‹ Quatre millions pour un cœurChapitre 2 sur 14 · I II II · texte numérisé non relu

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QUATRE MfLLIONS POUR UN CŒUR 5

M. Dangel une grande préoccupation dans son imagination toujours dirigée vers les affaires, il se passait quelque chose d’inusité, d’anormal ; dans son âme, il y avait assurément quelque joie intime qui se reflétait sur ses traits ; dans tous ses mouvements marqués d’une impatience visible, on voyait qu’il avait hâte d'en finir avec ses calculs journaliers, avec ses occupations, car un gros soupir d’allégement et de satisfaction sortit bruyamment de sa poitrine quand, après s’être levé de son siège, il le repoussa brusquement du pied, enferma son précieux portefeuille dans le coffre dont il prit la clef.

Puis tout palpitant, tout joyeux, il sortit de son cabinet, se dirigea vers l’extrémité du corridor, traversa vivement plusieurs pièces d’un élégance parfaite et pénétra enfin dans un vaste salon de compagnie.

"C’était un carré oblong , décoré avec un goût exquis, quoique un peu sévère.

De larges croisées ayant vue sur un jardin, étaient oinées d’amples rideaux de lampas , en parfaite harmonie avec la tenture de même étoffe qui couvrait les murs ; ces rideaux étaient si admirable-

ment di-apés, que les rayons d’un soleil ardent n’arrivaient dans ce salon qu’affaiblis et tamisés. Sur la vaste cheminée de marbre de Carrare, on voyait une pendule de Boule, flanquée de vases de Sèvres d’un grand prix. Enfin, sur les parois s’étageaient des tableaux des grands maîtres, qui accusaient, par leur choix délicat et la façon dont ils étaient suijerposés, le goût du maître de la maison.

Dans ce salon se trouvaient réunies une vingtaine de personnes, toutes appartenant nu haut commerce marseilla’s, parents ou intimes de la famille Dangel. Cette société était conviée à un dîner offert en l’honneur d'une personne qui, à midi, sortait du Lazaret a;rès y avoir subi sa quarantaine obligée.

Lorsque M. Dangel eut serré la main de ses invités, donné un doux regard à sa femme ;

— Eh ])ien ! s’écria-t-il, vous attendez encore? Moi, je frémissais d’impatience dans mon bureau. Grâce à ces maudites affaires, je n’ai pu me rendre au Lazaiet ; Félix et Louise auront été les premiers à \( ir la chère enfant qui nous arrive.

— Nos enfants, dit madame Dangel, ont été bien heureux ce matin, quand vous les avez désignés

pour lui servir d’introducteurs dans notre maison.

Puisque vous voilà, Dangel, et que nous en avons le temps, dit tout à coup un vieux monsieur, à figure bonne et joviale, soyez assez complaisant pour nous apprendre quelques particularités qui se rattachent à la personne que vous attendez. J’ai connu Dalbert, c’était mou contemporain ; nos maisons se touchaient, et je me souviens très-bien du jour de son départ pour la Nouvelle-Orléans, je crois. C’était un très-beau jeune homme, que la fortune avait oublié et qui partit pour l’aller quérir dans le Nouveau-Monde. Depuis ce temps, je ne m’en snisplus occupé ; je n’en entendis même plus parler.

Ainsi interpellé, M. Dangel sourit, mit deux doigts blancs dans une tabatière d’or :

— Tout ce qui touche à ce cher Dalbert, dit-il d’une voix pleine d’émotion, lient presque du prodige intelligence supérieure, qualités précieusés du cœur, rien ne manquait à mon ami pour le faire arriver dans le monde, et cependant ici il végétait d’une manière presque misérable. Mon père, qui' l’ainiait, lui offrit de l’attacher à ses bureaux ; il refusa. Avait-il le pressentiment d’une destinée

meilleure? c’est possible. Le fait est qu’il repoussa les instances de mon père, qu’il ne tint nul compte de mes sollicitations chaleureuses et amicales, et qu’il s’éloigna ; il partit : le vaisseau qui l’emportait faisait voile vers la Nouvelle-Orléans. Dix ans à peu près s’écoulèrent sans qu’il m’eût donné le moindre signe de vie. Je souffrais de son silence ; je le croyais à jamais perdu pour moi, lorsqu’enfm une lettre de lui m’arriva.

» Dans l’espace de dix années, disait-il, il avait réalisé une belle .fortune; il avait, en outre, épousé une riche et belle créole et venait d’éti*e père d’une petite fille qu’on nommait Yvonne. »

Cette lettre me causa un plaisir infini. J’aimais sincèrement Dalbert ; je pai’tageai sa joie. Pourtant bien des années s’écoulèrent encore sans m’apporter de ses nouvelles. Enfin, une seconde missive m’apprit qu’il avait doublé sa fortune, qa’il évaluait alors à deux millions ; il me parlait avec un chaleureux enthousiasme d’Yvonne, de sa fille, qu’il élevait, disait-il, d’une manière toute particulière.

. — Si tu la voyais, m’écrivait-il, à douze ans, courant dans nos savanes sur un cheval fougueux, tu

serais ravi, émerveillé ; c’est une enfant extraordinaire ; elle chasse comme un homme dans nos forêts, — parle latin comme Cicéron ; ~ elle n’a peur de rien ; elle est brave comme César ; — elle a déjà des idées ■ arrêtées sur toutes choses, qui ne , sont vraiment ni de son âge ni de son sexe. Pourtant, avec toutes ses idées viriles , elle est déjà femme par le cœur, le caprice et l’exigence ; il faut que tout cède à ses désirs ; — qui la contrarie devient son ennemi. Mais, cher Dangel, j’en suis sûr, elle ne manque pas de sensibilité, je l’ai vue dans un moment de colère fouetter une escla.ve insoumise, puis aussitôt se traîner à ses pie4s, baiser ses blessures , lui demander pardon de sa brutalité. — Quelle fille qu’ Yvonne !... Sa mère et moi en raffolons et laissons à la nature seule le soin de la diriger.

— Voilà, continua M. Dangel, ce que me disait mon ami dans sa seconde lettre.

— Mais, interrompit une dame, celte Yvonne, si elle a malheureusement grandi dans cette éducation sauvage, doit être quelque chose de monstrueux,

socialement parlant. Fi ! d’une telle femme!...

— Pour moi, exclama à sou tour «ne demoiselle surannée, je n’en voudrais pas [jour amie !...

— Mais elle a, je crois, à cette heure quatre millions de dot, s’écria un jeune calculateur, à la recherche d’un riche mariage.

— Oui, autant que cela, quatie millions, reprit M. Dangel eu souriant.

— Achevez donc, dit le premier interlocuteur ; apprenez-uous tout ce qui a rapport à Dalbert.

— Eh bien ! reprit le négociant avec une inflexion de tristesse dans la voix, mon ami m’écrivit encoi-e une fois. Il m’apprenait qu’il venait de perdre sa femme ; que le chîtgrin de cette perte le minait sourdement, qu’il sentait avec effroi ses forces décliner de jour en jour, et qu’il laisserait a ’ec un profond regret sa tilie seule dans le monde, s’il ne comptait la léguer à mou amitié; qu’il lui enjoindrait, avant de mourir, de quitter les colonies pour habiter la France, sa patrie ; qu’il avait à la vérité des parents à Paris, la veuve de son frère et ses deux fils, eousins-germains d’Yvonne, mais qu’il ne voulait remettre qu’à moi seul la surveillance éclairée et active de ses intérêts.

ijr.vTiu: sin.uuNs four i;n ccetr h

— Ùue vous dirai-je encore, ajouta M. Dangel.

Mon pauvre ami est mort, j’ai en portefeuille et sur mes navires toute sa fortune : quatre' millions à gérer. C’est une rude besogne pour moi, et j’attende et nous attendons l’heureuse et jeune propriétaire de toutes ces richesses. Vous savez tout maintenant. '

— Paire seule ce long et périlleux voyage I Cette pauvre enfant me semble bien courageuse, dit madame Dangel.

— Mais elle n’est point seule du tout, reprit le négociant; elle est accompagnée d’un vieil ami, qui lui est fort attaché, et de quelques mulâtresses qui l’adorent.

'Pendant que tout ceci se disait dans le salon, les nombreux domestiques, daps la salle à manger, étaient affairés : ils allaient et venaient sous le com» mandement du maître d’hôtel et des sommeliers; on voyait un riche service de table splendidement étalé sur les vastes buffets sculplés en arabesques capricieuses. Le couvert était mis; l’or et les cristaux scintillaient, étincelaient de tous côtés; souvent, orsqu’üu venait à les heurter, ces objets d’art seih^r

Waient emprunter une voix aussi, pour témoigner de la richesse du négociant et célébrer à leur manière la joie de l’arrivée d’Yvonne. On voyait aux angles de la table des vases pleins de fleurs cueillies dès le matin et symétriquement arrangées par Louise, enfant de seize ans, fille chérie de M. Dangel. Ce soin attestait combien elle s’était préoccupée aussi de l’arrivée d’une jeune compagne, d’une sœur.

De toute part, l’anxiété de l’attente se faisait sen-*^ tir. Dans le salon, tous les regards se dirigeaient sur la pendule, et pendant que, pour tromper l’ennui et l’impatience, les hommes parlaient de commerce et de choses tout étrangères à l’objet de cette réunion, les femmes, elles, silencieuses, se livraient à leurs réflexions au sujet de cette jeune fille, tout au plus âgée de dix-huit ans et qui déjà se trouvait maîtresse d’une fortune presque fabuleuse, et l’envie (c’est chose triste à constater) se glissait dans quelques cœurs féminins : elles espéraient, disons-le, trouver dans la jeune créole un côté au moins défectueux qui donnât prise à la critique. '

M. Dangel n’a rien dit de son visage, pensaient ces âmes charitables, c’est qu’elle est laide à

coup sûr; son teint doit être cuivré; qui sait?... c’est peut-être une mulâtresse!... Il serait inouï que possédant la jeunesse, la fortune, elle eût encore en partage la beauté !...

De leur côté, les jeunes hommes se flattaient de l’espoir de captiver la jeune et riche héritière, et, sans se préocuper de ses charmes, absents peut-être, ne songeaient qu’à ses quatre millions, les trouvant suffisamment beaux pour faire oublier, dans tous les ' V' cas, les disgrâces de la nature dans celle qui en était possesseur. Tout entiers à ces pensées, ils relevaient leurs fines moustaches, arrangeaient avec plus d’art le bout de leur cravate. 11 n’y avait pas dans cette réunion jusqu’aux vieillards, qui maugréaient in petto sur leur âge, qui les empêchait d’entrer en lice avec les jeunes beaux.

— Midi I s’écria tout A coupM. Dangel, tandis que la pendule jetait l’heure en sons vibrants. Midi!

Et bientôt après le roulement d’une voiture se fit entendre.

— La voilà ! s’écria-t-on simultanément, et les battants de la porte s’écartèrent avec fracas. Yvonne, accompagnée de son vieil ami, M. Roussel, du fils et -

li ' OUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR

de la ülle de la maison, Yvonne apparut sur le seuil.

Mais, arrêtons-nous avec elle et tâchons d’esquisser notre héroïne. En vérité, c’est une tâche difficile, car il aurait été presque impossible, à l’observateur, au physionomiste de donner une analyse complète de la jeune personne qui entre en scène.

Pourrait-on dire au peintre ; Faites-nous le portrait d’nn sentiment?... Assurément, il ne le pourrait jias : le pinceau de l’artiste cesserait d’errer sur la' toile ; il réfléchirait, voilà tout. Yvonne était ainsi au premier aspect, au premier coup d’œil, insaisissable, pour ainsi dire.

Elle ne paraissait point telle du tout; elle n’était pas même jolie ; l’ensemble de ses traits n’ofîrait rien de remarquable ; et cependant les regards la cherchaient, se fixaient sur elle, y demeuraient attachés avec une surprise mêlée d’intérêt ; elle finissait toujours, après un long examen, par captiver, fasciner; on l’aimail.

Plutôt petite que grande, frêle, délicate, sa nature appelait une protection qui semblait devoir lui être

utile. Son teint s’élait bruni sous le ciel brûlant où elle était née ; sa tète, peut-être un peu grosse pour son corps si délicat, était ornée d’une luxuriante chevelure noire à reflets bleuâtres ; sa tête avait des poses qui n’appartenaient qu’à elle seule; son cou se pliait, se balançait avec la grâce amoureuse du cygne; sur son front lisse et large, siégeait la rêverie; ses yeux bleu foncé, veloutés, avaient quelque chose d’indéfini, de vague, de dormeur qui frappait de prime-abord. Mais sitôt qu’une pensée intime, une émotion, un sentiment quelconque venait à donner comme un choc électrique à cette nature de jeune fille, elle se transformait tout à coup; il n’y avait plus en elle alors ni timidité ni insouciance réveuëe; c’était la force énergique, la ténacité du caractère de l’homme qui \enaienf, chose étrange, ' prêter une nouvelle grâce, une nouvelle séduction à celte adorable physionomie. •

Son nez, légèrement aquilin, était irréprochable dans sa forme ; sa bouche, un peu trop grande, avait les coins relevés; son sourire, toujours errant. sur ses lèvres rouges comme les fleurs du grenadier, paettait alors -en relief ses dents,' d’une pureté et

d’une blancheur éclatantes: ce sourire, disons-le, n’était point exempt d’une malicieuse ironie; son menton, légèrement arrondi, un peu large vers le bas, accusait en elle la résolution et le courage; ses pieds, ses mains, aux attaches fines et aristocratiques, semblaient appartenir à un enfant, tant leurs dimensions étaient petites et mignonnes ; sa voix, sa parole avaient un timbre, une inflexion qui arrivaient à l’oreille comme une mélodie, et l’on se surprenait à l’écouter avec le ravissement qu’on éprouve en entendant des sons harmonieux tirés d’un clavier par la main d’un artiste inspiré : on l’écoutait encore, quand elle ne parlait plus.

Elle ne marchait pas ; à peine si elle effleurait le sol : tous ses mouvements recélaient on ne sait qu’elle grâce, quelle flexibilité, qu’elle avait sans doute empruntées à ces lianes, qui se balancent au moindre souffle du vent dans les forêts de son pays

natal.

Ainsi, pour le vulgaire, qui ne regarde qu’avec les yeux physiques, Yvonne n’était q^u’une femme ordinaire échappant à toute louange comme à toute critique ; mais pour l’homme intelligent, qui voit

». Di0itHi-â*s*^oogIe

avec les yeux de rârne, Yvonne était belle d’originalité, et offrait le type si envié d’une nature toute exceptionnelle, qui faisait pressentir en elle des beautés relatives et des richesses immenses, qui pour être enfouies momentanément, n’attendaient que le contact avec le monde, le souffle des passions peut-être, pour atteindre un développement complet.

Telle était à peu près Yvonne,

Lorsqu’elle apparut, elle était vêtue avec un goût tout particulier : elle avait une robe de batiste bleue,, à tout petits volants dans le bas, que recouvrait un burnous blanc, si léger, si flottant, si aérien, pour ainsi parler, qu’il* -'araissait avoir été tissé avec les fils de la Vierge ; un chapeau rond, tout petit, un de ces chapeaux si gracieux qu’on dirait inventés par la coquetterie faite femme, était avancé sur son front; ses cheveux , roulés, emprisonnés dans une résille noire, parsemée de perles bleues, retombaient, quoique retenus jusque sur son cou, et enfin une plume bleue était élégamment étendue sur la passe de ce chapeau et frissonnait au moindre mouvement de la jeune fille.

A son apparition, à sa vue, toute la société se leva

et se rapprocha delle. Mais Yvonne, de sa petite main gantée, fît un geste suppliant comme pour

écarter d’elle tout ce monde et de sa voix que l’émo-

lion avait gagnée :

— Ne parlez pas, dit-elle, etlaissez-moi chercher. Puis ayant jeté un regard investigateur sur chacun,comme une biche ou une gazelle, elle fît un bond gracieux et tomba tout en larmes dans les bras de .M, Dangel.

— Ah! c’est vous, dit-elle!... Mon c(Eur ne s’est point trompé, j’en étais sûre ; c’est bien vous, l’amr cher du meilleur des pères !...

Puis, quand l’émotion de tous deux fut un peu calmée, madame Dangel fut présentée par son mari à Yvonne.

— Voilà désormais votre mère ; aimez-la, dit-il. .

A ce nom de mère, qui lui rappelait d’une manière douloureuse la sienne, absente de la terre, mais toujours présente dans son cœur, Yvonne éclata en sanglots, tout eu embrassant la douce compagne du négociant.

Puis, aussitôfelle salua d’une légère inclination de tête toutes les personnes qui, debout, l’entouraient.

Dansce ?alutde politesse perçair nue certaine Iiauteur et tant d’indifférence, qu’il annonçait l’absence totale de fout plaisir de les voir,

■ . Passant ainsi avec une rapidité extrême d’une sensation à une autre, Yvonne ne paraissait déjà plus la sensible fille de tantôt; un autre ordre d’idées venait de la transformer.

• — Maintenant, venez, chère enfant, dit madame Dangel ; veuillez me sui\ re dans les appartements préparés pour vous. Nous avons upe demi-heui-e avant le dîner.

Et passant aussitôt un bras de la jeune fille sous le sien, madame Dangel l’entraîna hors du salon, tandis que, de son côté, le négociant emmenait M. Roussel.

— Mon Dieu ! s’écria presque aussitôt une dame,’ je me faisais une tout autre idée de cette jeune personne ; elle n’a absolument pour elle que le prestige de ses richesses...

— A peine^ si elle a daigné, dit une autre femme, jeter sur nous un dédaigneux regard.

— Moi, s’écria presque indignée la jeune Louise, pour déf ndre celle qu’elle nommait déjà son amie.

moi je trouve qu’elle a été d’une convenance parfaite ; elle arrive, elle ne vous connaît pas, d’ailleurs, elle est fort timide.

— Allons donc, timide ! reprit la dame ; où prenezvous cela, ma chère ? Elle a des airs cavaliers indignes de son sexe ; une jeune fille qui manie le fusil comme un homme — son père l’a écrit au vôtre — , vous appelez cela timide?...

— ^ Quantà moi, dit Félix, elle me paraît ravissante de naïveté enfantine. Quelle physionomie 1 quel pittoresque langage que le sien! Louise et moi, nous avons déjà pu l’apprécier. Attendez donc encore pour la juger.-

— Elle est vraiment fort intéressante, dit un des jeunes hommes.

— Elle est piquante d’originalité, elle est charmante ! fut-il dit par tout le sexe masculin.

— Allons, dit tout bas une dame à sa voisine, vous verrez que celte étraqge fille fera perdre la tête à tous nos messieurs...

— Que voulez-vous, ma chère, elle a sur la tête une auréole de quatre millions.

— C’est une suffisante ! Avez-vous remarqué ce

geste d’impératrice pour nous imposer sa volonté !

— Elle me déplaît singulièrement, dit une jeune personne assez laide.

Pendant que dans le salon notre héroïne était ainsi diversement jugée, madame Dangel, après avoir introduit Yvonne dans la partie du logis qui lui avait été destinée, l’y laissa seule. La jeune fille en parcourut rapidement toutes les pièces; le luxe et le goût avaient présidé à leur ameublement. Yvonne en parut enchantée, tout y était approprié à l’âgé et aux habitudes pressenties de celle qui devait habiter ce délicieux réduit.

Dans un boudoir touchant sa chambre à coucher, de larges et moelleux divans semblaient inviter à s’y reposer, tandis que des glaces magnifiques devaient réfléter l’image de la jeune fille, soit qu’elle n’y fût qu’assise ou paresseusement étendue.

Dans une pièce à côté du boudoir, deux hamacs d’une élégance parfaite étaient suspendus au plafond, de sorte qu’ Yvonne, dans les grandes chaleurs, put retrouver les habitudes des colonies.

Celte attention du vieil ami de son père loucha ' particulièrement la jeune créole. De ses apparte-

meiils on communiquait, par une petite porte dérobée à la vue, dans ceux qu’on avait destinés à son ami Roussel.

Celte première inspection des lieux qu’elle devait occujter fut courte et rapide. Bien des choses sans doute échappèrent à ses regai ds ; mais dans le peu qu’elle vif, elle put apprécier déjà les préoccupations toutes paternelles du bon négociant.

Elle entra enfin dans son cabinet de toilette, où déjà deux de ses mulâtresses, accroupies auprès de malles et de cofïi es ouverts, s’occupaient à en retirer des objets, pour les enfermer ensuite dans des armoires. La plus jeune des femmes de couleur attachées à son service, espiègle enfant de seize ans, élevée presque avec Yvonne et qu’elle nommait paramitié Mamie, avait en main le démêloir, le peigne, la brosse, enfin tous les attributs de sa charge, impatiente qu’elle était de procéder à la toilette de sa chère maîtresse.

Yvonne se laissa tomber dans un fauteuil en face d’une psyché, et livra sa tête à Mamie. '

Avec une habileté rare, qui aurait fait honte à nos meilleurs coiffeurs. Mamie, eu un instant, avait opéré une ravissante coiffure. Les cheveux noirs, à re-

üets chatoyants de la jeune créole étaient artistement tressés etretenusseulement, on eût dit, par un énorme serpent en or qui couronnait le peigne; ce serpent senihlail vivre et ramper en enlaçant la chevelure de la jeune tille; deux gros diamants de la plus belle •eau, figurant les yeux fascinateurs de cet élégant reptile, étaient en évidence et scintillaient un peu au-dessus de l’oreille gauche d’Yvonne. Rien autre que ce peigne dans sa coiffure, que ce véritable bijou d’une excessive valeur, cependant moins grande par l’or et les diamants dont il était enrichi, ^ que i>arce qu’il était un chef-d’œuvre d’art sorti du génie de Reiivenuto Cellini.

— •Allons,- Mamie , disait CiUinement Yvonne en frappant le parquet de ses pieds avec une adorable mutinerie d’enfant, dépêche-toi, et tâche de me faire jolie, si tu peux, toutefois...

— Tétesse à moi toujours jolie, disait Mamie en

cherchant une robe. ' .

Flatteuse ! donne vite cette robe rose que tu tiens. Tout est rose aussi dans mon cœur aujourd’hui; j’ai été, vois-tu, serrée dans les bras du meilleur ami de mon père 1

— Contente moi bien, si lélesse est heureuse !

Et Mamie, tout en parlant, babillant comme une pie, attachait une flottante ceinture sur la robe rose d’une étoffe sans pareille, venant des Indes.

Puis, ayant passé au poignet gauche de la jeune fille un serpent pareil à celui qui rampait dans ses cheveux, Mamie resta en extase devant son ouvrage. Le noir visage de la mulâtresse rayonnait de joie, ses yeux blancs étaient démesurément ouverts et son rire, écartantses grosses lèvres, mettaitainsi à même de compter jusqu’à la trente-deuxième de ses dents, d’une pureté et d’une blancheur immaculée.

Elle tapait dans ses mains et dansait comme une enfant qu’elle était, en répétant :

— Têtesse à moi, bien belle !

En ce moment, madame Dangel entra.

— Quoi ! dit-elle, en si peu de temps une pareille métamorphose!...

— Mamie est une petite fée, dit Yvonne en montrant la jeune mulâtresse cachée derrière un meuble; je lui ai vu, en i>areille matière, opérer des miracles.

— On va servir le diner; venez, chère enfant. Et

madame Dangel, suivie d’Yvonne, se dii'igea vers la salle à manger.

En entrant, la jeune fille y fit sensation, tant il y

avait de grâce et de bon goût dans sa parure.

Chacun alors prit place autour de la table.

M. Roussel, l’inséparable ami d’Yvonne, homme à ligure sévère, dont les regards pleins de douceur se portaient toujours sur la jeune fille qu’il aimait, M. Roussel fut traité selon la position qu’on lui avait faite dans la famille Dalbert; il fut placé aux côtés de la maîtresse de la maison, Y'vonne s’assit auprès de M. Dangel.

Le dîner était somptueux, tous les mets étaient délicats , recherchés et en rapport^ avec le splendide étalage de cette maison ; de nombreux domestiques, vêtus d’une éclatante livrée, servaient.

Tous les yeux étaient fixés sur la jeune créole. • On observait avec une curieuse attention tous ses mouvements ; mais Y vonne ne paraissait pas s’apercevoir de celte continuelle surveillance qu’on exerçait sur elle; elle n’était nullement embarrassée dans une société qui, une heure auparavant, lui était tout à fait étrangère.

• Elle mangea peu, parla encore moins, né répondant qu’aux douces et affectueuses paroles que lui adressait M. Dangel. Enfin, durant tout le repas, elle se monti a d’une parfaite distinction de manières, ce qui paraissait ennuyer un peu les bonnes âmes féminines qui cherchaient assurément à la trouver en défaut.

On quitta la table et on rentra dans le salon de compagnie.

Soit qu’elle fût un peu fatiguée par les émotions de la matinée, ou qu’elle pliât sous l’irrésistible puissance de l’habitude, Yvonne se laissa aller sur im vaste divan. Elle s’y assit d’abord, puis s’y coucha à demi, puis tout à fait.

— Il fait bien chaud, murmura-t-elle. Chère Louise., veuillez être assez bonne pour appeler Mamie.

Un instant, après, la jeune mulâtresse arriva, . tenant un large éventail.

Les dames chuchotaient et souriaient.

Sans se préoccuper de la brillante société qui entourait sa maîtresse. Mamie s’accroupit auprès du ivan, ouvrit l’éventail et s’empressa de rafraîchir

le front brûlant d’Yvonne, qui abaissa à demi ses paupières, comme on voit une fleur fermer son calice sous le plus léger souffle du vent.

Pour le coup, les femmes, qui ont en honneur de garder la plus stricte étiquette en société, les femmes manquèrent d’éclaler de rire à un spectacle aussi singulier , aussi nouveau pour elfes. Elles se communiquaient leurs pensées tout bas, sous leur éventail; elles chuchotaient. Ouant aux hommes, tous admirateurs d’Yvonne, ils trouvaient dans cetle adorable nonchalance, dans ce laisser-aller déjà femme, quelque chose de neuf, d’original, qui la leur montrait plus séduisante encore.

— Chère Mamie, va-l’en, dit bienlot la capricieuse enfant; tu me fatigues, vraiment; tu m’ennuies.

Habituée sans doute <à ces boutades. Mamie laissa voir la neige de ses dents par un sourire et s’éloigna.

Alors Y'vonne se redressa un peu et promena ses yeux rêveurs autour du salon ; elle venait d’arrêter ses regards sur un meuble élégant à l’extrémité de la pièce et caché dans la pénombre.

Tout à coup, secouant sa paresseuse attitude, elle s’élança vers ce meuble. — C’était un piano. Elle l’ouvrit, et, comme si elle eût été seule et qu’elle eût obéi à un désir irrésistible, elle fit entendre une improvisation éclatante, elle emplit le salon de notes sonores et mélodieuses qui révélaient en elle l’artiste consommée.

Puis, soudain, s’arrêtant et comme si elle eût été honteuse d’avoir cédé à ce premier mouvement, elle joignit ses mains avec une grâce enfantine :

— Ah ! pardon, fit-elle, il y avait si longtemps que je n’en avais joué!...

Mais son auditoire ravi, enthousiasmé, la supplia de continuer. Alors Yvonne chanta.

D’abord sa voix, d’un timbre enchanteur et sympathique, aborda sans efforts les notes les plus élevées; c’était comme un frais rire de jeune ülle, ou le chant si doux du bengali des tropiques; puis, par une transition insensible, son ton prit les inflexions les plus graves, toute son âme, tout ce qu’il y avait en elle de poésie et de sensibilité s’échappait à flots précipités de ses lèvres.

C’était tout un poème et non un chant, tout un

poëme qui racoutait l’histoire du cœur de cette étonnante jeune fille.

‘Oui de nous, une fois dans sa vie, n’a pas été surpris la nuit, au milieu de son sommeil, par des sons d’une douceur infinie qui partent d’en bas, sous nos fenêtres ; par une musique séraphique d’ime harmonie si suave qu’on la dirait venue du ciel pour nous y transporter ? Qui de nous alors n’a pas tressailli, suspendu sa respiration afm de mieux saisir, de mieux écouter, et dire ensuite :

■ « Mon Dieu ! voilà que c'est fini déjà ! Oh 1 encore, toujours! »

Et les musiciens partent, s’en vont, en nous lais- • sant longtemps dans le cœur cette douce harmonie éteinte.

Ce furent à peu près les mêmes sensations qu’Y- , vonne laissa à ceux qui l’écoutaient. De chaleureux applaudissements traduisirent le plaisir qu’elle avait causé. Mais elle, surprise, étonnée de tous ces suffrages, restait impassible ; aucune émotion communicative ne fit palpiter son cœur; aucun sentiment de joie ou d’orgueil ne fit monter la rougeur à son front. . ^

Elle venait de chanter, comme l’oiseau chante sur a branche, s’inquiétant fort peu si d’en bas on l’écoute.

Elle quitta le piano et s’assit, distraite et rêveuse, auprès de M. Roussel.

C’était une nature rare et tout exceptionnelle que celle de cette jeune fille. Elle renfermait au dedans de son cœur toutes ses impressions, ne paraissant s’animer et ne vivre qu’au contact immédiat de personnes avec lesquelles elle pouvait avoir quelques aflinilés.

Son esprit, éminemment développé et cultivé par • l’étude, embrassait de préféience le côté sérieux des choses; elle n’était pas d’ailleurs tout à fait étrangère à quelques sciences abstraites ; la littérature était l’objet constant de ses préoccupations les plus chères; tous nos auteurs lui étaient familiers, et elle professait pour quelques-uns d’entre eux une admiration et un enthousiasme qui, lors qu’elle en parlait, mettait au grand jour les côtés saillants et lumineux de son intelligence.

Aussi, on le comprend sans peine, elle devenait tout à coup silencieuse quand parfois elle se trou-

vait au milieu d’ime société de femmes qui babillaient entre elles des choses vulgaires de la vie; elle paraissait absente du petit cercle féminin. Il eût été difficile alors de lui arracher une seule parole, ce qui faisait dire aux femmes qu’elle avait un esprit dédaigneux et fier, et à ceux qui la voyaient pour la '' première fois et qui l’observaient dans sa taciturnité, que cette jeune fille était sans intelligence , en un mot, qu’elle était bête.

Mais dans ces moments-là, si quelques hommes d’un esprit cultivé survenaient, et dans leur conversation avec elle touchaient à ses sujets aimés, sujets qui se rattachent à la science du cœur, à la psychologie, étude de toute âme qui se livre à la réflexion, Yvonne s’éveillait aussitôt, se trouvait ressuscitée d’une apparente mort ; elle émettait avec feu ses idées, d’une incontestable profondeur; tout ce qu’elle avait lu, pensé, observé, rêvé même, se traduisait dans un langage plein de nature.1, d’originalité, langage qui abondait surtout en remarques fines, imprévues, pleines de sagesse et de raison, qu’on n’eùt cru ne devoir appartenir qu’à la femme mûrie sous l’expérience des choses.

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’ Yvonne, près de M. Roussel et au milieu du groupe d’hommes, prit part à la conversation et ne tarda pas à les rendre silencieux, quand, exprimant son admiration et son goût pour les arts, elle parla de la sculpture surtout. Il faut le dire, la sculpture faisait ses délices.

Toute petite, elle avait ramassé, un jour, de la terre glaise détrempée par la pluie , et elle avait réussi à lui donner la vie dans une statuette. C’était sa poupée; elle n’en eut jamais d’autres.

Au pied de l’éminence où s’élevait majestueusement l’habitation de son père, l’enfant y trouvait cette terre malléable qui l'enchantait. Il était curieux

de la voir ainsi, chaque jour, pétrir cette terre

brune qui tachait ses petites mains, en façonner des amazones sur leurs chevaux, des chiens, des bœufs; toute l’habitation était pleine du travail de l’infatigable petite fille.

On lui donna des maîtres de dessin, de sculpture : elle eut ses outils, son ciseau.

Un an avant la perte de ses parents, elle avait réuni en un groupe charmant son père et sa mère : la ressemblance en était frappante. Ce fut Mamie,

qui, la première, jeta un cri d’admiration quand l’œuvre fut terminée :

— Voilà Massa! voilà têtesse à moi! s’écria la petite mulâtresse, qui ne quittait jamais Yvonne, tous deux sont là! Massa sourit à Mamie!... que c’est beau !

Et YV'onne superbement glorieuse de son chefd’œuvre, — c’en était un, — courut en faire hommage à son père et à sa mère.

Depuis que Dieu l’avait faite orpheline, ce groupe lui était devenu cher et sacré : il était en évidence dans sa chambre, et chaque fois que la jeune fille y portait ses regards, ses yeux s’emplissaient de pleurs.

— 0 mon Dieu ! disait-elle tout attendrie, que vous êtes bon de m’avoir si bien inspirée ! J’ai donné presque la vie à ceux desquels je la tiens. J*ai peu donné, hélas ! pour tout ce que j’ai reçu.

Puis avec une amère mélancolie, elle achevait :

— Tout ici-bas n’est, en vérité, que terre et poussière ! Bien fou est celui qui ne porte pas plus haut ses élans et ses aspirations.

Et Yvonne, croyante comme le sont tous les cœurs chez lesquels la sensibilité domine, Yvonne s’age-

noLiillait devant son travail, joignait ses mains et s’absorbait durant une heure dans une prière qui la transportait en pensée auprès de ceux qu’elle chérissait uniquement, alors même qu’une tombe l’en séparait.

Pour Yvonne tout était teint et resplendissant dans la vie de l’image de Dieu ; la prière, pour arriver au ciel, n’avait pas besoin d’être articulée seulement dans les lieux consacrés : l’incommensurable regard de Dieu s’étendait dans l’espace et dans l’immensité, croyait-elle.

Cette âme à la fois virginale et virile, épurait constamment ses pensées, ses actions dans le creuset de la conscience , et cherchait à se perfectionner en chassant de son esprit et de son cœur toute idée mauvaise ; car, selon elle, la perfection, c’était Dieu, et l’on arrivait à lui bien mieux par le perfectionnement du cœur que par de stériles prières.

Mais revenons dans le salon où Yvonne, après qu’elle eût parlé assez longtemps, redevint attentive et muette. Elle observait, écoutait, cherchait assurément à saisir jusqu’au fond du cœur des hommes qui l’entouraient, s’il pouvait exister entre eux et elle

un fil conducteur , une communauté d’idées qui enferment dans un même réseau les âmes sœurs.

Après qu’on eût épuisé le sujet des arts, on parla politique, affaires commerciales , Mtiments devant lever l’ancre, prix excessifs des denrées, de toutes choses enfin qui laissent à l'esprit de celui qui écoule seulement avec l’oreille, la pensée libre de se reposer sur des sujets plus en rapport avec ses tendances et son goût.

Yvonne avait penché sa télé sur sa poitrine et paraissait absorbée dans une rêverie profonde. Elle fut tout à coup arrachée à sa torpeur par le mot chasse^ qui venait d’être prononcé.

— La chasse ! s’écria-t-elle, comme si elle venait de se réveiller, c’est une de mes passions I Cliasset-on beaucoup en France ? J’ai apporté mon petit fusil damasquiné et demain je voudrais en faire l’essai, s’il est possible.

A cette étrange sortie, un sourire effleura les lèvres de ses admirateurs; les femmes, qui n’attendaient qu’une occasion, éclatèrent de rire, excepté cependant madame Dangel et la jeune Louise.

— Vous riez, dit Yvonne avec un calme placide.

3d QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR

Qu’y a-t-il d’étonuant à ce que je veuille chasser?

— En France, dit aussitôt M. Daugel, les femmes, chère enfant, ne prennent point part à ce divertissement des hommes. Voilà ce qui a fait rire ces dames. Mais, soyez-en sûre, je vous conduirai à la chasse, si ce plaisir vous sourit.

— Merci, dit Yvonne; y a-t-il un tir? J'ai aussi mes pistolets. Vous verrez, mon ami, fit-elle familièrement à M. Dangel, vous verrez combien je suis habile. J’ai hâte d’abattre quelques poupées devant vous.

— N’est-ce pas, Roussel, ajouta-t-elle, en se tournant vers son vieil ami , que j’excelle dans cet exercice ?

— Comme en toute chose, répondit celui-ci.

— C’est incroyable, dit tout bas une femme à sa voisine I On n’est point éduqué ainsi, et tous les hommes semblent admirer cette étrange fille.

— C’est amusant, ma chère ; je crois être au spectacle, répondit-on.

— Mais ne riez pas ainsi. Si elle vous entendait, elle pourrait bien vous fustiger, vous savez, comme l’esclave qu’elle fouettait.

— Allons donc 1 avec ses quatre millions elle coiffera sainte Catherine.

— - Qui voudrait cette extravagante pour femme.

Elle dort en société. Ha 1 ha !

— Oh 1 comme vous la jugez méchamment, hasarda timidement Louise ; elle chante à ravir et...

— Un mari, ma chère, interrompit-on aigrement,' veut dans sa femme autre chose que des chansons.

Croyez-vous que ce mari, en rentrant chez lui, se tiendrait pour satisfait d’apprendre que madame est à la chasse ? Ah ! quelle bonne folie I Et ces dames s’en donnaient à cœur-joie en exhalant en semblables propos l’espèce de jalousie qu’elles ressentaient pour la jeune héritière de qua- 'tte millions.

Pendant que tout ceci se disait à voix basse, Yvonne; avec son esprit perspicace,' jugeait déjà la société toute prosaïque dans laquelle elle éteit tombée. Cette scène sur laquelle elle apparaissait lui semblait un peu étroite, un peu mesquine sans doute, pour y jouer un rôle à l’aise, et sans le vouloir, elle retournait en arrière pour regretter ce

qu’elle avait perdu, et allait en avant pour sonder

les horizons de l’avenir , si couverts encore de brumes, qu’il lui était impossible d’y découvrir une étoile, ou, pour parler moins métaphysiquement, une espérance qui pût l’aider à voyager sûrement et avec bonheur dans ces champs inconnus.

La soirée s’acheva enfin, à la grande satisfaction de notre jeune créole. On prit congé de la famille Dangel, et Yvonne restée seule avec ceux auxquels elle avait donné déjà toutes ses affections, reprit sa gaieté naturelle et se montra ce qu’elle était réellement : simple, bonne, naïve.

En l’appréciant sous cette forme nouvelle, ses amis joignirent à l’admiration pour sa brillante intelligence et ses talents, l’amitié la plus vive, qu’elle méritait pour la bonté de son cœur, sa sensibilité et la douceur infinie de ses manières.

Onze heures sonnèrent. On ramena Yvonne dans ses appartements, et bientôt il n’y eut plus dans cette maison, après une journée d’agitation, que le calme et le plus profond repos.

COUP d'oeil en ARRIÈRE. — M. ROUSSEL

Dans une ville de province, quelque considérable qu’elle soit, il y a toujours un peu de la petite localité : on est à la recherche des incidents qui peuvent rompre la monotonie automatique de chaque jour ; on s’empare d’un fait nouveau, d’un petit événement avec la même ardeur que met l’enfant à lancer au plafond sa halle élastique, on le commente, on l’exagère, on le colporte de maison en maison pour se donner le triste mé:ite d’être le premier à le savoir. Heureux quand celui ou celle qui devient l’objet de cette charitable attention n’a pas à déplorer beaucoup d’exagération, voire même la calomnie.

Dès le lendemain du diner de M. Dangel divers bruits circulaient dans la ville.

Les femmes racontaient que le négociant avait reçu dans sa famille une jeune fille d’une intoléra-

ble excentricité. Par exemple, qu’étendue sur un divan elle avait osé dormir quand on faisait cercle autour d’elle ; que cette étonnante créature se battait en duel pour la moindre contradiction, qu’elle • allait à la chasse comme un homme, tirait le pistolet comme aucun, qii’enün elle était laide et très-noire, et qu’avec tous ses défauts elle avait de grands airs de princesse qui faisaient pouffer de rire.

— Dieu ! quelle horreur ! exclamaient les femmes qui écoutaient ces histoires.

D’autre part, les hommes s’abordaient dans les rues ou à la bourse :

— Vous savez la nouvelle ? •

— Quoi ?

— Eh bien ! Dangel a reçu chez lui une jeune fille riche à quatre millions !

— Oui, je sais. Eh bien ! vous l’avez vue ?

— C’est tout bonnement une merveille, comme figure, esprit original et grâce enchanteresse.

-r- Ah ! vraiment ?

— Il sera heureux celui qu'elle choisira pour

mari !.. , '

— Il faut, mon cher, voiis mettre sur les rangs.

bigitized by Goôgle

— J’ÿ compte bien.

Et le jeune homme jetait son cigare à demi-con-

sumé et lissait ses moustaches. ' ■

— Dites donc, exclama un autre homme, en se trouvant nez à nez avec un habitué de la maison Dangel, vous l’avez \me, heureux coquin; qu’en’ pensez-vous ?

■ — Ah ! mon cher, c’est une délicieuse jeune fille ; elle nous a tous ravis, charmés. C’est une merveille de l’autre monde. ; • •

— Farceur 1

— Non, certes, je ne plaisante pas ; jamais plus

joli visage de femme ne m’est apparu. Nos dames réputées dans Marseille pour les plus belles et les plus gracieuses, me feraient à son côté l’effet d’être ' les suivantes d’une impératrice. ' ,

— Diable I diable! Il faut que je me fasse présenter chez Dangel.

— Et quatre millions de dot ! Eh ! eh ! c’est à considérer.

Enfin toute la cité marseillaise s’entretenait d’Yvonne. Dès le jour même, les visites se succédaient chez le négociant. Mais au grand désappojn-

tement des visiteurs, aucun d’eux n’eut le bonheur d'être présenté à la jeune créole. Toute la matinée qui suivit celle de son arrivée, Yvonne la passa dans ses appartements.

Kn se levant, dès le matin, elle s’enveloppa d’une rolie de mousseline des Indes à grands ramages bi'uns, dont les plis gracieux étaient retenus autour de sa taille mignonne par une torsade d’or, au bout de laquelle étaient suspendus deux glands du même métal ; ses bras, que les peintres auraient enviés pour modèles, tant leur forme et leur contour étaient admirables, ses bras nus sortaient de dessous de larges manches, relevées au-dessus du coude par un cordon et des glands pareils à ceux de la ceinture; ses cheveux, qui n’avaient point encore passé dans les mains savantes de Mamie, conservaient tout le charmant désordre de' la nuit.

Ses petits pieds étaient chaussés de mules de satin cerise. Jamais plus joli costume du matin n’avait paré plus ravissante jeune fille.

Ainsi vêtue, Yvonne allait, venait dans sa chambre à coucher, qu’elle connaissait à peine ; elle ouvrit

un album, le quittant aussitôt pour admirer les objets d’art épare sur les étagères.

Après avoir regardé çà et là, voleté comme une fauvette autour de ses appartements, la jeune fille ouvrit largement ses croisées : elle resta ravie , éblouie devant le délicieux tableau qui s’offrit à elle.

Au loin, la vue de la campagne y était ravissante. -En effet, à droite s’élevait majestueuse et resplendissante sous les premiers rayons du soleil, la chapelle de la Vierge de la Garde, comme une sentinelle de la ville veillant incessamment sur elle ; à ses pieds, la mer, que des milliers de vaisseaux, de barques, de tartanes avec leurs voiles latines sillonnaient; à gauche, presque noyées dans les brumes . du matin, on apercevait des montagnes pittoresques couvertes d’une vigoureuse végétalien. Il était à peu près six heures du matin. Le bruit des voitures et les rumeurs de la ville ne se faisaient point entendre encore ; tout était calme et silencieux ; l’atmosphère était tiède, l’air était pur, pas un soufQe de vent n’agitait la" cime des arbres; le soleil, comme le roi de la terre, montait lentement de l’horizon, illuminant l’azur du ciel de ses rayons dorés.

ii QUATRE MILLIONS POUR UN CUfiUR

Enthousiasmée, charmée, Yvonne resta bien long- • temps penchée sur l’appui d’une fenêtre, écoutant , dans un religieux silence le bourdon de la chapelle delà Vierge qui, en s’agitant dans les airs, jetait dans l’espace des sous graves et mélancoliques qui semblaient parler de Dieu.

Puis elle prêtait l’oreille aux douces ondulations .du jet d’eau, qui s’échappait en murmurant, de la • conque marine placée au milieu du jardin de la maison,' que de sa fenêtre elle pouvait embrasser tout entier du regard. Elle s’enivrait des senteurs balsamiques qui s'échappaient du calice des fleurs, . et qui d’en bas montaient jusqu’à elle ; Noire sœur, semblaient-elles dire à la jeune fille, nous t’envoyons nos parfums pour saluer ta venue parmi nous.

— Qiie tout cela est beau et bon ! murmura ' ' Yvonne en s’asseyant toute rêveuse auprès d’un guéridon. ^ -

Une porte s’ouvrit tout doucement.

^ M. Roussel était en face de la jeune fille.

— Ah levons voilà, très-cher, dit Yvonne. Asseyezvous bien vite près de moi et causons.

. — Avez- VOUS bien dormi, ma fille? dit le vieil^ lard.

— Oui' très-bien. Mais, dites- moi, cher père, vous accoutumerez-vous à la nouvelle vie que nous nous sommes faite?

— Partout où vous êtes, chère enfant, je suis bien, dit le bon homme en buvant des yeux, pour ainsi parler, la jeune fille. — Mais, continua- t-il, c’est à vous qu’il faut adresser cette question.

— Mais! il y a si peu de temps que j’habite ce pays; je ne sais encore, en vérité. La famille Dangel est si bonne ; ce sera une raison pour m’y rendre la vie facile et douce.

— Assurément, répliqua M. Roussel. Mais il vous faut autre chose ; il vous faut des cœurs à l’unisson du vôtre, des intelligéncos (]Ui puissent embrasser tout ce qu’il y a de supérieur en vous, ma fille. J’ai peur que l’ennui ne vous gagne. Que dites-vous par exemple, de cette société réunie hier?

— Mon Dieu! dit eh souriant la jeune fille, les hommes qui la composaient m’ont paru d’une nullité notoire, à quelques exceptions près; quant

aux femmes, elles m’ont semblé guindées : elles res-

semblaient parfaitement à des poupées.qui n’agissent que par des ressorts.

— C’est me dire, chère fille, que vous ne sauriez longtemps vivre auprès d’hommes nuis etde femmes poupées.

— Ah ! mon ami, vous allez trop vite dans votre jugement. Attendons, pour mieux apprécier.

Mais il est temps de dire ce qu’était M. Roussel à cette jeune fille. Pour cela, il nous faut retourner en arrière’ et dire quelques mots du père d’Yvonne. ,

A très peu de distance de la Nouvelle-Orléans et sur les bords du Mississipi, M. Dalbert possédait une habitation magnifique, dans laquelle il résidait une grande partie de l’année.

Il avait là, sur une des rives du grand fleuve, des terres immenses, où croissaient le tabac et l’indigo, tandis que sur les rives opposées, dont il était aussi possesseur, se déroulaient de vastes champs decannes à sucre et de caféiers.

Au milieu de ces riches productions et tout à côté du fleuve, don,t le rivage était inabordable, tant la végétation y était luxuriante, s’élevait une maison

aux formes élégantes et coquettes que ‘M. Dalbert avait fait construire sur le modèle français.

Tout ce que le luxe et les arts peuvent offrir de richesses et de variétés en décorait 1 intérieur.

De l’éminence sur laquelle cette maison était assise, elle apparaissait du dehors comme un gigantesque nid d’oiseau protégé par une muraille de verdure et de fleurs. Des arbres de toutes formes, de toutes nuances se mêlaient, s’enchevêtraient, croissaient ensemble et atteignaient une hauteur si prodigieuse que les regards avaient de la peine à s’élever jnsqu’à leur cime orgueilleuse.

Tout à côté de l'habitation, des portiques, des grottes formées par la nature, offraient des asiles, des retraites délicieuses, où la chaleur des tropiques ne pouvait pénétrer. L'érable, le tulipier et l’aliée, aux pieds desquels s’entrelaçAient des bignonias, des coloquintes, dont les lianes flexibles, s’égaraient d’arbres en arbres et traversaient le flduve, formant ainsi d’une rive à l’autre mi pont de feuillage. Des magnolias d’une incommensurable hauteur, tout resplendissants de verdure et de roses ; des palmiers géants, à feuilles d’éventail, venus çà et là auprès

de l’habitation, lui prêtaient un charme tout poétique: on eût dit les derniers coups de pinceau donnés à un tableau magique.

De la. véranda, sorte de terrasse tenant à la maison, soutenue par des colonnades, entourée de statues, toute tapissée au dedans et au dehors par des plantes au parfum suave et subtil, par des jasmins des Florides, sur lesquels aime à se poser le colibri étincelant.

De la -virancla, disons-nous, l’œil était charmé en sé reposant sur toute cette naturç si primitive, si luxuriante d’é datantes beautés qu’il serait presque impossible de la dépeindre et de se l’imaginer si les contes des fées n’étaient pas là pour nous en donner une faible idée.

Le regard allait s’égarant dans de vastes savanes qui, toutes verdoyantes, se confondaient et se perdaient dans des blocs de rochers et des montagnes couvertes d’arbres inconnus en France, de lianes et de fleurs. * . • -

.Madame Dalbert aimait à se tenir dans cette viranda durant une partie du jour, et surtout vers le soir, De là elle planait sur tous les vastes champs dont elle était l’heureuse propriétaire.

Que de fois son regard avait suivi mélancoliquement les sinuosités ravissantes du Mississipi capri-

cieux, qui tantôt mugissant et irrité, s’enfuyait en grondant, et tantôt doux et caressant, envoyait à la jeune femme un murmure plaintif et pleureur qui la faisait longtemps rêver.

Accoudée le soir sur les bords de la viranda, elle aimait à respirer toutes les senteurs qui s’exhalaient de toutes ces fleurs, de toutes ces écorces des arbres du jardin — jardin dont les mille détours allaient aboutir à des cascades qui s’échappaient en folâtrant comme des enfants qui jouent, de dessous des touffes de nénuphar et d’autres plantes aquatiques; cascades qui, s’élevant à une hauteur formidable, retombaient en sons cadencés et harmonieux dans des réservoirs de mosaï ues d’un travail précieux. — Que de fois aussi la jeune femme prêtait l’oreille au cri de l’oiseau moqueur, ou se pénétrait d’un indicible sentiment de tristesse en écoutant les notes plaintives du flamand, au plumage blanc et rose, qui se mire vers le soir dans les eaux du Mississipi.

M. et Madame Dalbert étaient adorés des nègres, qui travaillaient les terres sous la surveillance des

nombreux commandeurs. C’est que M. Dalbert, qu’ils appelaient le bon Massa, avaient exigé de ceux qui régissaient’ cette troupe d’esclaves, qu’aucun châtiment dégradant l’espèce humaine ne fût jamais infligé à ces malheureux, toujours si maltraités chez la plupart des planteurs.

Aussi recueillait-il le fruit de sa tolérance et de sa bonté : on le vénérait.

Souvent, quand il survenait au milieu de nègres insoumis, que les commandeurs menaçaient du fouet, sa seule présence suffisait pour faire rentrer tout dans l’ordre.

— Massa J s’écriaient les condammés. Massa, nous . voulons être bons. — Le fouet était jeté au loin, et ils ne retombaient plus dans les mêmes fautes.

C’était fête pour la gent noire, quand les maîtres arrivaient dans leur habitation des bords du fleuve.

Des milliers de nègres et de négresses, de mulâtres et de mulâtresses dansaient toute la journée comme de vrais forcenés sous les palmiei*s devant la*maison. C’était un vacarme, un tintamarre infernal ; ils se démenaient, criaient, hurlaient en sautant ; ils assom-

maient leurs tambours de basque : on eût dit une troupe de démons déchaînés. Puis le lendemain tout rentrait dans l’ordre, la soumission et le travail.

C’était un soir, le soleil descendait lentement du ciel pour se perdre dans l’horizon, jetant dans les savanes, estampées déjà d’ombres, de longs rubans de feu; la nuit allait se faire; les insectes bourdonnaient de tous côtés, les oiseaux voletaient de branche en branche, cherchant un abri pour la nuit, tandis que les chouettes sortaient de leur gîte, et que les singes laissaient échapper de leur gosier de petits cris stridents.

C’était l’heure bù s’ouvrent les stores, où se ferment les éventails.

La famille Dalbert était réunie sous la viranda, aspirant, avec l’air rafraîchi du soir, les émanations embaumées qui s’exhalaient de toutes parts.

En extase devant cette belle nature , madame Dalbert était appuyée sur les bords de la viranda, M. Dalbert aidait la nourrice d’Yvonne, qui était la mère de Mamie, à balancer, dans un hamac, l’enfant adorée, à peine âgée de deux ans, qui souriait à son

-père avant de s’endormir; Mamie était près de la nourrice, assise à terre sous la viranda.

C’eiU été, pour qui les eût vus tous réunis, un. tableau saisissant que ce bonheur , si complet au dedans, et ce luxe de la nature, sans pareil au dehors.

Lorsqu’il eût couvert de baisers les deux petites joues d’Yvonne , qui lui tendait les bras ; après avoir serré avec l’effusion d’une tendresse toujours croissante la main de sa femme, M. Dalbert s’éloi-^ gna. Il descendit de la viranda, se promena un ins» tant dans le jardin ; puis cédant au désir de jouir d’une belle soirée, il suivit un sentier qui menait sur les bords du fleuve.

Il humait avec délice, en marchant, toutes les senteurs qui s’échappaient de cette terre parfumée, se frayant avec peine un passage dans les hautes herbes des savanes, qui allaient bientôt resplendir et s’endiamanter par des milliers de lucioles, et il se disait avec un profond senlirrientde joie intérieure:

— Que je suis heureux, mon Dieu !

Et son cœur débordait de sensations douces et bonnes, et s’élevait ensensibilitéeten reconnaissance. .

vers le ciel, d’où lui découlaient tant de suprêmes joies qu’il n’y avait plus dans son cœur qu'un désir : celui qu’un tel bonheur ne fût pas rompu. Il allait,

il marchait, livré à ses pensées ; il songeait à sa

femme, à sa fille; il ne savait laquelle des deux il

préférait : il les confondait dans un même sentiment

dans un même amour, dans une même adoration.

Il se sentait grandi par la félicité ; sa tête semblait loucher les nues ; il sentait sourdre au fond de son âme des sources de bonté et de charité. Dans ce moment que n’aurait-il pas fait de beau et de grand? Il aurait voulu élever un monument qui constatât les joies dont il était inondé ; fonder quelque chose qui, après lui, pûtapprendre aux hommes qu’il avait

passé là un soir, accablé presque sous 'le faix de

toutes les félicités humaines et faire mentir ainsi les sceptiques, qui nient le bonheur parfait ; il aurait 'voulu jeter ses richesses au premier venu, pourvu' qu’il lui restât les deux objets sacrés de son amour: sa femme et sa fille.

Chose bien triste à constater, hélas ! chose affreuse, inou'ie, contraste affligeant que l’on voit trop sbu^ vent dans les annales de la société, à l’instant même ,

OÙ M. Dalbert, ce mari, ce père, chantait un hymne de reconnaissance et d’amour pour tous les biens, tous les bonheurs dont il était si largement doté, à deux pas de lui, un homme était là, foudroyé par le malheur : fortune, joie, espérance , tout lui avait fait défaut à lui ; il avait trempé ses lèvres dans tous les calices d’amertume, versé toutes les larmes de son' cœur. Abîmé, enfiévré par la misère et le chagrin, il n’y avait plus autour de lui qu'épouvante et dévastation. Ce malheureux, arrivé ainsi, après une lutte désespérée, à la dernière étape de la douleur, jetait des regards effrayés sur la vie : il n’y apercevait plus pour le guider ni lumière ni étoile ; tout lui était devenu sombre et désert ; meurtri par un immense désespoir, par la folie de la douleur, il

allait, l’insensé, demander le repos et l’oubli à la

mort 1

En ce moment M. Dalbert se trouvait près d’un groupe de nègres.

— Massa ! s’écrièrent-ils dès qu’ils l’aperçurent, un blanc se noyer là-bas. Hi I hi !... Et leurs grosses lèvres s’ouvrirent, livrant passage à un rire stupide.

■ Subitement arraché à sa douce rêverie, M. Dalbert courut dans la direction indiquée.

En effet, un homme, jeune encore, était sur le rivage du Mississipi, à genoux, sanglotant : il faisait, sans doute une suprême prière. — Puis, tout à coup, écartant les roseaux, les nénuphars, il allait se précipiter dans les flots.

Un bras vigoureux l’arrête :

— Malheureux ! qu’alliez-vous faire? dit M. Dalbert.

— Mourir !

— Vous vivrez 1 vous vivrez !

— Pourquoi faire ?

— Pour aimer !

— Qid voulez que j’aime? Mari, je n’ai plus de femme ; père, je n’ai plus de filles, mortes toutes deux le même jour ; une pacotille apportée de France perdue ! Plus rien ! plus rien ! vous voyez bien qu’il faut que je meure ! — Laissez-moi donc mourir !

— Vous vivrez et vous aimerez.

. Et passant le bras de cet homme sous le sien, M. Dalbert l’entraîna vers son habitation.

— Voici votre maison, lui dit-il en entrant. Voilà

ma femme, faites-en votre soeiir; voilà ma fille — Yvonne dormait dans son hamac — aimrz-la.Nous trouvons que nos deux cœurs, celui de ma femme et le mien, sont trop petits pour contenir tout l’amour dontnous voulons la nourrir, aidez-nous !...

Abasourdi, ahuri comme on l’est par un rêve que l’on vient de secouer pour rentrer dans la réalité, M. Roussel, c’était son nom, ouvrait de grands yeux ; sa langue était glacée dans son gosier ; les traces de

ses larmes longeaient encore ses joues pâles et ' livides.

Il ne put ni parler ni pleurer : il tomba à genoux auprès du hamac, comme pour protester de l’amour qu’il porterait à l’ange endormi.

Depuis cette époque, chaque jour il se formait un nouvel anneau à la chaîne d’affection qui unissait ces diverses personnes. M. Dalbert bénissait le ciel d’avoir soustrait à la mort cet homme simple et bon, d’une instruction étendue et profonde.

M. Roussel, de son côté, considérait son sauveur avec étonnement. C’était sa providence ; il ne l’appelait que comme ça. Mais c’était surtout siir la petite Yvonne, qui lui rappelait sans doute son enfant.

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en allée pour toujours, que le bonhomme exerçait toutes les facultés aimantes de son âme : il la portai t sans cesse dans ses bras; allait avec elle dans les forêts, dans les savanes ; ils jouaient ensemble et se faisait enfant pour plaire à l’enfiint ; il était son esclave, son chien, son dada; car souvent, à quatre pattes, prosterné sur la terre, la petite fille l’eufour- ■ ohait et se promenait sur son dos, comme plus tard elle allait sur son coursier. . . .

Z' C'était attendrissant de le voir ainsi se faire la

chose amusante de la petite fille.

Que de fois, sur un simple désir d’Yvonne, il avait atteint, tout en se déchirant les mains, un palfnisté élancé, pour en donner les fruits savoureux à son idole; que de fois, occupé tout un jour, il perçait et enfilait avec la patience d’une femme, d’une mère, • de ces jolies graines rouges marquées de deuil dont aux colonies on fait des colliers; puis, dans les hautes herbes des savanes, on le voyait chercher des fleurs, en former une couronne et la poser sur le front charmant d’Yvonne : '

— Que vous êtes belle ainsi, disait-il. El il sautait ••

de joie devant la petite fille. , . -

JW QUATRE MILLIÛKS POUR UN CŒUR

Yvonne, de son côlé, ne pouvait faire un pas sans Roussel.

Disons-le, M. Dalbert avait souffert bien souvent dans un pli de son cœur de cet attachement, qui se développait ainsi des deux côtés : l’amour paternel a aussi ses jalousies, ses injustices!

Mais la mère, qui garde toujours dans son cœur, pétri d’amour, quelque chose qui lessemble à de la divination; qui, môme au milieu des joies terrestres, a le pressentiment inné, la prescience des destinées futures de son enfant, la mère disait au père :

— Pourquoi t’affliger de cela? Tu l’as dit, quand cet homme est venu :

a Nos cœurs ne contiennent pas tout l’amour dont ‘ » nous voulons nourrir celte chère enfant. »

— Qui sait? laisse-les donc s’aimer ainsi.

Et les choses allaient de la sorte, et Yvonne grandissait, embellissait sous tous ces amours, comme une fleur délicate et rare croit et s’élève sous la chaleur bienfaisante d’une serre chaude.

Cette affection, qui Soudait cet étranger à celte heureuse famille, devait s’accroître encore par une mutualité de bienfaits et de dévouements sans bornes.

Yvonne avait alors treize ans ; elle ne prenait plus pour coursier le dos de son passif ami, mais bien un petit cheval Isabelle, doux, caressant, bien dressé, qu'elle montait avec une dextérité et une grâce parfaites.

Vêtue en amazone, cravache au poing, elle aimait avec passion de courir au galop dans les bois, dans les sa\ anes; à fendre l’air dans des courses vagabondes; cependant jusqu’alors elle avait été suivie et escortée par un nègre dévoué, à cheval comme elle.

Un jour, la volontaire enfant manifesta hautement le désir d’aller seule à la promenade.

D’abord le père et la mère se récrièrent et refu- ' sèrent positivement de céder à ce nouveau caprice, • qui offrait à leur pensée mille dangers qui les faisaient frémir i

Elle insista avec la ténacité d’une enfant gâtée qu’elle était, et comme les refus persistaient, Yvonne employa les armes qui lui avaient toujours réussi ; elle s’irrita, tempêta, frappa le parquet avec ses petits pieds; des pleurs, de vrais pleurs s’échappèrent à torrent de dessous ses longues paupières.

Les trois esclaves de celte petite souveraine étaient à bout de forces et de volonté.

La permission fut accordée. ■ . ' .

• A l’instant môme, Yvonne, radieuse de joie, monta sur son coursier. Elle était enfin libre d’aller où son capricieux désir la conduisait ; elle pourrait affronter . les périls qui plaisaient à sa singulière nature; d’ailleurs elle n’aurait plus attachés vers elle les grands. . yeux blancs du nègre qui la faisaient rire aux éclats.

Elle était libre. Libre! quelle ivressel — Ainsi pensait-elle, et la voilà partie. Quelqu’un ne tarda pas à la suivre.

Elle allait, chevauchant çà et là, fière, palpitante • et joyeuse. D’abord son cheval partit tout douce- • ment, puis vint le trot; à cette allure du noble animal succéda soudain le galop. Elle franchit bientôt / . l’espace ; elle allait, elle allait comme le vent, comme la tempête, comme passait, pour ainsi dire, dans les airs le cheval d’Éléonore dans la ballade allemande.

Tout à coup, à la lisière d’un bois épais, le cheval, tout fumant, s’arrête brusquement, hennit, fléchit sur ses jarrets; sa crinière flottante se hérisse, se ‘ dresse.

En vain Yvonne Stimule par un coup de cravache l’animal terrifié ; il reste immobile. La jeune fille voit alors à quelques pas d’elle un jaguar, à la prunelle enflammée, prêt à bondir, à s’élancer.

Elle se sent perdue ; sa pensée l’abandonne, elle pousse un cri déchirant.

Une détonation éclate au même instant, le jaguar est abattu. Y'vonne, évanouie, est reçue dans des bras amis.

C’était M. Roussel; c’était lui qui l’avait suivie, passant au travers des fourrés, des haies pour se rendre invisible à sa chère imprudente.. Au cri qu’elle poussa et qui retentit dans son cœur,

M. Roussel éperonna son cheval, et, de sa carabine ■ toujours armée, il tua le monstre. Saisir Yvonne évanouie et prête à tomber, fut pour lui chose plus .prompte que la pensée.

Le cheval d’Yvonne, débarrassé de son fardeau et

de sa terreur, bondit joyeux sur l’herbe, et disparut

avec la rapidité de l’éclair, tandis que M. Roussel

' > remontait sur le sien, tenant serrée sur sa poitrine

la jeune fille toujours privée de sens.

Dire .tout ce qui se passa dans le cœur de cet

homme durant sa course, ayant dans ses bras son précieux fardeau, serait chose impossible.

Passant successivement de la crainte à l’espoir, M. Roussel n’avait plus d’autre perception que celle d’un affreux malheur. Cet évanouissement d'Yvonne, qui se prolongeait, faisait vibrer dans son cœur toutes les cordes de sensibilité et de tristesse qui étaient le fond de ce caractère d’homme.

— Ah I pensait-il, si elle est morte, je la suivrai ; à coup sûr, je mourrai aussi. Je défie cette fois M. Dalbert de me sauver. Que ferais-je sur la terre sans ce bel enfant, sans ce jeune et adorable cœur pour m’aimer, moi, pauvre vieillard que je suis, arbre sans racines, déjà foudroyé, qui ne reçoit plus du ciel d’autres rosées fécondantes que la tendresse de cette enfant bénie.

Puis, tout à coup, sentant sur les siens les faibles battements du cœur d’Yvonue, il s’écria dans un iudicible transport de joie :

— Elle vivra ! et ce sera moi qui l’aurai sauvée. 0 mon Dieu , soyez béni. Elle vivra ! elle m’aimera, elle me sourira encore. Quand elle me sourit — on ne sait pourtantrieu de ces choses-là, je ne l’ai dit à per-

sonne— eh bien J quand elle me sourit, c’est le ciel qui s’ouvre pour moi. Ah! si elle me disait un jour : Père, je vousaime ; si elle me faisait un jour cette tendresse, j’aurais retrouvé ma fille, ma fille qui dort sous l’herbe et les fleurs en m’attendant ! Oui, elle vivra. ..

C’est ainsi qu’il soulageait son cœur, tout en galopant vers l’habitation.

Pendant ce temps-hà, les plus affreuses apprélien- ' sions oppressaient le cœur des malheureux parents de la jeune fille. On avait vu revenir seul son cheval.

Il arriva en gambadant, hennissant et déployant le panache de sa queue.

— Grand Dieu ! s’écria la mère, ma fille est morte !

— Non, dit tout à coup M. Roussel, la voici, je l’ai sauvée.

On s’empressa autour de ce triste cortège. Yvonne toujours évanouie, fut déposée sur un lit, plus pâle que les blancs pétales du camélia. La jeune fille avait les yeux fermés ; elle ne donnait à l’extérieur aucun signe de vie ; ses beaux cheveux que la sueur avait collés sur ses tempes, n’étant plus retenus par le peigne, tombaient en désordre sur son cou, sur sa poitrine. Autour d’elle il n’y avait que des

larmes et de la désolation ; on lui faisait respirer des sels ; on s’embrassait ; on perdait la tête.

Enfin, elle ouvrit les yeux 1

— Où suis-je? murmura-t-elle; il y a un chaos affreux dans mes idées... Ah ! m’y voilà. Je me souviens... un monstre épouvantable... Roussel !... Ah! mère chérie, sans lui j’étais perdue !...

Et elle tendit sa petite main à son vieil ami.

. — Cruelle enfant! dit la mère. Tais-toi ; ne parle pas. ,

■ — Je suis bien ; je veux me lever.

. Et d’un élan de gazelle, elle bondit dans la chambre.

— Tu n’iras plus seule.

r- Est-ce que tous les jours, dit-elle, on rencontre ■ des jaguars? D’ailleurs, chère mère, n’ai-je pas Roussel qui, ainsi que Dieu le fait, me voit de loin et de près, partout, toujours. N’aie donc plus de craintes, ma mère chérie.

Et un instant après la folle enfant courait à la poursuite des papillons.

A partir de ce jour, celui qui avait par ce dévouement payé l’hospitalité reçue, fut apprécié bien

davantage encore, par madame Dalberf surtout. Cet homme était pour elle plus qu’un ami , c’était quelque chose qui faisait partie d’elle-même. Elle sentait qu’après elle, qu’après son mari, personne plus que M. Roussel n’aimait son enfant aussi profondément, aussi saintement qu’il le faisait. Elle avait vu-^ les mères voiept tout -r- l’affreuse anxiété de ce géné^ reux ami ; elle avait vu sur ses joues, plus pâles qu’un suaire, lés traces'de larmes versées pour sa ülle.

C’en était assez ; cet amour, en commun avec le ^ sien, le lui rendit cher et sacré.

Aussi , quand trois années après le jour où .M. Roussel lui rendit son enfant, le mal qui la dévorait l’emportait vers la tombe, elle le fit appeler un matin auprès d’elle.

— Cher Roussel, dit-elle presque à l’oreille de son ami, je vous confie ma fille. Soyez pour elle, noq pas son père, elle en a un, mais devenez sa mère. Vous comprenez toutes les imposantes obligations atta- • chées à ce titre : anour sans born; s, soins de tous les instants, indulgence et pitié - toujours. Telle je suis pour Yvonne ; soyez tout cela pour elle. Vous

remplirez mes derniers vceux, n’est-ce pas? Vous,

ami, qui déjà l’avez élevée, avec tant de soin et de sollicitude , continuez votre œuvre ; faites-la heureuse... Si je vous parle ainsi, c’est que je sais en vous toute la sensibilité d’une femme... Vous serez sa mère, voulez-vous ?

— Oui, oui, sa mère, son père, toute ma vie pour cette enfant, articula le bonhomme au milieu d’un déluge de pleurs.

Puis encore, plus tard, dans une scène non moins triste, non moins douloureuse, il fit la même promesse ah lit de mort de son bienfaiteur.

Toutes les espérances que le père et la mèi-e avaient fait reposer sur M. Roussel se réalisèrent. La jeune fille, après son double malheur, ne puisa le courage de vivre que dans la tendresse de son unique ami. Ce fut en réalité une mère tendre qu’elle retrouva dans ce généreux cœur de femme, d’enfant qui battait sous ses vêtements d’homme.

Ils furent ainsi liés tous les deux par un sentiment indestructible.

N’avaient-ils pas, appuyés l’un sur l’autre, subi les mêmes épreuves ? N’avaiént-ils pas assisté ensemble à des scènes teintes de noir? N’avaient-ils pas versé

des larmes tous deux ? On oublie bien vite celui qui partagea nos plaisirs et nos joies ; il nous est impossible de détruire le souvenir toujours doux, toujours vivant du compagnon de nos misères, de nos chagi-ins, de nos larmes.

Hélas! le sentiment le plus profond de l’iime serait-ce donc la douleur ?

Maintenant que nous avons fait connaître les liens qui unissaient aussi étroitement M. Roussel à Yvonne, revenons à notre récit, interrompu par cette digression nécessaire.

Nous avons laissé la jeune fille causant avec son vieil ami, lui ouvrant son cœur, lui parlant du passé, des espérances ou des craintes conçues pour l’avenir, quand Mamie vint subitement les interrompre en annonçant M. Dangel et sa famille.

— Chère enfant, dit le négociant après qu’il eût effleuré de ses lèvres le front de sa pupille, savezvous que depuis ce matin bien des visites m’ont été faites à votre intention ?

— Pensez-vous sérieusement, dit la jeune fille avec un imperceptible et malicieux sourire, que ce soit •véritablement pour moi queces visites ont étéfaites ?

.68 quatre MILLIONS POUR UN CŒUR

. — Et pour qui donc alors? • .

— Je vous préviens, interrompit M. Roussel, qu’Yvonne est incrédule à l’endroit de ses mérites.

— Pour qui, dites-vous? ami bien cher, continua •• la jeune fille ; mais absolument pour les quatre'millions qu’on me sait.

— Sans doute, reprit le négociant, la fortune que vous possédez a quelque valeur aux yeux de trus ces visiteurs empressés ; mais, chère enfant, les qualités , " personnelles dont vous êtes douée et que quelquesuns de mes amis ont pu hier, au soir déjà apprécier,

peuvent bien être aussi le principal objet qui fixe sur vous l’attention... Avouez- le donc ?

— Je n’avouerai jamais cela ; je connais trop l’esprit de mon siècle pour tomber dans cette erreur. En bonne conscience, croyez-vous que si au lieu d’uné fille riche comme je le suis, vous aviez donné l’hospitalité à une oi*phelîne pauvre, fût-elle douée de , tous les talents possibles , croyez-vous’ que l’on songeât à faire un pas pour s’en faire remarquer? Ce sont donc mes richesses qui me valent la visite dev tous ces affamés d’argent.

— Ah ! quelle pensée, fit la jeune et inexpérimentée Louise.

— Yvonne a peut-être raison, accentua madame .Dangel

— Mais, chère, enfant, reprit le négociant, si vous avez conçu une telle idée, vous ne vous’ croirez jamais aimée? , .

— Hélas! fit Yvonne, j’en ai bien peur !

— N’étre pas aimée, vous ! s’écria Félix.

— Quand j’étais enfant, et pourquoi ne vous avouerai-je pas mes imperfections, déjà la pensée de ne pouvoir pas être aimée surgissait dans ma . • jeune imagination ; plus tard, quand une fille pauvre, vivant à grand’peine de son travail, prenait un mari, on ne l’épousait pas, disais-je, pour ses . richesses, mais pour, les qualités de son cœur, on l’aime; elle est bien heureuse! Et moi, comment pourrai-je savoir si je suis aimée? Et cette pensée me faisait longtemps rêver , et me rendait toute triste ’ et perplexe.

— Ceci est une supposition qui découle de l’ordre . d’idées que vous ayez adoptées, chère Yvonne. Tout est relatif dans les choses de la vie : une fill© pauvre

est recherchée par un homme qui n’est pas riche. Cela se comprend, il faut bien aussi que les déshérités de la fortune se marient. Mais admettons, pour ce qui vous touche, qu’un homme distingué par son mérite, par des qualités éminentes, «

qu’un homme, enfin, possesseur d’une richesse équivalente à la vôtre, que cet homme vous veuille pour sa femme, croirez-vous alors que celui-là ne vous a épousée que pour vos quatre millions ?

— Mon Dieu I je le croirai toujours.

— Pourquoi donc, je vous prie? fit le négociant.

— Cet homme aura la pensée que ses richesses ajoutées à mes richesses le feront figurer avec plus d’éclat dans le monde, que l’on s’occupera de son riche mariage: sa vanité sera satisfaite; que sais-je encore, de toutes ces mesquines considérations qui le feront agir et qui découlent des principes acceptés dans la société actuelle.

— Je le vois, chère fille, dit avec quelque tristesse dans la voix le négociant, il me sera difficile de vous arracher à toutes les fausses idées dont votre jeune imagination s’est nourrie ; pourtant il me serait bien doux d’assurer votre bonheur en vous mariant.

QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR 7t

— De grâce! très-cher, reprit vivement Yvonne en riant, tout en me voulant du bien, n’allez pas me faire tout le mal possible. Le mariage, comme je le '' considère, le mariage est une chose très-sérieuse et très-grave : c’est la fin d’une existence de jeune fille, toute rayonnante de rêves d’or, d’espérances et d’illusions charmantes et le commencement d’une autre . existence, pleine de choses réelles, de devoirs sacrés, de renoncements et d’abandon de soi au profit d’un auti’e. Vous voyez bien que cette transition aquelque chose de solennel , de religieux, de profond ; que cette chose, enfin, vaut bien la peine de faire hésiter, réfléchir longtemps, peut-être toujours, comme dit Voltaire. Que de tristesses poignantes, que d’amers désespoirs ont été le partage de jeunes filles qui se

sont trop hâtées de se marier ou de se laisser marier par leurs parents, pour le seul et triste avantage de faire une fin, comme on dit.

— Chère sceptique, dit M. Dangel en riant de tout son cœur, j’aurai delà peine à vous convaincre; un beau garçon y réussira, à coup sûr, bien mieux que votre vieil ami : quand l’amour entre dans le cœur, tous les syllogismes disparaissent.

7i ■ • QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR

— L’araôur. pour moi, reprit vivement Yvonne,

est un soleil qui éclaire; il ne saurait jamais ni m’aveugler, ni m’éblouir. .

— Allons, chère enfant, dit madame Dangel pour terminer une conversation qui* paraissait ne point agréer tout à fait à Yvonne, le déjeuner nous attend.

— Et puis ensuite, dit Louise, nous avons formé le projet de voua faire visiter la ville en calèche . découverte, et vous offrir ainsi tout de suite à la curiosité des Marseillais.

•— Ah 1 quelle excellente idée I s’écria Félix. Notre chère et adorable sœur va exciter l’envie et la

jalousie de toutes les femmes, j’en suis sûr. ' '

— Cher petite courtisan, dit Yvonne en serrant les mains de l’espiègle enfant, vous voulez donc me. rendre orgueilleuse, cela n’est pas bien.

— Allons, venez. Laissons Yvonne à Mamie, qui va nous la rendre en un instant toute éblouissante de • pafure. — Et. madame Dangel entraîna aussitôt hors de la chambre son mari et ses enfants.

M. Roussel entra dans la sienne. . • •

Peu d’instants après, Yvonne, élégamment parée,

Digitizc^

se plaçait auprès de la table dressée pour déjeuner. Trois heui’es plus tard, une voiture élégante parcourait les rues de Marseille. Au milieu de ses amis, Yvonne se faisait remarquer par une grâce et une distinction qui lui tenaient lieu de beauté. — Et le . soir de ce jour, beaucoup de jeunes hommes disaient à leurs mères :

— Cette jeune créole est fort jolie ; elle possède ’ quatre millions. Si je pouvais m’en faire aimer 1...

— Essaye toujours, disaient les mères.

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