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Quatre lettres sur le Mexique

Les Quatre Lettres dont se compose ce volume ont été écrites à la demande de quelques amis. Les lecteurs qui voudront se donner la peine de les lire, s'en apercevront facilement, au style familier qui y règne et au pêle-mêle de quelques détails. Les questions qu'elles traitent n'en sont pas moins très-sérieuses et dignes, au plus haut degré, de fixer l'attention du monde savant. J'engage donc vivement les lecteurs qui les auront une fois entamées, à ne pas les parcourir simplement, à la légère ou comme en passant, mais à s'en occuper entièrement. Au cas contraire, il vaudrait mieux, pour eux comme pour moi, qu'ils ne les lussent pas du tout. Encore, même pour en tirer un fruit réel, serait-il bon, en s'y mettant, de renoncer à toute idée préconçue, pour ou contre l'Amérique, la matière étant bien plus nouvelle qu'on ne pourrait se l'imaginer, même après avoir lu l'introduction, placée en tête de la Relation des choses de Yucataii de Landa. Bien des gens, accoutumés à ne voir les choses qu'à travers des lunettes de professeurs, aux prétentions classiques, ne se gêneront pas pour dire que le livre n'est qu'un tissu de paradoxes. Je ré-

pondrai donc, d'avance, que si, comme l'énonce le dictionnaire, le paradoxe est une « proposition contraire à l'opinion commune », ces gens-là auront entièrement raison. Bien plus, j'ajouterai l'exemple fourni par le dictionnaire, et je dirai que, si « le mouvement de la terre autour du soleil a été regardé longtemps comme un paradoxe », il en sera de même de la proposition fondamentale de mes quatre lettres où j'avance et où je prouve que la civilisation tout entière, à laquelle on a toujours donné l'Orient pour berceau, vient de l'Occident, c'est-à-dire de l'Amérique.

Rira qui voudra, c'est ce dont je m'embarrasse fort peu ; mais rira bien qui rira le dernier. Car il n'y a que les sots qui rient, en voyant rire les autres, ou qui haussent les épaules, pour faire comme le voisin. Quant à moi, pardonnez-moi de faire ici une profession de foi, je lis tous les livres et tous les journaux, mais je ne suis de l'avis d'aucun en particulier. Je n'appartiens à aucune coterie, scientifique, littéraire, ou soi-disant théologique, je ne suis ni du gouvernement ni de l'université, bien que je puisse, au besoin, être de l'un ou de l'autre et servir [mon pays, dans la mesure de mes capacités; ce que j'ai déjà fait. Mais je tiens à constater ma parfaite indépendance, en disant que j'assume seul la responsabilité de mes écrits.

e Né libre et Flamand», ainsi que le disaient mes ancêtres. Saxons de la vieille souche, descendants de ceux qui furent transportés par Charlemagne, je de-

meure donc ce que Dieu m'a fait, Flamand et libre, décidé à ne soumettre, au préalable, mes opinions à personne.

Ici, cependant, je fais une réserve. Avant de livrer définitivement à la presse la première des pièces justificatives qui se trouvent à la fin de ce volume, j'ai voulu consulter plus compétent que moi, dans la matière en question. Cette pièce se compose des premières pages d'un Manuscrit en langue nahuatl^ traduites et commentées doublement par moi, selon le système dont ces Quatre Lettres sont en partie l'exposé. La première version est celle qu'eût donnée tout scholiaste mexicain : la seconde est entièrement différente, bien que faite sur le même texte; car elle offre, dans son ensemble, l'histoire du soulèvement géologique des petites Antilles, en particulier de la Guadeloupe. C'est la découverte de ce système extraordinaire, d'un double sens dans un même texte, qui a amené la plupart des découvertes dont ce livre est l'exposé. Il s'agissait donc (\q géologie. Alors j'ai consulté l'un des maîtres de la science, M. Charles Sainte- Claire Deville, et je suis heureux, à cette occasion, de constater, pour mes lecteurs, que l'éminent professeur a trouvé dans le récit mexicain, conservé depuis six mille ans, chez les peuples conquis par Cortès, un récit entièrement d'accord avec les principes de la science moderne. Je prie donc mon illustre confrère de la Commission du Mexique d'agréer ici l'expression de mes sincères remercîments pour les notes qu'il a bien

voulu m'écrire à ce sujet et pour l'accueil bienveillant qu'il a fait à la science antique de l'Occident.

Et là-dessus, patients lecteurs, j'ai besoin de vous entretenir encore d'autre chose. A l'aspect des gros inoctavo que j'ai mis au jour; depuis dix ans, plus d'une personne a pensé, et divers de mes amis m'ont répété, ce qu'on croit encore dans le public, que l'État avait fait les frais d'impression de mes ouvrages sur l'Amérique : d'où il résulterait, par conséquent, que je n'aurais pu jouir d'une absolue indépendance, en les publiant. Après ma profession de foi, je dois donc vous faire ma confession ; je vous la ferai sincèrement. Il ne faut pas que le public reste dans une erreur qui, après tout, me serait préjudiciable. Voici donc mon bilan. Les quatre volumes de mon Histoire du Mexique ont été publiés par madame veuve Arthus Bertrand, à la suite d'un traité passé entre elle et moi, en 1857, et le ministère d'Étnt souscrivit, à cfitte époque, pour an nombre de 25 exemplaires, dont le libraire profita. Les trois volumes que j'ai écrits depuis, leFopol-P^uh, la Grammaire de la langue quiche'e et la Relation des choses de Yucatan, ont été publiés à mes frais, uniquement à mes frais ; je ne suis ni un homme de luxe ni un homme de plaisir, et ce sont les petites économies, faites sur mon budget annuel, qui m'ont servi à en payer l'impression, les cartes et les gravures. A l'apparition de chacun de ces ouvrages, le ministère de l'Instruction publique a bien voulu souscrire pour cinquante exemplaires, mais c'est là tout, et le prix de

ces exemplaires est loin d'avoir compensé mes frais d'impression.

Un seul de mes ouvrages a été publié aux frais de l'État. C'est celui que j'écrivis, il y a deux ans, à la demande de M. le Ministre de l'Instruction publique, pour accompagner l'Album de M. de Waldeck. Il a pour titre : Palenqué et autres ruines de Vancie?nie cmlisatîon du Mexique, etc. Mais j'en ai profité encore moins que des autres, n'ayant reçu du ministère, en compensation de mon travail et des frais de manuscrits inédits, copiés par mes ordres à Madrid, que douze exemplaires de cet ouvrage. Encore a-t-il fallu que j'en fisse la demande. Des amis ont bien voulu m'insinuer, néanmoins, que je devrais m'en trouver suffisamment indemnisé par l'honneur d'avoir travaillé pour l'État. Mais, outre qu'il n'est d'usage en aucun pays du monde, que personne travaille gratuitement pour un gouvernement quelconque, pas plus le Souverain que ses Ministres, j'ajouterai, afin de m'expliquer entièrement à cet égard, que si l'un des deux contractants a fait de l'honneur à l'autre, c'est assurément l'État qui, avec le profit, a reçu de moi tout l'honneur. Cherchez dans tous les livres possibles et vous verrez qu'on ne dit nulle part qu'un Etat honore un individu parce que celui-ci est né sous sa juridiction, mais que c'est toujours le citoyen qui honore l'État, quand honneur il y a. J'ai fait pour l'État un travail, et ce travail il me l'a confié, parce que non-seulement en France, mais dans l'Europe entière, j'étais jugé seul capable de l'exé-

enter. Ma science est une science encore spéciale aujourd'hui, si spéciale, malgré l'universalité que lui donneront ces quatre lettres, que je puis sans aucune vanité m'exprimer ainsi, n'ayant pas la moindre crainte que nul me démente à cet égard. Et si je le dis avec cette assurance, c'est qu'il y a des gens qui le savent et qui feraient tout au monde pour que le public l'ignorât.

C'est à mes études, c'est à cette spécialité scientifique, que M. le Ministre de l'Instruction publique faisait sans doute allusion, lorsqu'à ma première entrevue avec lui, au mois de mars 1864, en me recevant avec les autres membres de la Commission du Mexique, il me disait que j'étais le pivot de cette Commission. Je l'ai remercié de ce témoignage précieux et je lui en aie toujours gardé beaucoup degratitude,bien que je n'en aie pas tiré vanité. Je connais ma valeur, sans en concevoir plus d'urguuil qu'il ne faut, comme tous les hommes d'une valeur véritable. Mais je puis être reconnaissant, sans perdre le moins du monde Tindépendance de mes opinions et de mes jugements. C'est avec un sentiment de gratitude identique que j'apprécie les paroles flatteuses, prononcées un jour par l'Empereur Maximilien, en conseil d'État, tenu au palais de Mexico, où il demandait, en parlant de moi à ses Ministres mexicains, s'ils connaissaient personne parmi les étrangers, qui fût mieux informé des choses de leur pays. Maximilien m'avait offert à plusieurs reprises la place d'Intendant général des Bibliothèques

et des Musées avec celle de Ministre de l'Instruction publique, à une époque où rien ne faisait prévoir la fin de la guerre aux États-Unis et la catastrophe qui en fut la conséquence au Mexique. Mais j'alléguai respectueusement à l'Empereur le désir que j'avais de garder mon indépendance, et c'est la crainte de n'être pas toujours assez sûr de moi-même, pour résister au titre séduisant de Ministre, qui me fit hâter mon départ du Mexique, à la fin d'avril 1865, pour l'Amérique centrale.

Ami et promoteur des études américaines, que j'ai contribué à faire renaître en Europe, comme Alexandre deHumboIdt, bien que sous un point de vue différent, j'avoue que j'éprouve de la reconnaissance pour tous les hommes au pouvoir qui leur ont donné de l'impulsion. Sans être un partisan bien chaud de l'ordre de choses actuel, j'ai salué avec gratitude le décret de l'Empereur Napoléon III, instituant la Commission scientifique du Mexique. J'en espérais davantage , mais n'importe. C'est avec un sentiment analogue, qu'avant la promulgation de ce décret, me trouvant à Madrid, en décembre 1863, j'y reçus une lettre de M. de Quatrefages, qui m'en annonçait la création probable, en me demandant de la part de M. le Maréchal Vaillant, promoteur de cette* œuvre, auprès du chef de l'État, avant M. Duruy, mon concours à ses futurs travaux.

Disons, toutefois, que deux ans avant que M. le Maréchal Vaillant s'en fût préoccupé, des ouvertures

m'avaient été faites, indirectement, il est vrai, mais au nom de l'Empereur lui-même, pour me mettre à la tête d'une mission scientifique, chargée d'accompagner le corps expéditionnaire du Mexique. Je ne me suis jamais senti beaucoup d'attrait pour voyager en compagnie d'une armée ; j'aime, en réalité, un peu trop mon indépendance. Je demandai donc à réfléchir. Mais avant que j'eusse eu le temps de prendre aucun parti, des circonstances accessoires firent ajourner ce projet.

Après tout, c'est donc à l'Empereur que reviendrait l'honneur d'avoir eu la première pensée de la Commission scientifique du Mexique. Je dis l'honneur et je le répète, car si cette commission eût été convenablement soutenue, elle eût été une des gloires du Souverain qui l'a fondée; aujourd'hui même, si on le voulait bien, elle serait encore la plus noble entreprise de son règne. Malgré la fatalité qui pèse en France sur tout ce qui est arts ou histoire de l'Amérique, la commission scientifique du Mexique redeviendrait l'œuvre la plus féconde de notre siècle et des siècles à venir. Mieux que personne, je suis à même de l'affirmer. Si, grâce à Dieu, nous ne commandons plus sur le territoire du Mexique, nous possédons les plus beaux monuments de son histoire ancienne, et sur toute l'étendue du sol américain nous retrouverions, au besoin, ceux de son antique civilisation.

Quoi qu'il advienne, après avoir fourni la carte qui servit au début de l'expédition militaire, j'espère être

un jour plus heureux, en traçant celle qui servira aux futures expéditions scientifiques. Plus d'un grand personnage doit se souvenir des recherches que le gouvernement fit faire au mois de janvier 1862, dans les bibliothèques et les dépôts de Paris, pour trouver une carte, exécutée sur une échelle qui pût servir à guider au début le corps expéditionnaire de la Véra-Cruz à Mexico. On s'adressa en Angleterre et en Allemagne, sans découvrir ce qu'on désirait. Quelques personnes se souvinrent alors que j'étais possesseur d'un cabinet mexico-guatémalien, composé d'un grand nombre de pièces intéressantes, recueillies durant mon long séjour en Amérique. Un soir, M. Maunoir se présenta chez moi, comme envoyé du dépôt de la guerre. Il me demanda si parmi mes papiers je n'avais pas une carte dans les conditions voulues. Malheureusement, M. Maunoir, queje ne connaissais pas alors, ne s'expliqua pas sur l'usage qu'on voulait en faire. Je ne livre pas facilement les pièces de mon cabinet. Je répondis donc que j'en avais une aussi grande qu'il le désirait, mais qu'il me fallait du temps pour la chercher dans mes cartons. Cette carte était celle que M. Bertault m'avait donnée à Mexico et sur laquelle il avait fait pour moi de nombreuses additions à l'encre rouge. Le surlendemain, M. Léonce Angrand sonnait à ma porte; mais, avec sa franchise accoutumée, il m'informa des recherches inutiles du gouvernement, il formula ensuite sa demande, en me disant qu'il s'agissait d'un service important à rendre à l'État. Dès lors, tout ce que j'avais

était à sa disposition, et la carte fut aussitôt retrouvée. 11 la recopia de sa main, avec les additions de l'auteur, auxquelles il ajouta encore de nombreuses rectifications. Avec ma carte, j'avais remis à M. Angrand plusieurs feuillets de notes manuscrites, contenant, d'après les ^erro^ero.$- mexicains, la description minutieuse des deux routes de la Yéra-Gruz à Mexico, l'une par Orizaba, l'autre par Perote. Quinze jours après, M. Angrand fit parvenir directement au chef de l'État ces notes avec sa minute, et les hauts personnages de l'époque peuvent se souvenir avec quelle satisfaction l'Empereur les exhiba alors à ses ministres, réunis autour de lui.

Je n'ai point fait bruit d'un acte que je considérais comme tout naturel dans la circonstance et n'ai jamais voulu me servir d'un pareil moyen, comme on cherchait à me l'insinuer, pour obtenir des faveurs. Cela n'entre pas dans ma manière de voir. Je n'aurais même pas songé à entretenir le public de ces choses, ni de bien d'autres que je sais et que je garde encore, si la malignité n'avait cherché à se servir quelquefois de mes armes contre moi-même. Je suis patient. S'il est un temps pour se taire, il est un temps pour parler. Si l'on croit étouffer les études américaines, en faisant mourir d'une mort lente la Commission scientifique du Mexique, je dis tout simplement qu'on est dans une grande erreur. Le pivot restera, si tant est que M. le Ministre de l'Instruction publique était dans le vrai, en me faisant ce compliment; il restera, tant qu'il y aura

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