PREMIÈRE PARTIE
Françoise d'Aubigné (1), — qui devint successivement madame Scarron et marquise de Maintenon , — était petite-fille d'Agrippa d'Aubigné, né le 8 février 1550, et connu par sa vie aventureuse, son caractère énergique, ses écrits pleins d'originalité, son attachement au parti protestant et à la personne de Henri IV, et aussi par son état incessant de révolte qui le fit exiler en pays étranger où il mourut le 29 avril 1630, âgé de quatre-vingts ans.
Son fils, Constant d'Aubigné, né eu 1585, baron de Crêt et de Surineau , père de Françoise , notre héroïne , a eu une vie déréglée et pleine d'aventures scandaleuses. Il trahit son père, ses co-religionnaires , son pays, changea de religion toutes les fois qu'U y trouva son intérêt, dissipa sa fortune, fut criblé de dettes tout le temps de son existence, fit de nombreuses dupes , et se livra même à la fabrication de la fausse monnaie.
(1 ) Le véritable nom était d'Aubigny; mais par corruption on a écrit et on écrit encore d'Aubigné.
Constant épousa en premières noces , Anne Marchant , veuve de Jean Courant, seigneur et baron de Châtelaillon. Mais ayant surpris sa femme en flagrant délit d'adultère avec le fils d'un avocat, il tua l'amant de trente coups de poignard et sa complice de sept coups de la même arme, après lui avoir ordonné de recommander son âme à Dieu.
Poursuivi pour ce double crime , Constant d'Aubigné s'enfuit à la Martinique, d'où il ne revint qu'après avoir obtenu sa grâce du roi. De retour en France , il y mena (le nouveau une vie dissipée et misérable, qui le fit renfermer tour à tour dans les prisons de Paris, de Bordeaux, de La Rochelle, d'Angers, etc., puis enfin relâché. Mais ayant eu des relations criminelles avec l'Angleterre, il fut incarcéré au château Trompette à Bordeaux.
Agrippa d'Aubigné, indigné d'une conduite aussi coupable et aussi honteuse, déshérita son lils. Voici en quels termes ce père, si justement irrité, s'exprime dans son testament : « Primitivement, je déclare Constant » d'Aubigné, mon fils aîné et unique, pour le destruc- « teur du bien et honneur de la maison , en tant qu'en » luy a esté, et pour avoir mérité d'estre entièrement w déshérité par plusieurs offenses énormes , particuhè- » rement pour avoir esté accusateur et calomniateur de » son père en crime de lèze-majesté; c'est pourquoy je '' le prive de tous mes meubles et acquests de quelque » (juotité qu'ils soyent, s'il se présente quelque enfant » légitime de luy, à ses enfants, non a luy, je laisse
y> la terre des Landes-Guinnemer-près-Mer, en Blaii> sois , qui est mon seul patrimoine. »
La garde du château Trompette avait été confiée par le duc d'Epernon à un gentilhomme nommé Pierre de Cardilhac , seigneur de Lane , marié à Louise de Montalembert. Le 27 décembre 1627, Constant d'Aubigné , alors âgé de quarante - trois ans , épousa , quoique prisonnier , la fille de ce gentilhomme , Jeanne de Cardilhac. Quelques mois après son mariage, Constant recouvra la liberté. Quatre ans plus tard, il fut renfermé encore une fois à Bordeaux pour avoir conspiré contre Richelieu ; après un séjour de trois années dans cette prison , il fut, sur la demande de sa femme, transféré, en 1634, dans celle de Niort, afin d'être plus rapproché de sa famille. C'est dans la conciergerie de cette prison, le 27 novembre 1635, que Françoise d'Aubigné vint au monde : elle était le troisième enfant de Constant d'Aubigné et de Jeanne de Cardilhac.
Après son baptême, comme catholique, Françoise fut emmenée par madame de Villette, sa tante, sœur de son père, à Murçay, près de Niort, où elle demeurait sur un bien dont elle avait hérité de son père, Agrippa d'Aubigné.
Madame de Villette , femme d'une haute vertu , calviniste zélée , donna à sa nièce la même nourrice qu'à son fils. Bien que née dans la religion cathofique romaine , Françoise fut élevée par sa tante dans la religion réformée; elle demeura chez madame de Villette jus* qu'à l'âge de sept ans. Pendant ces sept années, Cons-
tant d'Aubigué resta en prison; il fit an procès à sa femme pour l'avoir abandonné, et aussi pour avoir laissé sa fille Françoise dans les mains de calvinistes. Il est vrai que Jeanne de Cardilhac avait quitté son mari et ses enfants ; mais c'était pour aller à Paris essayer de recouvrer une partie des biens laissés par son beau-père en mourant, et dont le second gendre d'Agrippa d'Aubigné, d'Ade de Gaumont, s'était emparé frauduleusement. Jeanne de Cardilhac, qui était une femme pleine d'intelligence, d'une grande énergie, d'une extrême rigidité, intenta, espérant rentrer dans ces biens , une longue série de procès interminables et coûteux, dont elle ne sortit que par une transaction désastreuse, et qu'après avoir été abreuvée d'injures.
Son mari fut mis en liberté à la mort de Richelieu , en 1642. Alors il retira ses enfants de chez sa sœur, madame de Villetle, et fut rejoindre sa femme à Paris. Françoise d'Aubigné, ou Bifjnette, comme on l'appelait chez sa tante , fut embrassée si froidement par sa mère , — dont le cœur était ulcéré et endurci par de profonds chagrins, — qu'elle pleura amèrement, regrettant vivement madame de Villette, sa tante bien-aimée, pour qui elle conserva toute sa vie la plus tendre amitié et la plus grande vénération.
Constant d'Aubigné était incorrigible; il continua sa vie de désordres et fit de nouvelles et nombreuses dupes. Cependant, en 1645, il fut nommé, par la compagnie des lies de l'Amérique , gouverneur de l'île Marie (ialantc. II partit avec sa femme (,'t ses trois enfants;
mais il ne put s'établir au siège de son gouvernement, l'île étant entièrement peuplée de hordes sauvages de la pire espèce. Pendant la traversée, Françoise fut gravement malade ; on la crut morte , et on allait la précipiter à la mer, lorsque sa mère, qui voulut Tembrasser une dernière fois , s'aperçut qu'elle vivait encore ; des soins intelligents la rappelèrent à la vie , et elle fut sauvée d'une mort affreuse.
La famille Constant dAubigné demeura deux ans à la Martinique, vivant dans la plus grande et la plus affreuse détresse. Durant ces deux années et malgré cet état misérable, Jeanne de Gardilhac donna à ses enfants une excellente et solide instruction, elle leur enseigna la religion catholique romaine , malgré les railleries de son mari sur ses croyances rehgieuses , qu'il quahfiait de superstitions papales. Quoique traités très durement •par leur mère, ces enfants , surtout Françoise, firent de rapides progrès.
Constant d'Aubigué mourut en 1647. Sa veuve quitta la Martinique et revint en France avec ses trois enfants. A peine arrivée , elle intenta , mais sans succès , de nouveaux procès à son beau-frère, d'Ade de Gaumont. Pendant cette nouvelle lutte , qu'elle soutint avec une grande énergie, malgré sa pauvreté, ses enfants furent en quelque sorte abandonnés à eux-mêmes. Cependant, Françoise était retournée chez sa tante, madame de Villelte, où elle s'instruisit de nouveau dans la religion réformée. Mais madame de Neuillant, femme du gouverneur de Niort, catlioli(|ue exaltée, amie de Jeanne
de Cardilhac, et aussi un peu parente de la famille d'Aubigné , voulut par un zèle excessif, et aussi pour plaire à la reine Anne d'Autriche , arracher Françoise à ce qu'elle qualifiait une éducation hérétique. Sur un ordre de la Cour, qu'elle avait sollicité et obtenu, elle se fit remettre la jeune fille par madame de Villette, et l'installa chez elle. Mais « comme elle étoit, dit Saint- » Simon, l'avarice même, » elle la logea avec ses domestiques , et la chargea de veiller sur sa basse-cour ; puis elle employa tous ses efforts pour la convertir au catholicisme ; mais ce fut en vain , malgré les traitements les plus rigoureux. Ne pouvant vaincre l'opiniâtre volonté de Françoise , madame de Neuillant la mit au couvent des Ursuhnes de Niort ; mais les religieuses ne tardèrent pas à la lui rendre , leurs tentatives ayant échoué contre l'obstination de l'enfant. Madame de Neuillant la conduisit à Paris et la remit à sa mère. Celle-ci employa aussi tous ses moyens , même la violence , pour surmonter l'entêtement de sa fille : ce fut en vain. Alors elle plaça Françoise chez les Ursulines du quartier Saint- .îacques. Les religieuses usèrent de tous leurs pouvoirs pour la convaincre , on la rudoya et on la traita cruellement, rien ne put dompter sa résolution : et pourtant elle n'était âgée que de treize ans ; mais elle paraissait d'un âge plus avancé ; elle était grande , forte et pleine d'énergie, et elle rappelait par son caractère résolu, son grand-père Agrippa d'Aubigné. Cependant, voulant fuir ces obsessions incessantes et intolérables, elle jeta uji cri plein d'augoisse vers madame de Villette, sa
bien aimée tante, et lui écrivit le 12 octobre 1649, une lettre dans laquelle elle racontait sa détresse, ses souffrances, les persécutions donton l'accablait; la suppliant d'employer tout son crédit pour la retirer des mains de ses persécuteurs, la vie qui lui était faite lui étant, disait-elle , pire que la mort. Mais hélas ! madame de Villette, on ne sait pourquoi, garda le silence, et la pauvre enfant resta au couvent. Heureusement pour elle , on changea de conduite à son égard ; au lieu de rigueur et de mauvais traitements, on employa la douceur et les bons procédés pour la persuader. Les instructions rehgieuses , les exhortations , voire même les controverses durèrent une année. Enfin, après avoir lassé , dit-elle , la bible à la main , celui qui l'instruisait, elle se convertit à la foi catholique.
Françoise d'Aubigné était âgée de quatorze ans lorsqu'elle quitta le couvent des Ursuhnes pour revenir auprès de sa mère , qui habitait , rue des Tournelles , une petite et misérable chambre , où elle travaillait de ses mains pour vivre ; car elle ne possédait pour toute fortune qu'une modique rente annuelle de deux cents livres, seul et dernier débris des biens de Constant d'Aubigné, son mari, et qu'elle était parvenue à arracher à la rapacité de son beau-frère , d'Ade de Gaumont.
Quoique à peine sortie de l'enfance, Françoise d'Aubigné était remarquable et remarquée en effet , pour son esprit, sa raison et sa merveilleuse beauté. Elevée et instruite à l'école du malheur, mûrie avant l'âge, elle avait acquis de bonne heure un air sérieux et réfléchi ,
el son visage était empreint d'une tristesse austère qu'elle conserva toute sa vie.
Un homme, qui s'était, ajuste titre, rendu célèbre par son infirmité incurable, son esprit, sa verve intarissable, et ses écrits, Scarron (1), l'auteur du Roman comique^ de V Enéide travestie, etc. , demeurait dans le voisinage de madame d'Aubigné. A cette époque, Scarron était âgé de quarante ans. Lorsqu'il vit Françoise d'Aubigné si belle, si réservée, si spirituelle, dans une situation si mésirable, il lui proposa de l'épouser, bien qu'il lût impotent et qu'il n'eût d'autres ressources pour vivre que des pensions qu'il devait à la munificence de la cour ; ou bien de lui l'aire une dot pour entrer au couvent : mais elle refusa cette double proposition. Cependant, deux ans après, en 1652, sa mère
(1) Paul Scarron, né k Paris, en 1610, fils d'un conseiller à la Grande Chambre, et qu'on appelait Scarron l'Apôtre, parce qu'il citait Sainf Paul h tout propos. On a attribué les infirmités de son fils aux suites d'une maladie honteuse; « il dausoit des balleis, dit Tallemant, il éloit » de la plus belle humeur du monde , quand un charlatan voulant le » guérir d'une maladie de garçon, lui donna une drogue qui le rendit » perclus de tous ses membres, a la langue près, et quelque autre partie » que vous entendez bien.... » (Tallemant des Réaux, t. IX, p. 122, éd. » Delloye\
On dit aussi qu'à la suite d'une mascaïade au Mans, où il avait un canonicat, étant poursuivi par la populace, pour son costume plus que décolté (il s'était enJuit de miel et roulé ensuite dans un lit de plumes; puis, en cet état, il avait parcouru la ville, où chacun k l'envi , l'avait déplumé), il fut alors contraint de se jeter dans les eaux glacées de la Sarthe, ce qui lui occasionna une attaque de paralysie, dont il n'a pu se guérii. (Voyez La Beaumellc. Mémoires pour servir à l'histoire de madame de Maintenon, t. 1", pages 131, 132.)
étant morte à Niort, accablée de chagrins et de privations, Françoise se trouva de nouveau, livrée à la plus profonde misère, et n'ayant d'autres ressources que de reprendre ses anciennes fonctions chez sa parente, ma dame de Nenillant. Mais le cœur lui faillit, et elle ne s'en sentit pas le courage. Elle accepta les nouvelles propositions de Scarron et l'épousa, malgré son affreuse difformité, malgré aussi la différence d'âge, car elle n'était âgée que de dix-sept ans, — « aimant mieux, 1) disait-elle, épouser un cul-de-jatte qu'un couvent. » tant la terreur du cloître était grande chez elle.
Si cette union n'était pas pour cette jeune femme une fortune, c'était du moins un refuge et un lieu de repos sûr pour sa jeunesse si éprouvée, si délaissée, et si agitée. A cette époque, Scarron jouissait d'une grande réputation bien méritée sous tous les rapports ; sa modeste demeure était le rendez-vous « de tout ce qu'il y » avoit, dit Ségrais, de plus posé à la cour et de tous » les beaux esprits de Paris. » On y voyait notamment, outre Ségrais, le maréchal d'Albret, le duc de Vivonne, le marquis de Coligny, Scudéry, le marquis de Villarceaux. Ménage, Pelisson; mesdames de la SabUère , Fouquet, de La Suze, etc. Scarron, très-passionné pour les lettres, était, malgré ses souffrances incessantes, d'une grande et intarrissable gaieté, étincelant d'une verve railleuse et continuelle et même très-souvent plus que licencieuse, 'c On n'a jamais vu, dit Ségrais, une » imagination plus vive que la sienne. »
Madame Scarron, qui n'eut, dit-on, que le titre d'é-
pouse, était tout à la fois fjour son mari un secrétaire, une domestique et un disciple. Non seulement Scarron orna l'esprit de sa femme par de nombreuses et fructueuses lectures, mais encore il lui apprit le latin, l'Espagnol et l'Italien. Cependant ce monde élégant et frivole, au langage souvent plus que libre, au milieu duquel elle vivait, n'était pas sans danger pour la vertu de cette jeune femme. Mais, — d'après ses panégyristes, — elle sut par sa tenue modeste et par une dignité bien entendue, maintenir dans le respect son mari et les habitués de sa maison. « Il (Scarron) étoit extrêmement » libre dans ses paroles, dit Ségrais, mais au bout de
» trois mois elle l'avoit corrigé de bien des choses Il
» la consultoit même sur tous ses ouvrages, et se trou- » voit très-bien de ses corrections (1). »
a Mon mari, écrivait madame Scarron, avoit le fond » excellent. Je l'avois corrigé de ses licences ; il n'étoit » ni fou ni vicieux par le cœur, d'une probité reconnue, » d'un désintéressement sans exemple. (2) «
Scarron est mort en 1660, ne laissant pour toute fortune que « dix mille Livres de bien et vingt-deux mille » francs de dettes, » écrivait sa veuve à son oncle M. de Villette, quelques jours après le décès de son mari, qu'elle appelait « son pauvre estropié. » Néanmoins elle le pleur;i, et parla toujours de lui avec respect; et
(1) Ségrais. Mémoires et anecdotes, pages 84, 106,
(2) Lettre de madame Scarron à Ninon de Lenclos, 8 mars 1666, édition Auger, tùnie 1" p. 216.
lorsque plus tard elle fut dans l'aisance, elle fonda, en 1670, aux Jacobins de la rue Saint-Dominique, une messe perpétuelle pour le repos de son âme.
La mort de son mari exposa de nouveau madame Searron, qui était jeune, beUe et sans ressource, à tous les dangers et à toutes les séductions du monde. Elle se retira d'abord dans une chambre aux Hospitalières de la Charité Notre-Dame (1); elle demeura ensuite chez madame de Thiange, sœur de madame de Montespan ; et aussi plus tard chez la duchesse d'Aiguillon. « On dit » à la reine-mère, dit Ségrais, que Searron laissoit une » femme sans aucun bien, jeune, fort belle, vertueuse » et de beaucoup d'esprit, que la pauvreté pourroit peut- » être réduire à de grandes extrémités , et que Sa » Majesté ne pourroit faire une plus grande charité que » de faire rétabUr la pension de deux mille hvres qu'a- » voit son mari. La reine l'accorda, et ordonna qu'on » lui en portât sur le champ le premier payement. (2) » Selon madame de Gaylus, ce fut au baron de La Garde que madame Searron était redevable de cette munificence de la reine-mère.
Alors, madame Searron se retira au couvent des
(1) Cette maison ou plutôt cet hôpital était situé impasse des Hospitalières rue de la Chaussée-des-Minimes, entre les numéros 2 et 4, près la place Royale. Supprimé en 1792, on y établit une filature de coton en faveur des indigents.
(2; Ségrais. Mémoires et anecdotes, p. 98.
Ursulines (1) où elle s'était convertie au catholicisme. Elle y reçut bonne et nombreuse compagnie, soit de la cour, soit de la ville. « Les religieuses, dit Tallemant •» des Réaux, disent qu'elle voit furieusement de gens et » que cela ne les accommode pas. (2) »
Elle avait beaucoup d'ordre et une grande propreté ; « ses habits n'étoient qued'étamine de Lude, dit ma- » dame de Caylus; du linge uni; mais bien chaussée, » el de beaux jupous; et sa pension , avec celle de sa » femme de chambre et ses gages suflfisoient à sa dé- » pense ; elle avoit même encore de l'argent de reste, et » n'a jamais passé de temps si heureux. (3) »
Madame Scarron fréquentait très souvent les hôtels d'Albret et de Richeheu, où elle était reçue et traitée avec distinction, et où elle connut mesdames de Sévigné, de Coulanges , de La Fayette , la princesse des Ursins, les marquises de Montechevreuil, de Montespan, madame de Thiange, sœur de cette dernière, etc., etc, « Elle plaisoit infiniment au maréchal d'Albret et » à tous ses commensaux, dit Saint-Simon, par ses
(l) Celle maison était située quartier Saint-Jacques; elle fut fondée et établie au commencement du XVll» siècle, par Madeleine Luillier, fille de Jean Luillier, président de la Chambre des Comptes , et qui contribua si puissamment à l'entrée d'Henri IV à Paris. La rue des Irsulines et une partie de la rue d'ilm, ont été ouvertes sur l'emplacement du couvent des Ursulines.
•2) Tallemant des Réaux, t. 1\, p. 130, éd. Delloye.
(3) Souvenirs de madame de Caylus, publiés par M. Ch. Asselineau, p. 10.
» grâces, son esprit, ses manières douces et respec- » tueuses, et son attention à plaire à tout le monde. (1) » « Elle étoit grande et de belle taille, dit mademoiselle » Scudéry , mais de cette grandeur qui n'éxjouvante » point et qui sert seulement à la bonne mine. Elle » avoit le teint fort uni et fort beau, les cheveux d'un » châtain clair et très-agréable, le nez très-bien fait, la » bouche bien taillée, l'air noble, doux, enjoué, mo- » deste, et pour rendre sa beauté plus parfaite et plus » éclatante, les plus beaux yeux du monde. Ils étoient » noirs, brillants, doux, passionnés, pleins d'esprit; » leur éclat avoit ce je ne sais quoi qu'on ne sauroit » exprimer. La mélancoHe douce y paraissoit quelque » fois avec tous les charmes qui la suivent, et Tenjoue- » ment s'y faisoit voir à son tour avec tous les attraits » (jue la joie peut inspirer. Son esprit étoit fait exprès » pour sa beauté, grand, doux, agréable, bien toiu^né. » Elle parloit juste et naturellement, de bonne grâce et » sans affectation. Elle savoit le monde et mille choses » dont elle ne se soucioit pas de faire vanité. Elle ne » faisoit pas la belle, quoiqu'elle eût mille appas inévi- » tables; de sorte que. joignant le charme de sa vertu à » ceux de sa beauté et de son esprit, on pouvoit dire » qu'elle méritoit toute l'admiration qu'on eut pour » elle (2). »
(1) Saint-Simon. Mémoires, etc. , t. 1", p. 401.
(2) Scudéry. Clélie, histoire romaine. Paris, Augustin Courbé, 1654 à 1661, 10 vol. in-8". Les premiers volumes ont été publics sons le nom
Mettons en regard de cejjorlrait, — peut-être un peu trop flatté dans certaines parties, — celui que quarante ans plus tard, madame de Goulanges traçait de madame de Maintenon : « J'ai vu, dit-elle, la plus belle chose » qu'on puisse jamais imaginer; c'est un portrait de. » madame de Maintenon, fait par Mignard; elle est » habillée en Sainte-Françoise romaine. Mignard l'a ») embellie ; mais c'est sans fadeur, sans incarnat, sans » blanc, sans l'air de la jeunesse ; et sans toutes ces » perfections, il nous fait voir nu visage et une physio- » nomie au-dessus de tout ce que l'on peut dire ; les » yeux animés, une grâce parfaite, point d'atours, et » avec tout cela aucun portrait ne tient devant celui- » là. (1) »
Ajoutons à ces portraits que madame Scarron tenait essentiellement à avoir la réputation d'une femme sage et honnête, voulant qu'on dise du bien d'elle, et tenant par dessus tout à l'estime du monde et à une bonne renommée.
En 1669 (1) madame do Montespnn accoucha d'au
(le Georges Scudéry , quoique composés par sa sœur Madeleine. Celte dernière, née en 1&)1, ei morte en 1701 h l'âge de quatre-vingt-quatorze ans, était fort laide et très noire, ce qui faisait dire à madame CornuoI que « Dieu avoit fait suer de l'encre à mademoiselle de Scudéry, » qui barbouilloit tant de papier. » (Talleinant des Réaux. tome IX. p. 141, édition Dclloye.)
(1) Lettre de madame de Goulanges à madame de Sévigné, Paris, 29 octobre 1G94.
(2) Voltaire prétend que ce ne fut qu'en 1672, que madame Scarron voulut bien se charger d'élever les enfants de madame do Montespan
enfant des œuvres de Louis XIV ; on voulut tenir cet accouchement secret, et l'on chercha une personne discrète et instruite pour élever l'enfant. Madame de Montespan songea à madame Scarron, qu'elle avait connue chez le maréchal d'Albret, et dont elle avait apprécié les nombreuses et grandes quahtés. « Elles se plurent r, mutuellement, dit madame de Caylus, et se trouvèrent » l'une et l'autre autant d'esprit qu'elles en avoient en » etfet. (1) »
et (lu roi ; il affirme en outre que les lettres imprimées de madame Scarron. de 1670, portent des dates erronées, et qu'on ne peut s'y fier. Evidemment l'illustre écrivain a été mal informé lorsque, de 1738 k 1740, — c'est-à-dire environ soixante-huit ans après l'événement, — il a rédigé, sur les renseignements qu'ilavait recueillis d'autrui, son Siècle de Louis XIV. En effet, dès le commencement de 1669, madame de Montespan était accouchée d'un fils des œuvres du roi ; et c'est à l'occasion de la naissance de cet enfant, — qui n'a vécu que trois ans, — que madame Scarron écrivait à madame d'Heudicourt, le 24 mars 1669, la lettre que nous allons reproduire. II est incontestable que Voltaire a ignoré la naissance de ce frère aîné du duc du Maine ; autrement il eut tenu un autre langage.
(1) Souvenirs de madame de Cayhis, puhliés par M. Ch. Asselineau. p. 13.
Nous dirons ici, pour ceux qui l'ignorent, que Marthe-Marguerite de Murçay, couitesse de Caylus, née en 1673 et morte au mois d'avril 1729, était fille de Philippe Le Valois, marquis de Villetle, lieutenant-général des armées na\ales, et de Maric-Anne-Hippolyte de Châteauneuf. Ce marquis de Villctte étant fils de l'une des deux sœurs de Constant d'Aubigné, père de madame de Maintenon, madame de Caylus était parconséquent, cousine issue de germain de cette dernière, et non sa nièce, comme on l'a constamment imprimé par erreur, et Jamais un visage si » spirituel, dit Saint-Simon, en parlant de madame de Caylus, si » touchant, si parlant; jamais une fraîcheur pareille; jamais tant de » gaieté et d'amusement ; jamais de créature plus séduisante. »
Madame de Monlespan fit demandera madame Scarron, par sa sœur madame de Thiaage et par Louvois, si elle voulait se charger du nouveau-né. Madame Scarron ignorant de qui il était, refusa; trouvant cette fonction au-dessous de sa naissance. « Monsieur de » Vivonne (1) m'a déjà parlé, écrivait-elle à madame » d'Heudicourt; je suis fort sensible à l'honneur cpi'on » veut me faire.... Si les enfants sont au roi, je le veux » bien ; je ne me chargerois pas sans scrupule de ceux » de madame de Montespan ; ainsi il faut que le roi me
» l'ordonne : voilà mon dernier mot Il y a trois ans
» que je n'aurois pas eu cette délicatesse; mais depuis » j'ai appris bien des clioses qui me le prescrivent » comme un devoir. (2) »
En effet le roi fit venir madame Searron à Saint- Germain, et la pria d'élever son enfant.
En acceptant cette charge, madame Searron voulut sans doute, témoigner par là sa reconnaissance à madame de Montespan, qui avait fait rétablir la rente de deux mille livres (ju'elle avait perdue à la mort de la reine-mère, décédée le 20 janvier 1666. « Madame de » Thiange me présenta à sa sœur, écrit-elle à madame » de Chantelou, lui disant que je devois partir inces- » samment pour Lisbonne. — Pour Lisbonne, dit-elle,
(1) L. Victor de Rochechouard, comte et puis duc de Moitemart et de Vivonne, était frère de la marquise de Muntespaii.
(2) Lettre de madame Searron à madame d'Ileuclicoiirl, du 24 mars 1669. Edition Auger, tome l'=^ pages 226, 227.
» mais cela est bien loin ; il faut rester ici : Albret m'a » parlé de vous, et je connois tout votre mérite. — » J'aimerois bien mieux , disois-je en moi-même , » qu'elle connût ma misère ; je la luis peignis, mais sans » me ravaler, quoi qu'elle fût à sa toilette. Je lui dis )) que ma pension étoit supprimée ; que j'avois sollicité
» en vain M. Colbert Madame de Montespan en
» parut touchée, et m'en demanda le détail dans un » mémoire qu'elle se chargea de présenter au roi : je la » remerciai très-aifectueusement ; j'écrivis à la hâte mon
1) placet Le roi l'a, dit-on, reçu avec bonté; peut-
» être la main qui l'a offert l'aura rendu agréable
» Enfin ma pension est rétablie sur le même pied que » la feue reine l'avoit accordée... (1) »
La reconnaissance fut-elle le seul mobile qui fit agir madame Scarron en cette circonstance ? 11 est bien probable aussi qu'elle accepta la mission qui lui était confiée pour ne plus être exposée à retomber de nouveau dans l'indigence.
Quoiqu'il en soit, lorsque l'on considère la piété et les mœurs sévères que madame Scarron affichait avec affectation à tout propos, soit dans ses lettres, soit verbalement, on est tout étonné de la voir accepter avec autant de facihté la mission d'élever les bâtards adultérins de Louis XIV et de madame de Montespan, et d'allier si facilement la vertu avec le vice, au risque de
(1) Lettre de madame Scarron à madame de Chanteloii. du 11 juillet nm. Ed. Âuger, t. 1" pages 221, 222.
perdre à tout jamais celte odeur de bonne renommée à laquelle elle tenait tant. Ou est alors tenté de croire que cette piété si sévère, était plus factice que réelle, et que c'était de sa part bien plutôt un calcul intéressé qu'une conviction sincère. Cependant si l'on se reporte à ce temps-là, où les mœurs étaient si facilement dissolues; si l'on considère que le roi était regardé en (juelque sorte comme un Dieu, à qui tout était permis sans aucun contrôle , dont les vices étaient acceptés comme des vertus; qu'on le regardait comme étant d'une nature différente et supérieure à celle des autres hommes ; que les familles les plus honorables de la noblesse et les plus haut placées à la cour, tenaient à honneur de prêter la main aux désordres du roi et d'élever les enfants de ses maîtresses, ainsi que cela avait eu lieu pour ceux de mademoiselle de La Vallière, ou sera moins surpris que madame Scarron, qui n'était au reste que la veuve d'un cul-de-jatte, — dont le nom est, il est vrai, impérissable, — ait accepté les fonctions d'institutrice et de gouvernante des enfants adultérins de madame de Montespan. Il est aussi à croire , ainsi (]ue nous l'avons déjà dit, qu'elle eut pour mobile de sa conduite, sa reconnaissance envers la maîtresse en titre (lu roi, et surtout la crainte d'éprouver de nouveau les angoisses de la misère. Au reste, tout le monde sait avec quelle faciUté madame Scarron savait faire marcher de front la dévotion et les plaisirs; le matin toute à Dieu, entendant jusqu'à deux messes, et le soir toute aux plaisirs et aux vanités du monde.
Quoi qu'il en soit, madame Scarron se dévoua san?» réserve aux enfants de madame de Montespan; elle fut pour eux une tendre et vigilante mère, leur prodiguant les soins les plus touchants et les plus assidus, les caresses les plus vives, éprouvant pour eux tous les sentiments, toutes les angoisses de la maternité.
Tant que Louis XIV n'eut pas reconnu les enfants de madame de Montespan, madame Scarron habita une maison isolée de la rue de Vaugirard, où elle s'était installée en 1669, avec son élève, une nourrice et quelques domestiques sûrs et dévoués ; et où elle reçut et éleva plus tard le duc du Maine, né le 31 mars 1670, le comte de Vexin, né en 1672, et mademoiselle de Nantes née l'année suivante.
Le plus grand secret était recommandé à madame Scarron ; aussi employa-t-elle toutes sortes de moyens pour se soustraire aux importunâtes des curieux et des indiscrets. « Je montois cà l'échelle, dit-elle, pour faire » l'ouvrage des tapissiers et des ouvriers, parce qu'il )) ne falloit'pas qu'ils entrassent; les nourrices ne » mettoient la main à rien, de peur d'être fatiguées, et » que leur lait ne fut moins bon. J'allois souvent de » l'une à l'autre, à pied, déguisée, portant sous mon » bras du hnge, de la viande ; et je passois quelquefois » les nuits chez l'un de ces enfants malades. »
« Si ce fut, dit madame de Gaylus, pour madame de M Maintenonle commencement d'une fortune singuhère, » ce fut aussi le commencement de ses peines et de sa » contrainte. Il fallut s'éloigner de ses amis, renoncer
» aux plaisirs de la société, pour lesquels elle sembloit » être née, et il le fallut sans en pouvoir donner de bonnes » raisons aux gens de sa connoissance. Cependant, » comme il n'étoit pas possible de s'en éloigner tout d'un » coup, pour remédier aux inconvénients qui pouvoient » arriver dans une aussi petite maison que la sienne, » dans laquelle il étoit aisé de surprendre une nourrice, » d'entendre crier un enfant, et tout le reste; elle prit » pour prétexte la petite d'IIeudicourt, et la demanda à » madame sa mère (1), qui la lui donna sans peine, par » l'amitié qui étoit entre elles, et par le goût qu'elle lui
» connaissoit pour les enfants On envoyoit chercher
» madame de Maintenon quand les premières douleurs >» pour accoucher prenoient à madame de Montespan. » Elle emportoit Tenfant, le cachoit dans son écharpe, » se cachoit elle-même sous un masque, et, prenant un » fiacre, revenoit ainsi À Paris. Combien de frayeurs » n'avoit-elle point que cet enfant ne criât! Ces craintes » se sont souvent renouvelées, puisque madame de » Montespan a eu sept enfants du roi. (2) »
Le secret était si bien gardé, que les nourrices ignoraient à qui appartenaient les élèves de madame Scarrou. « Les enfants furent avant-hier à Saint-Germain, » dit madame Scarron; la nourrice entra, et je restai
(1) Miidamc la marquise d'IIeudicourt ctnil une demoiselle de Pons# parente de Miossens, duc d'Albret.
(2) Souvenirs de madame de Caylus, publiés par M. Ch. Asselmeau, pages 36, 37.
» dans l'antichambre. — A qui sont ces enfants? lui dit » le roi. — Ils sont sûrement, répondit-elle, à la dame » qui demeure avec nous ; j'en juge par les agitations » où je la vois au moindre mal qu'ils ont. — Et qui » croyez-vous, reprit le roi, qui en soiL le père? — Je ») n'en sais rien répartit la nourrice; mais je m'imagine y que c'est quelque duc ou quelque président du Parle- » ment. — La belle dame (madame de Montespan) est » enchantée de cette réponse , et le roi en a ri aux » larmes. (1) »
« Pour madame Scarron, c'est une chose étonnante » que sa vie, dit madame de Coulanges. Aucun mortel, » sans exception, n'a commerce avec elle ; j'ai reçu une » de ses lettres; mais je me garde bien de m'en vanter, )) de peur des questions infinies que cela attire. (2) »
« Madame de Coulanges et deux ou trois amies sont « allées voir le Dégel (3) dans la grande maison , dit
(1) Lettre de ?iiadame Scarron k madame d'Heiidicoiirt, du ^'i décembre 1672. Ed. Âuger, t. 1". pages 2;i8, 239.
(2] Lettre de madame de Coulanges à madame de Sévigné, du 26 décembre 1672.
(3) Madame de Sévigné et sa fille madame de Grignan, avaient adopté pour leur correspondance, sans doute par prudence , des noms de guerre, espèces de sobriquets, qu'elles adaptaient à la place de chacun des noms propres des personnes dont elles s'entretenaient- Ainsi , Louis XIV était désigné par le Feu, Quanio ; la reine par la Neige; madame de Montespan : le Torrent, Quantova et quelquefois: Quanto, comme le roi; madame Scarron-Maintenon : le Dégel, VÂmie; madame de La Vallière : la Posée; madame de La Fayette : le Brouillard; madame de Coulanges : la Feuille, la Mouche; mademoiselle de Montgeron : la Tourte \ l'abbé Testu : VOrage; M.
» madame de Sévigué, on ne voit rien déplus. Je compte » y aller un de ces jours et je vous manderai des nou- » velles. (1) »
Cependant madame Scarron n'était pas sevrée des plaisirs du monde autant que l'on pourrait le supposer d'après ce qui précède ; elle-même, ainsi que madame de Sévigné, nous rassurent à cet égard.
« Je rentrois chez moi, le matin, dit madame Scarron, » par une porte de derrière; et après m'être habillée, je » montois en carrosse par celle de devant, pour aller à » l'hôleld'Albret ou de Richelieu, afin (jue ma société » ordinaire ne sut pas seulement que j'avois un secret » .1 garder. »
« Voilcà madame Scarron, dit madame de Sévigné, qui » a soupe avec nous. (2) »
« Nous soupons tous les soirs avec madame Scarron ; » elle a l'esprit aimable et merveilleusement droit; c'est » un plaisir de l'entendre raisonner sur les agitations » d'un certain pays qu'elle connoît bien. (3) »
« Nous soupâmes encore hier avec madame Scarron rt et l'abbé Testu (4) chez madame de Coulanges.... dit
de Pomponne : la Pluie; de Louvois : la Mer; Colbeit : le i\ord; de Villeroy : Charmant ; Toussaint de Forbin-Janson, évoque de Marseille : la Grêle ; etc.
(1) Madame de Sévigné. Lettre du 2o décembre 1673.
(2) Madame de Sévigné. Lettre du 2o décembre 1671. (3; Lettre de madame de Sévigné, du 13 janvier 1672.
(4) Jacques Teslu, abbé de Belval, membre de l'Académie Française (de 1665 à 1706), auteur de Stances chrétiennes sur divers passages de
» encore madame de Sévigné. Nous trouvâmes plaisant » d'aller ramener madame Scarron à minuit au fin fond » du faubourg Saint-Germain, fort au-delà de madame » de La Fayette, quasi auprès de Vaugirard dans la cam- » pagne ; une belle maison où l'on n'entre point. Il y a » un grand jardin, de beaux et grands appartements, » elle a un carrosse, des gens et des chevaux ; elle est » habillée modestement et magniliquement, comme une » femme gui passe sa vie avec des personnes de quahté ; » elle est aimable, belle, bonne et négligée ; on cause » fort bien avec elle. (1) »
Ainsi que nous l'avons déjà dit, le premier enfant de Louis XIV et de madame de Montespan, n'a vécu que trois années. Madame Scarron le pleura, et fut plus affligée de cette mort que la mère de cet enfant; ce qui lit dire au roi, témoin de cette douleur : a Elle sait bien » aimer ; il y auroit du plaisir à se faire aimer d'elle. »
Lorsque, en 1673, Louis XIV eut reconnu les enfants de madame de Montespan, madame Scarron quitta la maison de la rue de Vaugirard — qu'elle nommait ses ténèbres, — et qu'elle habitait depuis 1669; elle s'installa avec ses élèves à la cour, dans l'appartement même de madame de Montespan. Tout en remplissant avec zèle ses devoirs d'institutrice et de gouvernante ; tout en se
l'Ecriture sainle el des pères. Commensal très-assidu des hôtels d'Albrel et de Richelieu ; intiniement lié avec mesdames Scarron, de Montespan, de Richelieu, de Sévigné, de Montchevreuil, d'Heudicourt, etc; il était très original et tout à fait sans gène.
(l) Madame de Sévigné. lettre du 4 décembre 1673.
livrant à une piété austère, madame Scarron eut relativement plus (le liberté et plus de temps pour voir le monde, qu'elle charmait par son humeur toujours égale, par son esprit et ses manières distinguées. Toutefois elle eut beaucoup à souffrir de l'humeur difficile, des caprices, des emportements et des jalousies de la favorite ; ce qui occasionna bien souvent des démêlés très-vifs entre ces deux femmes.
Louis XIV éprouva d'abord beaucoup d'antipathie pour madame Scarron, qu'il trouvait trop précieuse, et il évitait même de se rencontrer avec elle, tout en lui rendant néanmoins justice pour le vif et sincère attachement, les soins empressés qu'elle prodiguait incessamment à ses enfants. Cependant ayant reconnu ses brillantes quahtés, admiré les charmes de sa personne, sa beauté incomparable, les agréments de son esprit, toujours droit, son caractère toujours doux et égal, il se rapprocha insensiblement d'elle, et prit beaucoup de goût à ses entretiens, à sa brillante et facile élocution ; admirant surtout sa vaste et solide instruction sans pédantisme, sa modestie, sa piété, feinte ou réelle.
« 11 y avait entre eux, dit M. Henri Martin, des rap- » ports d'esprit et de manières qui devaient s'accroître » avec l'âge, et cette beauté réguhère, douce et sérieuse, » rehaussée par une rare dignité naturelle, était essen- » tiellement faite pour plaire à Louis. Elle aimait la » considèralion comme il aimait la gloire; comme lui, » réservée, circonspecte, et cependant pleine d'attraits » et de grâce, elle avait le même charme dans la con-
» versation et soutenait plus longtemps ce charme par » des ressources d'une imagination plus riche et d'une
» instruction plus variée Elle avait la douceur de
» La Vallière, avec une finesse, une étend iit^, im mou- » vemeni dans l'esprit qui avaient manqué à cette ai- » mable personne. (1) »
La rémunération des services de madame Scarron fut aussi dans les premiers temps peu en rapport avec l'importance de ses fonctions ; et ce ne fut qu'en 1673, si on s'en rapporte à madame de Coulanges, que la pension de deux mille livres fut augmentée. « Je suis assu- » réé que vous trouvez que deux mille écus de pension » sont médiocres, dit-elle; j'en conviens; mais cela *) s'est fait d'une manière qui peut laisser espérer » d'autres grâces. Le roi vit l'état des pensions; il o trouva deux mille francs pour madame Scarron, il » les raya et mit deux mille écus. (2) »
En 1 674 , madame Scarron reçut de la munificence de Louis XIV, différentes sommes qu'elle employa , à la fin de cette même année, à l'acquisition du château et (le la terre de Maiutenon, dont les revenus annuels montaient à environ quinze mille livres (3|. Au retour
(1) M. Henri Martin. Histoire de France, IV édition, i. XIH, pages 608, 610.
(2) Lettres de madame de Coulanges à madame de Sévigné. Paris, 20 mars 1673.
(3) Celte terre appartenait à Charles-François d'Angennes de Roche furl Je Salvert , marquis de Mainteiion, tils de Louis d'Angennes de Maintenon, marié, en 1640, à Marie Leclerc du Tramblay, nièce du Père
du premier voyage qu'elle fit à Maintenou au commeucement de l'année 1675, le roi la salua de ce nom et voulut que désormais on la nommât ainsi ,
(' J'avois plus d'impatience de vous dire des nou- » velles de Maintenon que vous ne sauriez avoir d'en » apprendre, écrivait-elle à l'abbé Gobelin, J'y ai été »> deux jours, qui, sans exagération, m'ont paru un 0 moniont. C'est une assez belle maison, un peu trop • grande ponr le train que j'y destine, dans une assez » belle situation, et qui a de forts beaux droits. Enfln » j'en suis très satisfaite, et je voudrois y être. Il est » vrai que le roi m'a nommée madame de Mainleuon, » et que j'aurois de plus grandes complaisances pour » lui que celle de porter le nom d'une terre qu'il m'a » donnée, fl) »
Joseph Leclerc du Traniblay, capucin, prédicateur, né le 4 novembre 1577 mort le 18 décembre 1038. Le P. .loseph était agent et confident intime du cardinal de Richelieu, qui lui confia des missions très-importantes, et dont il s'acquitta avec succès ; il avait servi comme militaire avec distinction avant de se faire capucin. Voici une anecdote sur le P. Joseph, racontée par l'abbé Ant. Arnauld, qui donnera une idée du caractère de ce religieux : « Le P. Joseph, dit-il, étoit un homme hardi et » peu scrupuleux : témoin ia réponse qu'il fit à un officier qui, étant venu » prendre ses ordres pour quelque entreprise en Allemagne , ayant pris » con-;è de lui, se souvint qu'il avoit oublié quelque chose. Etant donc » revenu sur ses pas, il le trouva disant la messe. Il s'approcha, et lui » dit tout bas, — Mais, mon père, si ces gens -la se défendent? — Qu'on n tue tout, lui répondit le père. — Et il poursuivit sa messe sans s'en » embarrasser autrement. » (Mémoires de l'abbé Antoine Arnault. Col- )i le'tion Michaud et Poujoulat, p. 5()8.)
(1) Lettre de madame de Maintenon à l'abbé Gobelin, datée de Salnl- Oermain. le 0 février 1075. Elle avait écrit au même, le 11 décembre
Ce don tout royal, fut-il de la part de Louis XIV un acte de gratitude envers la veuve de Scarron pour les soins maternels qu'elle donnait avec tant de zèle à ses enfants? Ou bien fut-il le prix de relations tout à fait intimes et adultères entre lui et elle? Double question difficile à résoudre.
Saint-Simon affirme que cette munificence du roi était due aux sollicitations de madame de Montespan. grande amie alors de madame Scarron, malgré quelques nuages qui s'étaient élevés de temps à autre entre elles. « La terre de Maintenon, dit-il. étant tombée en vente, » la proximité de Versailles en tenta si bien madame *> de Montespan pour madame Scarron , qu'elle ne » laissa point de repos au roi qu'elle n'en eût tiré de » quoi la faire acheter à cette femme, qui prif alors le « nom de Maintenon, ou fort peu de temps après. Elle •) obtint aussi de quoi raccommoder le château, et atta- M qua le roi encore pour donner de quoi faire rajuster
précédent : (c Je n'ai point encore signé le contrat de Maintenon : les » sûretés sont difficiles à trouver; Dieu veuille qu'à la fin elles soient « suffisantes, et que je ne tombe pas dans des procès. » Le 7 janvier suivant elle écrivait encore au rnème : « L'affaire de Maintenoti est con- » due, et on paye journellement les créanciers. »
Si nous donnons ces extraits des lettres de madame de Maintenon c'est que plusieurs auteurs diffèrent sur la date de celle acquisition. Il en est de même pour le prix ; les unsdisent qu'elle a coûté 240.000 mille livras, d'aulres 230,000. Madame de Maintenon dans une lettre à son fj'ére le comte d'Âubigné, datée du 10 novembre 1674, dit : a que le marché » eu est fait à deux cent cinquante mille francs. »
» le jardin, car MM. (rAiigeiines y avoieiit tout laissé » ruiner. (1) »
Saint-Simon ajoute qu'il tient le fait du maréchal de Lorges(2), « l'homme, dit-il, le plus vrai qui fut jamais, » et qui avait été témoin des solHcitations de madame de Montespan auprès du roi, tandis qu'elle était à sa toilette.
Mais, malgré le témoignage du maréchal de Lorges, nous persistons à croire que le duc de Saint-Simcai a été mal informé à l'égard de cette libéralité du roi. En etfet, la correspondance de madame de Maintenon dit tout le contraire. « Vous voulez savoir, madame, dit- » elle, ce qui mx'a attiré un si beau présent; on croit que M je le dois à madame de Montespan : je le dois à mon » petit prince le duc du Maine. Le roi jouant avec lui, » et content de la manière dout il répondoit à ses ques- )> tions, lui dit qu'il étoit bien raisonnable. — 11 faut » bien que je le sois, répondit l'enfant, j'ai une dame » auprès de moi qui est la raison même. — Allez lui » dire, reprit le roi, que vous lui donnerez ce soir » 100,000 francs pour vos dragées. — La mère me « brouille avec le roi ; son fils me réconcilie avec lui. (1 jw
(1) Saint-Simon. Mémoires, etc. , édition Hachette, in-S», tome XIII, p. 12.
(2) Guy-.\l(lonfe de Durfort.duc de Lorges-Quentin, maréchal de France, chevalier des ordres du roi, 'inalrième tils de riiiy-.\Ulonce de Durfurl. marquis de Duras, et d'Elisabeth de La Tour Bouillon, sœur du grand Tuienne.
(1) Lettre de madame de Maintenon à madame de Saint-Géran. Edition Auger, tome II, pages 79, b().
a J'avois une grande impatience , écrit-elle à son » confesseur, de vous apprendre que le roi m'a encore » donné cent mille francs, et qu'ainsi en voilà deux cents
» que j'ai à votre service Il ne faut point dire ce
» nouveau bienfait : j'ai des raisons pour le taire. Je » suis résolue d'acheter une terre auprès de Paris. (1) »
Madame de Maintenon faisait de fréquents voyages a sa terre. Elle y fit faire des réparations et des embellissements considérables, notamment des eaux jaillissantes, selon le goût du temps.
K Madame de Maintenon est allée à Maintenon pour '• trois semaines, dit madame de Sévigné; le roi lui a » envoyé Le Nôtre pour ajuster cette belle et laide » terre (2). »
« Madame de Maintenon est toujours à Maiuteuou » avec Barillon (3) et la Tourte (4), dit encore madame » de Sévigné. 11 (le roi) lui a envoyé un illustre (Le » Nôtre) pour rendre la maison admirablement belle. » Il est vrai que sa faveur est extrême, et que l'ami de
(1) Letlie de madame de Maintenon à l'abbé Gobelin, novembre 1674. édition Auger, tome II, p. 21.
(2) Lettre de madame de Sévigné, 21 août 1676.
(3) Barillon, conseiller d'État, ambassadeur en .Angleterre. Madame de Caylus dit ceci : « M. de Barillon, amoureux de madauîe de .Maintenon. w mais maltraité comme amant et fort estimé comme ami. » { Souvenirs de madame de Caylus, p. 93. )
(4) C'était, nous le répétons, mademoiselle de .Montgeron que l'on nommait ainsi.
)) Quanto (madame de Moiilespau) en parle comme de sa « première ou seconde amie (1). »
« Les ouvrages de Main tenon sont fort avancés, dit » notre héroïne : la présence du roi n'y gâte rien : C'est » un beau spectacle que de voir une armée entière tra- » vailler à l'embellissement d'une terre! Les deux » montagnes se joindront par quarante-sept arcades, « solidement bâties ; c'esi de l'aveu de tout le monde, un » ouvrage digne des Romains et du roi. Tout cela me » ramène souvent à cette réflexion : — Les hommes sont » bien fous de se donner tant de soins pour embelhr une » demeure où ils n'ont que deux jours à loger (2). »
Déjà depuis longtemps Tinfluence et la puissance de madame de Montespan allaient en déchnant ; tandis que madame de Maintenon grandissait de plus en plus dans l'esprit du roi, qui ne pouvait plus se passer d'elle.
« Sa Majesté, dit madame do Sévigné, va passer très- » souvent deux heures de l'après-dinée dans la chambre » de cette dame à causer avec une amitié et un air » liljre et naturel qui rend cette place la plus désirable » du monde.... Enfin, nul autre ami n'a tant de soin et » d'attention que le roi pour elle ; et, ce que j'ai dit bien rt des fois, elle lui fait connaître un pays tout nouveau, je » veux dire le commerce de l'amitié et de la conversa-
Il; Lettre de madame de Sévigné,*dii 2(1 aoni KHO.
(2) Lellie de madame de Mainli-non à la romtesse de Saiiil-Geraii. édition Aiiger, tome II, |». 117.
» tion sans chicane e\ sans contrainte ; il en paroît » charmé (1). »
En effet, madame de Mainlenon charmait Louis XIV par ses conversations aimables, pleines de douce gaîté ; osant même lui faire des remontrances sur ses désordres, indignes d'un grand monarque ; liu donnant le conseil de les rompre; lui parlant sans cesse de Dieu et delarehgion ; car elle se considérait comme envoyée du Ciel pour le salut du roi.
Ce charme s'étendait ,i son entourage : « Klle » est encore plus triomphante que celle-ci ( madame » de Montespan), dit madame de Sévigné; tout est » soumis à son empire ; toutes les femmes de chambre » (le sa voisine sont à elle, l'une lui tient le pot à pâte à » genoux devant elle, l'autre lui apporte ses gants, » l'autre l'endort ; elle ne salue personne, et je crois que » dans son cœur elle rit bien de cette servitude... (2). »
Mais elle inspirait aussi la crainte et le respect aux courtisans : « On n'aborde plus la dame sans crainte et » sans respect, dit encore la même, et les ministres lui » rendent la cour que les autres leur font (3). »
Les violences de madame de Montespan devinrent si intolérables, que madame de Maintenon s'en plaignit au roi ; elle voulut même quitter la Cour ; mais le souverain s'y opposa, et afin de la rendre indépendante de
(1) Lettres de madame de Sévigné, 6 avril et 17 juillet 1680.
(2) Lettre de madame de Sévigné, du 6 mai 1676.
(3) Lettre de la même à madame de Grignan, du 21 juin 1680.
madame de Montespaii. il la nomma dame d'atours de madame In dauphine,Marie-Amie-Christine-Victoire de Bavière, qui venait d'épouser le grand daupliin, au commencement de l'année 1680.
Cependant, d'autres amours illégitimes vinrent compliquer la situation, on s'emparant, non du cœur, mais seulement de la personne de Louis. La plus célèbre fut Marie-Angélique de Scoraille, duchesse de Fontanges, qui u étoit belle comme un ange, dit l'abbé de Choisy, » mais sotte comme mi panier. » c. Quoique très belle, — » disait Madame, seconde femme de Monsieur, frère du » roi, — elle étoit tout-n-fait rousse. Elle avoit aussi le » meilleur caractère du monde, mais pas plus d'esprit » qu'un petit chai. »> Elle mourut des suites d'une couche, le 26 juin 1681 , ;îgée seulement de vingt ans.
La duchesse de Fontanges était fille d'honneur de Madame; ce fut M. de La Rochefoucault (]ui la produisit, quoi qu'il fiit l'ami de madame de Montespan, et plus encore de madame de Thiange. Ce fut, dit-on, à l'instigation de ces dames, et pour faire pièce à madame deMaintenon. que mademoiselle de Scoraille fut présentée au roi (1).
Mais le règne d(^ madame de Montespan était fini ; après plusieurs rapprochements (2), suivis bientôt de
(1) Certes, le roi n'a p;is toujours rcch«Tdié la heaulé et la jeunesse pour ses amours; llenriolte Hcriicr ou BcUier, femme de Pierre de Beauvais, et femme (ic cluiniltiT de la Upllle■.M^ro, Arme d'Aulriihe, et qui a eu les prémices amoureuses du jeuue Louis XIV, ft.iit alors à^ee de qua • raiite-cinq ans, et borgne, si l'on s'en rapporle a la prim esse Palatine.
(2) De ces divers rHpprorhemenis, il était ne deux enfanis. a Ces deux
ruptures, Louis rompit définitivement et sans retour ses relations intimes avec elle (1). On attribua, avec raison, cette détermination du roi, ou plutôt cette victoire à madame de Maintenon. Quelque soit le motif qui l'ait fait agir, elle fut félicitée et applaudie par tous les honnêtes gens de tous les partis et de toutes les conditions, pour avoir fait cesser l'affligeant spectacle que le roi donnait à ses peuples depuis si longtemps.
Madame de Maintenon prit-elle la place de madame de Montespan dans le cœur et la couche de Louis XIV ? à ceux qui disent : oui, madame de Maintenon leur donne un démenti en ces termes : « Les uns disent que ' » je me veux mettre à sa place, et ne connoissent ni » mon éloignement pour ces sortes de commerce, ni' » Téloignemenl que je voudrois en inspirer au roi (2). >n Le contraire eut-il été vrai, madame de Maintenon ne l'aurait pas avoué et surtout écrit. Quoiqu'il en soit, son
» grossesses, dit madame de Caylus, lurent traitées avec beaucoup de
V mystère, on cacha ces dei'x derniers enfants avec soin .... Madame
V rie Maintenon ne Ail pas cliargée de ces derniers enfants, comme elle » l'avoit été des autres. M. de Louvois les fit élever à Paris dans une ^1 maison au bout de la i ue de Vaugirard. » ( Souvenirs, pages 49, 50. )
(1) Ces relations, doublement adultéies, mmpues vers la fin de 1682, avaient duré environ quatorze ans. Bien que disgraciée, madame de Montespan demeura à la Cour jnsqu'à la fin de 1688; el elle était trèssouvent visitée par le roi. Ces visites sont mentionnées par Dangeau dans son journal, notamment celle-cj : a Mardi, 21 septembre 1688, Versailles.
V Le roi en sortant de la messe, alla chez madame de Montespan à soti » ordinaire.» Elle mourut à Bourbon-l'Archambault, en 1707.
(1) Lettre de madame de Maintenon a madame de Sainl-Géran, 7 août
influence sur l'esprit du roi était considérable; elle remploya notamment à réconcilier Louis avec la reine , pauvre princesse d'une nullité la plus complète.
Ses efforts furent couronnés d'un heureux succès ; le roi fut plein de tendres attentions pour sa compagne. La reine en témoigna publiquement sa reconnaissance à madame de Maintenon, et lui donna son portrait. •( Le » roi s'entretient des heures entières avec la reine, dit y> cette dame ; le don qu'elle m'a fait de son portrait est » tout ce qu'il y a eu de plus agréable pour moi depuis » que je suis à la Cour; c'est dans mon esprit une dis- » tinction infinie. Madame de Montespau n'a jamais » rien eu de semblable (1). »
Cela se conçoit; madame de Montespau n'avait pas eu l'habileté de madame de Maintenon ; elle avait froissé en maintes circonstances la reine dans ses plus chères atlections, surtout en affichant publiquement ses relations adultères avec le roi.
Le bonheur de Marie-Thérèse fut de courte durée; elle mourut subitement le 30 juillet 1683. Madame de Maintenon fut très-aflligée de cette mort. Après les obsèques delà reine, la cour alla à Fontainebleau. « Pen- >' dant ce voyage, dit mademoiselle d'Aumale, la faveur >» de madame de Maintenon devint encore plus grande. » Le roi ne pouvant se passer d'elle la fit loger dans » l'appartement delà reine; les conseils se tenoientdans
^1) Lettre de madame do Mainlciioii h madame de Saint4'iéran, 1"^ no- >embic 1682.
» sa chambre, et le roi y faisoit une ^^rande partie de ses » affaires, sur lesquelles il la consultoit souvent. •»
« Pendant le voyage de Fontainebleau, qui suivit la » mort de la reine, dit aussi madame de Caylus, je vis )> tant d'agitation dans l'esprit de madame de Maintenon, )' (fue j'ai jugé depuis, en la rappelant à ma mémoire, )) ({u'elle étoit causée par une incertitude violente de >' son état, do ses pensées, de ses craintes, et de ses » espérances ; en un mot son cœur n'étoit jjas libre, et » son esprit étoit fort agité. Pour cacher ses divers mou- » vements et pour justifier les larmes que son domes- » lique et moi lui voyions quelquefois répandre, elle se )' [)Iaignoit de vapeurs, et elle alloit, disoit-elle, chercher ') à respirer dans la forêt de Fontainebleau avec la seule )) madame de Montchevreuil ; elle y alloit même » (juelquefois ;i des heures indues. Enfin les vapeurs » passèrent, le calme succéda à l'agitation, et ce fut à )) la fin de ce même voyage (1). »
Madame de Maintenon était dans sa quarante-huitième année lorsque la reine mourut. Elle n'avait, en fjuelque sorte, rien perdu de sa beauté ; son ton était si bienveillant, le son de sa voix si sympathique ; le geste de sa belle main, les mouvements de sa taille étaient si naturels et si nobles ; ses yeux si pleins de feu, qu'elle surpassait les plus belles dames de la cour.
Toutefois, ce qui charmait Louis XIV dans madame de
(1) Souvenirs de madame do (Caylus, publics |>;ir M. C.h. Asseliiieaii, pages li'ri, 144.
Main tenon, disent les apologistes de cette dame, c'était moins cette merveilleuse et incomparable beauté, que sa douce et facile piété, ses conseils pleins d'une grande délicatesse, les pensées nobles et élevées qu'elle lui inspirait, soit [jour la rélornie de ses mœurs si dissolues, soit pour celle des institutions de la France. « C'étoit. î> dit Fénelon, la sagesse parlant p.-ir la bouche des » grâces. »
Ceux qui connaissaient le caractère ;iltier et absolu de Louis XIV, devaient être surpris et émerveillés à la fois, — et ils l'étaient en effet, — de l'ascendant irrésistible de cette femme si séduisante et si habile, sur la per sonne du roi. Aussi il n'était pas étonnant d'entendre dire à madame de Sévigné que « la place de madame de >i Maintenon est unique dans le monde; il n'y en a ja- » mais e>i,il u'y en aura jamais de semblable (I). "
Madame de Maintenon ne bornait pas son zèle pour la rehgion cathohque à ramener, — comme elle le faisait à l'égard du roi, — les pécheurs endurcis, à la vertu. Elle employait aussi toutes ses forces, toute l'inlluence de sa position exceptionnelle pour faire des prosélytes : c'était chez elle une véritable passion. Nous n'avons nullement le dessein de raconter ici ce que l'on a dit d'elle sur ce sujet; nous nous bornerons à reproduire une lettre qu'elle écrivait à son frère sur celte matière, afin de douncr une idée de son inclination à convertir
(l) Lettre (Jf^ niiidamc de Sévigno ;i in;i(l:uii(> de drinnaii , du 27 septembre 1684.
les gens, souvent malgré eux, ou qui ne se convertissaient que par contrainte, soit par intérêt, soit pour mettre un terme aux persécutions que l'on exerçait contre eux. Rien n'arrêtait madame de Maintenon. ainsi qu'on va le voir par la lettre suivante.
« Il y a longtemps que le petit de Murcay est catho- )' lique. M. de S.iinte-Hermine est arrivé aujourd'hui : » il me donnera plus de peine. J'aurai dans peu de •- jours, mesdemoiselles de Sainte-Hermine, de Cau- » mont et de Murcay. J'espère que je n'en manquerai » pas une. Mais j'aime Minette qiu' j'ai vue à Cognac. » Si vous pouviez me l'envoyer, je la convertirois aussi. » Il n'y a plus d'autres moyens que la violence. On sei'a » si affligé dans la famille de la conversion de Murcay, » qu'on ne me confiera plus personne. Il faudroitdonc » (jue vous obtinssiez d'elle de m'écrire qu'elle veut être » catholique. Vous m'enverriez cette lettre l;i. J'y ré- >» pondrois par une lettre de cachet, avec laquelle vous >' prendriez Minette chez vous, jusqu'à ce que vous « trouvassiez une occasion de la l'aire partir par le » moyen de M. de Xaintes, de M. de Marillac ou de » M. de Tours. Je trouverois des amis sur la route. J'ai •> de l'inclination pour cette petite fille, et je ne puis y mieux la lui témoigner (uven lui enseignant la vérité. M Je vous associe à cette bonne œuvre. Quant aux aulres » conversions vous n'en pouvez trop faire ; mais ne » corrompez pas les mœurs en i)rêchant la doctrine (!).«»
(1) Lettre tic madame de MaiiUcnoii au comte d'Aubigne, du It) décem-
Afin d'arriver plus lot à un évèiieraeut considérable de la vie de madame de Maintenon, — son mariage avec Louis Xiy, — nous passerons sous silence les agitations de l'esprit de cette dame, ses scrupules, ses angoisses, ses craintes et ses espérances; les combats de toute nature qu'elle se livrait, et (jui étaient occasionnés par sa situation équivoque et anormale auprès de h\ personne du roi, qui prétait tant à la médisance, et qui contrastait si étrangement avec son besoin incessant de bonne renommée, qui avait été le mobile de toute sa vie, mais auquel elle avait porté de si rudes atteintes, par sa conduite souvent inconséquente.
Nous tairons aussi les heureux et nombreux changements survenus tout-à-coup dans la conduite de Louis XIV; d'une vie licencieuse et déréglée, il passa, — du moins en apparence, — à une vie pieuse et éditiauLe, rigide et réglée; ne s'occuxjant exclusivement que des intérêts et du bonheur de ses sujets.
('e changement subit, dû à l'influence d'une lémme d'un âge plus que mûr et touchant à la vieillesse, avec sa seule piété et sa seule vertu, — réelles ou factices, — émerveilla tout le monde, et fut considéré comme un coup du Ciel. Nous devons ajouter, cependant, pour être vrai, que la conversion de Louis ne fut jamais complète dans
bie 1081 ; le comte était alors gouverneur de Ccgnac. Minette était fille (le Sainlc-Herniine, cousin issu de germain «le madame de Maintenon, elle épousa le comte de Mailly, et sa cousme la lit nommer dame d'atours de madame la duchesse de Hoiugognc. Les de Caumont. les do Murçay étaient aussi parents de ujadamc de Maintenon.
racceptioii rigoureuse de ce mot. « Le roi. disait ma- « dame de Mainteuon, ne manque ni une station ni une » abstinence, mais il ne comprendra pas (ju'il faille » s'humilier ni se repentir, et aimer Dieu plutôt que le » craindre; le fond est plein de rt^ligion. mai? l'ignorance >» est extrême (1 ). »
Louis XIV, en 1684, lit faire le siège de Luxembourg. Le maréchal de Gréqui, avec une armée de trente-deux mille hommes, investit la place le 28 avlil. Le roi se porta de sa personne avec quarante mille honunes sur l'Escaut, afin d'empêcher le prince dOrange de secourir les assiégés. Louis XIV, selon sa coutume, emmena avec lui sa cour; la Dauphine et madame de Maintenon furent du voyage : mais elles demeurèrent à Valen-
(l) Saint-Simon raconte ( elle anecdote sur Louis \IV : « Le roi ayant » voulu savoir les gens qui dévoient suivre M. le due d'Orléans en Es- » pagne (1709)^ celui-ci nomma entre autres Fontpertuis. A ce nom, V voilà le roi qui prend un air austère : — Comment, mon neveu, lui » dit le roi, Fontpertuis, le fils de cette Janséniste, de cette folle qui a » couru M. Arnaud partout? (Disons en passant pour ceux qui l'ii^norent, » que Louis XIV avait en horreur les Jansénistes : la morale de Molina » était, il est vrai, bien mieux son fait). Je ne veux point de cet » homme-la avec vous. — Ma foi, sire, lui lépondit le duc d'Orléans, je » ne sais pas ce qu'a fait la mère, mais pour le fils, il n'a garde d'être » Janséniste, et je vous en réponds; car il i e croit pas en Dieu. — Est- » il possible, mon neveu? répliqua le roi en se radoucissant. — Rien de )> plus certain, sire, répondit le duc d'Orléans, je puis vous euassurei. » Puisque cela est, dit le roi. il n'y a point de mal, vous pouvez le nie- » nei-. — Celte scène, car on ne peut lui donner d'autre nom, se passa » le matin, et l'après-midi même, M. le duc d'Orléans me la rendit pâ- )) manl de rire, mot pour mol, telle que je l't'cris. » (Mémoires, t. V|, p. 113 .
rieniies durant la cainpagiie, qui se termina bientôt par la reddition de Luxembourg, le 4 juin 1684. Cinq jours après, le roi et sa cour étaient de retour au château de Versailles.
C'est dans le courant de ce même mois dejiiin 1684, — probablement dans l'une des nuits du douze au quinze. — que le mariage de Louis XIV avec madame de Maintenon a été célébré secrètement et mystérieusement dans la chapelle du château de Versailles. Les acteurs et les assistants, — au nombre de sept, — de cette cérémonie, étaient le roi, madame de Maintenon, le père de La Chaise, i 1 ) confesseur du roi, qui dit la messe, François II du Harlay de Champvallon , archevêque de Paris, qui bénit les époux, le marquis de Montchevreiiil et Loiivois. ipii servirent de témoins, et Bontemps, valet de chambre du souverain, (]ui prépara l'autel et tout ce
(1) François d'Aix de La Chaise, ne en 1634, au château d'Aii en Fiirez, mort en 1709, appartenait a l'ordre des Jésuites, et il. pratiquait Nolontiers la morale relâchée et facile que l'on attribue a celte célèbre cumpa;;nie. Confesseur de Louis \1V pendant trente-quatre ans, souple, adroit, insinuant, il savait, selon les besoins, alanner ou calmer la conscience du roi; il a été accusé, à tort ou à raison, d'avoir fermé les jeux .sur les déportements de sun illustre pénilcnt, notamment lorsque ce prince partai;eail ses faveurs entre mesdames de Monlespan, de Fontanges, de Ludre, de Laval, ei tutti quanti, ce qui le fît appeler par madame ûc Moiitespan : une chatte de commodité. Il était tout dévoué à madame de Mamtenon. Le père de La Chaise a été <n outre accuse d'avoir pi is part à la révocation de l'édit de Nantes, aux débats sur l<^ quiélismeei h la Cdndamnalion de Fénelon,aux persécutions contre les Jansénistes; il était avant lout, comme tout bon jésuite, très-dévoué à son ordre, dont il défendit en toute occasion les intérêts.
qui était nécessaire à cette céréiiioiiie, ol qui servit la messe.
Saint-Siraou met la célébration de ce mariage à une époque plus rapprochée de la mort de la reine, et aussi dans un aulre lieu. « Mais ce qui est très-certain, dit- )) il, et bien vrai, c'est que quelque temps après le re- » tour de Fontainebleau, et au milieu de Thivei' qui w suivit la mort de la reine, chose que la postérité aura » peine à croire, quoique parfaitement vraie et avérée, » le P. de La Chaise, confesseur du roi, dit la messe eu » pleine nuit dans un des cabinets du roi à Versailles. » Bontemps, gouverneur de Versailles, premier valet » de chambreen quartier, elle plus confident des quatre. » servit cette messe, oà ce monarque el la Maintenon « furent mariés en présence d'Harlay, archevêque de » Paris, comme diocésain, de Louvois, qui tous deux » avoient, comme ou l'a dit, tiré parole du roi qu'il ne » déclareroit jamais ce mariage, et de Montchevrenil, » uniquement en troisième (1). •?
Voltaire diffère avec Saint-Simon et avec notre récit, sur le lieu et sur la date de la célébration de cette union. « Madame de Maintenon, dit-il. victorieuse. » prit un tel ascendant, et inspira à Louis XIV, tant de p tendresses et de scrupules, que le roi, par le conseil » du P. La Chaise l'épousa secrètement, au mois de » janvier 1686. dans une • petite chapelle qui étoit au
(i) Saint-Simon. Mémoires. Edition Haclielle, in-8», tome XIII. pages lo et 16.
. bout de l'appartemeul occupé depuis par le duc de » Bourgogne. Il n'y eut aucun contrat, aucune stipula- » tion. L'archevêque de Paris, Harlay de Chantvalou, o leur donna la bénédiclion ; le confesseur y assista ; » Montchevreuil et Bontemps , premiers valets de » chambre, y furent témoins. Il n'est plus permis de n supprimer ce fait rapporté par tous les auteurs, ipii » d'ailleurs se sont trompés sur les noms, sur le lieu et M sur les dates (1). »
M. Henri Martin lixe le mariage à Tannée 1684; puis il ajoute ceci : « la date précise est inconnue.... Telle fui, » dit-il encore, l'issue des singulières relations de » Louis XIV, avec madame de Maintenon. Il avait V alors quarante-six à quarante-sept ans; elle, bien )» près de cinquante (2). La vertu de madame de Main- » tenon était de celles qui, sans oublier les récompenses » célestes, savent bien s'assurer une première récom- » pense sur la terre. (3) »
Evidennnent, Saint-Simon et Voltaire font erreur sur la date de ce mariage, et probablement aussi sur le lieu où il a été célébré ; car tous les écrits contemporains de cette union la fixent à 1 68 't, après la reddition de Luxembourg. C'est aussi cette date qui nous semble être la véritable. Il faut remarrpierque Saint-Simon et Voltaire
(1) Voltaire. Siècle de Louis XIV. t. II, p. 68, édit Dagiiin.
(2) Madame de Maintenon devait rire dans sa qiiarafitf^-neuviènie unnée, ayant eu quaranle-tiuit ans révolus le -27 nuvond)re l(i8;i.
'3) Histoire de France, 4« édition, t. XIV. p. M.
ont rédigés leurs livres très-louglemps après révènement, sur des traditions orales, car il n'a été dressé aucun acte du mariage de Louis XIV avec madame de Maintenon.
Si l'on veut bien se rappeler ce que madame de Gaylus nous a raconté (1 ) des agitations, des larmes et des vapeurs, des craintes et des espérances de madame de Maintenon, et dont elle a été témoin, — pendant son séjour à Fontainebleau après la mort de la Reine, et calmées tout à coup à la fin de ce séjour, — on comprendra sans peine, — et sans trop craindre d'errer, — que cette sérénité était due à la victoire que madame de Maintenon avait évidemment remportée sur Louis XIV, en obtenant de lui, — après avoir fait appel à sa conscience timorée par une dévotion exagérée jusqu'au fanatisme, — une promesse de mariage; et que cette union fut convenue et arrêtée à Fontainebleau et en dernier lieu à Valenciennes.
Quoi qu'il en soit, ce mariage, célébré moins d'unt» année après la mort de la reine Marie-Thérèse, et que personne n'avait prévu, n'a laissé aucune trace authentique; car, nous le répétons, il n'a été dressé aucun acte de cette cérémonie, et chacun est réduit aux suppositions et aux conjectures sur cette union.
Madame de Maintenon y fait, cependant, allusion dans plusieurs de ses lettres, notamment celle qu'elle écrivait le 18 juin 1684, à son frère (2). « Nos états
(1) Revoir ce récit, page \,).
(2) Charles, comte d'Aubigné, né au rhùlenii Tro?ii pelle en 1G34, mort
» sont différents, le mien est éclatant, le vôtre tranquille. » Dieu m'y a mise ; il faut s'en tirer le mieux que je M pouiToi ; il sait que je ne l'ai pas cherché ; je ne » m'élèverai jamais davantage, e\ je ne le suis que
)) troj) Que mon état présent ne trouble pas la
» féhcité du vôtre, — écrivoit-elle encore à son frère un )• mois plus tard, — C'est une aventure personnelle qui. » comme vous le dites très-bien, ne se communique >' point. »
P^lle écrivait au niêino .1 l;i lin d<' septembre de la même année : (c Je ne doute pas de tous les propos » qu'on vous tient. On voudroitvous exciter contre moi, » et peut-être aussi vous engager dans quelque extra-
fii 1703, aux eaux de Vichy, où il fiait gardé à vue par le P. Madot, qui ne Je quiitait pas un .seul instant à cause des iracas et des désagréments de toute nature qu'il occasionnait à sa sœur, madame de Maintenon, par sa conduite excentrique, déréglée, et son langage inconvenantsurLnuis XIV, qu'il appelait son beau-frère.
<c C'ctoil un panier percé, dit Saint-Simon, fou a enfermer, mais » plaisa; t avec de l'esprit et des saillies et des reparties auxquelles on ne » se pouvoit attendre. Avec cela bon homme et honnête homme, poli, » et sans rien de ce que la vanité de la situation de sa sœur eut pu » mêler d'impertinent, mais d'ailleurs il l'étoit à merveille, et c'étoit un >' plaisir qu'on avoit souvent avec lui de l'entendre sur le temps de » Scanon.el de l'iifitel d'Albret, quelquefois sur des temps antérieurs, et >■ surtout de ne se pas contraindre sur les aventures et tes galanteries de .•/sasœur, en (aire le parallèle avec sa dévotion et .sa situation présente.
). et s'émerveiller d'une si prodigieuse fortune J'ai entendu tout
» cela plusieurs fois, surtout chez mon père oii il venoil plus souvent » qu'il ne désiroit, cl dtner aussi, et je riois sous cape de l'embarras ex- » tréme de nitm pèie et de ma nicre, qui fort souvent no savoient ou se » mettre. >» (Saiiil-Simon. Mémoires, édition Hachette, in-S», tome II, page 54).
*» vagance doiiL le ridicule tombcroit sur l'un el sur » l'autre. Je ne xjourrois vous faire counétable quand je » le voudrois; et quand je le pourrois, je ne le voudrois » pas. Je suis incapable de rien demander de déraison- » nable à celui à qui je dois tout(l). »
Plus tard encore, elle écrivait à l'abbé Gobelin, son confesseur ; « J'ai des reproches à vous faire de la » manière pleine de respect et de cérémonie dont votre » lettre étoit écrite. Je ne sais si les honneurs dont je » suis environnée , vous inspirent, quelque chose de » nouveau; mais pour moi je ne suis pas changée pour » vous. Si la faveur où je suis met tant de monde à mes » pieds, elle ne doit pas faire cet effet-là sur un homme ') chargé de ma conscience (^2). »
Il est certain, qu'en sa qualité de confesseur, l'abbé Gobelin reçut les confidences de madame de Maintenon sur son union avec le roi. Mais, selon ses apologistes, elle aurait réclamé à l'abbé non-seulement ses propres lettres, mais encore celles de Louis XIV, sur le même sujet, et les aurait détruites, afm qu'il ne restât aucune trace de son mariage ; et qu'elle aurait en ouîre repoussé les offres que le roi lui aurait faites de le proclamer.
En agissant ainsi, — en supposant que tout cela soit vrai, — madame de Maintenon n'était pas conséquente
(1) Letires de madame de Maintenon au comte d'Aubigné, des il juillet et 27 septembre 1684.
(2) Lettres de la môme à l'abbé Gobelin, du 3 janvier \(^fi6, et du 27 juillet 1680.
avec ce qirt'Ue avait pratiqué toute sa vie, c'est-à-dire de conserver les apparences de l'honnêteté qui font les bonnes renommées ; tandis qu'en repoussant les offres (lu roi, elle restait à tout jamais dans une position équivoque et anormale.
Saint-Simon affirme que madame de Maintenon a mis tout en œuvre pour faire proclamer son mariage avec Louis XIV ; mais que ce dernier en a été dissuadé par de Harlay, archevêque de Paris, par Louvois,Bossuet et Fénelon. Si nous en croyons le même écrivain, cette opposition fut la cause de la disgrâce de de Harlay, de Louvois et de Fénelon. Au reste, voici en quels termes
s'exprime Saiut-Simon : « Madame de Maintenon,
» à qui il (de Harlay) déplut d'une manière implacable en » s'opposant à la déclaration de son mariage, dont il avoi t » été Tuu des trois témoins, l'avoit coulé à fond (1). »
T.ouvois ayant appris que Louis XIV avait promis ;'i madame de Maintenon de proclamer leur mariage, vint trouver lo roi, se jeta à ses genoux, « tire de son côté, n dit Saint-Simon, une petite épée de rien qu'il portoil, » en présente la garde au roi, et le prie de le tuer sur-le- » champ, s'il veut persister à déclarer son mariage, lui » mancpier de parole ou plutôt à soi-même, et se couvrir » aux yeux de loule l'Europe d'une infamie qu'il ne veut » pas voir.... Lui rc^présenle l'horrible contraste de sa fl ronronne et de sa gloire personnelle qu'il y a joinlf, • avec la honte de ce (jn'il veut faire, dont il munrra
(1^ <,iiiiI-Siiii(»n. Mi'iiiMiiYS, I. \'\ |t. 'iS'.) in-8", ('(l!!. Ila( licllc
» après de regret et de conlusioii, en un mot lait tant qu'il » tire une seconde fois parole du roi (|u'il ne déclarera ^) jamais ce mariage.. . . On ne sera pas surpris après cela w si elle (madame de Maintenon) jura sa perte (celle de » Louvois) et si elle ne cessa de la préparer jusqu'à ce » qu'elle en vint à bout (1). »
« Le roi consulta aussi Bossuet, évêque de Meaux, « Fénelon, archevêque de Cambrai, qui l'en dissuadè- » rent l'un et l'autre, et qui, cette seconde fois, firent » manquer le coup pour toujours (2). »
Saint-Simon, dit encore ceci : «Ce grand faitdel'expul- » sion sans retour de madame de Mon tespan, madame de » Maintenon prit un nouvel éclat. Ayant manqué pour » la seconde fois la déclaration de son mariage, elle » comprit qu'il n'y avoit plus moyen d'y revenir, et eut » assez de force sur elle-même pour couler doucement ») par-dessus , et ne pas creuser une disgrâce pour » n'avoir pas été déclarée reine. Le roi qui se sentit » affranchi, lui sut gré de cette conduite, qui redoubla » pourelled'affection,saconsidération,saconfiance(3). «
Voici maintenant le récit de M. Henri Martin sur le même sujet: « Peu avant l'accomplissement de ce ma- )) riage, Louis XIV ayant communiqué son projet à » Louvois, alol's au plus haut de la faveur, le ministrt^ )> se jeta aux pieds du roi et le conjura, les larmes aux
(l) Saint-Simon. Mcmoii es, cdil. Hachcllo, in-8\ t. XII, i>:i:40S ili, ilJ. (2 Ibidem, t. Mil. p. :>()• (3) Ihideiii, I.Mll, p. :5;î.
» yeux (le ne pas se déshonorer en épousant la veuve de » Scarron. Louis pardonna cette incartade à un servi- » teur qui lui était nécessaire et qui ne Tavait offensé » que par zèle pour sa gloire ; mais madame de Main- » tenon, à qui le roi n'eut pas la discrétion de taire cette )» scène, ne pardonna pas et passa du côté de Seignelai » contre Louvois. » Après avoir raconté, d'après Saint- Simon, que madame de Main tenon avait voulu nonseulement faire connaître publiquement son mariage, mais encore se faire proclamer reine , M. Henri Martin ajoute ceci : '< Le jugement de madame de Main- » tenon était trop solide, et son ambition trop pru- » dente, trop dépourvue d'emportement et de vanité, » pour que cette assertion soit vraisemblable. Elle » désira sans doute que sa position fût moins équivoque » et que son mariage reçût l'authenticité qu'ont en » Allemagne les alliances morganatiques des princes ; » elle ne put pas même l'obtenir et ne porta probable- » ment pas ses espérances plus loin (1). »
M. Henri Martin nous semble plus près de la vérité que Saint-Simon ; bien qu'il s'exagère peut-être les sentiments qu'il prête à madame de Maintenon, qui, sans vouloir être proclamée reine, voulait cependant faire cesser la situation plus qu'équivoque qu'elle avait auprès de Louis XIV. M. Auger, Tun des plus zélés admirateurs de madame de Maintenon, — et qui quahlie de calomnie tout ce qui n'est pas à l'avantage de son
(1) Flistoirp de Fnmco, JV* oriil.t. \1V, pnj:es 'Xi, :«>.
héroïne, — lient le même langage que Saint-Simon au sujet de la déclaration du mariage qui nous occupe (1).
Quoi qu'il en soit, a ce mariage ne fut douteux pour >) personne, dit M. Théophile Lavallée, à voir la fami- » liarité respectueuse de Louis XIV avec madame de » Maintenon, les soins assidus et particuhers de cette » dame pendant les maladies du roi (2), la vie pieuse » des deux personnages. Le roi lui donna en particuher » toutes les prérogatives qui ne pouvaient appartenir » qu'à son épouse, ne l'appelant que Madame^ sans nom » ni titre, la traitant, avec des égards, une difTérence V qui ressembloit à de la soumission (3).
Tous les membres de la famille royale ne s'adressaient à madame de Maintenon qu'avec déférence et respect, et ils la considéraient, ainsi que le roi, comme les chefs l'une et l'autre de leur famille. Toute la cour, les parlements, l'armée, les hauts dignitaires de l'église, les princes étrangers recouraient à elle comme à Louis XIV, et sollicitaient son amitié, ses bonnes grâces, ses faveurs et sa puissante protection auprès du souverain ; et malgré cette puissance et cette haute position, elle savait, dans
(1) Aiiger. Vie de madame de Maintenon, 1. 1", pages 113. 114, 115.
(2) M. Âuger raconte que « un jour qu'il étoit malade, et que madame » de Maintenon éloit auprès de lui, Monsieur entra et le vit dans son lit » couvert négligemment. — Mon frère, dit le roi, à la manière dont vous » me voyez devant madame, vous pouvez bien penser ce qu'elle m'est. » (Vie de madame de Maintenon, t. I*"-, p. 119.)
(3) Madame de Maintenon et lu maison royale do Sainl-Cyr. Seconde édition, p. 35.
irï> circonstances solennelles et les cérémonies d'apparat, s'ellacer et se tenir modestement an second rang, sans ponr cela ne pas paraître la première entre tontes, tant elle avait de dignité uatnrelle, et même de majesté dans son maintien.
Lorsqne Louis XIV épousa madame de Maintenon, il était à Tapogée de sa puissance et dans toute sa gloire; il était la terreur des ennemis de la France, aimé et admiré de ses peuples, dont il avait fait la première nation du monde, par son étendue, sa fjrospéritéet sa force.
Nous voilà arrivé à la veille de la fondation de la maison royale de Saint-Cyr: nous allons passer sous silence les événements de la vie de madame de Maintenon qui ne se rattachent pas à ce célèbre établissement.
Cependant nous ne terminerons pas la première parlie de ce précis historique avant d'avoir examiné une* question qui a été vivemeut débattue entre les détracleurs et les panégyristes de madame de Maintenon. Jl s'agit de savoir si cette dame s'est livrée à des amours illicites pendant son union avec Scarron, et durant son état de viduité, c'est-à-dire jusqu'à son mariage secret avec Louis XIV.
Bien que cette matière soit très-épineuse et surtout très-scabreuse à traiter, nous allons, néanmoins, essayer d'apporter quelque lumière au milieu des ténèbres qui MOUS ont été faites par les récits exagérés des détracteurs et des panégyristes de madame de Maintenon.
On ne peut mettre en doute que cette dame a été un véritable proléc, rluuige.'uit inc<'ssannn(Md dr Ini-nirs cl
d'allures selon les besoins du moment, et selon les personnes ; neprésentant jamais rien de bien net, et menant une vie pleine de contrastes, offrant le singulier spectacle du sacré et du profane se prenant et se quittant tour à tour, pour se reprendre et se quitter encore et à l'infini.
Nous laisserons de côté tous ces infâmes libelles, tous ces honteux pamphlets enfantés par la haine, la jalousie, l'envie, la vengeance, en un mot par les plus basses passions, et dignes sous tous les rapports, et sans aucune réserve, du plus profond mépris, et qui sont la honte et l'opprobre de ceux qui les ont composés. Un volume ne suffirait pas pour analyser ces ignobles écrits; toutes les formes, tous les genres ont été employés. Un ou deux exemples suffiront pour donner une idée des infamies qui ont été pubhées et débitées sur et contre madame de Maintenon ; infamies qui sont rerues comme article de foi par les populations, et qui sont restées indélébiles ; car demandez à cent personnes si madame de Maintenon a eu une vie licencieuse, toutes, sans exception et sans hésiter , répondront affirmativement ; heureux même si l'on n'ajoute pas à cette affirmation une épi- Ihète injurieuse.
Voici un des exemples dont nous venons de parler : « Je hay le péché, mais je hay encore plus la pauvreté ; » j'ay reçeu vos dix mille escus; si vous voulés encore yy en apporter dix mille dans deux jours, je verray ce » quej'auray à faire; je ne vous dolfonds [las d'espê- » rer, »