‹ Quatre millions pour un cœurChapitre 11 sur 14 · DE BOULOGNE · texte numérisé non relu

DE BOULOGNE

■ Ea entrant dans son salon, Yvonne, après tant • d’émotions successives, sentit ses jambes fléchir sous • elle; son’ cœur battait avec violence. Elle se laissa tomber sur un divan.

Jusqu’alors la jeune créole n’avait point conçu la

possibilité qu’il pût exister dans le monde une telle infortune, que celle qui s’était appesantie sur René.\ Pour son compte elle n’avait jamais reçu de la vie que des sourires, du miel et des fleurs. La tendréçse' de ses parents et de M.. Roussel avait écarté d’elle, • de ses yeux, tous les défectueux et ignobles tableaux qui déparent l’existence, et qui auraient pu apporter à son cœur un chagrin, à son imagination ardente un sujet, une source de triste méditation.

Elle avait ainsi passé de l’enfance à la jeunesse-, toujours emportée, pour ainsi parler, sur les ailes de la joie et de l’espérance. Les premières larmes qu’elle avait^ersées, les vraies larmes, qui ont pour cause ün chagrin réel, profond, elle les versa toutes lors de la perte de ceux qu’elle aimait. Alors il se fit, il est vrai, un cruei hi isi-ment au dedans d’ellemême ; ce qu’elle ressentit de douleurs déchirantes et d’angoisses; fut affreux. Mais que de douces compensations lui restaient encore après ce double mal- ■ heur : elle était adorée de M. Roussel, elle avait eu . partage la jeunesse, la grâce qui séduit, la richesse qui lui permettait, de faire des' heureux et d’dtre heureuse elle-même. Qu’avaient été ses chagrins, à

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• elle, auprès de ceux qu’avait essuyés ce pauvre " René ? Dès son berceau il avait appris à souffrir i lé mépris, la haine pour ainsi dire de sa mère, la pau- ••

' vreté, une carrière brisée, le dégoût de la vie, tout

• cela avait été son partage.

Cette histoire que lui avait dite René, cette touchante histoire, qui ressemblait au chant du pauvre ' qui tend sa main en pleurant, tant il y avait eu de tristesse navrante dans le son de sa voix ; cette histoire lamentable d’un jeune parent, du neveu de son père, renfermait, lui sembla-t-il, un enseignement : elle lui impliquait un devoir, une juste réparation à faire ; elle se crut appelée à soulager cette noble et imméritée infortune. Celte tâche, elle se l’assigna et elle se promit bien, dans le noble et saint enthou- ' siasme qui s’empara de son cœur généreux, de ne

• point faillir à cette noble mission.

— Eh bien ! s’écria-t-elle, il se trouvera au moins quelqu’un qui aura pris soin de lui, qui l’aura secouru, aimé, protégé ; je serai, moi, ce quelqu’un.

Il y aura, désormais, dans sa vie, un point d’appui, une consolation II ne sera pas dit que sous le soleil •de Dieu une âme aura passé, frileuse et grelottante, .

sans pouvoir se réchauffer jamais ; qu’une pauvre créature humaine aura tendu sa main dans le vide, que tout ce qu’il aura saisi se soit aussitôt changé . en poussière.

— Ah ! conlinua-t-elle de penser, je voulais accomplir une œuvre qui marquât mon passage en ce monde! Orgueilleuse que j’étais IJ’aurais désiré voir mon nom figurer dans les journaux, mériter une gloire, une renommée, il faut le dire, toujours si fatale aux femmes! J’étais folle, mon Dieu ! De plus sereines et de plus douces destinées m’étaient réservées : j’aurai travaillé dans l’ombre et sans éclat à une œuvre de charité et d’amour ! C’est beau ! Les saintes filles de SaiiU-Vincent de Paul ambitionnnntelles une autre gloire, et ne sont-elles pas heureuses?

Eh bien ! moi aussi, je vais me livrer tout entière à la charité; je vais travailler à ressusciter un cœurplein de défaillances et de découragements, un cœur qui s’en va mourant ; je vais tâcher de faire un homme , ‘ de cet enfant. Je dis : Je veux qu’il soit et, sous ma pensée fécondante, cet homme sera!.,.

Elle était toujours couchée nonchalamment sur le divan, pendant qu’elle songeait à toutes ces choses,

quand soudain M. Roussel se trouva près d’elle.

— Ami cher, dit-elle en se redressant avec vivacité et. en s’emparant de ses mains, ami cher, il me faut, dès aujourd’hui, un atelier complet de scülp- .,teur : de üargile, du marbre, et enfin tout ce qu’il . faut pour exécuter des travaux. J’ai, enfin, mon ami, trouvé un aliment à jeter en pâture à mon inutile existence.

—Je m'en doutais, dit en souriant l’ami d’Yvonne.

Voilà que Paris exerce déjà son influence sur vous.

. Vous allez devenir artiste, ma chère enfant.

. — Ce n’est pas de moi qu’il s’agit ; c’est de René.

. J’ai vu son travail; il a du génie. O mon ami,

. ;aidons ce pauvre enfant. Dès cq jour, je deviens sa . providence terrestre. Vous, mon ami, qui avez des- - mots qui s’infiltrent dans le cœur, des paroles persuasives, aidez-moi à faire un homme de cet, en- • fant malade, qui ne croit plus à rien, pas même à lui. . ....

T- Ah ! fit Roussel tout ému, en serrant la jeune . fille contre son cœur, vous êtes bien, Yvonne, ma • chère , la digne fille de votre noble et généreux ..père!..., ■ - - . .

' — Je suis aussi vôtre élève, dit-elle fièrementi- ’

Dès le jour suivant, l'œuvre de la jeune fille com- • mença. Il était matin encore, quand René fut surpris "dans sa chambre par la visite successive d’une foule d’individus qui déposaient sur la table , sur les .meubles tout ce qui était nécessaire à la toilette d’un jeune homme appartenant au monde élégant. Le coiffeur fut le premier qui se présenta. Il était porteur d’un billet d’Yvonne, qui disait : « René, votre

* sœur vous prie d’accéder de bonne grâce à. tout ce qu’elle exigera de vous. Refuser , ce serait l’af-

• fliger. »

René lut, et ses hésitations s’évanouirent.

Il se plaça dans un fauteuil et laissa tailler sa longue et inculte chevelure ; il laissa friser ses mous- . • taches, parfumer ses cheveux, qui; relevés sur le front au goût du jour, prêtaient un charme infini à sa belle physionomie. Puis vinrent les uns après les autres, le chemisier, le bottier, le tailleur, le joaillier, qui, eux-mêmes, d’après la volonté toute souveraine d?Yvonne, procédèrent à la toilette du jeûne homme.

• Quand tout le monde s’éclipsa et que René' jresta

aoo

seul au milieu de sa chambre, il se sentit éperdu, frissonnant sous les nouvelles émotions qui se partageaient son cœur. Il sentit ses jambes chanceler ; il avait le vertige , il ne put rester debout. Il s’assit, et demeura là quelque temps, perdu dans un étrange chaos de sensations, qui faisaient bourdonner sa tête. Il se leva, essaya de marcher. Il se regarda dans la glace ; il ne se reconnaissait plus. Il eut presque peur d’un tel changement dans sa persopne. Il relevait fièrement la tête, se souriait, se cambrait, se tournait pour tâcher d’apercevoir si sa difformité n’avait pas disparu tout à fait. Puis haletant, tom* à tour fâché et joyeux, il ne pouvait coordonner dans son esprit une pensée quelconque. Il se rasseyait, se relevait aussitôt pour marcher à grands pas dans sa chambre.

Bientôt fatigué, comme écrasé sous le poids de ces beaux et luxueux vêtements dont il était revêtu, ih tomba affaissé , abattu dans son fauteuil. On eût dit que le pauvre jeune homme portait sur ses épaules la robe de Nessus. Mille sensations diverses traversèrent son cerveau et son cœur. Il vint un instant où'il se demanda avec un profond et amer sentiment de fierté'

et de délicatesse ; « S’il était bien honorable à un homme de se laisser ainsi combler de bienfaits jiar une femme? » Il était tenté d’arracher de dessus de, son corps et pièce à pièce, ces vêtements qui semblaient lui être seulement prêtés, de les renvoyer tous à la jeune fille qui s’immisçait ainsi dans sa vie, à lui ; de fuir la maison où il avait reçu cet outrage, de ne plus la voir, d’oublier ce qu’il appelait dans ce moment : un sanglant affront. Tout ceci* lui paraissait un devoir. Puis, passant aussitôt à un autre ordre d’idées, il allait se perdre dans un doux mirage. H revit Yvonne avec sa grâce suprême ; il la revit, lui souriant comme la veille, lui envoyant de ces douces et persuasives paroles, qui l’avaient tenu sous une étrange impression. Il lui sembla qu’elle pressait encore sa main dans sa main, lui disant de sa voix si tendrement harmonieuse :

« René, mon cher, courage et espoir ! » — Comment, ne pas obéir à cette jeune ûlle si charmante ? Gomment infliger un chagrin à ce noble et généreux cœur? — Et il se résigna à subir sa volonté puissante ; et il demeurait assis, toujours songeur et perplexe. Un poëine tout entier se déroulait dans sa pensée. .

— G’èst ma cousine, après tout, ûnit-il par. dire : . •

Ne m’a-t-elle pas assuré que c'était mon père qui’ renvoyait vers moi. C’est peut-être vrai, car je n’ai pas cru à une séparation, réelle, complète entre mon-' père et inoi. Les morts qui s’en vont en nous aimant: nous voient et nous dirigent du haut des cieux,- j’en suis sûr. C’.est donc lui, oui ! c’est lui, ce cher absént, qui m’a expédié de là-haut cet ange sous les . traits ravissants d’une belle jeune fille pour m’arracher au désespoir et au découragement. Eh bien I puisque Dieu et mon père le veulent, je ferai tout ce que cette étrange et charmante fille voudra faire, • de moi.

Et,, cédant à l’excès de sa sensibilité, il sentit son âme inondée d’une exquise reconnaissance, et il se prit longtemps à pleurer. Il versa des larmes à torrents, larmes éthérées et divines, perles tombées de • . l’écrin de Dieu dans son cœur, et il allait, vêtu de la • sorte,, transformé ainsi qu’il l’était, se trouver au déjeuner face à face avec sa mère, avec Julien. A' cette pensée, qui ne's’étajt point présentée encore à éon imagination, une sueur glaciale perla sur son- ' front. ■ • .

• QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR SOi-

— Ah I s’écria-t-il tout haut, s’ils allaient rire de moi, comme toujours ; si, dans leur dépit, ils allaient' m’appeler ; infirme! mot cruel qu’ils ne m’ont point épargné, et qui entrait dans mon cœur comme un fer rouge dans une plaie. Mon Dieu ! s’ils allaient me faire cette chose devant ma protectrice, ma sœur, mon amie I Malheur! malheur ! ' .

Et il pleura encore* V

' — Qui me sauvera de moi-même ? On m’a rendu ■

si faible, si lâche ! Oui, il y a de la faiblesse, de la lâcheté dans mon cœur ! Elle a bien raison de lé dire. Je ne suis point un homme, je suis un enfant. Si je pouvais prendre une forte volonté, je serais sauvé. J’essayerai, il le faut.

En cet instant, la cloché du déjeuner se fit entendre. René tressaillit ; il fallait se joindre à toute la famille réunie. Il fit un suprême effort et, comme les enfants qui, pour témoigner de l’absence de la peur, courent au-devant du danger, René s’élança d’un bond hors de sa chambre, traversa, toujours en courant, plusieurs pièces, et tourna enfin, d’une main hardie et ferme, le bouton de la porte de 4a salle à manger. ^

Il se présenta la tête haute, le i-egard fier et résolu', le coin de ses lèvres relevé par un amer et imperceptible sourire.

Ce n’était déjà plus le René de la veille : il était transformé. Une expression nouvelle donnait à sa physionomie quelque chose de surnaturel qui le rendait d’une beauté toute-puissante.

Déjà tous les convives étaient assis autour de la

table. Yvonne et M. Roussel, comme les machinistes

d’im effet de théâtre, étaient sous l’impression d'une attente anxieuse.

Madame Dalbert eut de la peine à reconnaître tout d’abord sa pauvre victime dans ce noble et élégant jeune homme, qui, après avoir salué, vint prendre sa place habituelle à table Quant à Julien, il traduisit son étonnement en s’écriant :

— Oh ! oh ! René, te voilà décidément déguisé en gentleman. Ma foi, dès demain, je te présenterai, si tu veux, au jockey-club.

Quant à Y'voune, son cœur battait d’une joie intime et profonde. René avait obéi, René avait montré du courage. Déjà il s’était dépouillé pour elle, pour lui faire plaisir, elft le sentait, de cette faiblesse

pusillanime, qui paralysait en lui toutes les facultés naturelles qu’il possédait. Elle en augura bien pour l’avenir.

Cependant, le déjeuner fut morne et triste. René

mangea plus qu’à l’ordinaire, pour se donner une

contenance. Yvonne, à elle seule, fit les frais de la

conversation : jamais elle ne s’était montrée si « , communicative et si gaie.

. ^ Aussitôt le repas achevé :

— René, dit-elle, je compte sur vous pour ma pix)menade au bois de Boulogne. Voulez-vous bien m’y accompagner ?

— Je suis à vos ordres, dit René simplement.

Et l’on se sépara.

Madame Dalberl entraîna Julien chez elle. En entrant dans sa chambre, elle s’affaissa dans un fauteuil. Julien s’assit auprès d’elle.

— Eh bien ! fit-elle en exhalant un gros soupir plein de rage.

— Eh bien ? fit Julien.

Ils se regardèrent un instant sans rien dire.

— Eh bien! éclata .enfin madame Dalbert, cette sotte va-t-elle continuer l’œuvre de ton pèi*e ? Tout

ce qu’elle a d’yeux, de tendresse vont-ils tomber sur V infirme. C’est à en mourir de chagrin ! As-tu remarqué l’impertinence du sourire de ce petit René ? Il semblait vouloir nous braver. Je me suis contenue ; mais comme je souffrais! J’aurais voulu le souffleter de mes sarcasmes. Petit avorton insolent !... Il nous donnera du fil .à retordre; je. m’y attends... Les sournois !... Tout cela s’est fait sans que je m’en sois seulement doutée... Mais eRe va se ruiner pour lui.. Elle ne t’a pas regardé une seule fois’pendant le déjeuner ; ses yeux étaient constamment braqués sur René... As-tu remarqué cela?... Mais tu, ne parks

pas Dis donc quelque chose.

• — Que voulez-vous que je. vous dise, ma mère;? Souvent femme varie , a dit un grand roi, bien fol est qui s’y fie. Elle paraissait vouloir m’aimer.

, . — Mais elle ne peut prendre René pour son mari, .un infirme. Elle ne peut avoir cette idée ; c’est impossible. Cela me rassure. Il y a de ta faute ,!dans tout ceci, Julien. Il fallait te montrer plus empressé, plus entreprenant , la forcer’ à fixer ses regards exclusivement sur toi... Mais tü ne dis rien; j.e ne t’ài jamais vu si bête. Tu es vraiment bête. Ne point '

faire' kvancer ses affaires; sé laisser couper l’herbe sous<le pied,- se laisser enlever quatre millions... Ah 1 j’en mourrai^ à coup sûr, et ce" sera toi qui m’auras tuée... •

Mais que voulez-vous que je fasse?... Quand je vais pour lui déclarer ma passion, elle me regarde, et je ne sais plus que lui dire. Yous'ne pourrez jamais comprendre céla, ma mère ; il y a dans son regard quelque chose qui m’impose, qui me rend muet. Je ne me suis jamais senti de même auprès

des autres fetnnies. Avec elles, la déclaration coule sans efforts des lèvres, comme si on disait : Bonjour; mais avec Yvonne, il n’en est point ainsi... Ne me grondez pas, ma mère.

- — Si, vraiment, je veux te gronder ; il y a, certes, de quoi. Voilà un mois qu’elle est ici, et monsieur n’est pas encore au h-a ha de la passion. Il faut brusquer les choses ; il faut te déclarer. Je le veux ;

. il le faut, te dis-je. Quatre millions ! veux-tu donc les perdre? Songes-y. Dès demain, dis-lui que tu l’adores, que tu ne peux vivre sans elle, que tu en mourras, que sais-je, moi, de toutes ces meiiteries des hommes... Mais, voyez donc ce grand nigaud qui-

aura besoin que sa mère lui donne une leçon d’a- . |

mour. Mais c’est affreux, cela. Je suffoque de rage. .

• — Calmez-vous. J’essayerai.

• — Pendant que tu ne feras qu’essayer, les’ autres

mettront la main sur la caisse des millions. Je te dis \

de te hâter. Ils vont au bois ensemble ; elle ne nous

a point invités à. la suivre. Je commence à la prendre en grippe. Ah! elle veut, par ses attentions pour René, me donner peut-être une leçon maternelle? L’impudente créature !...-Je ne puis plus la souffrir.!. Mais, tu ne dis rien. Parle donc.

— Je fume, fit Julien, en retirant de ses lèvres un • . |

panatellas, et en en aspirant la fumée avec la sensualité des fumeure émérites.

— Tu fumes, c’est fort bien ; mais tu peux répondre. • •

— Que vous dire, ma mère, sinon que vous exagérez toutes choses. Yvonne n’épousera pas René, à '

coup sûr ; elle ne peut avoir cette grotesque pensée.

Or, c’est moi qui serai le mari de ses millions; je vous l’assure. Laissez-moi donc faire.

Et Julien se leva, passa sa main dans ses cheveux, se mira dans la glace. •

~ Il est impossible qu’elle me résiste longtemps, dit-il.

— Cela n’empêche pas que je suis d’une colère I... articula madame Dalbert, quand tout à coup un sourd roulement de voiture ébranla le pavé de la cour et vint mettre un terme à sa loquacité.

La mère et le fils s’élancèrent à la croisée, .au moment où l’équipage d’Yvonne franchissait la porte

'cochère.

Les voilà partis; bon voyage ! dit Julien en mettant ses gants et son chapeau. Calmez>vous, ma mère : rira bien qui rira le dernier.

1 Et il sortit en fredonnant un air d’opéra.

■Restée seule, madame Dalbert se livra à mille pensées plus désordonnées les unes que les autres.

Laissons la dans ses colères, dans ses haineuses idées, et voyons ce qui se passe dans la voilure élégante qui emporte nos promeneurs au bois.

Il faisait un de ces beaux jours d’hiver si rares à Paris ; le ciel était d’un bleu azuré, le soleil, ce visiteur si longtemps attendu, emplissait l’atmosphère de chauds rayons de lumière, qui fondaient

'sous leurs caresses le givre et la glace qui miroj-

no QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR

taient sur les branches des arbres ; toute' la fashion •élégante et aristocratique semblait,- ce jour-^là, s’être donné rendez-vous aux Champs-Elysées et au bois de Boulogne; des milliers de voitures, ayant sur .leurs sièges des cochers galonnés et des chasseurs empanachés, emportaient dans leurs courses rapides des femmes, belles, jeunes, parées, qui se tenaient négligemment couchées sur le velours • des banquettes. Des jeunes hommes, des gandins les escortaient, faisant caracoler leurs chevaux pur «ang, en se pavanant aux portières. Nul bruit de la grande cité ^ n'arrivait jusque-là; on n’entendait qu’un roulement incessant de voitures, dont les roues faisaient crier ,1e sable ün et doré répandu sur cette route, aristocratique.

. Yvonne, elle aussi s’était penchée, avec ia grâce toute charmante dont elle était douée, dans le fond de sa voiture. M. Roussel et René occupaient le devant du véhicule. ' . • .

Pendant plus de vingt minutés, nos trois personnages gardèrent le silence. René avait les yeux baissés; il s’abandonnait à ses réflexions. Tout* ce qui avait, sur^ dans son existence depuis la veille lui

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semblait si êtiauge, si merveilleux, qu’il était à se demander sérieusement s’il n’était pas plutôt sous la fascination d’un rêve, que s’il jouait un rôle quel- • • conque dans la vie réelle.

Yvonne rêvait, aussi. Ses regards enveloppaient Réné tout entier, son cœur se livrait avec délices à une de ces joies intimes, profondes que goûtent les ‘ ••

âmes nobles et généreuses par le sentiment du bien • qu’elles font. Elle laissait errer sa pensée sur ce jeune parent, si digne de pitié et d’intérêt ; elle s’émer- • • veillait du changement opéré dans sa personne, dans son individualité. — Ah ! pensa-t-elle, son plus grand malheur eut sa source dans l’excès d’une sensibilité qu’on a excitée outre mesure, dans l’excès de sa modestie, dans l’absence en lui de toute vanité.

Le pauvre enfant, par ce qu’il avait une épaule plus haute l’une que l’autre, s’est cru marqué de la réprobàtion univeréhlle, et il se laissait aller au découragement, au désespoir, lui, mon Dieu 1 qui est appelé, je le pressens, au plus hautes destinées.

• Yvonne, tout en pensant de la sorte, sentait battre . son cœur; ses yeux.s’humectaient de douces larmes ; un sourire chartuant glissait sous ses lèvres entr’ou-

vertes, un frais coloris animait son teint'; elle était presque belle en ce moment.

Elle rompit le silence :

— Cher René, dit-elle au jeune homme, qui, tou-,

jours les yeux baissés, semblait se complaire dans un monde intérieur; cher René, et elle lui tendit sa petite main gantée, faites-moi le plaisir de me dira à quoi vous songez ? . • ■

' — Je me pose cette question, dîNil : « S’il n’aurait pas mieux valu demeurer dans mon obscurité, plutôt que de jeter ainsi dans votre radieuse. exis«| tence des préoccupations pénibles, des- soins qui^ j’en ai peur, resteront inefficaces et stériles ? »

— Ah 1 que dites-vous, René ? dit Yvonne avec

un accent plein de doux reproches. Quand je suis à me réjouir de ce que j’ai fait, de ce que j’ai déjà obtenu de votre faiblesse, et que j’en présage pour vous un heureux avenir, vous v^nez ainsi, tout à coup, gâter ma joie par votre trisiesse.Oh! c’est' mal; cela. ■ . . •

— Oh ! pardon, dit René ; j’ai tant souffert!...

— René, dit à son tour M." Roussel, d’un ton grave, vous parlez' de souffrancè? Certes, la vie ne

fc /

■ fut pas pour vous couleur de rose, j’en conviens. Mais, sachez-le, cher enfant, vos .chagrins, mis en comparaison avec le malheur qui afflige la moitié du genre humain, seraient bien légers. Si vous saviez quelle a été ma vie à moi, vieillard, vous seriez honteux de vous plaindre. Vous avez par-devers vous la jeunesse et son riant cortège, vous avez le talent qui charme et honore, vous avez une jeune parente qui vous tend la main, et qui vous aidera à vaincre vos ennuis ; vous avez tout cela, et vous vous plaignez !... N’affligez donc plus notre chère Yvonne ; cherchez à vous rendre digne de ses soins, de sa sollicitude. Je ne vous parle pas de moi, que vous contristez aussi; de moi, qui veux être un père pour Vous,

— Cher monsieur, chère sœur, intecrompit René tout confus, pardonnez tous deux. Je suis bien coupable envers vous. Je vous jure que je veux travailler à me rendre tel que vous désirez que je sois. Plus de tristesse. Je vous le promets, vous serez contents de moi.

■ En cet instant, ils étaient près du Jardin d’acclb matatioD. Ils descendirent de la voiture.. Yvonne se

suspendit au bras de René, et nos promeneure disparurent bientôt sous un massif d’arbres.

. Ils mai'cbèrent longtemps les uns à côté des autres dans des sentiers verdoyants et solitaires, <à travers une forêt d’arbastes qui les isolait du reste des promenems. Ils allaient d’un -pas joyeux et-léger, se livrant à toutes leurs impressions, nées du' lieu et de la situation. René, chez lequel la sève de la vie semblait renaître, se laissa aller à des' sensations tçutes nouvelles pour lui r Tair, lés chanqps, ce délicieux bois qu’il ne connais^it pas, éveillaient en lui des pensées dont il s’étonnait lui-même. Ce . bois exhalait de son sein .mystérieux des senteurs pénétrantes, qu’il aspirait avec enivrement ; cet air vivace et pur- qu’il respirait, réchauffait son cerveau et sia poitrine ; il sentait circuler dans ses veines avec son sang., une effluve de bien-être qu’il n’avait jai^is ressenti ni soupçonné. La- vie, qu’il avait souvent maudite, lui apparaissait tout à coup sous dès aspects sereins et charmants; il l’entrevoyait. dans de lointains horizons, pleine de rayonnements do- •rés, de fleurs et de poésie. Dans cette jeune âme, si longtemps fermée à toutes les jouissances maté-

• rielles de la vie, à toutes les merveilles de la nature,

■ il V avait alors une surabondance de sensations,

qu’il n’aurait pu analyser, à coup sûr, et qui se ré- ‘ sumaient pour lui eii l’amour pour la vie, en aspirations profondes, infinies, pour un bonheur idéal,

■pour quelque chose qu’il n’aurait pu dire, qu’il ne • savait pas, qn^il ne soupçonnait point encore dans la virginité de l’ignorance des sentiments de son cœur.

Ce quelque chose, c’était une étoile encore indistincte, recouverte de brumes, une étoile qui se dessinait dans le' nouveau ciel' de son existence. Ce quelque chose, enfin, c’était l’amour.

• C'est que l’amour et la jeunesse sont inhérents ) .

• l’un à l’autre, et qu’être jeune et ne pas aimer, c’est ‘voir s’éteindre en soi toutes les lumières, tdutes les •grandes perceptions de la vie, tous les élans, toutes '

• 'les joies, toutes les poésies que Dieu lui-même a

jetés d’une main libérale dans le cœur de la jeunesse,

René, dans la 'conversation qui s’engagea' entre ■ • lui et ses amis, déploya une instruction qu’ Yvonne était loin de soupçonner en lui; sa parole était empreinte d’une grâce et d'une poésie qui la charmaient • >

et qui la ra-vissaient. Une communauté de sentiments

élevés unit, dès ce moment et d’une manière indestructible, trois cœurs si bien faits pour se comprendre et pour s’aimer.

Il était cinq heures quand ils rentrèrent.

Dès le matin suivant, une nouvelle surprise et une nouvelle joie furent données à René. M. Roussel l’inslsdla dans un atelier complet de sculpteur, situé au rez-de-chaussée de la maison. Rien n’y avait été oublié pour y rendre le travail facile et séduisant. René se revêtit aussitôt d’une élégante blouse et se mit à l’œuvre.

Il nous serait impossible de peindre l'ardeur du jeune artiste, si longtemps sevré de l’art qu’il aimait. Son ciseau semblait frissonner sous sa pensée lié*vreuse et sous ses doigts. Des statuettes avaient été choisies par M. Roussel; mais René ne regarda pas seulement ces modèles ; il y avait des myriades de sujets dans son imagination, et, commë depuis quelques jours l’image d’Yvonne flottait dans sa pensée qt dans son cœur, ce fut Yvonne qu'il voulut créer la première.

Avec quelle dextérité, quelle souplesse son ciseau taillait ce bloc de marbre blanc comme l’albâtre,

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qui devait représenter la jeune fille qu’il bénissait et sanctifiait dans son. âme; avec quelle ivresse^ quel délife il cherchait à se souvenir des poses gracieuses de son modèle charmant, de celte ’ insaisissable physionomie, de ce visage, dont la moindre ligne traduisait un sentiment noble et élevé, une expression à la fois virginale et virile.

René donna tout un jour à recueillir ses souvenirs • louchant Yvonne, à se monter l’imagination, comme un musicien accorde un instrument avant que d’exécuter un morceau d'harmonie.

En quelques jours, l’œuvre aimée fut complète. La jeune fille était d’une saisissante ressemblance* Le socle était assei laiige pour la représenter debout, . dans une attitude gracieuse et pensive. Un jeune homme était aÇ^aissé; courbé à ses pieds : c’était René. Yvonne avait une main levée vers le ciel, et ses lèvres entr’ouvertes semblaient Içiisser échapper ces mots : Relevez-vous 1 , .

. 11 y avait tant d’animation, tant de vie, tant de ressemblance dans le petit groupe, qu’on se sentait, en le ■ regardant, saisi d’une profonde admiration pour l’artiste qui l’avait créé.

. René était content de lui, il était ivre de joie.

Cependant Yvonne était loin de soupçonner qu’elle avait, la première, occupé la pensée et le ciseau du jeune sculpteur.

S’étant ménagé l’intervention de Mamie, il déposa ün matin son travail sur le guéridon du boudoir d’Yvonne, et il attendit avec un inexprimable battement de cœur l’instant où sa cousine pourrait se reconnaître, admirer ou critiquer ce morceau de sculpture.

Ce moment arriva, et la surprise et la joie que fit éclater Yvonne, son appréciation si éclairée et celle qu’y joignit M. Roussel récompensèrent amplement le jeune artiste de ses efforts et de la reconnaissance qui l’avait si heureusement inspiré.

René entreprit de nouveaux travaux avec une aixieur toujours croissante. Yvonne et quelquefois M. Roussel le visitaient dans son atelier, pendant qu'il se livrait au travail. Leur présence si chère stimulait le jeune sculpteur. — Heureux! oh! bien heureux est l’artiste, l’écrivain ou le poète qui peut, à l’aide de conseils éclairés, de suffrages amis, traverser et vaincre les premières et innombrables

difficultés qui s’attachent à tous les commencements d’une carrière ! Heureux celui d’entre eux qui se ’ sent fortifier et grandir dans un labeur ingrat de chaque jour sous la bienfaisante influence d’une encourageante parole, sous le souffle d’une affection profonde et vraie, qui doit avoir sa part du succès et de la gloire qui l’attendent, ou souffrir avec lui des nombreuses déceptions et de l’injustice que subissent souvent ceux qui tendent' à s’élever au-dessus

de la médiocrité.

Travailler seul à une œuvre quelconque, être seul à se réjouir ou à supporter ses ennuis, h’est-ce pas mêler une souffrance à l’aridité du travail? Jamais une œuvre élaborée dans l’isolement et l’inanité des sentiments du cœur n’atteindra, à coup sûr, cette ampleur, ce fini, ce mélange de génie et de sensibilité touchante qui porte toute œuvre qui en est empreinte, à la postérité.

René fut heureux en cela. Un regard, un élçge

d’Yvonne, une appréciation juste et raisonnée, ou bien une douce critique de M. Roussel, qui s’entendait aux choses sérieuses comme aux œuvres d’art, le stimulaient et lui faisaient enfantëi’ des prodiges.

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Mais pendant que tous trois, Yvonne, René et M. Roussel, s’absorbaient ainsi dans le travail et dans une sympathie réciproque, que faisaient madame Dalbertet Julien?

‘ Les journées s’écoulaient pour eux dans une déception cruelle, dans une inexprimable lassitude de penséeè et d’actions.

• Cependant, Julien espérait plus que jamais. Le ■ soir, quand toute la famille était réunie, selon l’habitude qui en avait été prise, dans le salon d’Yvonne, • il n’avait point cessé — sa mère, son argus étant là — de diriger tous ses regards sur sa cousine, de lui donner mille ténioignages d’une feinte passion, de

• déployer le peu d’esprit dont il était pourvu, pour tâcher de se la rendre aimante et favorable.

Quaht à Yvonne, durant ces soirées, sa bonté, sa grâce naturelle, sa familiarité, s’étendaient également sur tous les membres de sa famille ; il n’y avait aucune nuance apparente dans les sentiments que pouvaient plus ou moins lui avoir inspiré les deux frères. En effet, si elle admirait René, elle plaignait sincèiement Julien, et dans son généreux cœur se trouvait le désir de pouvoir réparer en lui les torts

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d’une mauvaise éducation, l’influence d’une mère

sans instruction et sans cœur.

Ces soirées étaient délicieuses. Yvonne s’y montrait telle qu’elle était : naïve, naturelle, profondément instruite, et presque toujours saisissante par l’originalité, l’imprévu et le pittoresque qu’elle jetait dans la conversation. Quelquefois, et toujours .sur l’invitation de René, elle emplissait le salon d’une •

suave harmonie; son âme, ses doigts, tiraient du clavier des notes puissantes, et quand sa voix de bengali s'unissait aux acqords de l’instrument, Yvonne n’était plus alors pour René une simple personne; c’était quelque chose d’innomé', d’immatériel, qui sortait d’une sphère élevée tout exprès pour marquer d’un cachet d’infériorité tout ce qui l’approchait.

Yvonne goûtait un inexprimable bonheur dans les doux apaisements de son cœur, endormi encore à toutes les délirantes impressions de l’amour, dans cette quiétude de tout son être, qui se manifestait sans restriction dans toutes ses actions, dans toutes ses paroles. On eût dit que ce sentiment ne trouverait jamais accès dans sa jeune âme. L’amour!...

elle en parlait comme d’une chose tout à fait secon-

daire, qui devait tenir peu de place dans une ima^nation et dans un cœur occupé de choses sérieuses et complètement voué aux arts!...

■ — A coup sûr, dit-elle un soir qu^ ce sujet fut agité, l’amour ne pourrait m’apporter des jouissances plus profondes et plus pures que celles que je goûte, et qui découlent de la tendresse paternelle de Roussel pour moi, et de l’amitié fraternelle de . mes cousins.

— Ainsi, lui . dit sa tante, vous renonceriez sans regret à vous marier?

. — Assurément, répliqua-t-elle... à moins que....' — A moins que?... fit Julien.

— A moins que je trouve quelqu’un qui, par ses tendances, ses goûts, la noblesse de son caractère et son amour pour moi, égal à celui qu’il aura su m’inspirer, ne vienne renverser et confondre toutes mes idées sur le bonheur, et ne me fasse apercevoir des horizons lumineux et charmants dans une union contractée avec lui.

— Mais, cousine chère, s’écria Julien, le monde

est peuplé d’hommes semblables. Le principal serait de vous inspirer de l’amour.

— Voilcà précisément le nœud gordien, interrompit M. Roussel, en riant de la sortie du gandin.

— Bah ! -repartit Julien, en ce cas on fait comme Alexandre ; si on^ne peut dénouer, on tranche.

• Yvonne'sourit, et la conversation tomba sur d’auti*es sujets.

• A peu de jours de là, c’était un matin, Yvonne était seule chez elle, assise près d’un guéridon; elle était absorbée dans la lecture d’une lettre qu elle venait de recevoir de M, Dangel. Julien, qu’elle n’avait pas vu s’approcher, était debout devant elle.

— Ah! c’est vous, si matin! Vous avez sans doute une communication à me faire. Avancez ce fauteuil, cher Julien; placez-vous près de moi, j’écoute. — Et la jeune fille enveloppa son cousin de ce regard clair et limpide qui en imposait toujours au jeune homme.

Julien en fut tellement troublé qu’il se mit à balbutier :

' — En effet, dit-il, je venais vous dire, chère cousine... j’ai hâte d’en finir... de savoir... si enfin,...

M4 QUATRE MILLIONS POUR UN CœUR •

Il y avait en sâ physionomie quelque chose de si plaisant, de si burlesque, qu’Yyonne éclata de rire.

— Vous riez, reprit Julien, enhardi par ce bon et franc rire de jeune fille; vous- riez, mauvaise, alors

que je viens tout ému, tout bouleversé, cherchant dans mon ciBur et n’en trouvant point, des expressions qui pourraient vous traduire tout ce que je souffre, tout ce que..... vous riez encore..... C’est . qu’alors vous n’avez pas compris?

. -- J’ai compris, dit Yvonne. Laissez-moi rire.

Tout peci me sen^ble si comique..

Je ne sais, rèprit Julien un peu piqué, s’il est bien généreux à vous de tourner en ridicule l’amour que je ressens... .

— Allons donc! dit Yvonne, qui s’attendait depuis •longtemps à celte scène, vous avez de l’amour pour moi, voiis !

— En doutez-vous? reprit hardiment le gandin. En venant dans notre maison, j’ai supposé que votre pensée était de yous unir. à l'un de vos cousins..! Et pensez-vous qu’il soit possible de vous voir sans vous aimer?

Yvonne ne riait plus.

QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR m

' — Vous me faites cruellement repentir, dit-elle, de vous avoir jugé digne de l’attachement que je portais au fils du frère de mon père. En cédant au vœu de votre mère, qui me réclamait, loin de chercher chez vous un mari, j’étais heureuse de fuir tous ceux qui m’étaient offerts; j'espérais de votre part une douce hospitalité et me mettre à l’abri de tout ennui. Il n’èn est pas ainsi, et...

— Ma cousine !...

— Ne m’interrompez pas! fit Yvonne avec itn

geste d’impératrice. Il vaut mieux dire une bonne

fois tout ce que l’on pense pour n’y plus revenir. Je

vous l’ai dit, je crois, et je veux bien vous le répéter!

jamais je ne serai à l’homme vain et léger, dont le

caractère et le cœur ne m’offriraient pas une solide

garantie de bonheur; à celui-là qui se conna^rait

assez peu lui-même pour s’adresser à moi dans un

but de mariage, je lui dirais ce que je vous dis à

vous, Julien : je ne puis ni vous aimer, ni même

vous estimer.

~ Ceci est dur, ma cousine, balbutia Julien.

— Ceci est la vérité. Ne revenez plus, je vous

prie, sur un pareil sujet. A ce prix-là, je consens à

m QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR

VOUS pardonner. Et roaintenant, soyez assez boa. ^ pour me laisser. J’ai des lettres à écrire...

-, — Oh! vous m’entendrez, vous m'écouterez. Il faut que- vous sachiez que je vous adore, que...

■ Et Julien essayant avec Yvonne la scène qui lui réussissait avec les feirimes de son monde, Julien se précipita aux genoux d’Yvonne, enlaça sa taille de ses bras nerveux et crispés.

Éperdue, révoltée’ d’une telle audace, Yvonne rassembla ses forces, repoussa Julien avec tant de vigueur qu’il tomba sur le parquet, tandis qu’elle agitait la sonnette d’une main fiévi’euse et conviUsive.

La" porte s’ouvrit largement et René apparut. Il était pâle,. frémissant, ses narines étaient dilatées, sa lèvre- tremblait, une suprême indignation se lisait sur ses traits ; il avait plutôt pressenti qu’entendu ce qui venait d’être dit.

— Que ce passe-t-il donc ici, dit-il, l’œil menaçant, le geste altier.

— Mon Dieu! fit Yvonne d’un ton calme, Julien avmt un vertige, il est tombé et j’appelais Mamie pour lui apporter des sels,- un verre d’eau,

. Julien sortit précipitamment pour aller cacher sa défaite et sa honte.

— Le lâche 1 murmura René, en le suivant du regard.

— Je ne sais, dit Yvonne en s’efforçant de sourire, je ne sais s’il est lâche, cela peut être ; mais à coup sûr, il est bête.

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