LE BARON DE FOUBNAY. — AMOUR. — PAUVRETÉ
Comme le chasseur, le fusil en joue, voit fuir au loin le gibier qu’il convoitait, Julien perdait Yvonne et ses quatre millions. Elle lui échappait; son espérance n’était plus qu’une déception. Habitué, comme il rélait, aux conquêtes faciles, aux victoires remportées sur des femmes si différentes de sa cousine,’ infatué des avantages qu’il se reconnaissait, Julien ne comprenait ni sa résistance, ni sa froideur, ni ses refus. La vanité le consola. Il se releva de sa
chute plus avantageux que jamais, n’attribuant qu’aux caprices des femmes et à celui d’Yvonne en particulier, son insuccès auprès d’elle. — C’est une coquette, une bégueule, articulà-t-il dans ses dents,
— et le jour même, au déjeuner, il se présenta devant elle avec la même assurance, le même laisser-aller, comme si rien de particulier et d’étran-' «f ger ne se fût passé entre la jeune fille et lui.
n n’en fut point ainsi de madame Dalbert. On ne renonce pas de gaieté de cœur à la perte de quatre millions. Après avoir vertement grondé son fils de ses attermoiements, de sa niaiserie, de sa manière d’agir, et de bien d’autres choses, elle déversa sui- sa nièce toute sa haine et le fiel de son âme, recouvrânt d’un simulacre d'amitié tous ses sentiments mauvais. •
La réunion du soir souffrit de toutes ces mésintelligences. Julien n’ayant' plus sa mère à. ménager, .. sortait quelquefois ; Yvonne s’y montrait réservée et ' sérieuse ; elle paraissait en proie à des pensées qui, la faisaient’ absente du lieu où elle était. M. Roussel
tâchait d’animer ces soirées sans chaleur et sans vie » • * •
en causant avec René, qui puisait toujours , une
• • « * * ' instruction nouvelle dans la parole de spn savant
ami. ' ■ , ‘
• Mais si l’oreille de René appartenait à M. Roussel,
• ' , * son cœur , ses regards ne se détachaient Roint
d’Yvonne. Il aurait voulii pénétrer dans la- pensée
de la jeune fille, pour savoir ce qui la rendait ainsi
pensive et distraite au milieu du petit cercle qui ’ •
l’entourait, et dont, .peu de jours avant, à elle seule,
elle était la lumière et la grâce. Il maudissait Julien,
ce mauvais génie, pensait-il, qui avait apporté dans
la vie de sa cousine un'chagrin, ou simplement cette '
étrange préoccupation dont il avait à souffrir lui-
même. • ■
Les choses en étaient là, lorsqu’un soir un dpmestique remit à Yvonne une carte de visite.
— M. le baron de Fournay, s’écria-t-elle en lisant ce nom incrusté d’or sur un papier satiné. . ‘
•• — Il attend, dit le domestique.
— Faites entrer, dit Yvonne.
.-•La porte s’ouvrit aussitôt, livrant passage au jeune baron'.
Il se présenta avec la grâce suprême, l’aisance et le bon ton qui le distinguaient.
Il salua .Limidement Yvonne, qui le nomma ♦ aussitôt à sa tante et à ses cousins. • •
— Vous m’apportez, dit la jeune fille dont le visage s’élait épanoui, vous m’apportez des nouvelles de M. Dangel. Vous les* avez laissés tous, j’espère, en excellente santé?
— Ils se portent bien, ditM. de Fournay, mais ils sont affligés de votre longue absence.
— Amis chers, fit Y'vonne. — Et une larme brilla sur le bord de ses paupières.
Soit ennui de la conduite envers elle de Julien, qui avait rompu tout à coup l’équilibre de son cœur, soit encore le plaisir qu’elle éprouva de retrouver une personne qui avait occupé un coin de son passé, soit peut-être aussi lassitude morale d’un contact journalier avec des esprits incultes, tels que celui de madame Dalbert et de Julien, Yvonne, auprès du baron, recouvra ce soir-là toute sa sérénité; comme une chrysalide, elle semblait sortir- de sa coque mystérieuse. Elle eut, dans sa conversation avec le jeune homme, des élans do gaieté; sa parole était redevenue éloquente et toute empreinte, de poésie ; elle eut de ces cris joyeux de fauvette battant l’àir
de ses ailes; elle rentrait dans sa sphère, et, dans l’expansion du plaisir qu’elle éprouvait à le revoir, ellé se montra presque affectueuse avec M. deFournay. Elle ne songeait point alors, à coup sûr, qu’elle avait auprès d’elle un amant éconduit, et que cette • sympathie chaleureuse qu’elle apportait dans ses . nouveaux rapports 'avec lui, pourrait faire concevoir à M. de Fournay des espérances nouvelles ; elle ne songeait point à cela, et elle se livrait avec un entier abandon au plaisir de retrouver un homme dont elle
appréciait le noble caractère, et qui allait lui offrir des relations de société plus en harmonie avec ses goûts délicats et élevés. .
• M. de Fournay avait quitté Marseille, où aucun lien sérieux ne le retenait, fit-il entendre, popr habiter Paris. Il ne dit point, il ne laissa pas même soupçonner à Yvonne qu’il n’aimait plus Marseille uniquement parce qu’elle n’y était pas, et qu’il venmtd Paiis pour l’y retrouver. Il n’accentua pas . , . . toutes ces choses; mais un observateur tant soit peu intéressé eût pu saisir, dans l’inflexion un peu tremblante de sa voix, dans ses regards, sa secrète pensée et ses espérances.
Yvonne l’engagea à la visiter quelquefois, et à ' venir partager le soir la solitude de la famille. • ' ;
■ Le jeune baron s’éloigna le cœur gonflé d’espoir, et promettant de revenir le jour suivant. . • ’ ;
■ — Voilà le mot de l’énigme, dit à Julien madame Dalbert, quand ils furent dans leur appartement. Elle aime ce baron, tout est perdu.
— Il est plus facile, ma mère, dit sentencieuse- • ment Julien, de lire dans les astres que dans le •
■cœur d’une femme. — Et il se prit à ricaner, en approchant son havane de la flamme de la bougie que tenait madame Dalbert. ' ’
' Pour René, ces deux heures passées en présence de ce nouveau véuu, ces deux heures avaient pesé sur lui comme deux siècles de tortures inouies. Assis à l’écart, sûr un divan, le coude appuyé sur un coussin, la tête dans samain, son regard se plongeait tantôt dans celui d’Yvonne, tantôt dans celui dé '"M. de Foürnay; il allait de l’un à l’autre, scrutant leur moindre mot, les inflexions de leur voix, épiant avec un acharnement cruel leurs gestes et leurs sourires. Un malaise étrange, affreux, le clouait et le tordait sur son siège ; quelque chose comme des
griffes lui serrait la gorge; un instant, il crut qu’il* allait s’évanouir; la peur du ridicule et d’attirer vers lui raltenlion le soutinrent. Il lui prenait des envies . • de mettre à la porte cet étranger égoïste, qui le prir vait, lui, le cousin, de l’attention de sa cousine. Des
hoùffées de rage lui montaient au cerveau ;.de temps en temps, son visage s^empourprail, puis devenait ' '
pâle et glacé comme du marbre ; au plus mauvais de ses jours, il n^avait subi souffrance pareille; Dans .• l’ignorance de la nature des sensations qui le dominaient, il s’épouvantait de ce singulier état, et se demandait sérieusement s’il était possible que l’on devînt ainsi tout à coup méchant et presque féroce.
‘ Le pauvre jeune homme était à cent lieues de. supposer que ce qu’il ressentait était simplement de l’amour et de la jalonsie. Si quelqu’un eût'osé prononcer ce blasphème devant lui, il aurait énergiquement protesté, il lui eût dit : Vous mentez ! vous
mentez Lui, éprouver de l’amour pour la jeune » »
fille qu’il entourait dans son imagination d’une auréole de sainteté et do vénération ; lui, de l’amour pour sa bienfaitrice, pour sa sœurl... René aurait ' plutôt ajouté foi au renversement subit des astres
qu’à semblable chose. La jalousie, comme un éclair, illumina ce coin si obscur encore de son coeur; il eut comme une perception indistincte de ce qui se passait en lui. Aussi, quand M. ie Fournay salua, pour prendre congé, René, tout à cet examen de ses sentiments, n’inclina pas sa tête. Puis, d’un bond, 11 s’élança hors de l’appartement. Arrivé dans sa chambre, il croisa ses bras sur sa poitrine haletante. 11 demeura là un moment, immobile et silencieux.- Il cherchait à lire dans ses pensées, il regardait dans son cœur. Ce qu’il y sentit, ce qu'il y vit luiapporta. l’épouvante et le désespoir, et, d’une voix que les sanglots brisaient :•
— - Malheureux! s’écria-t-il, je crois que je l’aime. Je crois que je suis jaloux ! c’est à en devenir fou !... Moi, l’aimer 1 moi, jaloux! Gomment cette chose at-elle pu me venir? Gomment ça s’esl-il fait? Allons, je suis un infâme, un misérable ingrat. Pour prix de sa tendresse de sœur je lui apporte la honte de mon amour. G’est cela ; il manquait celte infamie à toutes mes souffrances. Je boirai ce nouveau calice eh expiation de mon orgueil... Oser l’aimer ! oser être jaloux !... Pourquoi, mon Dieu ! permettez-vous une
. telle iniquité?... Moi, l’aimer, bossu que je suis!.. .Je suis réellement bossu , malgré qu’elle me dise le contraire, et je l’aimerais, moi, maudit ! . . .^oser l’aimer !... Quelle pitié! quelle folie!... Je suis' fou... Cette flamme allumée dans mon cœur, je la comprimerai si bien qu’elle s’éteindra... Je mourrai et j’ensevc- . lirai dans ma tombe ce secret si honteux pour elle...
Je suis, jaloux, moi, et de qui, grand Dieu?... D’un beau jeune homme, riche, titré... Ils s’aiment... C’est tout simple, c’est tout naturel; et je m’en indigne! Mais je suis un insensé. .. Qu’ils s’aiment donc;, je leur ferai place «libre. Ma présence ferait une. ombre dans le soleil de leur amour; je fuirai, j’iraiquelque part pour mourir comme un chien ; personne ne songera à moi: un peu de terre sur ma face et tout sera dit. C'est une belle vie que Dieu m’a faite... En vérité, elle est bouffonne, elle est plaisante; j’en ris de bon cœur.
Et ii éclata de rire. Il laissa une heure entière sa tête dans ses mains ; puis il reprit :
— Fuir...- ne plus la voir, ne plus entendre sa parole harmonieuse qui me fait tressaillir; ne plus ' respirer le parfum si suave de ses cheveux, la senteur
S36 QUATRE MILLIONS POqE UN CŒyR
qui s’exhale sitôt qu’elhe passe, comme Tes divinités qui laissaient après elles, dans le. ciel, des nuages odorants. O Dieul ne plus attendre son sourire en récompense de mon travail ; ne plus la voir. Ce sacrifice, je ne le ferai pas ; il est au-dessus de mes forces, du courage humain. Je resterai près d’elle, dussé-je mourir de jalousie et de honte; je resterai pour lui rendre le sonflle de vie que je tiens d’elle • seule. Comine Pygmalion qui anima sa statue, n’a-telle pas aussi donné la vie à une chose inerte, . morte? Est-ce que je vivais avant sa venue?. Oh 1 Yvonne, Yvonne bénie , Yvonne chère, comme je jt’aime ! comme je t’aime! criait le malheureux jeune homme. ' •
• Et des torrents de pleurs s’échappaient de ses yeux; son visage en était inondé, et pourtant, chose ' étrange pour ce jeune et candide cœur chez lequel l’amour devait avoir une irruption violente, passionnée, désordonnée même, chose inexplicable qu’il • analysait en vain , chose dont il s’effi'ayait et s’accusait, c’est qu’au milieu de ses remords, de sa douleur, de ce qu’il se reprochait comme un crime, il . y avait des instants où il se sentait presque joyeux.
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- , • Û^ATRË millions POUR UN CŒUR 237
Un doux apaisement se faisait sentir dans son âme; il allait se perdre dans un monde de rêves, de songeries délicieuses et charmantes, où l’imagé adorée . d’Yvonne semblait l’encourager et sourire. Quelque chose de'doux, de suave rafraîchissait tout son être ; il entendait au dedans de son cœur comme des notes sonores et mélodieuses qui l’exaltaient, le ravissaient. Une pensée régénératrice le poussait en avant; le faisait grandir '; il lui semblait qu’il était de taille. et de force pour lutter, jusqu’à ce qu’il eût atteint la . formidable hauteur du sentiment qui s’éveillait en lui. C’est qu’un premier amour, au jeune âge, est ■l’éclosion subite des grçindes et généreuses idées : c’est la limite qui sépare l’enfant dé l’homme ; c’est la pierre de touche qui nous révèle toutes les vérités
jusque-là cachées à nos sens endormis; c’est le ma- ,
gique levier auquel ne songea pas assurément Archimède, le levier avec lequel on croit soulever, le monde ! '
' Ô jeunesse ! ô amour ! seule choses regrettables de la vie, pourqüoi vous enfuyez-vous avec tant de rapidité?... Et dans ses angoisses, sans cesse renaissantes, et dans ses extases et les douces images, qui
flottaient dans son imagination et dans son CŒiur,'
Hené écouta et compta toutes les heures qui passaient et fuyaient rapidement.
Les premières teintés dorées du jour naissant le • ' trouvèrent assis dans son fauteuil, muet confident de ses douleurs passées et présentes, pâle et abattu par ses fiévreuses agitations de la nuit et par sa veille.' .
Il se leva, plongea son visage dans une cuvette d’eau fraîche , comme s’il eût voulu effacer jusqu’à la dernière trace de son insomnie et de ses larmes, résolu qu’il était de rendre impénétrable ce secret qui lui apportait cet étrange mélange de . douleur et de joie. 'Il descendit et entra dans son. atelier.
La vie extérieure reçoit tous les reflets, toutes les teintes que notre imagination veut bien lui prêter.
Ainsi quand l’affliction domine notre cœur, l’aspect de la campagne au printenips, alors qu’elle est verdoyante et diaprée de fleure ; le soleil avec ses écharpes d’or se promenant dans l’azur du ciel; un effet capricieux de la lune, ai^entant les vallées et les monts ; les sites les plus pittoresques et les plus saisissante ; en un mot, tout ce qui nous jetait dans
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• ~ • ^ l’extase et le ravissement, nous paraît monotone et
insignifiant, alors qu’un sentiment exclusif, domi- .
nàteur, s’est emparé de notre âme.
René put l’éprouver ce matin-là. Il crut échapper à son mortel ennui, en retrouvant tout ce qui le charmait la veille encore ; ses statuettes aimées, son André Chénier qu’il avait modelé dans l’argile avant de le tailler dans le marbre; son ébauchoir, son ciseau, tous ses chers outils, où se réfugiaient toutes ses pensées, tout cela était la devant lui, sur son établi, l’invitant au travail; mais il jeta un regard triste, morne, désolé sur tous ces objets ; il restait là debout à les contempler avec un amer sourire; il les regardait comme le prophète dut • regarder les ruines de Jérusalem !... C’était Yvonne qui occupait tout entière sa pensée. Il la voyait dans son imagination sous des aspects tout nouveaux.
11 lui sembla qu’il avait jusqu’alors méconnu toute sa tendresse pour lui ; qu’il s’était montré à elle froid, indifférent, presque’ingrat , qu’il 'l’avait souvent affligée par l’inconcevable faiblesse de son caractère et de son cœur ; que, pour tant de soins, d'attachements et de bienfaits reçus, il aurait dû montrer .à
cette adorable jeune fille rattachement de l’esclave pour celui qui brise ses fers, l’affection aveugle du chien pQur son maître ; que s’il la perdait, .c’étaitpar sa faute ; qu’il aurait dû essayer.de prendre les manières, le ton des jeunes hoinmes à la mode; qu’il n’avait point assez développé devant elle toutes les ' l’essources de son intelligence et de son imagination. — Il se disait encore que les femmes sont essentiellement impressionnables, qu’elles- ne vont pas creuser dans le fond du cœur pour y surprendre les sentiments vrais et sincères ; qu’elles se laissent prendre aux choses extérieures comme des alouettés
au. miroir du chasseur. C’était sa faute, s’il la « 1 «
perdait. Cela, il se le répéta. cent fois, et il restait ' là, debout, songeur, pénétré de mille craintes, de mille remords, quand toüt à coup • la . porte de l’atelier' s’ouvrit. Yvonne et M. Roussel étaient devant lui. . •
— Quoi ! dit Yvonne gaiement, vous ne travaillez pas, René, mon cher? Vous n’avez pas encore endossé votre blouse ? . '
■ — J’allais me mettre au travail, répondit-il avec un calme trompeur.
ÛVAHIE MILLIONS PüUR UN CŒCR 241
— Cet André Chénier me semble merveilleux, dit M. Roussel, en considérant le travail de René.
— Vous trouvez? dit René, qui sentit passer dans son cœur une soudaine joie d’artiste.
Yvonne s’était approchée aussi de cette statue, et après l’avoir minutieusement regardée :
— Ceci est une œiivre vrainient remarquable, ditelle. Voilà bien sur ce noble visage une immense douleur. Celte main appuyée sur son front, ces lèvres qui semblent nous dire : Il y avait, quelque chose-là. 0 Renél je suis üère d’être votre cousine, voire sœur. — Elle serra sa main.
, — Mon Dieu 1 comme vous avez froid, dit-elle, voire main est glacée.
— C’est de joie, dit-il.
— Mais, cher artiste, ajouta Y Vonne, j'oubliais que j’étais venue pour vous faire des reproches.
— A moi, fit René en se troublant, des reproches ! Voyons, comment ai*je pu en mériter de vous?' — Il avait repris de l’assurance. —
^ — Oui, des reproches, continua la jeune fille avec une mutinerie charmante. Hier au soir, vous n’avez
pas selon votre habitude. Monsieur, rendu compte du
ï« QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR •
travail de votrè journée à votre ' cher aréopage; Roussel et moi. Pourquoi donc, je vous prie? ' .
René sentit que les pulsations de son cœur soulevaient son gilet. Il dit pourtant sans trembler,; sans paUr: ,
— Le pouvais-je? M. de Fournay n’était-il pas
dans votre salon ? *
— Ah ! c’est juste. J’avais complètement oublié sa
visité, très-cher; pardon...
Et la conversation changea d’objet.
Bientôt Yvonne et M. Roussel laissèrent Réné à son ouvrage.
Le jeune sculpteur avait repris toute sa sérénité d’esprit, tout son calme. Ces quatre mots échappés des lèvres d’Yvonne : j’avais oublié sa visite, lui révélèrent, il le crut du moins, la complète indifférence ; de sa cousine .pour le bel et noble étranger. C’en fut assez pour effacer aussitôt toute l’amertume de son
cœur. .
' Il prit son outil et commença à tailler dans le marbre son André Chénier. Les amoureux sont des enfants ; comme les enfants leurs impressions varient de minute en minute 1 . ..
■ Au repas du matin, René se montra vif, enjoué, fcliarimant, le front dégagé de toute ombre de préoccupation. Voulait*il,en s'épandant au dehors, captiver toute l’attention d’Yvonne ? C’est probable, où bien son amour, bien reconnu, bien analysé, bien constaté, ouvrait-il alors à son imagination des mondes nouveaux? lui donnait-il des perceptions lumineuses, de merveilleux élans ? C’est ce que nous n’essayerons pas d’affirmer, il n’en est pas moins ■ vrai que, jamais jusqu’alors René ne s’était révélé sous un tel aspect, sous un tel jour. Jamais ce noble
et impressionnable cœur, cette intelligence cultivée • • •
^et. supérieure, si longtemps comprimée et froissée par d’injustes dédains, n’avait pu emprunter des formes aussi ingénieuses, aussi saisissantes pour se communiquer à ses amis.
. Y'vonne et M. Roussel furent frappés d’admiration en l’écoutant causer avec cet abandon. Parfois, mêlant à leur réponse des paroles un peu agressives, ils semblaient, par leur contradiction, vouloir l’épe- .ronner, l’exciter à développer la profondeur de sa pensée, la sûreté de sa logique, l’éloquence de sa parole et la fière indépendance de son caractère.
«i QUATRE MILLIOîNS POUR UN CŒUR
Longtemps il tint son auditoire sous son charme personnel. On ne songeait point à se séparer. Ce fut Yvonne qui, la première, se levant de table, proposa une course au bois de Vincennes. ‘
■ Quant à madame Dalbert,j amais elle n’aurait pu s’imaginer que le pauvre enfant qu’elle avait délaissé, maltraité, pût un jour captiver l’attention générale par l’éjévation de son intelligence, par le on ne sait quoi qui émotionne, charme et sympathise Pour la première fois, peut-être, cette, mère éprouva comme un fugitif sentiment- de regret. Comparant involontairement spn 'Julien à' René, elle reconnut ce dernier bien supérieur à son frère. Elle avait vu Julien ne trouvant pas dans son esprit inculte et vide une seule parole pour se mêler à ce combat intellectuel, qui avait eu pour point de départ de hautes questions philosophiques et sociales ; elle l’avait vu comme anéanti, écrasé sous la chaleureuse éloquence de son frère, de l'infirme, comme elle l’avait longtemps nommé.
‘ — Eh bien î que penses-tu de Réné ? dit-elle à Julien quand ils furent seuls.
— J’avouè qu’il m’a surpris, dit Julien. Quel feu
■ \ QUATRE MILLIOpiS POUR UN CŒUR 246
dans ses regards , quelle fierté dans' sa parole* quelle instruction il a déployée! Où diable cet avorton a-t-il pris tout cela ?
— Ah! fit la mère, il s’instruisait pendant que tù allais au dehors chercher des distractions.
— C'est possible, fit Julien. Je ne l’avais, jamais regardé con^nae je l’ai fait tantôt. Son -visage était animé, coloré, lui, si pâle d’habitude; ses mouve- ^ments étaient gracieux. C’est vraiment un beau jeune homme que monsieur mon frère. 1
• —■ Comme il a changé d’allure, dit la mère toute songeuse. . .
Ni l’un ni l’autre ne comprenaient que l’affection, les soins de tous les moments, les doux encouragements du cœur, peuvent opérer des miracles, faire éclore des pensées dans un esprit affaissé et maladéV ét réagir par une corrélation toute naturelle, jusque sur la constitution physique. Ils ne savaient pas toutes^ ces choses , qui émanent du domaine du cœur : ils commettaient ainsi chaque jour un meurtre, sans même se douter de la responsabilité grave dont leur conscience se chargeait.
Que de gens tuent ainsi moralement, dans la so-
it.
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ciété et dans le foyer domestique, de pauvres patients, et cela sans que l’on s’en préoccupe, sans que 'la loi puisse faire justice de ces attentats qu’on dit innocents. Mais poursuivons.
M. de Fournay venait assez fréquemment chez Yvonne; chaque jour il découvrait en cette jeune fille des qualités de cœur qui la lui rendaient plus .chère. Il s’était, relativement à son amour, imposé . le plus profond silence ; de telle sorte qu’Yvonne pouvait supposer, pouvait croire, qu’aprôs son refus formel à Marseille, M. de Fournay avait banni de son cœur un sentiment non partagé, et qu’il avait été assez noble, assez généreux pour remplacer l’a- ' niour par une franche et cordiale amitié; amitié qui lui parut précieuse et désirable venant d’un homme • aussi supérieur que l’était .le jeune, baron. Mué pat* cette pensée, Yvonne l'accueillait toujours avec cette • aisance, cet adorable abandon de pensées et de paroles qui la faisaient si charmante et si différente de la plupart des femmes,, qui distillent et alainbiquent tout ce qui sort de leurs lèvres.
Un jour quMls étaient seuls à causer, Yvonne
amena la conversation sur René et parla avec en- ,
thpH 8 iàsm,e^ de son talent de sculpteur. Elle lui fit remarquer la statuette, premier travail du jeune artiste, qui ornait la console du salon. M. de .
Fournay l’apprécia à sa juste valeur.
; — Il est fâcheux, dit-il en s’pseyant auprès d’Yvonne, que votre jeune parent vive ainsi dans une retraite profonde. Il faut à celui qui cultive les arts et qui veut acquérir un nom, le grand jour de la publicité. N’y ave2T-vous pas songé? interrogea-
.tril. • ■
— Ahl bien certainement, répondit la jeune fille.
Je veux attirer dans son atelier, où sont déjà rangés . en bataille dès sujets de grand prix, des connaisseurs, des marchands, et... ; ' , .
— Ce n’est pas tout, reprit le baron.- Il lui faut
encore le concours de la prèsse, les fanfares et les
grelots, le bruit, les mille voix retentissantes des
journaux le proclamant un Puget, un Pradier. Que de réputations ont été faites ainsi par le bruit, l’intrigue et la réclame à de pitoyables écrivains, barbouilleurs de papier, à de médiocres artistes; et »
combien d’hommes de génie sont morts 'dans l’obscurité.èt la misère! Ceux7là, certes, profesr .
2t8\ . QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR
saient trop d’indépendance, ou dans leur naïveté d’artiste croyaient à la justice humaine.
— Tout cela est fort triste, dit Yvonne.
— Cela n’en existe pas moins. Heureusement que
la postérité fait justice de toutes ces renommées usurpées ; elle fait revivre le génie méconnu, et jette dans un profond oubli la médiocrité qui n’a brillé que le temps qu’a duré son intrigue.
Ils en étaient là de leur conversation , quand subitement la porte du salon fut ouverte et René apparut.
A la, vue de celui qu’il considérait comme son rival, causant familièrement avec sa cousine, il faillit perdre tout son sang-froid. Il balbutia :
— Pardon... je suis .. je vous laisse... je ne veux pas interrompre votre entretien.
— Nous parlions de vous, René cher, dit Yvonne avec aisance, sans paraître remarquer l’altération des traits de son cousin. Approchez donc...
A cette injonction Xormelle, René dut obéir. Il salua M. de Foumay et s’assit.
— Relié, dit aussitôt la jeune fille, je désire que vous formiez avecM. de Foumay une amitié solide;
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vous mô sernWez dignes tous les deux de vous comprendre et de vous aimer. Voyons, acheva-t-elle avec un de ces sourires auxquels il était impossible de ne pas se rendre, voyons, que vos deux nobles et loyales mains s’étreignent devant moi, et cimentent enti’e vous une affection durable.
— De tout mon cœur, fit M, de Fournaÿ, en se rapprochant de René. Cher artiste, votre main...
René la donna. Mais cette main était froide, contractée et ne répondit que faiblement à la chaleureuse pression de M. de Fournay.
On parla ensuite de poésie, d’art, de sculpture et M. de Fournay prit congé en se disant : Ce Réné m’a semblé singulier. Quelle froideur pour moi! Allons ! je ne lui suis nullement sympathique... ’
De son côté, René crut que si Yvonne avait insisté pour qu’il s’établît entre M. de Fournay et lui des liaisons d’amilié, c’était qu’elle préparait au mari
de son choix l’affection d’un parent. Il s’en alarma, s’en irrita et son travail fut négligé. Il n’y apportait plus aucune ardeur, aucun enthousiasme ; la meilleure partie de ses journées se passait à soupirer, cà rêver, à s’accuser, à se maudire, et un jour que
M. Roussél l’interrogeait et le grondait doucemout de sa paresse et de sa défaillance, René ne trouva’*
d’autre raison à lui donner que celle-ci : ! v-
— A quoi me mènera ce travail? ‘ .
- -mA ••
• L’ami d’Yvonne eut alors la perception de ce qui se passait dans ce jeune cœur. ■ •
• — Pauvre enfant, pensa-l-il, en lui faisant uqe nouvelle vie, en l’arrachant à l’obsciirité et au découragement; n’aurions'- nous travaillé qu’à ’ lui ouvrir une nouvelle voie de souffrances?
M; Roussel était certain qu’Yvonne n’avait point d’amour, pour René. • •
Les choses ën étaient là. Les semaines se sùccédaient sans apporter aucun changement dans la situation de tous ces personnages mis en scène Jiar' , nous, quand un soir qu’ils étaient réunis en famille,’
une lettre’ fut remise à Yvonne, qui en prifaussitôt connaissance. Tout en lisant ce papier,' une émotion étrange, douloureuse, s’empara d’elle.
• — 0 ciel! s’écria la jeune fille, est-ce bién possible? je suis ruinée!
' Elle s’affaissa dans son fauteuil; ses mains se
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joignirent avec désespoir j elle était atterrée, pâle et frémissante.’ ' ■ . ,
• M. Roussel saisit la lettre tombée sur le parquet, • et, non moins ému, non moins’ troublé que sa jeune ' amie, il la tenait, hésitant d’en lire le contenu. . . .
— Lisez, ami cher, dit Yvonne d’une voix pleine ’ .
de sanglots contenus. ■
— C’est de M. Dangel, fit M. Roussel. Et il lut .â haute Voix : .1 . ‘ «
■ a Chère enfant, écrivait le négociant de Marseille, réunissez toutes vos forces, tout votre courage. Les .
■ vaisseaux chargés de vos richesses ont péri. .
» Vous êtes ruinée, dière fille. Il ne vous reste de fortune qu’une somme ^sez mince, dont je vous . servirai l’intérêt. . .
» Vous voilà dans une situation, hélas! -bien voisine de la pauvreté, je m’en afflige pour vous.
Cependant ma maison vous est ouverte : vous y serez reçue avec 'joie, avec l’affection que vous méritez. ; Toutefois, si vous persistiez à vouloir rester à Paiis, auprès d’une tante qui vous aime, je n’en doute pas, M. Roussel, lui, . trouvera un mfuge près de
moi, et un emploi dans mes bureaux qui lui permettra de vous êtes utile.
.» Ma femme réclame vos deux mulâtresses, qu’elle a su apprécier. Quant à Mamie, elle vous est indispensable, gardez-la près de vous. »
Suivaient les consolations et les encouragements du digne homme. Il terminait en disant : « Allons, chère fille, appelez à votre secours cette énergie et cette force de caractère que je vous connais et qui ne vous ont jamais fait défaut. Vous en avez grand besoin au temps du malheur. » • ■
Un coup de foudre éclatant soudain au milieu du salon n’eût assurément pas porté plus de stupeur dans tous' les esprits que la nouvelle inopinée de cette ruine. -Il eût été curieux d’observer les diverses nuances de toutes ces physionomies. Celle de madame Dalbert exprinia la joie, puis aussitôt. elle se rembrunit d’une douleur simulée. Julien ouvrait bêtement ses- yeux, et ressemblait à l’homme qui tombant d’un toit sur un lit bien douillet, bien moelleux, ne se sent aucun mal, se tâte et reconnaît avec bonheur l’absefice de toute fracture. Pour René, disons-le à la honte des amoimeux, sa première
impression lui fut douce : Yvonne pauvre était, ce lui semblait, plus proche de lui ; mais cette impression toute égoïste fut aussitôt remplacée par un chagrin réel, profond. Il s’approcha de sa cousine, se pencha sur elle et lui dit avec cet accent pénétré du cœur :
— Chère, bien chère sœur, — il prit ses mains dans les siennes — qui pourrait donc vous rendre ce bien-être à jamais perdu?
— Vous!... dit Yvonne à voix basse.
— Moi!... fit-il.
— Oui, cher frère, vous seul !
• La soirée s’acheva tristement. La tête penchée sur sa poitrine, la jeune fille ressemblait à une fieur dont la tige est brisée; la main dans celle de M. Roussel, elle ne proférait aucune parole.
Madame Dalbert se leva la première.
— Chère nièce, dit-elle, il vous faut en effet du courage ; en ce moment vous avez besoin de calme et de repos ; nous allons vous laisser avec votre ami.
Yvonne inclina la tête en signe d’acquiescement et d’adieu.
Il n’y a rien, ceci est connu, comme le malheur, si ce n’est peut-être la mort, pour mettre la vétité au ' grand jour. La pauvrelé, c’est un crihle qui sépai’e le bon sentiment du mauvais : d’une inexorable main, elle détache aussi le masque du visage de ' • tous ceux qui nous avaient trompé et souri au temps . de la prospérité. Heureux est celui ou celle qui, au milieu de cette tourbe de flatteurs qui l’encensaient, peut compter, peut reconnaître un ami, un seul, alors qu’il devient malheureux. . .
Tandis que madame Dalbert en se retirant chez elle, ce soir-là, disait à Julien :
— Elle est ruinée,' cette folle qui ne sait rien faire de ses dix doigts !... Tant mieux. Me voilà vengée de son refus de t’épouser. Ah I elle est pauvre à son tour!... . . r
Julien ripostait : • •
- — Je l’ai, échappé belle, J’aùrais été bien attrapé, si elle m’avait pris au mot.
Reué, de son côté, sentait bruire à ses oreilles et retentir dans son cœur ce vous, que lui avait dans • sa détresse jeté Yvonne; ce vous magique lui ouvrait ’in monde d’espérance.
— Ah! chère âme adorée, disait le jeune sculpteur en se promenant à grands pas dans sa chambre,je ne tromperai pas ta noble confiance, je travaillerai pour loi. Arrière les défaillances, les désespoirs lâches, les stupides découragements. Me voilà un hoinme; j’en accomplirai tous les devoirs sacrés. . Ah! l’avenir!... il est à moi! il est à moi!...
Le lendemain de ce jour où Yvonne avait été foudroyée de sa ruine, il était matin encore, elle était '
dans sa chambre à coucher et Mamie lui prodiguait $
toutes ses tendresses, lui offrait des consolations en mêlant ses larmes à ses larmes, quand tout à coup madame Dalbert entra. Mamie s’éloigna aussitôt.
— Gomment avez-rvous passé la nuit? dit-elle à Yvonne en prenant place à ses côtés.
— Fort mal, dit la jeune fille, je n’ai pu clore les yeux.
— Il en a été de même pour moi, fit la tante. ,
— Ah! ma chère tante, vous êtes bonne. Merci de det intérêt, dit la jeune créole.
— Qu’allez-vous faire ? dit madame Dalbert après un instant de pénible silence. Où ’allez-vous devenir*?
— Eh! le sais-je? fit la jeune fille découragée.
Dieu fera de moi ce qu’il voudra. • , ‘
— Dieu... c’est très-bien. Mais il faut s’aider pour qu’il nous aide. Vous allez sans doute retourner chez M. Dangel ; il vous offre l’hospitalité ?
— Je n’en ferai rien, dit résolûment Yvonne.
J’aime Paris, et j’y resterai.
— Mais à Paris, observa madame Dalberf, il est difficile d’y vivre sans fortune, et quand on est jeune et jolie comme vous l’êtes, on y trouve des pièges que je vous conseille d’éviter.. .
• Yvonne ne répliqua pas, et madame Dalbert continua d’une manière brutale :
— Si je vous dis toutes ces choses, c’est que moimême je suis à bout de i-essources, et que je dois vous avouer qu’il me serait impossible de vous garder plus longtemps près de moi.
Yvonne ouvrait les lèvres pour répondre.
— Laissez-moi tout vous dire, laissez-moi achever ma pénible confidence. Cet appartement que vous occupez excède par sa location mes revenus si bornés. Écoutez donc, il faut après tout songer à son intérêt. Je ne puis continuer à faire ces dépenses.
excessives. Depuis six mois .environ que vous êtes chez moi, j’ai tiré des sommes énormes de mon. • coCFre-fort, sans compter l’argent employé à meubler cet appartement.
— A combien, ma tante, dit enfin Yvonne, évaluez-vous en chiffre total les sommes distraites à mon profit?
Il y avait tant de résolution, tant de noble dignité*, tant de fierté enfin dans le regard de la Jeune créole, que madame Dalbert baissa les yeux; elle hésitait à répondre.
— Parlez donc, ma tante, fit Yvonne avec unje impatience marquée.
— Mais, cent mille francs peut-être, osa-l-elle articuler.
— Je possède des voitures, des chevavix, des bijoux d’un grand prix, dit Yvonne ; tout sera vendu ‘ en peu de jours. Cette somme vous sera comptée et
je quitterai cette maison. Vous voilà bien rassurée, n’esl-ce pas?... Et maintenant, ajouta-t-elle, il n’y a plus ni tante, ni nièce; il y a deux femmes, la créancière et la débitrice, et, comme celle-ci a besoin
d’être seule, elle prie humblement la créancière de
ÎSB
ÜUATRE MILLIONS POUR UN CCEUB
la laisser. Elle avait proféré ces mots avec ime véhémence qui lui était si peu ordinaire que madame Dalbert semblait clouée au parquet; froissée dana ses sentiments et sa délicatesse, Yvonne hors d’elle*’ même s’élança dans son salon en refermant la porte sur elle.
UN ARTISTE. — AMOUR CACHÉ. — MADAME jUANITA
d’alvarès
Dans la rue de l’Oues^, il existe une maison de deux étages seulement, isolée de toutes les autres : cette maison semble se désigner à l’attention du passant ou du promeneur par une construction . hardie, par le relief de son architecture et le charme tout particulier de sa situation. Les fenêtres de la' principale façade ont jour sur le vaste jardin du Luxembourg,, tandis que des fenêtres opposées le regard peut embrasser à la fois les plaines verdoyantes • de Montrouge , de Montparnasse , de
’ QUATRE MI LLI0N8 P0ÜR UN CŒUR 259
■ Vângirard et le joli hameau de Plaisance, et suivre -dans toutes ses capricieuses sinuosités le chemin de fer de la rive gauche de Paris à Versailles.
Un jardin, dépendant de cette maison, ajoute un
■ attrait particulier à tous ces avantages énuniérés;
car, au printemps, de grands arbres, des acacias, des tilleuls et des châtaigniers balancent leur feuillage . vert T leurs panaches fleuris, et viennent parfois comme des curieux on des indiscrets, quand on y songe le moins, présenter leurs têtes embaumées jusque dans les appartements. • . ■
Ainsi, de tous côtés la verdure, le doux bruissement des feuilles, le soleil, le chant des oiseaux, le parfum des fleurs; et cela au milieu de Paris. .
On était dans ce suave et radieux mois de mai, qui est aux saisons ce que la jeunesse est dans la vie de l’homme. Il était cinq heures de l’après-midi, et, dans une chambre au deuxième étage de Cette' maison, se- trouvait seule une jeune filjle. Elle était vêtue avec une simplicité toute bourgeoise ; un peignoir de percale rase l’enveloppait, sans réussir, néanmoins, à cacher la grâce virçinale de sa taille ; ' les boucles soyeuses et frissonnantes de sa belle
chevelure noire étaient retenues sans art, sans coquetterie, par un simple peigne d’écaille ; des babouches vertes étreignaient ses pieds délicats etmignons. ^
L’ameublement de la chambre était en rapport avec le peu de fortune sans doute de cette adorable jeune fille, idéale figure qu’aurait aimée Greuze ; un lit, une commode, un canapé, un guéridon couvert de livres sur lesquels se parait une corbeille à ouvrage. C’était modeste en vérité, mais tout cela était frais, propre, luisant ; et, tel qu’il était, à coup sûr ce logement eût excité l’envie d’un artiste, d’un poète, de celui qui aime à rêver et se complaît bien plus à vivre dans le monde intérieur qu’à se mêler aux agitations perpétuelles et enfiévrées de la société.
Cette jeune fille, à l’instant où nous la prenons, paraissait sous la suprême émotion d’une attente anxieuse. Elle marchait à grands pas dans sa chambre ; elle allait et venait ; puis, en d’autres instants, prenait place près d’une croisée, prêtant l’oreille aux petits cris des oiseaux qui se poursuivaient dans les cimes des arbres du Luxembourg ; puis, agitée, se levait encore, regardait dans la rue,
interrogeait sa montre, suspendue à son cou par un ruban noir ;
— Cinq heures et demie !... Il ne viendra donc pas ce soir, dit-elle une fois en tapant le parquet de ses petits pieds mutins. — Comme je l’aime !.... Mon Dieu, comme je l’aime !
Knfin, des pas précipités se firent entendre dans l’escalier, la porte s’ouvrit doucement, et un beau jeune homme, aux allures fières et dégagées, ac- • courut vers cette jeune fille. Chose étrange ! au même instant le visage de cette adorable enfant n’offrit plus que les apparences trompeuses d’une calme amitié et- d’une tranquillité d’esprit qui eût mis à cent lieues de deviner ce qui se passait dans le fond de ce jeune cœur.
On a déjà compris que cette jeune fille est Yvonne et .que le jeune homme n’est autre que René.
— J’étais impatient de vous voir, chère sœur, dit le sculpteur en enveloppant sa cousine de toute son âme, passée dans ses regards. Depuis hier, c’est en vérité trop long...! comment avez-vous passé toutes ces heures dans la solitude?
— J’ai lu, j’ai pensé, dit Yvonne. Je ne sais ce
• QUATRK MILLIONS PODH UN CŒUR
que c’est que l’enqui. ^ Et vos travaux, cher frère?
-^G’est merveilleux, dit René. Tous les journaux s’occupent de moi; ils exaltent mon talent. Je no pourrai bientôt plus suffire aux commandes qui me sont faites; on m’enlève des œuvi'es à peine sorties de mon ciseau. Le ministre des Travaux publics m’a choisi pour les bas-reliefs d’un monument. Les . marchands sont à mes trousses ; des femmes, des martjuises me harcèlent pour leurs statuettes. Quellq vogue!... je ne puis revenir de mon étonnement...,
— Étonnez-vous donc alors de votre mérite, dit en souriant Yvonne. Suis-je un excellent prophète»- Réné?
— Vous êtes plus qu’un pi'ophète, ma chère cousine, vous êtes mon bon ange
— Flatteur ! dit-elle.
— Flatteur! quand j’ose à peine vous exprimer ce que ‘ j’éprouve d’admiration et de reconnaissance !
N’est-ce pas vous seule qui d’un doigt m’avez ouvert In porte de la vie, et * ' .
• — Allons, me voilà transformée en Aurore,
qui , de ses doigts de rose , etc. Voyous, I^eqé
cher., parlons d’aulre chose, fit Yvonne en riant.
— Oui, parlons de moi, ma cousine. Si vous saviez ce que je souffre. Tenez, au milieu de mes occupations, je songe — et cette pensée m'est amère — qu’il me faudra bien longtemps avant que mon ci- seau puisse vous. assurer une existence à peu près semblable à celle que vous avez perdue, si j’y parviens, toutefois.
— Eh bien I René, jamais, je vous le jure, je ne. fus. plus heureuse que je ne le suis maintenant. J’ai souvent désiré d’étre pauvre ; j’ai souvent envié le
sort de la grisette, qui place son bonheur dans un pot de réséda, dans une cage renfermant un oiseau, et qui, semblable aux moineaux du ciel, a son gîte sous les toits. • . ■ • .
— Tout ceci, Yvonne, ma chère, reprit Rene non |
convaincu, tout ceci est charmant en poésie; mais les privations que vous vous imposez,- qui détrui- ' sent peut-être votre santé, tout cela me fait à moi une plaie dans le cœur. ; ’ • •
— Enfant incrédule, dit Yvonne en souriant doucement, et le sac d’argent que vous m’avez apporté hier au soir ? cela n’est point de la poésie, j’espère ?
sa QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR
— Belle misère, fil René avec dédain : cinq mille francs!
— Ils me sont précieux, à moi.. .
— Et puis, interrompit René, laissez-moi me plaindre encore ; vous m’empêchez de vous voir plus de deux heures par jour. C’est une cruauté, vraiment.
— C’est pour vous exciter au travail, dont nous avons besoin tous deux. Me blâmez- vous de cela?
. — Si encore je savais M. Roussel près de vous, je serais moins préoccupé, moins inquiet.
— Ses lettres peuplent ma solitude. ^
— En recevez- vous souvent ?
— Tous les jours.
Il se fit un silence.
— Voyez- vous quelquefois M. de Fournay ? dit tout à coup René, paraissant faire un effort pour parler. Il est heureux ; il a le temps, lui, ses moments sont libres, et il en profite, n’est-ce pas? '
— Depuis trois mois que je suis seule, il n’est venu que deux fois.Ce n’est pas trop, ce me semble.'
— Le trouvez-vous? fit René, qui devint subitement pâle.
— C’est un véritable ami, fit Yvonne.
René étouffa un soupir.
— Avez-vous revu votre mère, dit Yvonne, pour' donner un autre cours à la conversation.
— Je lui suis si indifférent qu’elle ne doit point s’apercevoir de mon absence. Ah! tenez, chère Yvonne, je veux vous avouer comme un pénitent au confesseur tout ce que je ressens à l’endroit de ma mère. Eh bien !il s’élève quelquefois au fond de mon cœur quelque chose pour elle qui ressemble à de la haine.
— René ! René ! dit Yvonne avec reproche.
— Oh ! je lui ai pardonné ses mépris, ses injustices envers moi; mais vous affliger, vous!... vous traiter comme elle l’a fait! oh! cette tache dans sa vie, elle ne pouiTa jamais s’en laver à mes yeux.
— Le temps est là pour tout niveler, dit Yvonne.
— Jamais!... Mais tenez, Yvonne chère, je vouS; dirai ce que vous m’avez dit tantôt . Parlons d’autre chose. Voyez, le ciel est bleu, la brise printanière a rafraîchi l’air, les oiseaux ramagent sur la cime des , arbres. Voulez- vous accepter mon bras? Une promenade dans le jardin du Luxembourg vous fera du bien. Dites, chère sœur, le voulez-vous?
26« QUATRE MILL IONS 'p 0 ÜR UN CŒUR
— Pas aujourd’hui, dit la jeune créole; j’ai des
•lettres à écrire.
— Toujours des refus!... fit René avec un pen . d’humeur. Eh bien l plus tard je reviendrai ; mon * . logement est à côté du vôtre, consentez donc!
— Non , demai n ; cher René. Je né le puis vraiment pas ce soir. N'insistez pas, je vous en prie.
— J’obéis’ dit Rénè, en laissant s’échapper de ^
. poitrine cpielques soupirs longtemps contenus.
— Voilà deux heures que nous causons; àri Yvonne; vos moments sont précieux, René. — Et elle lui tendit sa main, que celui-ci porta à Plèvres.
Puis, faisant un effort suprême, il s^éloîgna préci- • pitamment.
On a trop écrit dans les romans, on a trop parié de l’amour' éelos par 'un seul regard. Oet amour-là est
tout simplement un amour d’imagination .’Cet amour né d’un regard s’éteint, quand la première illusion s’eh va; et les deux amants demeurent interdits,
• frappés de la pauvreté d’un tel sentiment qn’a fait éclore une sorte de fascination ; c’est un feu qui atout dévoré en un instant, ne laissant dans leurs cœurs que des cendres.
Mais l’amour qui naît peu à peu, qui s’appuie» faible qu’il est d’abord, sur l’entente des cœurs, qui s’infiltre goutte à goutte, comme une rosée céleste, dans les profondeurs de l’âme, qui s’inocule petit à petit, moments par moments, jour par jour; l’amour qui devient, à Tinsu de celui qui l’éprouve, un besoin de sa vie, une condition pour vivre; l’amour qui arrive ainsi, appuyé sur sa raison d’être, sur d’immuables communautés dé pensées et de sympathies, l’amour ainsi venu, c’est l’amour véritable ; il commence ici-bas tout lentement, il grandit et se fortifie par l’habitude ; il continue toute la vie .et va s’achevant dans le ciel, si cette fin n’est pas plutôt uû commencement plus distinct et plus lumineux.
Yvonne et René s’étaient aimés de la sorte.
L’amour s’était glissé dnns leum jeunes cœurs peu à peu; et, à l’instant où nous les prenons tous deux,
'cet amour avait atteint ses plus sublimes hauteurs ; . il avait pris tout le caractère d’une passion irrésistible, indomptable. C’en était fait d’eux: ils étaient , liés pour toujours l’un à l’autre.
Longtemps la jeune créole repoussa l’idée que le . >
sentiment qu’elle éprouvait pour son cousin pùt être
autre chose que de l’amitié, un tendre attachement de la mère pour son fils, attachement chaste et pur, dépouillé de tout égoïsme.
Mais le jour que l’ayant trouvée seule avec M. de Fournay, René ne put cacher ni sa pâleur ni son trouble, Yvonne comprit soudain qu’elle était aimée. Cette révélation subite l’éclaira sur ses propres sentiments à elle.
Mais pour ce cœnr défiant, curieux, raisonneur, passionné, ce n’était pas assez d’être aimée comme l’aimait René : il lui fallait des garanties plus certaines d’un sentiment inviolable ; il fallait un cœur qui eût résisté à tonies les tentations du monde, à toutes les grandeurs. Elle voulut que ce jeune inexpérimenté, qui n’avait vu jusqu’alors en elle qu’une cousine à laquelle il devait de vivre, et qu’il aimait peut-être parce qu’il n’avait pu encore la comparer à une autre femme ; elle voulut que ce jeune inexpéri- ‘ menté, disons-nous, marchât seul dans la vie, qu'il s’épurât au creuset des séductions du monde, qu’il devînt enfin l’idéal de son cœur, l’homme qu’elle avait vu passer dans ses rêves de jeune fille.
Dès lors elle imposa silence à ses sentiments se-
crets, si bien que rien ne transpira an dehors. Elle ferma ses lèvres, et se voila d’indifférence comme on couvre de cendres un ardent brasier; et elle attendit avec un calme apparent l’instant, s’il arrivait jamais, où elle pût dire à René : — « Je t’aime, je suis à toi pour la vie. »
La pauvreté arriva. Elle l’accepta presque joyeusement, car elle lui permettrait plus tard de supposer que si René, artiste, le front couronné de gloire,
René plus riche qu’elle, persistait dans son amour, c’est que René n’aiihait en elle qu’elle-même, et alors...
Son imagination lui fa sait entrevoir un monde de délices, où ils se confondaient tous deux dans un enivrement de félicités, qu’aucune langue humaine ne pourrait traduire. El elle attendait.
Laissons Yvonne dans sa chambre, seule avec Mamie, ne vivant guère que pendant les deux heures * accordées à René pour la venir voir, et voyons ce que René fait dans son atelier.
Si la perte de ses richesses avait fait autour d’Yvonne place vide d’amis et de flatteurs, un changement de situation, un commencement de prospé-
DigiîiZL.“J Ly QoO^'Ic
rite et de gloire étaient la glu qui attirait Ters René, si longtemps négligé, oublié, une foule d’oi- * sifs, compagnons d'études, amis de collège, tomme on est convenu d’appeler ceux mêmes qui, dans le monde , deviennent quelquefois des ennemis intimes. L’atelier de René ne désemplissait pas d’indifférents, qui revendiquaient hautement leur -ancien titre d’amis, pour encenser le jeune sculpteur, qui était en train de prendre place dans la célébrité, oubliant qu’ils avaient appelé ce même René :
Ésope ; ils s’émerveillaient de ses succès et ne tarissaient pas en éloges flatteurs dont René n’était pas toujours dupe. Julien même avait suivi ces amis communs, et ne se gênait pas pour fumer et étaler, son inutilité dans l’atelier de son frère, espérant peut-être qu’un rayon de la gloire qu’il attachait au nom de Dalbert pourrait le grandir à son tour. René l’accueillait avec bonté ; cette amitié qu’il lui sup^ posait, bien que tardive, ne laissait pas que de lui • être douce. Il en était venu à le plaindre bien plus qu’à le blâmer. D’ailleurs, tout au présent, tout à .l’amour, fleur céleste, épanouie, dont il retenait les parfums embaumés dans son eceur, tout au travaili
' QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR , ÿri k; '
ii oujjliail le p.'issé, et marchait d’un pas ferme et résolu vers l’avenir. L’avenir, pour René, c’était Yvonne.-
Un jour qu’il était seul dans son atelier, attendant . l’heure bénie où il se rendait chez sa bien-aira'ée, • • que les minutes s’écoulaient pour lui avec la leùteÜT des siècles, la porte de .k' chambre s’ouvrit : M. de Foumay était devant lui. , . .
Il s’approcha de René,
Cher artiste, lui dît-il d’une voix que l’émotion •. faisait trembler, je suis charmé de vous trouver seul, les choses dont j’ai à vous entretenir exigeant le mystère.
René se troubla.
— Vous avez à me parler, fit-il en essuyant ses mains entachées d’argile.
— Oui, dit le baron en s’asseyant auprès de René, qui venait de faire rouler deux fauteuils. Oui, j’ai à .
P vous entretenir de votre cousine, de mademoiselle Dalbert. . •
— D'Yvonne? dit machinalement le sculpteur, qui sentit un frisson parcourir son corps. , -ü,' ,
. — Oui, d’elle. Si îf, Roussel était à Paris, c’est lui
que j’eusse chargé de plaider ma cause. En son absence, je ne vois que vous, qui êtes son parent.
René comprit. Son cœur tressaillit douloureusement dans sa poitrine.
. — O'ie voulez-vous de moi, monsieur le baron?
— Je vais arriver vite au fait , pour ne point abuser de vos instants. Je l’aime, dit M. de Fournay; je l’aime depuis le premier jour que j’eus le bonheur de la voir à Marseille, je l’aime éperdument.
René eut la tentation d’étrangler le baron, qui continua d’une voix à peine intelligible.
— Je l’aime, et pour la seconde fois je demande la main de votre cousine. Ah ! puissé-je n’être point refusé comme la première ! J’espère donc en vous, cher artiste, pour la décider à devenir ma femme.
— Moi! fit René. ’
— Oui, vous, très-cher ami. Je sais la tendresse
de sœur qu’elle a pour vous. Quel meilleur avocat pourrais- je choisir? •
René gardait le silence.
— Vous ne dites rien?
— Que voulez-vous que je vous dise? '
— Voyez-vous un obstacle? AH I dites I fitle baron.
• — Vous parlez d’obstacles, vous ! d’impossibilités? Est-ce que vous ne les briseriez pas? Vous êtes riche, très-riche, je crois. Vous avez une taille élé- • gante, un beau visage... Un obstacle ! allons donc... le succès vous attend. — Gomplez-y, monsieur de Fournay, je parlerai aujourd’hui même.
— Merci I merci ! dit le baron en serrant la main de l’artiste. - . .
René était sur la croix. Tout son sang avait re^ué vers son cœur ; sur ses lèvres pâles, frémissantes, glissait un sourire amer, railleur. Mais M. de Fournay, tout à son amour, tout à ses espérances, ne remarqua rien. Il se leva.
— Je me repose donc sur vous, très-cher, dit le baron en s’apprêtant pour sortir. Je reviendrai ce soii’ pour connaître le sort qui m’est réservé ; la vie ou la mort.
— Oui, murmura René, se faisant l’écho de son # propre cœur, à lui : la vie ou la mort!... Comptez sur moi.
Le bai*on s’éloigna, tandis que René tomba dans un fauteuil, et que des torrents de pleurs couvrirent son visage, qui avait la blancheur d’un suaire.
Il est d^s l’existence d’nn honnête homme de ces heures suprêmes, décisives, où la conscience et l’honneur parviennent à éteindre, à étouffer tous les intérêts les plus chers. Noire artiste en était arrivé là. La veille n’avait-jl point dit à Yvonne qu’il souffrait en songeant aux privations que lüi faisait subir son misérable étal de fortune ; fallail-il livrer celte existence adorée aux chances dés éventualités de son travail à lui? 11 sentait qu’il y aurait lâcheté, ingratitude à le désirer, à le vouloir. Yvonne, d’ailleurs, pourrait-elle jamais reporter sur lui, René, d’autres sentiments que ceux d'une sœur pour son •frère? Il ne le croyait pas. C’était chose inadmissible ; c'était insensé de s’arrêter seulement à cette pensée, et quand ■ la fortune s’offrait inespérément’ à elle quand la considération et toutes les satisfactions qui- ' découlent d’une haute position dans le monde lui arrivaient à la fois, fallait-il donc qu’elle repoussât tout cela du pied ? Et pourquoi ? et pour qui ?.* . Pour lui 1 ♦
C’était impossible. Yvonne accepterait tout. Mais lui, il sérait perdu... 11 ne pourrait la revoir.
^ A ces pensées,' René se sentait mouiir. Son visage ■ était noyé de larmes âcres et amèfres. ’’
OÜATRE MILLIONS POLR UN CŒUR' 275
• ‘ — Ah ! dit-il, voyons, il est temps de iharcher au supplice en 'accomplissant mon devoir. Puis tout sera dit : Consummatum est. Je quitterai cette affreuse vie, où un seul jour une lumière aura brillé à mes yeux poiir s’éleindre aussitôt. Eh ! que me fait la
gloire ? Sans elle, sans Yvonne, la gloire! c’est une
fumée comme celle de mon cigare ; je n’en fais pas plus de cas. C’était pour elle que je travaillais, pour mon idole, mon soleil, ma Vie, ma chère adorée... O Dieu! aurai-je la force de lui dire :•« Épousez le baron.» Moi! moi! prononcer cette chose !... J’ai peur de mourir en la disant !... Eh bien ! après tout, tant mieux, si je meurs sous son regard béni, divin. Peut-étie qu’elle m.e. donnera un regret, une larme ! Ma vies’éteindra dans la joie. — Allons, cinq heures
vont sonner. Je vais la voir... lui dire... Mon Dieu, laissez-moi le courage d’accomplir celte tâche... et puis, et puis...
Et René, bouleversé, dans une hâte fiévreuse, remplaça sa blouse par sa redingote,, prit son chapeau, mit ses gants tout de travers et sortit.
Il longeait la rue de l’Ouest comme passe une tempête, en heurtant, bousculant tout le monde qui
lui barrait son chemin; il s’étonnait de l’impassibililé du visage de ceux qui le regardaient; il lui semblait que chacun devait deviner, compatir aux souffrances aiguës qu’il endurait.
11 arriva ainsi chez Yvonne, pâle, défait, tes traits
renversés. On eût dit qu’il venait d’être témoin d’un
cataclysme universel, qu’il en était épouvanté. Il tomba épuisé sur un siège.
— Que vous est-il donc, arrivé? Qu’avez-vous? s’écria Yvonne, épouvantée elle-même de l’état de René. Ohl parlez donc! Parlez vite !
— Ce n’est rien, articula-t-il, honteux de cette faiblesse. Chère sœur, ne faites donc pas attention à moi ; ne vous alarmez surtout pas, quand le bonheur vient à vous !
— A moi! que dites- vous?... En tout cas, fit-elle en s’efforçant de sourire, sous l’aspect de son messager, ce bonheur ne semble pas très-réjouissant. Mais qu’avez-vous donc, René?
— Mon Dieu ! pas grand’chose, dit-il en faisant un eflôrt surhumain.
— Mais quoi, enfin? Parlez, je le veux.
— Eli bien 1 je viens remplir une commission près ■ de vous.
— De la part?..,.
' . — De M. de Fournay, de votre adorateur.
— Que me veut -il ?
— Que vous deveniez sa femme. — Je vous y engage, proféra René.
— Vous m’y engagez, vous, René?
— Oui, moi, votre cousin, votre seul ami. Je mets votre main dans sa main, et je vous dis : a Soyez heureuse. »
Yvonne éclata de rire : -- Vous voilà transformé eh‘ père de mélodrame, dit-elle.
René considéra la jeune fille avec des yeux effarés, hagards, ne comprenant rien à cette étrange gaieté.
Un silence se fit. Ce fut Yvonne qui le rompit.
— Mais je n’aime pas M. de Fournay, dit-elle. J’ai refusé l’honneur de lui appartenir quand j’étais riche ; maintenant que je suis pauvre, mes sentiments ne sont point changés. Il ne serait point délicat, d’ailleurs, d’accepter aujourd’hui. Je refuse, je* refuse. . • • ' - .
René ressemblait à un noyé tiré de l'eau. Il respira largement.
La jeune fille reprit ; ’ ,
— C’est une noble et généreuse nature, en vérité, que bi sienne. Pour lui adoucir cette nouvelle déception, je veux le voir; priez-le, René, de venir
chercher lui-même ma réponse. Et maintenant, mon
ami, ne gaspillons pas nos deux heures à parler de M. de Fournay.
Ces deux heures parurent seulement deux minutes à nos deux amoureux. Et le soir môme de ce jour, prévenu par René, M. de Fournay, ivre d’espérance et d’amour, se présenta chez Yvonne. La jeune fille l’accueillit avec affection, se plaça près de lui. Longtemps tous les deux ils s’entretinrent avec^ feu, à voix basse. On ne peut savoir ce que la jeune fille lui dit; mais, ce qui est certain, c’est que le baron sortit en donnant à Yvçnne des témoignages nonéquivoques de ses regrets et de son admiration. —
Il s’éloigna le visage couvert de larmes en proférant ces mots : « — Anie d’élite, admirable enfant, je te perds donc pour toujours. Plus d’espoir, hélas!... »
Et le soir même, il fit ses malles et se dirigea vers
QÜ.VÎRE MILLIONS PQUR UN CŒUR 270 •
l’Italie, ce refuge éternel de toutes les âmes blessées» On ne le revit plus à Paris.
Après le départ de M. de Fournay, quelques ser maines s’écoulèrent pour René dans une quiétude d’esprit, dans un bonheur sans mélange d’ennuis. Un incident inattendu vint apporter un nuage dans son ciel d’azur.
Depuis quelque temps il n’était bruit d^ns Paris que d’une femme extraordinaire, à l’esprit original, singulier, et quelque peu romanesque. Elle occupait tous les esprits et .toutes les imaginations. On la disait Espagnole ; son nom, d’ailleurs, Juanita Dalvai’ès l’indiquait suffisamment. Jeune, belle, immensément riche, elle se distinguait de toutes les. autres femmes, et forçait l’attention à se diriger, à se fixer exclusivement surtout ce qu’elle faisait, sur les moindres paroles sorties de ses lèvres. Elle donnait des fêtes, des bals , des raouts , des dîners somptueux. Toute l’élite parisienne, toute la fashion aristocratique avait ses entrées libres dans son hôtel, situé aux Champs-Élysées: Là, princes, ambassadeurs, ministres s’y trouvaient pêle-mêle avec les écrivains célèbres, les artistes en renom, les princes
de la critique, toute la presse ; tous ceux, enfin,' qui avaient une carte de célébrité à offrir à la porte, étaient certains d’être aussitôt admis auprès de .
. madame Juanita Dalvarès. •
Les journaux ne tarissaient pas d’élOges sur cette étonnante et ravissante jeune femme, dontia répu*^ tation restait blanche et sans tache au milieu des adorations dont elle était entourée; ses admirateurs, et ils étaient nombreux, constataient les grâces suprêmes de son esprit et de sa personne, mais aucun d’eux ne pouvait se prévaloir de la plus petite préférence, de la moindre faveur particulière. Elle joignait à la,^âce qui attire, la dignité qui en impose et qui retient. Dans cet engouement universel, la mode elle-même, cette capricieuse et insaisissable figure, voulut aussi avoir sa part de cette étrange réputation : une femme élégante perdait le prestige de son bon goût, si elle ne se fût parée d'une robe à la Juanita^ d’un chapeau à la Dalvarès.
G’étaif un enthousiasme, une fureur, une fièvre,' un délire. Son nom était dans toutes les bouches; l’air exhalait, il semblait, des parfums de la Juanita.
■ Il n’est point rare à Paris de voir sui’gir tout à
Diyl-'Cf' >'V GoOgl
coup, dans la société, un personnage aux allures excentriques, aux façons originales. On ne sait ce qu’il est, d’où il sort ; il apparaît dans le ciel parisien comme un météore, qui fait aussitôt converger vers lui tous les regards, il excite toutes les curiosités et tous les enthousiasmes de la foule. Juanita Dalvarès recueillait à son tour le bénéfice d’un tel privilège.
• Souvent notre jeune sculpteur avait entendu prononcer le nom de cette femme par les flânem’s et les oisifs qui causaient dans son atelier, Absorbé comme il l’était par une pensée unique, il n’avait pas prêté la moindre attention à tout ce qu’on en disait de merveilleux.
Un jour pourtant que quelques amis communs étaient .près de lui, fumant et. devisant entre eux, tandis qu’il travaillait, il prêta l’oreille à ce qiie disait Gustave Belmont, jeune peintre de mérite, qui avait l’insigne honneur d’être reçu chez madame Dalvarès. ; ,
~ Cette femme-là, disait Gustave, rendra fous d’amour tous les hommes qui la voient, qui l’approchent,-- qui l’entendent parler ou chanter. C’est, la. poésie qui a’ déserté les.hautes régions de l’idéâ-
lilé pour se personnifier. Hier au soii', elle a pris des • castagnettes et un tambour de basque, et nous a' montré toute sa grdce espagnole dans un boléro qu’elle a dansé. Tudieu ! qu’elle était ravissante I qu’elle était belle J
— Et tu as probablement oublié de lui parler de moi? interrompit tout à coup Julien.
— Non, très-cher; je lui ai dit que tu aspirais à l’honneur de lui être présenté. Mais, dois-je le le’ dire?'
— Parle donc.
•^Eh bien ! il n’y fout plus songer. Tu es exclu à jamais de chez elle, très-cher.
Comment?
*T- Elle m’a demandé ce que tu feisais. Cela vou-. lait dire : est-il peintre, poète, artiste enfin? Je ne sus que répondre. Il est rentier, lui dis*je. Elle fit une adot>able petite nnoue,^ un sourire glissa sur ses lèvres ; elle se taisait.
Que dois-je .augurer de ce silence? lui dis-je.
— Dites à votre' ami, articula- t-elle enfin, que ■ je n’admets chez moi que les hommes qui ont.une valeur intellectuelle, un rang quelconque dans les
leltres, les arts, les sciences, dans la diploma{ie, enfin tout ce qui esl déjà grand ou qui travaille à se grandir 1 , . . Dites-lui encore que ma porte reste fermée aux rentiers.
— J’allais insister, dire du bien de toi. Soudain le ministre des Affaires étrangères s’approcha courtoisement d’elle. Elle tourna vers moi ses ravissantes . épaules et ce fut tout. Voilà, maître Julien, un refus en forme, dit Belmont en riant.
— Cette grande dame n’est point polie, üt Julien
avec dépit. . ' •
— Mais j’y songe, reprit aussitôt le jeune peintre, pourquoi donc René ne se fait-il pas présenter, lui?
— Mais, dit René , pourquoi faire ?
— Pour te poser, très-cher. Sais-tu que d’étie admis dans les salons de madame Dalvarés, cela donne du relief, du chic; c’est le vernis qui donne au tableau plus de netteté, plu > de brillant. Elle raffolerait de ta tôle penchée, de ta pâleur,
— Merci, dit René, en donnant plus d’activité à son travail.
— Tu as tort.
2SV OUATRE MILLIONS POUR UN RŒUR . ‘
— Tu ne sais donc pas que le coeur de nôti*e statuaire est déjà pris, envahi par une passion ? fît Julien en intervenant.
~ Ah! ah! René amoureux! Par la ^mbleu! et de qui donc? interrogea Gustave.
— Son objet perche à l’extrémité de cette rue. .
• — Julien !... fit René d’une voix pleine de colère.
— Là ! là! calme-toi, répliqua Julien ; je ne dirai pas son nom.
— Une grisette, peut-être, fit Gustave; pardon! je blasphème, certes ce doit être une femihe du grand monde... qui, enfin?
— C’est un ange déchu, dit Julien, en riant bêtement.
Une tempête s’amassa sourdement dans le coeur de René. Tl se contint pourtant. Mais lorsque Gustave et ses amis sortirent de l’atelier et que Julien se disposait à les suivre :
— J’ai à .te parler ; reste, lui dit le sculpteur.
Lés deux frères demeurés seuls, face à face, se regardèrent durant deux minutes. Les yeux de René lançaient des étincelles, des flammes. Julien fut saisi, troublé ; il baissa le front devant cet ardent regard .
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QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR t85
— Que me veux-tu? murmura-t-il.
— Ce que je te veux! dit René d’une voix pleine d’éclat et de vibration, mais tu ne l’as donc pas
deviné ? Je veux te crier que tu es un misérable et un lâche!... •
— René!... essaya de riposter Julien avec colère.
’ — Ahl je n’ai pas peur de toi. Laisse-moi te dire
enfin tout ma pensée. Je le répète,’ tu es misérable et lâché. — Ses yeux flamboyaient. — Tu l’insultes, elle, et lu veux que je me taise? Non, non, cela ne , sera pas. J’ai souffert, vois-tu, pendant bien longtemps vos mépris injurieux, vos ignominies envers moi; vous aviez réussi à me rendre faible, stupide et lâche; J’allais mourir sans elle, tué par vous!... J’étais perdu sans son divin secours; elle est venue, elle a fait un homme.de moi et je la laisserais insul- ’ ter, elle!... Et ‘tu crois cela! Je la défendrai... Oli! tiens, j’en ai honte pour vous, quand j’y songe... Il n’y avait pas de mots assez bassement llalteurs, dont lu ne te semsses puür peindre ton admiration. C’est qu’elle était alors puissamment riche, et quand le malheurs’est appesanti sur elle, qu’avez- vous fait?... Après l’avoir adulée,- odieusement exploitée, vous
88S ■ QUATRE MIUtH)NS,POUR UN CŒUJl
l’avez indignement chassée; oui, chassée comme un chien galeux qu’on met à la porte. Ohl je rougis d’avoir votre sang dans mes veines... Et lu oses maintenant salir sa réputation ?... C’est de l’infamie, cela !... Mais cela ne sera pas !... Et si jamais ce nom vénéré et béni par moi arrivait jusque sur tes lèvres * impures et souillées, je te l’atteste, je te le jure, j’oublierai que mon noble père fut aussi le tien, je la vengerai. Et il prit le bras de Julien, l’étreignit dans sa main contractée par la colère, et le fit tourner dans l’atelier comme l’enfant fait bondir sa toupie.
— Et maintenant, lui dit-il en le poussant vers la porte, va-t-en... Je te chasse aussi, moi... Voilà ce que j'avais à te dire...
Julien n’avait plus la conscience de son être. Sa langue était glacée dans son palais; il n’avait pu trouver un seul mot pour répondre à René , une injure à lui rendre. Il avait .été là debout, devant ' lui, le regardant, l’écoutant avec stupéfaction, avec une sorte d’admiration craintive ; il le trouvait sut perbé dans sa menaçante fureur ; il s’avouait tout ' bas qu’il avait bien quelque raison de le traiter ainsi qu’il le faisait.
■ C’est qu’il arrive une heure, un moment où l’homme endurci dans le vice, ou enflé par l’orgueil et la vanité, au frottement de l’homme supérieur, écoute tout étonné une voix mystérieuse, écho de Dieu, sa conscience, qui lui crie : « Cet homme vaut mieux que toi. »
11 ramassa précipilamment son chapeau, qui avait été aplati, bosselé dans celte lutte sous les pieds de René, le posa cârrément sur sa télé et sortit en disant : — Diable! diable ! voilà que l'agneau's’est fait lion. ’ ' '
Il se.garda bien de retourner chez René,
Cependant les jours se succédaient; le temps marchail et la réputation du sculpteur allait toujours croissant. Les marchands ne le quittaient pas. C’est que la moindre petite' statuette sortie du ciseau de René Dalbert était retenue d’avance et enlevée des vitrines de leurs boutiques, et payée si largemeut que ces industriels n'avaient jamais vu dans léS archives du commerce de si grands bénéfices réàüsés sur la vogue d’un artiste. Souvent des laquais de grandes maisons venaient chez René ayant misSiori d’acquérir tout ce qui venait d’étre achevé, et' sans
demander le prix, sans marchander,, ces laquais déposaient sur un meuble des sommes tellement excessives que René, modeste comme il l’était, ne les acceptait qu’avec une sorte de contrainte et d'hésitation. Le gouvernement, de son côté, ne baissait pas reposer le grand artiste : des commandes lui étaient faites et les journaux retentissaient tous les jours du mérite du jeune statuaire.
Quel étrange revirement de fortune t... René en éprouvait autant de bonheur que d’étonnement. Yvonne, de son côté, était radieuse et flière des succès ' de son René si cher; elle acceptait toutes les sommes qu’il lui apportait avec la même assurance, le même abandon que mettrait une sœur à recevoir les bien-
faits d’un frère chéri... •
Tout le temps, si rapide et si court qu’ils passaient ensemble, ils faisaient de charmants projets. Y^voiine rappellerait auprès d’elle Roussel ; ils habiteraient tous deux une jolie villa, tout près de Paris. Là, Yvonne cultiverait elle- même ses fleurs les plus aimées ; il y aurait un petit lac, tout auprès d'une verte pelouse, qu’ombrageraient des saules aux râmures pleureuses; les oiseaux • chaque malin.
salueraient le réveil d’Yvonne par leurs chants joyeux, et les jours de fête, René, pour se délasser de ses travaux, viendrait par sa présence compéter tout ce bonheur. . »
Et les deux amants, dans ces instants-là, donnaient un libre cours aux soupirs qui gonflaient leurs cœurs. Quelquefois ils étaient tellement émus qu’ils
dans les bras l’un de l’autre. C’était Yvonpe qui la
première comprenait le danger de leur situation. Alors, faisant un suprême effort, elle redevenait tout à coup maîtresse d’elle-môme, et reprenant, le ton d’une sœur : ,
— Tout cela est admirable, disait-elle avec un sourire doux et Charmant; mais René, mon cher, pour réaliser toutes ces belles choses, il vous faiitravailler long temps encore.
Elle regardait à sa montre ;
. — Nous nous sommes oubliés comme deux en-
faûts. Il est plus que temps de partir; laissez-moi, cher frère; . '
Et René s’arrachait d’auprès d’Yvonne, ivre fou d’amour, et s’en allaita pas lents et mesurés en se disant ;
— Mon Dieu! quand donc celte affreuse contrainte ünira-t-elle?...
Un jour que René travaillait dans son atelier, il reçut une lettre du ministre, qui lui disait que le ■ gouvernement, pour récompenser ses services et honorer son talent, le nommait chevalier de la Lé-‘ gion d’honneur.
. Transporté de joie, ému jusqu’aux larmes, René se hâta d’attacher le petit ruban rouge à la boutonr nièré de son habit. Tous les honneurs, toutes les distinctions dont il était comblé, l’enivraient, non point, il faut le dire, par un sentiment d’orgueil ou de vanité satisfaits, mais bien parce que chaque faveur qu’il obtenait lui paraissait être un nouvel échelon, qu’il gravissait pour atteindre à la hauteur d'Yvonne.
Impatient, ce jour-là, de lui faire partager sa joie, il se présenta chez elle un peu plus tôt qu’à l’heure habituelle. Son teint, si pâle d’ordinaire, s’était légèrement coloré par son émotion.
-r- Ge ruban rouge, lui dit la jeune fille, vous sied ■ merveilleusement, cher frère. — Et, en s’exprimant ainsi, elle se sentait fièm, heureuse et aussi émue
que l'était l’artiste. Elle sut encore se contenir.
Mais qu’était-ce donc qui l’empêchait de dire à René : « Je t’aime I » Pourquoi le séparait-elle encore ainsi.de sa destinée? Esprit singulier, esprit original, que lui fallait-il? que voulait-elle donc?
Nul n’aurait pu le dire sans l’accuser de témérité èt de folie ; elle-même, à coup sûr, eût été fort embarrassée d’expliquer cette étrange fantaisie de son cœur.
Ainsi Yvonne se condamnait volontairement à souffrir, à se taire, à attendre.
Un matin que l’artiste était seul et qu’il achevait un groupe d’amours pour la pendule d’une comtesse, un valet de pied, dont l’habit était reluisant de galons dorés, lui remit une lettre et disparut.
Accoutumé à de semblables visites et à recevoir des lettres qui avaient son art pour objet, René prit le papier le déposa sur l’épaule d’une statue et se remit au travail. Un parfum pénétrant, qui s’échappait de cette missive, semblait lui reprocher son oubli. Il prit cette lettre et la lut. C’était une invitation à ses soirées que lui faisait madame Dalvarôs.
René chiffonna avec colère ce papier et le rejeta loin de lui.
— Ah 1- maudit Gustave, s’écria-t-il, c’est à toi que je dois assurément cet ennui. Je n’irai point, cher peintre, je te revaudrai ce mauvais tour que lu m’as joué.
Et il oublia bientôt Juanita, sa lettre, et même .
Gustave.
Une semaine s’écoula et rien ne vint le faire ressouvenir de madame Dalvarès. Mais elle n’aurait point été femme et la femme qu’elle était, si elle . • avait accepté, sans réclamer, l’impolitesse et l’indifférence du statuaire.
Un jour donc et à l’instant où il y songeait le moins, il reçut une nouvelle lettre de la belle Espagnole.
Quelle ne fut pas la stupeur et l’étonnement, de René en lisant ce qui suit : après l’avoir doucement grondé de sa sauvagerie et de son impolitesse’ envers elle, elle osait, cette étrange femme, lui faire • l’aveu de sa passion pour lui.
« Cet amour, lui disait-elle, que sans le vouloir et sans le savoir vous m’avez inspiré, est si fort, si
puissant, si impérieux, qu’il renveree et détruit en moi tout sentiment de dignité personnelle, toutes les idées reçues dans la société- et acceptées par les femmes. Cet amour insensé me force, moi, femme, à vous faire la première l’aveii de mes sentiments pour vous. Comment cet étrange amour m'est-il venu? je l’ignore. Un seul de vos regards l’a fait naître. Il a pénétré, ce regard, dans mon cœur pour
l’envahir et le dominer à jamais. Ecoutez : — Il y a cinq mois de cela; j’admirais, en compagnie de quelques femmes du grand monde, un groupe délicieux, sorti de votre ciseau ; c’était votxe première œuvre, que vous aviez apportée à l’Exposition des beaux arts; on vous avait désigné à moi comme l’auteur de ce divin groupe. Vous étiez là, appuyé contre une colonne, pensif et rêveur; votre noblp front était chargé d’ennuis, d’incertitudes et d’hésitations ; vous recéliez en vous les tristesses de l’artiste qui craint pins qu’il n’espère. Que vous étiez beau ainsi ! mon Dieu !... Je levai mes yeux sur vous ; nos regards se croisèrent. Vous ne vous en souvenez pas, n[est-il pas vrai? Mais moi, ce seul regard de vous m’ouvrit le ciel; il me fit entrevoir des horizons
m QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR
lumineux, un monde d’amour et de poésie. 0 René ! René ! laisse-moi te nommer ainsi, qerido mio. J’arrivai chez moi tremblante, malade, éperdue. Que faire I que faire! me disais-je, pour être aimée de cet homme ? — Je savais que le mérite modeste et sans appui court le risque d’être oublié derrière la nullité habile, qui marche escortée d’intrigues, et je voulus être un Mécène pour vous. Je veux faire,
me dis-je, cet artiste si grand qu’il n’aura plus autre
chose à envier que l’amour, et ce sera la reconnaissance qui me le livrera. O René ! qerida cdma, j’ai fatigué de mes sollicitations tous les ministères, j’a> souri à tous les princes de la critique, j’ai imploré le gouvernement, j’ai fait la plupart de vos chefs-d’œuvre pour donner l’élan aux gens de goût. Cette croix attachée à votre habit m’a valu, à moi, qui n’aime ' pas attendre, dix minutes d’antichambre! Êtes-vous satisfait? Votre mérite est connu de tous. Vous êtes bien jeune ef déjà -vous êtes célèbre. Tout cela, c’est à moi que vous le devez. Ai-je assez fait pour vous?
• » Je suis belle, jeune ; j’ai de l’or en ma possession , une dot de reine, et je meurs d'amour pour vous, pour toi. ' ■ • • .
» Ah 1 viens; Je veux devenir ta femme ; puis ;lous . • deux nous fuirons Paris et ses importuns; nous irons dans mon pays, en Espagne. Là, sur cette terre toute parfumée de poésie ; déins cette brûlante atmosphère qui souffle la passion dans Pâme, nous,' - ‘ nous sentirons revivre... Oh! viens, René, ce soir encore. Je t’attends. Tu ne peux me refuser sans in-^ •
• gratitude. Ton refus de me voir me ferait un outrage
que je ne saurais oublier.
• » JUANITA DaLLVRÈS. »
En achevant de lire l’étrange contenu de cette lettre, mille sensations diverses bouleversèrent le noble cœur et Fimagination de René ; le dépit, la honte, faisaient tour à tour -blêmir et rougir son visage ; sa dignité d’homme, son orgueil d’artiste.se trouvaient blessés, se. révoltaient.
— Quoi! s’écria-t-il, serait-il possible, serait-il vrai qüe mesefforts, mon travail, mon talent eussent été impuissants à me faire connaître, à me faire ' apprécier? que je dusse tout ce que je suis au simple sourire d’une femme?... Mais alors quel est ce monde dans lequel je vis ? Où donc se trouver;! la justice et l’impartialité?... Et cette femme, qui sans. .
honte, sans pudeur, me fait l’aveu de sa passion pour que mon amour la récompense de ses peines, comme à la fin de la journée l’ouvrier tend sa main pour •recevoir le prix de son labeur!... Mais toutes ces choses sont révoltantes, hideuses, infâmes!... Cette femme est folle !... A coup sûr elle ne mérite pas que je m’occupe plus longtemps d’elle!... Et pourtant, se dit-il, après un instant de réflexion, si elle disait vrai;... si son verbiage de femme avait réussi à me faire sortir plus tôt de l’obscurité, quel que soit le sen*
. liment qui l’ait guidée, je n’en suis pas moins son obligé... Elle est Espagnole, rom apesqüe par-dessus le marché;... il n’y a rien d’étonnant dans sa manière d’agir. Cette femme a cru vivre encore ‘dans , son pays natal, où l’amour est dans l’air qu’on res^^ pire. Elle est femme, après tout , elle a droit à des égards. Eh bien ! je ne la verrai certes pas, mais je lui écrirai :
Et René prit son buvard et se mit à tracer ce qui. • suit : . .
V «Madame,
* Veuillez recevoir mes humbles excuses pour n’avoir pas. répondu à l’honneur que vous aveE daigné
me faire, eh -ne me rendant point à vos soirées. Peu façonné, madame, à la vie des salons, je n’ai pas voulu par ma présence faire ombre au tableau; d’ailleurs,' la retraite et la solitude me sont chères, ■et’il me serait extrêmement pénible d’accepter une autre existence que celle que je me suis faite.
» Recevez en outre, madame, l’expression de toutes mes gratitudes pour les soins que vous avez pris en m’aplanissant une route épineuse, où, humble et timide artiste, j'essayais de marcher.
» Pour répondre, madame, à votre confiance et à l’aveu que renferme votre lettre, je vais vous faire une autre aveu dans toute la franchise et la sincérité de mon cœur :
» Depuis longtemps, madame, j’aime avec passion, avec idolâtrie, une adorable jeune fille, ma cousine Yvonne Dalbert. Cet amour profond que je ressens pour elle, m’absorbe tout entier ; cet amour immense, invincible, c’est ma gloire, ma force, c’est ma vie ; cet amour qu’elle ne me sait point encore pour elle, me jette en des tortures, en des transports qui font chaque jour mon supplice et ma joie. Vivre
pour Yvonne ou mourir ,pai’ elle,' voilà l’état de mon
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m , QUATRE MILLfONS POUR UN CŒUR .
âme. Et maintenant, dites, pensez*vous que je puisse vous aimer, vous, madame? Non, n’est-ce pas?
Seriez-vous belle comme une viei^ de Raphaël,' riche comme dix reines à la fois, eh bien 1 mon re- . gard se détournerait de vous pour se reposer sur ma bien-aimée.
» Vous le voyez, madame, nous devons rester éternellement étrangers l’un à l’autre. Mais je n’en • demeurerai pas moins votre respectueux et reconnaissant serviteur.
» René Dalbert. »
L’artiste écrivit cette lettre tout d’une haleiue, sans la relire. Il l’envoya aussitôt. Puis, plus calme . et plus tranquille, il espéra ‘ qu’il serait enfin débarrassé de V inqualifiable importunité de cette singulière femme.
Il n’en fut cependant point ainsi. Trois jours s’étaient à peine écoulés, qu’il reçut d’elle une nouvelle invitation fort pressante pour l’une de ses soi- . rées, qui devait avoir lieu le lendemain.
Pour le coup, cette insistance, cette ténacité de madame Dalvarès agaça les nerfs de l’artiste, et le
•QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR m
mit hors de lui ; il n’eut plus même la liberté d’esprit néœssaire à son travail. Il alla tout le jour errer comme une ombre dans les allées du Luxembourg, en attendant l’heure où Yvonne le recevait. ‘ Sa Joie égala sa surprix, quand,, en entrant chez la jeune créole, il vitM. Roussel à ses côtés.
Un cri de joie s’échappa de son cœur :
— C’est vous, cher ami, vous ici?.,. Ah! vous avez bien fait d’arriver , ma cousine s’ennuyait à mourir loin de vous. Vous ne la quitterez plus, j’espère... Vous savez mes succès, et...
— Oui, oui, je sais tout cela, cher enfant, dit le bonhomme 'en serrant René dans ^s bras. Dieu a béni vos efforts... Mais je dois retourner...
• — Oh ! je ne vous laisserai plus partir, dit Yvonne en enveloppant le vieillard d’un regard plem de caresses. — Mais, dit-elle^ aussitôt toute joyeuse en • se tournant vers René, j’y songe, cher, j’ai reçu une invitation pour une belle soirée dans l’iiôtel de ma- .dame Juanita Dalvarès. -,
René devint pâle et tremblant. Il fut obligé de s’asseoir. •
— EÇ.. et..» vous irez ?.articula-t'il.
— Certes, fit Yvonne; Roussel m’y engage,- il
veut m’y accompagner. Je sens que j'ai besoin de distraction ; assez long temps j’ai vécu dans la solitude et l’isolement. D’ailleurs, cher, vous y vien- * ■ . > drez aussi , car la lettre de madame Dalvarès m’annonce que mon cousin le statuaire René Dalbert, a reçu son invitation.’.
— Je n’irai pas, fit René avec résolution.
— Pourquoi? dit Yvonne au comble de l’éton- nement.
— Je n’irai pas, répéta l’artiste d’une voix ferme.
— Est-ce que vous auriez conservé vos habitudes
de sauvagerie d’autrefois? dit, Yvonne en souriant.
Vous y viendrez, cher artiste, je le veux. Vous ne voudriez pas me priver du plaisir de vous y voir. •
Vous ne voudriez pas m’affliger, fit-elle en pressant sa main et en lui envoyant un de ces regards auxquels le jeune homme ne pouvait résister. Y viendrez-vous? dites !
— Vous le voulez ?
• • — Absolument. ‘ •
. — J’irai. • ■ •
— Enfin ! dit Yvonne toute radieuse.
L’HOTEL DALVARÈS. — CONCLUSION
Dix heures du soir sonnaient à toutes les horloges de Paris ; et sur la chaussée des Champs-Élysées, les passants remarquaient à la clarté du gaz rouler une longue file de voitures , toutes appartenant au monde aristocratique.
Parmi tous ces luxueux et splendides équipages on pouvait distinguer un seul et tout modeste cabriolet de louage, qui ressemblait à un homme en guenilles qui se serait, on n’eût [su dire pourquoi, introduit dans une société élégante et bien née. Tous
ces attëlages, tous ces gens heureux, ce cabriolet lui- • même, tout ce monde enfin se dirigeait vers l'hôtel Dalvarès. Cet humble véhicule était occupé par un jeune homme, vêtu avec autant de recherche que de goût : c’était René qui allait à' celte fête avec le cœur navré et la pileuse figure d’un homme qui
suivrait uii corbiliard. Yvonne avait commandé, il fallait obéir. Dans ce court trajet de la rue de l’Ouest aux Champs-Élysées, combien de problèmes se présentèrent-ils dans le cerveau de l’artiste, sans qu’il eût pu en résoudre. un seul! •
Quelle pouvait être la pensée de madame Dalvarès en réunissant chez elle Yvonne et lui? Elle savait bien qu’il adorait sa colisine... Que voulait-elle donc faire, cette femme si singulière? Avait-elle conçu la perfide pensée, en Espagnole qu'elle était, de se venger sur Yvonne de ses mépris à lui? Leur préparait-elle à tous deux un affront public, éclatant?... René s6 sentait mourir en y songeant. Et c’est moi, dit-il, qui comme un niais, un imbécile, aurai à me reprocher cet esclandre ! Je lui ai dit le nom de celle que j’aime; c’est ma faute. Et puis, qui se serait douté qu’Yvonne accepterait cette invitation? Et M. Roussel qui arrive tout exprès, on le, dirait, pour la conduire à cette horrible fête I . , .
Et les voitures et le cabriolet roulaient toujours et s’arrêtèrent enfin en face de l’hôlel Dalvarès, ce qui mit un terme aux* cruelles suppositions de l’artiste.
Jamais les yeux de René n’avaient été frappés
par une aussi grande magnificence que celle que déployait celte résidence quasi royale. Les vastes péristyles et les escaliers grandioses étaient recouverts de tapis moëlleux, aux couleurs éclatantes, tant prisées des Orientaux ; des arbustes exotiques, des fleurs précieuses et fort rares sortaient d’immenses vases du Japon et de Sèvres, répandant dans cette douce atmosphère des senteurs molles et suaves. Des statues de grands maîtres, parmi lesquelles René enreconnutqui étaient de son travail, à lui, se trouvaient là, de distance en distance, superposées un peu au-dessus d’une rampe de mosaïque, incrustée d’or. Des lustres gigantesques,’ que soutenaient des groupes d'amours, jetaient sur toutes ces richesses l’éclat d’un soleil ardent; des laquais aux allures dégagées, aux livrées excentriques et dorées, allaient et venaient des péristyles aux escaliers, saluant avec respect et courtoisie les nouveaux arrivés, les débarrassant de leurs manteaux, de leurs chapeaux.
Sous l’empire d’une émotion étrange, anxieuse ndescriptible , René posa ses pieds tremblants sur les marches de l’escalier. Arrivé aux portes des appar-
soi QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR
temçnts, où déjà, presque àu complet, les nômbteux ' invités étaient rassemblés , René se sentit défaillir.
Tout à coup la porte d’entrée s’oùvrit largement, et un huissier, d’une voix retentissante cria:'M. René Dalbert. Puis, étonné, ébloui, René n’aperçut plus rien tout se confondait à ses yeux , dans son imagination; cette profusion- de luxe tout oriental, c^ flots de lumières éclatantes, ces femmes, dont les
diamants scintillaient sous le feu des lustres, ces
femmes qui agitaient leurs bouquets aux odeurs pénétrantes ; ces hommes debout, assis, pi-esque tous chamarrés d’or et de splendides décorations; cette foule, ce léger murmure des conversations partielles, tout cela monta à la tête du timide artiste, l’enivra, le tint cloué sur' le seuil de la porte, semblable aux figures de marbre avec lesquelles il vivait.
Il était là, debout, pâle, immobile, ayant devant lui un monde inconnu, jetant çà et là un regard de détresse, un, regard, effaré, éperdu; il serait tombé à la renverse sans une main qui s’appuya sur .son épaule. ^ •
— Eh bien ! Repé, avance donc. Que fais-tu là? lui dit-on presque bas.
tVéfait Gustave, le peintre, son ami.
— Ah ! c’est toi. Merci, murmura René.
— Enfin, te voilà, très-cher. Tu veux enfin connaître madame Dalvarès; viens donc, que je te pré- ' sente à elle.
Kt Gustave l’entraina, se fraya un passage dans la ■foule et arriva ainsi auprès de la maîtresse de la maison.
‘ René, sans savoir ce qu’il faisait, s’inclina devant une femme. • •
— Madame 1 fit-il.
• — Monsieur ! dit la femme charmante avec une inflexion de voix qui fit tressaillir René, qui lui fit lever la tête.
Que vit-il? que se passa*t-il en lui? Il marchait de prodiges en prodiges. Était-ce un songe dont il était le jouet? Dormait-il? veillait-il? était-ce de la m a gie, une hallucination ; un renversemen l des choses probables, naturelles?... Surprise étrange et inexplicable, il reconnut dans madame Dalvarès ; Yvonne, elle-même, sa cousine, son amante adorée..
C’était bien elle. Un petit cri s’échappa de la poitrine de l’artiste. Il était pâle à faire peur. Mais elle.
Yvonne, réprimant un divin sourire, se retourna au s ► sitôt avec sa grâce suprême pour parler à quelqu’un, , placé auprès d’elle. . • - Et Gustave, qui observait l’inexplicable désordre d’esprit.de l’artiste, lui dit à l’oreille :
’ — Je te le disais bien qu’on pouvait devenir fou d’amour rien qu’en voyant celte adorable femme. .
Tu l’es aux trois quarts, mon cher. . •
• Mais René ne l’écoutait pas. Il voulait être seul j il avait besoin de se recueillir. Il froissa en passant ’ la robe de vingt duchesses au moins, bouscula maints sénateurs et hauts barons de la politique et ' de la finance pour s’isoler de la foule. Enfin, tombant dans un fauteuil qui se trouvait dans l’embrasure d’une croisée, et presque caché par les rideaux,
René s’y affaissa, mit ses deux mains sur son visage, rappela en lui le sentiment de sonètre et chercha à s’équilibrer sur le terrain mouvant où il marchait. .
Mais ses idées, au milieu de cette affluence de monde, semblaient s’embrouiller de plus en plus, quand soudain quelqu’un l’interpella.
— René! René ! lui dit— on tout bas.’
Il regarda celui qui le nommait. C’était son
ti’ère Julien qui était aussi là, debout devant lui.
— René, lui dit-il, ahuri, tout stupéfié, peux-tu dire à ma mère et à moi ce qui se passe dans ces salons? Ma mère a été invitée; elle est là, assise, au comble de l’étonnement. Dis-nous donc ce que tu sais?
• — Rien! lien! je ne sais rien?... laisse-moi, dit René en cachant sa télé dans ses mains.
Julien s’éloigna de René, qui lui sembla tout à fait malade...
Cependant des groupes se formaient çà et là dans le salon. René prêta l’oreille à la conversation de deux personnages qui étaient près de lui : c’étaient un aide de camp de l’empereur et un jeune homme en habit bourgeois, sur la poitrine duquel resplendissaient deux décorations étrangères.
. — Noiis allons donc signer tantôt le contrat de mariage de madame Dalvarès.
— . Madame Dalvarès ? lui fut-il répondu. 11 n’est plus question de ce nom... Yous n’en êtes que là, filon cher?... .
— Comment? Vous m’étonnez !
— C’est depuis hier mademoiselle Yvonne Dal-
bert. Elle n’est point Espagnole; c’est une délicieuse petite créole, née sur les bords du Mississipi ; orpheline, quatre millions de dot; voilà son histoire.
— Et ce vieillard, ce monsieur Roussel, qui ne la quittait pas plus que son ombre, ce n’était donc.pas son père? Et alors pourquoi emprunter un nom?
— Pure originalité. Tous n’êtes point, je le vois, • dans le secret de la comédie, très-cher... c’est tout un roman. — Et René n’entendit plus rien, ils con- ' tinuèrent de parler en s’éloignant. •
D’autres personnes les ‘remplacèrent aussitôt,' et l’une disait : • ’ ' ‘
— Quelle séduisante jeune fille 1 M. Dangel, son ami, avec lequel jn me suis entretenu, m’a raconté’ d’elle des Choses incroyables. C’est une femme admirable, une femme hors ligne, et un cœur...
— Qu’est-ce donc, que ce monsieur Dangel ? Je rie . le connais pas.
— C’est un très-riche négociant de Marseille, verni expressément pour assister au contrat et à la cérémonie nuptiale, qui aura lieu demain. , .
— Elle se marie donc? Qui épouse -t -elle?
— C’est encore un secret.
— N’a-t-éile pas repoussé les hommages du prince *", du duc de ’**, et de tant d’autres éminents personnages, qui ont demandé sa main? Qui donc trouve-t-elle digne de devenir son mari? J’avoue que je suis curieux de le savoir...
— Étrange et charmante enfant !
■ Et ils passèrent.
René retomba dans son abattement et ses perplexités.
Soudain un bruit qui se fit à l’autre bout du salon attira toute son attention.
Quatre valets plaçaient une table, devant laquelle s’assit un homme ayant des papiers à. la main. C’était un notaire.
Toute la société était là, curieuse, recueillie, .attentive,' .
—Venez, mon jeune ami^ dit tout à coup à l’artiste quelqu’un qui prit sa main. — C’était M. Roussel. — On vous attend. Rassurez-vous donc ! venez. — Et il entraîna le sculpteur, qui marchait en vacillant comme im homme ivre.
Toute la brillante assemblée avait les yeux sur •René.
Yvonne était resplendissante de toilette; dans ses beaux cheveux noirs scintillaient des diamants, véri^ table parure d’impératrice; elle en avait toute la dignité et toute la distinction. Elle était debout près de l’officier public ; l’émotion qu’elle éprouvait prêtait à son adorable physionomie un charme saisissant qui touchait ; son visage était blanc comme sa robe, et les battements tumultueux de son cœur faisaient frissonner les dentelles de son corsage.
En voyant arriver auprès d’elle M. Roussel et René éperdu, chancelant, elle fut elle-même obligée de s’appuyer sur le bord de la table.
— Monsieur René Dalbert, dit-elle à l’artiste • • d’une voix pleine d’émotion et, de trouble, me veut-
il accepter pour sa femme?
Renéj qui vit le ciel s’ouvrir devant lui, ne fait prononcer un seul mot. Il fit de la tête un signe non équivoque d’assentiment.
— Veuillez signer, dit le notaire.
René griffonna sr- nom auprès de celui d’Yvonne.
. Puis, les uns api les autres, tous s’approchèrent de l’homme de h madame Dalbert, Julien, M. Dàn-
OLiATRE MILLIONS POUR UN CŒUR
gel et Roussel; et enfin tous ceux desquels on avait réclamé l’honneur d’une signature.
' Et pendant qu’on allait et venait autour d’eux, les deux amants causaient tout bas :
— Chère Yvonne!... lui dit René;
— Adoré, René cher !... dit-elle à son tour.
— Ah! par grâce, parlez-moi... Madame Dal- •varès?...
' ’ — C’était moi, •
— Et ma lettre?
— ‘ Je l’ai reçue.
— Vous n’étiez donc pas ruinée?
— Non.
' — Pourquoi donc ^ m’avoir trompé? J’ai été si malheureux !
■ — C’était à la fois une ruse nécessaire et une' épreuve.
— Pourquoi la ruse ?
— Pour vous forcer au travail et faire de vous un homme, mais encore un homme distingué. »
— Pourquoi l’épreuve ?
— Pour savoir si tu m’aimais,‘dit la jeune fille toute rougissante. / • .
— Et maintenant, dit René d’une voix vibrante d’amour, et maintenant, crois- lu, dis, crois-tu que je t’aime ?... Ma bien-aimée, mon Yvonne adorée I ’
— Quatre millions pour un cœur! me disais-je. — Je l’ai trouvé ce cœur, René, c’est le tien. * •