XVII
un souffle pour m'animer, et ma devise, comme celle de je ne sais plus quel noble Anglais, sera : Je Maintiendrai !
Mes lecteurs voudront bien me pardonner tous ces détails; mais je veux que le public sache bien, avec quelles espérances, et sous quelles impressions, j'ai accepté de faire partie de la Commission. Si j'ai pu me flatter un moment qu'il pouvait y avoir là pour moi un intérêt personnel de position sociale, et c'est ce que je ne nie point, tous mes vœux, cependant, se portaient vers la réalisation des choses auxquelles je travaille depuis vingt-cinq ans, et où j'ai eu toute l'initiative. Depuis, bien des illusions se sont dissipées. Mais la Providence particulière qui m'a inspiré et soutenu, depuis que j'ai commencé, me soutient toujours, et je continuerai à marcher en avant sans me décourager, go aheadî II faudra bien qu'on reprenne ces travaux. Sans eux on ne saurait désormais faire un pas de plus dans la science historique. Une école est en train de se former, et bientôt, je l'espère, les disciples ne manqueront pas.
L'un d'eux, j'ai quelque lieu de le croire, sera M. le général Doutrelaine. Mon honorable collègue de la Commission a commencé à feuilleter Sahagun et Torquemada. Ses loisirs lui permettront sans doute bientôt de les lire et de les commenter plus sérieusement. Je ne parlerai pas de ses annotations. Mais il a rendu un véritable service à la science historique du Mexique, en faisant publier le manuscrit de la collection
Boban, dans les Archives de la Commission. Au moment même où j'écris ces paroles, je reçois du Seiior Don José Maria Andrade, actuellement à Paris, une lettre qui semble m'annoncer que M. le général Doutrelaine est en mesure de rendre à la science un service bien plus signalé : il s'agit de la publication du manuscrit mexicain, conservé à la bibliothèque du Corps législatif, qu'il serait sur le point de faire reproduire, si je comprends ce qu'il aurait dit naguères, durant son séjour à Mexico, à Don Fernando Ramirez, ancien Ministre d'État de l'Empereur Maximilien (1). Cette bonne nouvelle me remplit de joie, en me faisant oublier plus d'une petite misère. Mon honorable collègue de la Commission jouit d'une influence méritée auprès de M. le Maréchal Vaillant, et c'est sans doute le ministère des Beaux-Arts qui fera les frais de cette publication, importante à tant d'égards. Don Fernando Rami-
(l) Voici la lettre que M. Andrade m'écrit à ce sujet :
Paris 1° deMayode 1868
Mi apreciable amigo y sefior,
El Sf D. José Fernando Ramirez me dice desde Bonn, en carta de 7 de Abril ultinio lo que sigue. «Procure V, averiguar si llegô â publicarse un Codice Mexicano que se conserva en la Biblioteca del Cuerpo Legislativo, ô sea Caméra de Diputados. Parece muy estrano que valiendo mucha mas que él de Tro, traido de Espafia, se quede en el olvido. M. Doutrelaine me dixô en Mexico que se iba â publicar. Me interesa mucho. »
. Creo que ninguna otra persona podia dirigirme con mas seguridad que V. para contestar al referido amigo, y asi es que le suplico me diga lo que sepa de csa publicacion, y en el caso de que se haya hecho â donde podré averiguarlo.
Dispense V. esta molestia â su afrao at" servidor José M«. Andrade.
rez paraît même, comme on peut le voir par sa lettre ci-jointe en note, accorder plus d'importance à ce document qu'au Manuscrit Troano, dont je dirige la reproduction, sous les auspices de M. le Ministre de l'Instruction publique. Mais à mon sens, l'un et l'autre ont une égale valeur ; n'ayant, toutefois, jamais réussi à voir celui du Corps législatif, je suspends encore mon jugement. Les amis des études américaines, je le répète, ne pourront que féliciter un des officiers les plus distingués de l'expédition du Mexique, de chercher à obtenir des lauriers sur un terrain aussi ingrat que celui 011 je suis un des premiers pionniers.
L'Europe savante entière, j'en suis assuré; se joindra aux espérances exprimées par l'ancien Ministre d'Etat de l'Empereur Maximilien, pour féliciter M. Doutrelaine d'une telle abnégation. Elle est d'autant plus flatteuse pour les études américaines, que l'administration des Beaux-Àrts leur est moins favorable. Dans une lettre remplie de détails intéressants sur le Yucatan (1) que m'écrit de Bruxelles M. Georges Gatlin, en datedu6mai, il se plaint, non sans une raison profonde, de l'indifférence du Louvre à l'égard de sa collection. Cette collection que tout le monde a pu admirer, il y a quelques années, à New- York, à Londres et à Paris, est certainement le plus beau musée ethnographique des Etats-Unis qui existe au monde : M. Catlin, dont le caractère franc et loyal a été apprécié dans les deux
(1) Voir aux pièces justificatives, n° 3.
mondes et dont la véracité ne saurait être mise en doute, avait été sur le point de vendre sa collection au gouvernement de Washington. De basses intrigues, comme il y en a auprès de tous les gouvernements, le frustrèrent de ses espérances. On lui proposa, pour le faire réussir, d'entrer en partage non-seulement des bénéfices, mais encore de la gloire qu'il avait acquise, en réunissant cette collection précieuse. Catlin s'y refusa avec indignation et l'apporta en Europe. Sur un rapport fait par M. Mérimée, sénateur, elle parut un moment devoir être acquise par le Louvre. Mais bientôt le bon et courageux voyageur, qui avait enrichi le monde savant de tant de connaissances ethnographiques, put s'apercevoir qu'en Europe comme en Amérique, il existe des génies malfaisants en dehors des fantaisies de l'imagination populaire. La même fatalité qui réussit à priver la France de plusieurs des plus belles pièces du musée Gampana, qui fit manquer l'occasion d'acquérir la collection du duc de Blacas, qui fait qu'on ne voit au Louvre que les antiquités les plus grossières du Mexique et qu'on dérobe au public la vue de celles du Pérou, cette même fatalité pesa à son tour sur Georges Gatlin et l'étouffa. L'hécatombe était complète , y en aura-t-il encore d'autres? Espérons que c'est la dernière!
Paris, 15 mai 1868.