, MM. de Beauvillers, La Roche- » foucault, de Noailles, de Briconne, de la Salle, et de » Tilladet; dans le second carrosse du roi, MM. de Lou- » vois, deChevreuse, de Montchevreuil, d'Aubigné, les » évêques de Beauvais (Toussaint, cardinal de Forbin- « Janson), de Meaux (Bossi,iet) et de Chalon-sur-Saône » (Henri-Félix de Tassy, Irère du premier chirurgien » du roi), et moi (2). »
Ijci tragédie d'Esther fut représentée encore quatre fois ; les 3, 5, 15 et 19 février de la même année. Le roi et la reine d'Angleterre, alors en exil, assistèrent à celle du 15 février; cette représentation, ninsique les autres, eurent pour spectateurs toutes les personnes illustres de la cour et de la ville, à quel titre que ce soit. Madame de Sévigné, qui assista à la représentation du 19 février, l'aconte en ces termes ses impressions :
« Nous y allâmes samedi, madame de Coulanges, » madame de Bagnols, l'abbé Têtu et moi. Nous trou- » vâmes nos places gardées ; un officier dit à madame » de Coulanges que madame de Maintenon lui faisoit » garder un siège auprès d'elle; vous voyez quel hon-
(1) Champnieslé (Marie Desmares), née a Rouen, en 1644, morte en lfi98, et que madame de Sévigné appelait sa « belie-lîlle, ^^ faisant allusion aux relations très-intimes de son tils avec la célèbre actrice. La Champmesie eut aussi pour amant J. Racine, à qui elle inspira, dit-on, ses tragédies de Phèdre et ûlphigénie.
(2) lounial du maniuis de Dangeau, 1. 11, payes :U() l't Ml.
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» iieur. Pour vous, madame, me dit-il, vous pouvez » choisir; je me mis avec madame de Bagnols au se- » cond banc derrière les duchesses. Le maréchal de » Bellefonds vint se mettre, par choix, à mon côté droit, » et devant, c'étoient mesdames d'Auvergne, de Goislin » et de Sully; nous écoutâmes, le maréchal et moi, cette » tragédie avec une attention qui fut remarquée, et de » certaines louanges sourdes et bien placées, qui n'étoient » peut-être pas sous les Fontanges de toutes les dames. » Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cett€ » pièce : c'est une chose qui n'est pas aisée à représen- » ter, et qui ne sera jamais imitée : c'est un rapport de ') la musique, des vers, des chants, des personnes, si » parfait et si complet, qu'on n'y souhaite rien ; les filles » qui font des rois et des personnages sont faites exprès : » on est attentif, et on n'a point d'autre peine que celle » de voir finir une si aimable pièce ; tout y est simple, » tout y est innocent, tout y est sublime et touchant : » cette fidéhté de l'histoire sainte donne du respect; tous » les chants convenables aux paroles, qui sont tirées » des psaumes de la Sagesse, et mis dans le sujet, sont » d'une beauté qu'on ne soutient pas sans larmes : la » mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce, )^ c'est celle du goût et de l'attention. J'en fus charmée, » et le maréchal aussi, qui sortit de sa place pour aller » dire au roi combien il étoit content, et qu'il étoit au- » près d'une dame qui étoit bien digne d'avoir vu >> Esther. Le roi vint vers nos places: et après avoir » tourné, il s'adressa à moi. et me dit : — Madame, .je
« suis assuré que vous avez été coulenle. — Moi, sans » m'étonner, je répondis : Sire, je suis charmée, ce que » je sens est au-dessus des paroles. — Le roi me dit : » Racine a bien de .l'esprit. — Je lui dis : Sire, il en a » beaucoup mais, en vérité, ces jeunes personnes en n ont beaucoup aussi : elles entrent dans le sujet, » comme si elles n'avoient jamais fait autre chose. — » Ah! pour cela, reprit-il, il est vrai. — Et puis Sa j» Majesté s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie : » comme il n'y avoit quasi que moi de nouvelle venue, » le roi eut quelque plaisir de voir mes sincères admira- » tions sans bruit et sans éclat. M. le prince el madame » la princesse vinrent me dire un mot : madame de rt Maintenon un éclair; elle s'en alloit avec le roi : je » répondis a tout, car j'étois en lortune. Nous re- » vînmes le soir aux flambeaux : je soupai chez ma- » dame de Goulanges, à qui lé roi avoit parlé aussi avec 1) un air d'être chez lui, <]ui lui donnoit une douceur » trop aimable (1). »
Les représentations d'Esilicr lurent interrompues, ainsi que les autres réjouissances de la cour, par la mort subite de la reine Marie-Louise d'Orléans, épouse de Charles II, roi d'Espagne, fille de Monsieur, iïère de Louis XIV, et par conséquent nièce de ce souverain; elle n'était âgée que de vingt-sept ans : on a attribué sa mort <i un empoisonnement.
(1) Lettre de madame de Sevjgnc a madame de Gritinan, du 21 fcvripr 168Î), édition Lcfôvrc. t.V, pages 416, 417.
Les représentations d'Esther furent reprises au (.-ommencement de Tannée 1690; elles eurent le même succès que celles de l'année précédente, et elles attirèrent à Saint-Cyr, une grande afïluence de spectateurs.
Mais si ces solennités théâtrales reçurent l'approbation et les encouragements de nombreux et illustres personnages de la cour et de la ville, notamment les Fénelon, les Bossuet, les plus célèbres Jésuites, le P. de La Chaise, l'abbé Gobehn et tant d'autres bons esprits, il n'en fut pas de même de l'abbé Hébert, curé de Versailles, — et qui devint évêque d'Agen, le 23 décembre 1703, — et de l'abbé Desmarets, pénétrés l'un et l'autre d'une ardente et sévère piété, et qui blâmèrent vivement ces plaisirs profanes. Par leurs remontrances et leurs raisonnements, ils émurent madame de Maintenon ;i un tel point, qu'elle résolut de mettre un terme à ces divertissements. Mais lorsqu'elle eu parla à Louis XIV, ce prince s'y opposa ; et, à Es(he)\ succéda Afhalie, dont la première représentation eut lieu le cinq janvier 1691 ; ]iiais sans théâtre, sans décors, sans faste, et sans autre costume que celui habituel de la communauté de Saint- Cyr; et n'ayant pour spectateurs étrangers à la maison, que Louis XIV, le Dauphin, le roi et la reine d'Angleterre, madame de Maintenon, Fénelon, et quelques autres familiers intimes de la cour. Mais comme la vanité n'était pas encore éteinte dans le cœur des jeunes actrices, elles trouvèrent le moyen d'ajuster à leur habit ordinaire, quelques rubans et quelques perles. Le 28 août 1715, Louis XIV tomba dans un profond
et long évanouissement : on le crut mort. « Vous ne » lui êtes plus nécessaire, il faut vous retirer, » dit le P. Le Tellier à madame de Maintenon. Le maréchal de Villeroy l'engagea à s'en aller à Saint-Gyr; et comme il craignait pour elle une émeute populaire, il lui prêta son carrosse et ses gens, afm qu'elle ne fut pas reconnue ; il eut encore le soin de faire disposer sur la route des gardes du roi pour la défendre, en cas d'attaque. Le lendemain, Louis XIV ayant repris connaissance, madame de Maintenon se rendit auprès de lui ; mais comme il s'évanouit de nouveau, et qu'il « n'étoitplus qu'une » machine, » dit Dangeau.elle s'en fut à Saint-Gyr pour n'en plus sortir. Le roi mourut le l^"" septembre, à huit heures du matin.
Moins de quatre ans plus tard, le 15 avril 1719, à cinq heures du soir, madame de Maintenon rendit le dernier soupir; elle était âgée de quatre-vingt-trois ans, quatre mois et dix-neuf jours. Après avoir été embaumée et exposée pendant deux jours sur son lit, elle fut inhumée dans un caveau, au miUeu du chœur de l'église de Samt- Gyr, entre les stalles des religieuses et les bancs des élèves. On plaça sur sa tombe une plaque de marbre jioir, sur laquelle on grava une épitaphe, en style pompeux, composée par l'abbé Vertot.
Mais ce caveau ne fut pas la dernière demeure des dépouilles mortelles de madame de Maintenon. Au moi? de janvier 1794, des ouvriers, qui travaillaient à transformer l'église de Saint-Gyr en une salle d'hôpital, dérouvrirrnt le marbre noir (}ui fermait la tombe de la
fondatrice de riiistitutioii de Saint-Louis. Après avoir brisé ce marbre, ils ouvrirent le caveau et le cercueil, et ils en arrachèrent avec violence le corps de madame de Main tenon; il était couvert de ses vêtements, trèsbien conservé, et il exhalait encore l'odeur suave des aromates qui avaient servi à l'embaumer; puis, ces forcenés, sans cœur et sans âme, osèrent profaner ce cadavre en le dépouillant et le mutilant; ensuite, ils lui attachèrent une corde au cou, et le trainèrent dans l'unedes cours de l'étabhssement, au milieu de rires et de cris qui n'avaient rien d'humain, et le jetèrent dans un grand trou qu'ils avaient creusé dans le cimetière de la maison.
Huit ans après cette profanation, en 1802. on exhuma de nouveau ces dépouilles, avec une certaine pompe rehgieuse; on les mit dans un tombeau, sur lequel on éleva un petit monument, que 1 on entoura d'une grille et de saules pleureurs, et sur lequel on grava deux inscriptions l'une en prose, l'autre en vers. Cette pieuse restauration se fit par ordre de M. Grouzet, directeur du Prytanée.
Mais, trois ans plus tard, en 1805, les restes de madame de Maintenon subirent un nouvel outrage : le monument qui les renfermait fut détruit par ordre du général Dutheïl, commandant de l'école mihtaire préparatoire, et que le nom seul de la iondatrice de Saint-Cyr avait remph d'indignation. Ces restes furent mis dans une mauvaise caisse, que l'on jeta d'abord dans un coin obscur d'un grenier, puis plus tard, reléguée dans un
autre coin poudreux, derrière uu tas de vieilles caisses et de débris; et oubliée là pendant plus de trente ans, et à la merci du premier venu.
En 1836, le maréchal Baraguey-d'Hilliers, qui n'était alors que colonel, commandant l'école militaire de Saint-Gyr, lit recueillir, après en avoir demandé et obtenu l'autorisation du ministre de la guerre, ce qui restait des ossements de madame de Maintenon; on les plaça dans une caisse en chêne, couverte en plomb, et que l'on déposa dans un mausolée en marbre noir, dressé dans l'ancienne chapelle de Saint-Candide. Il a pour inscription: « Gi-git madame de Maintenon. 1635- 1719. 0 Dieu seul sait si ces ossements reposeront désormais en paix, sans être outragés de nouveau.
Tout cela s'explique par un mot : la France était en pleine révolution ; révolution que madame de Maintenon avait en quelque sorte prophétisée dans les instructions qu'elle avait composées, en 1694, — juste un siècle avant la destruc'ion de l'institution qu'elle avait fondée, — pour les dames de Saint-Gyr,et dont elles lisaient quelques fragments en commun chaque semaine. « Si Dieu dans ses » décrets éternels, avait écrit madame de Maintenon, )) a prévu que la maison de Saint-Louis doive être dé- » truite dans cent ans, nous devons adorer ses juge- » ments. »
Cette prophétie a été accomplie, et la maison de Saint- Louis a subi plusieurs transformations. On commença par débaptiser Saint-Gyr: on le nomma Val-Libre. Quant .1 l'établissement fondé par madame de Maintenon, il de-
vient successivement un hôpital militaire (an TI) ; un hôtel d'invahdes (an VI); un collège sous la dénomination de Prytanée Français (1802); une école militaire préparatoire, sans perdre pour cela son nom de Prytanée (1805) ; aujourd'hui, la maison est connue sous le titre d'Ecole impériale spéciale miUtaire de Saint-Cyr.
La trois mille cent soixante-unième jeune fille qui fut admise et instruite à Saint-Cyr. et dont nous avons parlé plus haut, c'était l'une des sœurs" de l'empereur Napoléon P'", et connue sous le nom d'Elisa, mais dont les véritables noms étaient Marie-Anne Bonaparte. Née à Ajaccio, le 3 janvier 1777, elle était âgée d'un peu moins de sept ans et demi, lorsque, le 22 juin 1784, elle entra à Saint-Cyr. Lorsqu'elle en sortit, le l^"" septembre 1792, par la force des événements, elle était accompagnée de son frère Napoléon, qui n'était alors que heutenant-colonel du premier bataillon des Volontaires de la Corse. Ce ne fut qu'après avoir rempli plusieurs formalités auprès des autorités républicaines de Versailles et de la commune de Saint-Cyr, que le futur empereur des Français fut autorisé à emmener sa sœur; et le soir du 1" septembre, on les vit sortir ensemble de la maison de Saint-Louis, portant chacun un paquet d'effets sous le bras, et monter dans une mauvaise voiture qui les attendait à la porte de rétabhssement. Tout le monde sait que la princesse Elisa épousa, le 5 mai 1797, Félix Bacciochi, noble Corse, alors capitaine d'artillerie ; qu'elle devint, en 1805, princesse de Luc et de Piom-
bino; en 1809, grande duchesse de Toscane, et qu'elle mourut au mois d'août de l'année 1820.
Lorsque cette princesse quitta Saint-Cyr, cette célèbre maison était expirante : 1793 l'emportait dans son terrible et désastreux tourbillon; et encore quelques jours, l'œuvre que madame de Maintenon avait animée de son souffle puissant et fécond, où elle avait mis toute lardeur de son âme, de son esprit et de son cœur; cet asile qui avait abrité sous son toit protecteur, pendant plus d'un siècle, tant de nobles et intéressantes jeunes lilles ; qui avait été le berceau d'Esther et d'Athalie ; où avait retenti tant de fois l'éloquence si entraînante, si séduisante des Bossuet, des Fénelon, des Bourdaloue, des Massillon; cette illustre maison, disons-nous, disparaissait à tout jamais, sans que rien puisse rappeler aux générations présentes et futures, sa noble origine et son honorable existence.