Quatre millions pour un coeur
A Marseille, et par une belle matinée du mois de juin, une voiture, qu’on est convenu d’appeler une américaine, s’arrêta devant une maison de la rue Mazade; un monsieur en descendit lestement, et après qu’il eut dit quelques mots au cocher et qu’il eut sonné, -il ne tarda pas à pénétrer dans cette maison avec cette assurance et ce laisser-aller particuliei-s au propriétaire d’un immeuble quelconque.
Ce monsieui’ monta au premier étage, suivit un
long coiTidor éclairé par de hautes fenêtres, et entra
enfin dans une pièce spacieuse, où se trouvait pour ameublement un bureau surmonté d’immenses casiers remplis de papiers de différentes grandeurs. Devant ce bureau était naturellement un de ces sièges rembourrés, recouverts en maroquin vert, à bas dossier, tournant sur leur pivot; puis encore quelques fauteuils, quelques chaises ; mais ce qu’on n’apercevait pas de prime-abord, ce qui à coup sùr était le sanctiim sanclorum du lieu, c’était un immense coffre - fort , solidement construit, fermé, cadenassé avec toute la précaution et l'importance que comportait assurément ce qu’il renfermait en numéraire de sommes énormes.
Ce monsieur, de haute stature, vêtu simplement, sans recherche aucune , mais pourtant avec une exquise distinction , s’assit dans ledit siège placé devant le bureau, ouvrit un volumineux portefeuille, y prit des papiers qu’il examina avec une minutieuse attention , tantôt saisissant la plume pour faire des annotations et tantôt se livrant à des calculs sur des petits morceaux de papier qu’il déchirait et lacérait aussitôt avec une expression de physionomie toute radieuse.
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-A mesure qu’il avançait dans son travail, son , large front s’éclairait, rayonnait sous l’impression sans doute d’une douce pensée.
Ce personnage, près de la cinquantaine, conservait encore tous les avantages physiques d’un âge moins avancé : il avait une belle tête au type méridional ; ses cheveux , légèrement gris , n’avaient perdu, par le passage des années, ni de leur premier lustre, ni de leur qualité soyeuse; ils retombaient en boucles luisantes jusque sur son cou ; .ses sourcils, noirs comme de l’ébène, admirablement arqués à la base de son front poli et d’un blanc mat, imprimaient à toute sa physionomie on ne sait trop quel heureux mélange de douceur et de force qui appelait vers lui toutes les sympathies.
M. Dangel (tel était son nom) était un descendant de ces antiques familles du haut commerce marseillais, qui datent du xyi» siècle. A coup sûr, s’il i’eüt voulu, il aurait pu tirer quelque vanité de son illustre origine; car il avait aussi, lui, ses blasons et ses parchemins ; parchemins et blasons d’une noblesse toute composée de faits honorables , d'actions d’homme de bien.
Cette noblesse n'a-t-elle pas aussi sa raison d'êlre? n’a-t-elle pas aussi son incontestable valeur ?
Et, en effet, celui qui est tant soit peu initié aux affaires commerciales, ne peut se défendre d’un sentiment de respect à la vue de ces hommes, de ces vaillants lutteurs qui ont en main des fortunes considérables, soudées pour ainsi dire dans leur seule probité, fortunes qui sont livrées aux terribles chances de la spéculation et du hasard, et dont ils gardent seuls et avec courage la terrible respon- ■ sabilité.
Descendant, comme nous l’avons dit, d’une de ces vieilles familles, possédant des richesses immenses, dues à d’heureuses entreprises toujours couronnées de succès, M. Dangel jouissait à ce double titre de la considération publique. Il joignait à tous ces avantages acquis une grande aménité de manières, un beau caractère, un excellent cœur ; c’est en dire, à coup sûr, assez pour faire comprendre qu’il comptait autant d’admirateurs et d’amis que ce qu’il y avait d’habitants dans la grande ville phocéenne.
Ce malin-là dont nous parlons , il y avait en