XVIII AVANT-PROPOS
Tauteur des récits qui composent ce volume. Il a parcouru une partie notable des Etats-Unis, et en écrivant ses souvenirs il a su leur donner une forme qui fait en quelque sorte participer le lecteur aux scènes qu'il raconte. D'un côté il nous montre l'homme dans sa spontanéité, et de l'autre le cadre grandiose de la nature dans ses conditions vierges. Ceux qui ont vu témoigneront de la fidélité de ses tableaux, et ceux qui n'ont pas eu les originaux sous les yeux ne trouveront pas moins de charme dans des peintures pour la plupart nouvelles pour eux,
J. C. HOUZEAU
DU COLOnADO AU TEXAS.
Le 27 août 1882, vers 2 heures de raprùs-midi, je me trouvais au ddpot (gare) de la petite ville de Pueblo, au sud du Colorado. J'attendais le traiu qui devait me conduire à 400 lieues de là, h San-Anlonio de Bexar, au Texas. Je devais être rendu dans celte ville à la date du 1" septembre, et il me restait à peine cinq jours pour effectuer, môme sans arrêt, ce long voyage.
Parti d'Anvers le 22 juillet précédent, à bord du Wacsland, de la Red Star Line, j'étais arrivé à New-York le 3 août, après une traversée heureuse et fort agréable. J'accompagnais les instruments destinés à la mission chargée par le gouvernement belge d'observer dans l'hémisphère nord le passage de Vénus, mission dont je faisais partie avec M. Houzeau, alors directeur de l'Observaloire, et M. E. Stuyvaert, astronome adjoint au même établissement.
Après un court séjour dans la grande cilé américaine, j'avais remonté l'Hudson jusqu'à West-Point, où se Irouve la fameuse Académie militaire des Étals-Unis. De là jélais allé
2 QUATRK MOIS AU TKXAS.
aux cliuLes du Niagara, puis» revenant en partie sur mes pas, j'avais nlLeiiiL Philadelpliic, et, le lendemain, Washinglon. La capitale de l'Union m'attirait surtout par ses institutions scientifiques, et notamment par son Observatoire naval et son Sigjial Office, si hautement réputés dans le monde savant. En quittant Washington, je m'étais dirigé droit vers l'ouest, par les Alleghanys et Cincinnati. J'avais ensuite visité (ihicago, Saint-Louis, Kansas-City, traversé le Kansas dans toiile sa largeur, et m'étais arrêté enfin à Denver, dans les Montagnes Rocheuses, où j'avais passé plusieurs jours à admirer les merveilles de cette légion.
Durant les trois à quatre semaines de ce rapide voyage, j'avais parcouru une grande partie des États-Unis, vu de près des cités immenses et d'humbk'S bourgades, été en contact avec des Américains de tous rangs, depuis le Yankee des États de la iNouvelle- Angleterre, à peine différent de l'Européen, jusqu'au mineur du Colorado, aux mœurs rudes et parfois primitives*. J'avais surtout été frappé de la prodigieuse activité industrielle qui règne d'un bout à l'autre de l'Union et saisi d'admiration à la vue de ces navires, de ces trains de chemin de fer, de ces tramvVays, de ces fils électriques en nombre incalculable, qui, sans cesse, sans trêve ni repos, transportent les voyageurs ou la pensée dans toutes les directions, à fintérieur du Nouveau-Monde et vers l'ancien.
Cette exubérance de vie matérielle rejette naturellement dans l'ombre les préoccupations plus douces et plus pures des choses de fart et de la littérature. Aussi l'Américain est-il complètement débarrassé de ce souci de la forme qui nous poursuit constamment. Peu lui importe l'aspect extérieur des objets auxquels nous avons coutume de donner un certain cachet artistique, si peu marqué qu'il soit. Il songe avant tout au côté pratique, utilitaire.
Un autre sentiment qui domine bientôt le nouveau débarqué aux États-Unis est celui de grandeur, d'immensité. Les
nionumenls publies, les fabriques, les usines, les magasins de New-York, de Chicago, de Sainl-Louis, sont des géants à côté des nôtres ; à lout instant, soitqu on se trouve en wagon ou en bateau à vapeur, des ponts gigantesques attirent les regards; les distances elles-mêmes sont énormes; et cependant on retrouve parlout et toujours la môme physionomie aux villes, le môme langage, le même type de population, à de légères différences près. On s'habitue par là promplement avoir tout en grand, et on se prend à considérer nos royaumes et nos républiques comme autant de pays de Lillipul. Ajoutez à cela rindépendance complète d'allures de l'Américain, l'idée de liberté individuelle qui le domine, l'absence des traditions, des préjugés que les siècles ont légués aux peuples d'Europe et dont nous avons peine à secouer le joug, et Ton ne s'étonner-a plus du changement rapide qui s'opère dans l'esprit de Thabilant de nos contrées allaut se fixer aux Élals-Unis. Il semble que la respiration y soit plus large, plus libre; on se sent un autre homme.
Telles étaient hs réflexions qui m'occupaient en attendant l'arrivée du train de ÏAtclnnson, Topeka and Sauta- Fé Railroad, par lequel je devais partir. On se plaît ainsi, à certains moments, k jeter un coup d'œil en arrière sur des faits ou des événements qui se sont pi'écipités, sur lesquels la pensée na pas eu le temps de s'arrêter, entraîné que l'on était dans une sorte de tourbillon contre lequel on n'a pu ou su réagir. Après un mois d'une vie de grande activité, de déplacements continuels, j'allais bientôt trouver à San-Antonio une existence plus calme, et avant d'y arriver je trouvais du charme à repasser dans mon esprit, en me promenant dai;s la j^are de Pueblo, lout ce que j'avais vu depuis le jour de mon débarquement à New-York jusqu'au mohient actuel.
Le train devait partir à 2' heures 50 miimles. Ma montre indiquait déjà 2 Ix^ures 40 minutes et rien encore, cependant, ne se montrait à l'extrémité de la ligne. Les abords du dépôt
étaient très calmes. II n'en avait pas été ainsi à 2 heures, où deux trains à la fois s'étaient ébranlés dans des directions différentes, emportant de nombreux voyageurs. Trois heures sonnent, et toujours même tranquillité dans la gare! Mon train est sans doute en retard. A 3 heures 15 minutes, do plus en plus intrigué de 1 absence de tout mouvement autour de moi, et plus encore de labsence de train, je me mets en quête d'un employé quelconque et après beaucoup de recherches je finis par trouver un baggage-man {poviouv de bagages), qui, à ma profonde stupéfaction, mapprenJ que le dépari a eu lieu à 2 heures, sous mes yeux, sans que je me doutasse le moins du monde qu'il s'agissait de mon train. Le mystère fut vite expliqué. J'étais tout simplement la victime de la multiplicité des temps employés encore à cette époque, aux États-Unis, sur les différentes lignes de chemin de fer. J'avais l'heure de Denver, qui se trouve à 160 kilomètres el à peu près sur le même méridien que Pueblo, tandis que les correspondances sur l'Atchinson, Topeka and Santa-Fé Uailroad étaient réglées d'après le temps de Jefferson-Gity, éloignée de 230 lieues à l'est du point oii je me trouvais. Celte distance correspond à une différence d'heures de près de 50 minutes.
Les Américains étaient souvent aussi victimes de méprises de ce genre. Us ne savaient pas beaucoup mieux que les étrangers se reconnaître dans ce dédale de temps si divers. Et comment en eût-il été autrement? Dans toute localité située à la rencontre de plusieurs lignes, il fallait, avant de se mettre en voyage, et surtout lorsqu'il était question de changer de train, s'enquérir avec soin des différentes heures locales en usage sur chacune de ces lignes. Faute d'agir avec prudence, on s'exposait aux mécomptes les plus désagréables.
Aujourd'hui, grâce à une décision du Congrès, toutes ces difficultés ont pour ainsi dire disparu.
Au mois d'octobre 1883, des délégués de presque toutes les lignes de chemins de fer se réunirent en conférence, et
après mûre délibération adoptèrent les résolutions suivantes :
Cinq étalons (standards) du temps se partageront le territoire des États-Unis et le Canada. L'élalon du Canada portera lo nom AHnter colonial lime et coïncidera avec le méridien de 4 heures ou de 60** à louest de Greenwicli. Ceux de l'Union s'appelleront respectivement eastern, central, mountain et Pacific time, et coïncideront avec les temps locaux des méridiens de 5, 6, 7 et 8 heures, ou de 75^ 90", i05° et 120'» à l'ouest de Grecnwich. Ainsi, tous les* trains circulant entre les méridiens de Sa"" 30' et de 97** 30' auront leurs heures de départ et darrivée réglées sur le temps moyen du 90® degré; et ainsi de suite.
Ce système a le grand avantage de ne jamais présenter de différence de temps supérieure à 30 minutes.
La seule difficulté que la Conférence ait rencontrée, consistait dans le choix des localités où devaient s'opérer les changements d'heures; la difficulté était surtout assez sérieuse là où la population est très-dense et, par suite, où les villes sont très rapprochées. Il faudra naturellement quelque temps avant que le voyageur ait la pratique du nouveau système.
Nous soulTrons moins, en Europe, de la non-uniformité des heures dans les longs voyages par voies ferrées, parce qu'à chaque changement d'heure correspond w\\ changement de pays. On est ainsi amené par une circonstance bien spéciale à songer à la marche de sa montre.
Je ne pus quitter Pueblo que le soir, à 7 h. 45 m. Comme ma mésaventure me donnait quelque loisir, j'en profilai pour parcourir la ville. Il avait malheureusement beaucoup plu les jours précédents; les eaux du ciel avaient converti Pueblo en un vaste lac de boue, au milieu duquel on ne pouvait s'aventurer sans prendre de grandes précautions. En maints endroits les chevaux enfonçaient dans la vase jusqu'à hauteur des genoux. Des planches épaisses avaient été posées sur
fl QUATRE MOIS AU TEXAS.
lès accolemenls des rues, et cest grâce à ces ponts improvisés que certaines d'entre elles élaient plus ou moins abordables. Pueblo est une cité loule nouvelle, habitée presque exclusivement par des mineurs, aux types les plus rébarbatifs qui se puissent voir. C'est d'ailleurs une population rude, habituée aux grandes fatigues, aux dangers, âpre au gain, dominée par la passion du jeu, qui sévit avec frénésie dans tous les centres miniers du Colorado. C'était la première fois que je faisais connaissance avec des faces aussi palibulaires. J'avais été prévenu cependant, mais je trouvai la réalité bien audessus des conceptions que mon imagination sciait formées. L'étranger n'est pas sans éprouver quelque crainte de se trouver ainsi tout d'un coup entouré de gens à l'aspect si peu engageant. Une longue barbe inculte, un mauvais chapeau à larges bords entbncé sur la tele, de hautes bottes couvertes d'une croûte de boue de plusieurs doigts d'épaisseur, une chemise de flanelle comme vêtement principal, plus un ou deux revolvers à la ceinture, composent leur accoutrement habituel. On s'habitue cependant à leur conlact, comme à toutes choses, bien que les rapports avec eux ne soient pas toujours exempts de suites fâcheuses. Les meurtres pour vols ou provoqués par des querelles sont fréquents au Colorado. Pendant mon séjour à Denver, un jeune Allemand fut assassiné en plein jour sur l'un des ponls de la Soulh-Plale-River au milieu de la ville, et dépouillé des valeurs qu'il poi'lait sur lui, sans qu'il fût possible de découvrir les auteurs du crime. Moi-môme, pendant ma promenade à Pueblo, je me vis à certain moment suivi à dislance par un individu dont les allures ne dénotaient rien de bon, et qui épiait constamment mes fails et gestes. Allais-je à droile, il prenait la droite; altais-je à gauche, il tournait du même côlé. Je m'étais, il est vrai, iivenluré un peu à la légère hors des limites de la ville, et le lieu paraissait propice pour perpétrer quelque mauvais dessein. A voir l'obstination de ce gentleman à me
suivre» je jugeai prudent de ne pas pousser plus loin. Je fis volte-face et revins sur mes pas, la main posée sur mon revolver, qui se trouvait dans ma poclie. En passant à côté de mon gênant compagnon de promenade, je rentendis qui murmurait cerlaines paroles dont je ne saisis pas le sens, mais je compris, à sa mine désappoinlée, qu'il aurait bien voulu rester plus longtemps en ma compagnie et faire plus ample connaissance, si pas avec ma personne, peut-ôlre avec ma bourse.
A 7 heures 45 minutes, je moulai enfin dans le sieeping-car gui allait me conduire jusqu a Kansas-City. Comme je gravissaisie marchepied delà voiture, un monsieur m adressa la parole avec un accent qui dénotait une origine française. Celait en effet un ingénieur parisien, établi depuis plusieurs années aux . États-Unis. Nous fimes route ensemble pendant un jour entier, et j'appris de sa bouche quantité de faits intéressants et curieux sur l'Amérique et les Américains,
Nous étions installés de quelques heures à peine dans le Pullman-car, lorsqu'il fut le théâtre d'une aventure des plus divertissantes. On sait que les wagons-lils américains diffèrent essentiellement des nôtres. Ils constituent de véritables dortoirs, à double rangée de lits superposés. Des rideaux glissant sur des tringles cachent les dormeurs aux regards indiscrets. Lorsque vous entrez dans la voiture, le conducteur vous remet, contre le versement du di*oil supplémentaire exigé pour pouvoir occuper ce wagon spécial, un ticket portant le numéro du lit qui vous est destiné. C'est simple et pratique, comme on voit. Seulement, dans certaines circonstances, et notamment dans celle dont je fus témoin ou plutôt l'un des acteurs, le système dont nous parlons peut provoquer des scènes fort burlesques, et mettre même le wag^on en pleine révolution. Notre conducteur, sous l'émotion de copieuses libations faites dans la journée, avait remis le même numéro à plusieurs voyageurs; il n'en résulta aucun
inconvénient pour ceux qui allèrent se coucher les premiers, cl entre autres pour plusieurs dames. Mais vers 10 heures, au moment où les relardalaircs voulurent prendre possession de leurs couchettes, ce fut à Tinslant un iohu-bohu inexprimable dexclamalions, de jurons, de cris d'effroi, ceux-ci poussés par les ladies, dont la pudeur élaitjuslement effarouchée. Il fut difficile de ramener le calme au milieu de lout ce monde : Tun réclamant la place à laquelle lui donnait droit son ticket, l'occupant ne voulant évidemment pas la céder, fort du môme droit. Bref, après de longs pourparlers avec le conducteur et son aide noir, qui riait aux larmes de la détresse de son chef, on parvint à caser chaque voyageur convenablement et le reste de la nuit se passa sans encombre.
Lorsque nous nous réveillâmes le lendemain, nous étions dans le Kansas.
Javais déjà traversé cet Élat en allant de Saint-Louis à Denver, mais dans sa partie septentrionale. Nous étions maintenant dans sa partie méridionale.
Le Kansas se trouve exactement au centre du vaste territoire des États-Unis. Sa capitale, Topeka, est distante de 1,700 kil. de l'Atlantique, de 2,300 kil. du Pacifique; vers le sud, 1,300 kil. seulement sont à franchir pour atteindre le golfe du Mexique, et vers le nord, 1,200 kil. la séparent de la frontière du Canada. .
Ce seul État du Kansas est huit fois grand comme la Belgique; il forme une plaine immense, aujourd'hui cultivée sur beaucoup de points, mais vierge il n'y a pas longtemps encore, avec le bison seul comme maître. L'homme a chassé ce roi des prairies dé son domaine; là où d'immenses troupeaux de buffalos vivaient dans la liberté la plus complète, paissent actuellement des troupeaux non moins nombreux de bœufs paisibles. Dans mes deux traversées du Kansas je n'ai aperçu qu'un seul bison, et encore élait-il à l'état domeslique.
La richesse du Kansas réside principalemep^ dans ses mil-
lions de têtes de bétail et dans ses céréales. Mais cette contrée, dont la fertilité est remarquable, ne produit actuellement, comme la plupart des Étals de l'Union, qu'une faible partie des biens qu'elle est susceptible de fournir. Huit millions d'acres seulement, sur cinquante-deux millions, étaient cultivés en 1879. Le défrichement des terres arables marche néanmoins rapidement; on peut évaluer à plus d'un million d'acres la superficie du sol acquise chaque année à la culture.
Le Kansas a une population d'un million d'habitants environ. En 1850, il en comptait 107,000 !
Le sud de cet État est plus peuplé et plus fertile aussi que le nord, où de vastes étendues de prairies attendent encore la main de l'homme pour être transformées en champs cultivés. On y parcourt des espaces sans fin, unis comme la mer, où le sol a pour toute parure un léger manteau fait d'herbe extrêmement niaigre, haute d'un pouce au plus, mais parsemée de petites plantes fleuries qui transforment la plaine en un véritable lapis de Smyrne, diapré des plus belles couleurs. Des cactus nains se voient çà et là, et de temps en temps on distingue au loin quelque chien des prairies se livrant à ses ébats gracieux. La monotonie du tableau qui se déroule ainsi devant le voyageur pendant tout un jour fait naître peu à peu un sentiment de tristesse dont on a peine à se défendre. On se sent comme perdu au milieu de celte immensité, plus calme et plus silencieuse que l'Océan, où l'agitation des flots entretient toujours l'idée de mouvement et de vie.
J'ai cité le chien des prairies. Ce mot de chien ne doit pas éveiller l'idée d'un animal appartenant à la race canine. Le chien des prairies a la taille et l'aspect d'un jeune lapin auquel on aurait coupé les oreilles. Il se tient de préférence sur son train de derrière, et il faut voir avec quelle grâce, quelle gentillesse il exécute tous ses mouvements ; combien il est vif, pétulant dans ses allures. À tout instant il croise les pattes de devant sur la poitrine et incline la tête comme pour saluer, et
la gravité comique avec laquelle il prodigue celte marque de politesse inconsciente est vraiment des plus amusantes. Oii l'apprivoise 1res facilement. Le jardin zoologique de Chicago en possède un grand nombre, vivant en complète liberté. « Ils se creusent dans le sol, couvert de gazon, des demeures qu'ils habitent par couples et par petites familles. Ils rejettent au dehors la lerre qui provient de ces excavations, et elle forme à rentrée de chaque réduit un monticule qui fournirait la charge d'un cheval attelé à un tombereau. Ces monticules, éloignés les uns les autres de cinq ou six mètres, occupent assez d'étendue pour former ce qu'on appelle des villages. Tous ces proprétaires vivent en bonne intelligence; ils se visitent, jouent ensemble, s'ébattent sur le gazon, et font entendre de fréquents aboiements. Comme les marmottes, ils s'endorment en hiver, mais ils ne font pas de provisions. Leur chair est très bonne, dit-on. » Ils ont aux quatre pattes cinq doigts armés d'ongles forts, et ils possèdent de petites abajoues. On les appelle aussi éourenils jappants.
Le Kansas est l'un des pays où l'on a pu le mieux constater l'effet de la colonisation sur les conditions physiques du sol et les variations de l'atmosphère. Depuis que la civilisation a pris possession de ce vaste domaine, la faune et la flore y ont considérablement changé, de môme que la quantité de pluie et sa répartition dans le cours de l'année et dans les différents districts. A mesure que le défrichement des terres gagne l'ouest, les facilités de culture augmentent à l'est. Il y a vingtcinq ans, on ne rencontrait que des terrains incultes au delà du 96® degré de longitude; dix ans plus tard, cette limite était reculée jusqu'au 97*^ degré, cinq ans après jusqu'au 98* et bientôt elle atteindra le 100^ Le sol, d'une aridité extrême autrefois, retient davantage l'humidité aujourd'hui.
C'est en traversant le Kansas que j'ai pu me rendre un compte exact de la façon dont se créent les villes aux États-Unis. On sera tout élonné d'appreiidre quels moyens simples et pratiques
QUATRE MOIS AU TEXAS. Vi
sont mis en œuvre à oel effet. Généralement, les territoires inhabités sont cédés .pariparties, embrassant parfois plusieurs centaines de 'lieues carrées, à de puissantes sociétés financières. =Le gouvernement abandonne ces terres à des conditions extrêmement avantageuses pour les «acquéreurs. Le premier soin des sociétés est de construire un chemin de fer sur leur vaste propriété et de .le relier à de grandes lignes déjà existantes. Puis, à laide cd'u ne réclame monstre comme savent en faiœ les Américains, on attire les émigrants en faisant miroiter à Leurs yeux tous les avantages, toutes les félicités qui les attendient dans le Paradis terrestre où on les convie de venir .planter leurs >tentes. Les promesses sont mirifiques — mais pas toujours tenues, ihélas ! Dans les premiers temps, on offre l'acre (4,046 mètres carrés) àl ou 1 d/2 dollars. Dès que desémignants se présentent, on les répartit par groupes de cinq ou dix familles de chaque côté et le long de la voie ferrée, à des dislances s'élevant d.abordà dix lieues, puis à cinq, et moins encore, au fur et a mesure que le flot des arrivants grossit. Cette prtamière répartition faite, on verse l«s nouveaux convois dans les centres déjà formés, jusqu'au moment où on laisse à chacun le droit et la. faculté d-e fixer ses pénates où bon lui semble. J ai pu ainsi observer toutes les phases de lexistence d'une ville américaine, avant qu'elle en arrive à mériter Je nom de ville. J'ai vu les caravanes d'émigraiits traverser péniblement la prairie, se rendant. à leur lieu de destination fixé à lavance. J'ai vu l'embryon de cités futures : quelques chariots encombrés d'instruments aratoires, premiers outils des nouveaux settlers, chargés de planches et de poutres devant servir à .construire leurs premières demeures, et, m attendant, couchant sous la tente. Plus loin, de petits groupes de maisons de bois d'aspect bien primitif constituaient déjà un noyau appelé peut-être à de brillantes destinées. Tel de ces groupes qui, en 1878, se composait de quatre à cinq maisons seulement, en comptait plus de 200 en 4882,
42 Ut'AïUE MOIS AU TEXAS.
lors de mon passage. Je parle ici devisa. Dès que la colonisation acquiert une certaine importance, le prix des terres augmente aussitôt : il monte à 2, 3 et même 4 dollars l'acre, suivant la fertilité du sol. A l'entrée dà toutes ces villes en voie de formation, on remarque d'énormes écriteaux énu mirant les ressources diverses de la localité, indiquant le nombre de ses habitants, la rapidité daccroissement de la population 4)t de sa richesse, la valeur des terrains, etc. C'est ce qu'on peut appeler de la géographie pratiqae et en plein vent.
il n'y a aucune analogie, on le voit, entre le mode de formation des villes américaines et celui des cilés européennes, dont la situation actuelle est, pour le plus grand nombre, le résultat d'un développement lent et continu de plusieurs siècles. Quand on songe que des villes comme Chicago, Saint- Louis, San-Francisco, avec une population s'élevant respectivement à plus de 500,000, 350,000 et 240,000 habitants, ont moins de cent ans d'existence; que JVew-York et ses faubourgs, dont la population était de 60,000 âmes en 1800, en renferment aujourd'hui plus de 2,000,000, on est vraiment saioi J'ailmiralion devant cette prospérité inouïe des villes du Noiivcaj-Mondc.
AlûiS revenons à notre traversée du Kansas.
Lors de mon premier voyage dans cet État, j'avais été témoin d'une scène qui constitue un trait bien caractéristique de mœurs américaines. 11 était 9 heures, et nous venions de quitter une station de peu d'importance. J'étais sur la plateforme d'arrière du sleeping-car, placé comme d'habitude à la queue du train. Celui-ci n'avait pas encore acquis toute sa vitesse, lorsque tout à coup, d'un petit ravin qui longeait la voie ferrée, un homme s'élança avec la rapidité de l'éclair sur le marchepied de la voiture où je me trouvais. Quelque peu effrayé de cette apparition inattendue et insolite, je me reculai jusqu'à l'entrée du car, puis me mis à observer le nouveau voyageur, qui ne payait pas de mine, il avait
le regard inquiet; à lout iiislanl il jetait les yeux a Tintérieur du coupé, dans la crainte sans doule devoir arriver le conducteur. Lorsque celui-ci, une demi-heure après, vint par hasard sur la plate-forme, il s'aperçut immédiatement de la présence de Tintrus. Sans mot dire il alla quérir un autre de ses collègues, et après quelques pourparlers, sur un ton fort peu tendre, avec le mauvais drôle qui avait espéré voyager g?'atis, ils se mirent en devoir de le jeter en bas du train. Nous roulions à ce moment avec une vitesse de 40 kilomètres à l'heure environ. C'était vouer l'individu à une mort certaine. Aussi se cramponna-t-il à la balustrade avec toute l'énergie dont le désespoir est capable. Les deux hommes ne parvinrent pas à mettre leur projet à exécution, el, devant cette situation, l'un d'eux tira le cordon d'alarme. Peu d'instants après nous stoppions; alors le vagabond, senlant bien qu'il finirait par avoir le dessous, se laissa choir de lui-même sur le sol. La nuit était venue, et, à dix lieues à la ronde, il n'y avait pas la moindre habitation à trouver. Deux minutes après nous reprenions notre course, laissant ainsi au milieu du désert le malheureux qu'on venait d'expulser de si cavalière façon. De pareils incidents sont fréquents aux États-Unis.
J'arrivai à Kansas-City dans la soirée, mnis n'y restai que le temps nécessaire pour changer de train. A onze heures, nouveau changement à Fort-Scott, au moment de pénétrer sur le territoire indien. N'apercevant pas mon bagage parmi ceux que l'on avait déposés sur le quai, je m'adressai à un porteur occupé à charger des malles non loin de moi. Après quelques paroles échangées en anglais, quelle ne fut pas ma surprise de l'entendre tout à coup ma parler en français, très correctement et sans accent! Trouver en pareil lieu, à pareille heure, un homme — le premier auquel je m'étais adressé — occupant une fonction des plus humbles, et qui pour un moment pouvait me faire oublier combien j'étais loUi de ma chère Belgique, était vraiment une bonne fortune dont je n'ai
t4 QUATKE MOIS AU TEXAS.
pas perdu le souvenir. Ce baggage-man était un fils de Français venu très jeune aux États-Unis, mais ayant, par sa fumilie, conservé Tusage de sa langue maternelle. Notre entretien ne pat malheureusement durer longtemps; le brave homme en était aussi peiné que moi; il n'avait plus eu l'oGcasion de pai'ler le français, avec un étranger, depuis près de deux ans.
Je me levai de très bonne heure le lendemain. Je savais.que vers minuit nous avions franchi la limite nord du territoire iûdien, et il me tardait de satisfaire la vive curiosité que la perspective de traverser ce territoire avait fait naître en moi. Tout voyageur en Amérique tient absolument à voir des Indiens. Cest un des articles obligés de tout programme de voyage en ce pays. On se contente en général de la vue des quelques Peaux-Rouges qui campent près des chutes du Niagara. Lexhibition de leurs personnes e&t même le principal moyen d'existence de ces malheureux; chaque visiteur leur glisse un peu de menue monnaie au sortir des huttes enfumées qui les abritent. Cela rappelle le roi des gitanos à Grenade-, rôdant constamment dans les. jardins de TAlhambra, en quête d!étrangers. Dès qu'il en aperçoit, il vient noblement se camper devant eux, afin d'en être admiré dans son costume bariolé et dans sa belle prestance. Puis il offVe hardiment sa photographie, en échange de la modique somme de deux pesetas (2:fr.).
J'espérais bien, dans la traversée du territoire indien, voir non pas de ces PeauxrRouges dégénérés, plutôt mendiants que guerriers, mais bien de vrais descendants de ces fameuses tribus d'autrefois, si fières et si courageuses, dont les exploits, racontés par les poètes et les romanciers, ont tant excité notre imagination à l'époque de notre jeunesse. A mon grand désappointement, je vis quantité d'arbres, mais fort peu d'Indiens. Aux diverses haltes que fit le train le long du trajet, j'en aperçus quelques-uns, non pas, — comme j'aurais tant aimé les rencontrer, — dans
ces costumes pittoresques et sauvages sans lesquels nous ne pouvons nous les figurer, mais vêtus comme de vulgaires settlers. Ce qui les distingue de ceux-ci, c'est leur chevelure d'un noir d'ébène, Tabsence presque complète de moustaches ou de barbe, et la face plate, les yeux bridés, rappelant de loin les Samoyèdes ou les Lapons. Tous avaient à la Ci^inture une imposante garniture de cartouches, de revolvers et de longs couteaux. Jen étais donc pour mes frais d'imagination, — et peut-être n était-ce pas le pis, car les Peaux-Rouges encore dignes de ce nom ne recherchent nullement la société des blancs, et quand ils viennent en contact avec eux, cest rare* ment dans des termes empreints de douceur. Les soldats cantonnés dans les postes militaires du Texas et les pionniers du Nouveau-Mexique en savent long là-dessus.
Il y a cinquante ans à peine que les premières tribus qui se fixèrent au territoire indien y furent amenées. La plupart ne s'y trouvent que depuis 1870 environ.
Ces tribus sont au nombre d'une vingtaine et sont composées d'Indiens ayant fait leur complète soumission au gouvernement. Celui-ci leur a concédé des terres en échange, et défendu, à moins d'autorisation, l'accès de leurs réservations (réserves) à tous autres citoyens. H a fallu de longues négociations avec les chefs de tribus, et l'octroi de garanties de tous genres pour obtenir d'eux l'établissement d'une voie fer^ rée à travers le territoire. Malgré leur acte de dépendance, les Indiens ne peuvent se résoudre à frayer complètement avec la civilisation. Ils la fuient en évitant autant que possible tout contact avec leurs vainqueurs; ils élèvent cependant le bétail, cultivent la terre, mais sans aucun esprit de gain, de lucre, uniquement dans le but de pourvoir aux besoins dC' l'existence. On en estime le nombre à 80,000. Les tribus principales sont celles des Cherokees, des Ghoctaws, des Creeks, des Chickasaws et des Séminoles; ce sont aussi les moins rebelles à l'idée de progrès. Elles possèdent des écoles,
des églises et des assemblées politiques. Quelques tribus sont encore sauvages et il faut exercer sur elles une surveillance active, de tous les instants. De plus sauvages, et de plus féroces surtout, existent en dehors du territoire indien, et notamment au Texas, le long du Rio-Grande del Norle, qui sépare les États-Unis du Mexique. Nous en reparlerons au chapitre du Texas.
Le sentiment qui domine dans une grande partie de la population des États-Unis est qu'il faut anéantir complètement la race indienne. Cela ne se dit pas seulement en matière de conversation, cela s'imprime dans les journaux, avec raisons à lappui. Depuis longtemps déjà, du reste, le setUer du Far-West professe cette maxime : « tliat the only good Indian is a dead one » (que le seul bon Indien est celui qui est morl).
En 1878-79, les cinq tribus civilisées citées plus haut, et dont la population est de 55,000 âmes, cultivaient 237,000 acres de terre, et leurs récoltes produisaient 565,400 boisseaux (le boisseau = 36 1/2 litres environ) de froment, 2,015,000 de maïs, 200,500 d'avoine et d'orge, 336,700 de légumes et 176,520 tonnes de foin. Elles possédaient 45,500 chevaux, 5,500 mules, 272,000 têtes de bétail, 190,000 porcs et 32,400 moutons. Parmi les autres produits du travail de ces Indiens en 1878-79, la statistique indique : 8,100,360 pieds de bois de construction sciés, 132,886 cordeaux de bois coupés, 200,600 bardeaux taillés, 387,000 livres de sucre d'érable fabriquées, 164,000 livres de riz sauvage récoltées, 17,000 couvertures de laine et châles tissés, 2,530 paniers en baguettes de saule tressés, 3,800 cordeaux d'écorce de ciguë enlevés, 211,000 livres de laine tonnes pour la vente et 3,600 barils de poisson vendus.
Il y a dix ans, ces cinq tribus avaient ensemble 164 écoles et 182 instituteurs, avec une population scolaire moyenne de 4,300 élèves. Quant aux églises, leur nombre actuel est
inconnu, mais en 1872 on comptait 7,090 Indiens faisant partie des diverses confessions religieuses. Trois journaux hebdomadaires sont publiés dans le Territoire Indien : l'un en anglais et en clierokee, à Tah-le-quah, un en anglais et en choctawà New-Bogy et un en anglais à Caddo. Vingt-huit bureaux de poste y fonctionnent régulièrement.
Parmi les Indiens appartenant aux tribus dont nous venons de parler, un certain nombre peuvent s'exprimer en anglais. Les couleurs voyantes dominent dans le costume des femmes, et, comme réminiscence de leur ancienne coiffure faite de plumes, les hommes ont tous quelques plumes à leur chapeau. On trouve beaucoup de nègres parmi eux, les uns à Tétat de liberté, les autres comme esclaves. Pendant la guerre de sécession, les Indiens se rangèrent du côté des sudistes (esclavagistes), mais, à la conclusion de la paix, les Cherokees, les Creeks et les Séminoles accordèrent à leurs esclaves le titre d'hommes libres, tandis que les Choctaws et les Chickasaws laissèrent subsister l'ancien état de choses. En général, les nègres mMésaux Indiens sont plus industrieux que ceux-ci, mais, par contre, ils ont plus de propension au. vol.
Il y a aussi, parmi les Indiens, un petit nombre de blancs : missionnaires, instituteurs, employés du gouvernement, etc. Une partie de cette population blanche s'est fusionnée avec les Peaux-Rouges, et il en est résulté une race nouvelle, dont les individus sont appelés métis, par opposition aux Indiens, auxquels on donne le nom de pur sang. Enfin, une certaine classe d'aventuriers et de vagabonds vit aux dépens du reste delà société et cause parfois beaucoup de mal aux Indiens; Ces bandes de déclassés ont maintes fois cherché à chasser ces derniers de leur territoire, à tel point qu'en 4880 un bill fut introduit au Congrès, demandant d'organiser le pays indien en territoire régulier, sous le contrôle direct de l'État. On avait m^ême proposé de désigner ce nouveau territoire sous le nom d'Oklahoma. Depuis, Je gouvernement a pu enrayer
efficacement la mise à exécution des projets de ces aventuriers blancs.
Ainsi que nous lavons dit plus haut, de grandes forêts couvrent le pays habité par les Indiens pacifiés. Elles occupent le treizième environ de la superficie totale du territoire. Des prairies, des ravins profonds, de larges vallées et des collines verdoyantes constituent le reste.
La Red-River (rivière rouge) forme là limite méridionale du territoire indien. Après Tavoir traversée on est sur le sol texan. C'est à 1 heure de l'après-midi, le vendredi 30 août, que le train franchit le pont de la Red-River, — rivière rouge en effet, d'un rouge brique très prononcé. On dirait presque un fleuve de sang. Cette couleur des eaux provient de la nature géologique du lit qui les porte. Tout le pays aux environs, du reste, est formé d'une terre rouge. Aussi est-il connu sous le nom de red land.
Nous nous arrêtons bientôt à Denison, petite ville située sur la rive droite de la Red-River. Nous sommes au Texas.
A l'endroit où s'élève aujourd'hui Denison, le pied humain n'aurait foulé, il y a dix ans, que la prairie vierge. Quelques cabanes y furent construites en 1872 ; six ans après, en 1878, plus de 6,000 habitants avaient élu domicile à ce point extrême des frontières texanes.
D'admirables paysages, s'étendant à perte de vue, attirent et captivent le regard à mesure que le train s'avance. Nous sommes dans une contrée éminemment fertile ; aussi l'appellet-on le jardin du Texas. On aperçoit les premières plantations de coton. Le voyageur qui n'a jamais vu le précieux arbrisseau, pliant sous le poids de ses capsules blanches, est fort intrigué d'abord ; il lui semble avoir devant les yeux de vastes champs de pommes de terre en fleurs. Mais il ne tarde pas à reconnaître son erreur.
Rientôt les villages se succèdent moins rarement, mais ils ne semblent peuplés que de nègres et de chevaux. De temps en
'temps, le cadavre d'un cheval, d'un bœuf ou d\in porc émerge des herbes qui bordent la voie ferrée. Ces rencontres sont fréquentes au Texas. Les animaux y paissent en toute liberté et par troupeaux imftienses; et comme Taccès des lignes de chemin de fer n*y est soumis à aucune entrave, il arrive souvent que [\i cow-catcher [Vdlév'àlemeni : attrapeur de vache; cest un faisceau de grosses barres de fer terminé en pointe) de la locomotive met à mal quelque pauvre bote inconscienle du danger. Maintes fois aussi la machine est forcée de s'arrêter devant le nombre trop grand des victimes qui soffrent à elle. Le mécanicien fait alors retentir le sifflet d'alarme et lance d'énormes jets de vapeur en avant du train. Les bétus effrayées s'éloignent peu à peu et la locomotive se remet lenlement en marche.
J'étais commodément installé sur la plate-forme d'arrière du dernier wagon. Je restai ainsi jusqu'au soir, comme j'avais coutume de le faire. Cette façon de voyager est vraiment agréable et peu fatigante. On conçoit que les Américains se dépiacentsi facilement. Ils effectuent d'immenses trajets, parfois d'une durée de six à huit jours, sans fatigue apparente. Moi-même je suis resté quatre jours de suite en wagon sans éprouver de lassitude et sans m'apercevoir combien les limites de mon domaine étaient bornées. Il en est tout autrement en Europe. Chez nous, entre autres, il suffit d'aller de Bruxelles à Arlon ou vice versa, pour être littéralement rompu d'ennui. Au'X États-Unis vous avez le loisir de circuler d'une extrémité du convoi à l'autre, et de vous asseoir sur les plates-furmes, d'où vous voyez tous les incidents du paysage se dérouler à vos yeux. Chaque voiture comprend, à droite et à gauche, douze rangées de^ sièges à deux places, séparées au centre par un couloir. Cela ne ressemble nullement à nos wagons à couloir, où les voyageurs sont enfermés dans de véritables boxes de quelques pieds carrés, et où la vue se trouve interceptée de tous côtés, si ce n'est sur la ca:iipagne. Dans les
voilures américaines, au contraire, vous pouvez embrasser d'un coup dœil tout Tintérieur. Elles contiennent aussi» chacune, un lavabo, une fontaine d*eau glacée, un watercloset et une boîte destinée à recevoir un» exemplaire de la Bible. Mais j'avoue n'avoir jamais rencontré de boîte garnie de ce pieux ustensile.
Nous atteignons bientôt plusieurs villes importantes du Texas septentrional : Sherman d'abord, dans un pays très riche, très industrieux, puis ûallas, la capitale commjrciale de cette région. Sa population était de i^SOO âmes seulement en 1872; en 1880, elle se montait déjà à près de II, 000. Cest là qu'émigra en 1853 Victor Considérant, le fouriériste bien connu à Bruxelles, où il se réfugia en 1849. Considérant partit d'Europe avec un groupe d'une centaine de familles, pour aller au Texas mettre en pratique ses idées phalanstériennes. Malheureusement l'entreprise ne réussit guère et la société se dispersa au bout de peu d'années. Plusieurs des familles dont elle se composait existent encore aux environs de Dallas.
Après un court arrêt dans celte ville, le train file rapidement vers Waxahachie. Tout à coup, mon attention est brusquement attirée par un spectacle des plus curieux et des plus nouveaux pour moi. Une troupe d'individus en costume gris, comme celui des forçats, travaillent à la voie ferrée; ils sont entourés de plusieurs surveiilints, armés de carabines braquées sur eux, le doigt posé sur la détente; aucun, de leurs gestes, aucun de leurs mouvements ne passe inaperçu pour ces vigilants gardiens. Un voyageur m'explique que ce sont des convicts. Au lieu de mettre les malfaiteurs en prison, l'État les loue comme ouvriers aux compagnies de chemins de fer, aux grands propriétaires, aux sociétés industrielles. Leur travail est vendu au plus offrant, et ceux qui les emploient deviennent responsables de leurs actions. Plus lard, j'ai rencontré souvent des convois de ces prisonniers, se dirigeant vers le lieu où, par un dur labeur, ils allaient
QUATRE MOIS AU TtXAS. 21
expier leur peine. Chaque homme, à Texpiration de son lernie, reçoit un habillement complet, 20 dollars en espèces et le parcours gratuit jusqu'au comté d'où il est originaire. La justice texane part de ce principe, que le péché de nos premiers parents ayant entraîné comme punition le travail (.( à la sueur du front », elle ne peut mieux faire qu'imiter les décrets de la sagesse divine. Les condamnés doivent être traités avec douceur, disent les Texans, mais il ne faut pas qu'ils deviennent une charge publique. Comme la paresse est la cause ou l'origine du plus grand nombre de crimes, le Texas prescrit le travail comme remède. Les honnêtes gens n'ont pas à nourrir les coquins. Ce système est si bien compris, que le gouvernement en tire annuellement plus de 100,000 dollars de bénéfice, tous frais déduits. Tout cela est éminemment pratique, il faut en convenir.
Je n'avais plus qu'une nuit à passer en chemin de fer avant d'arriver au but de mon voyage, c'est-à-dire à San-Antonio. La soirée s'avançait. De nombreuses mouches phosphorescentes commençaient à se montrer. J'en avais vu déjà à Washington, mais ici elles étaient en beaucoup plus grand nombre, leurs feux étaient plus vifs, plus brillants. Les lueurs fugitives qu'elles répandaient venaient ajouter un charme inexprimable aux panoramas pleins de beauté et de grandeur qui continuaient à se dérouler autour de moi. Les plantations de coton se montraient plus fréquentes; elles gagnaient aussi en étendue. De vastes champs de maïs ou de canne à sucre les entrecoupaient. Au loin de superbes forêts marquaient le paysage d'une teinte plus sombre. La température avait été très élevée pendant le jour, mais au coucher du soleil une certaine fraîcheur avait assez rapidement envahi l'air. Je me couchai de bonne heure, afin d'être tôt sur pied le lendemain.
Vers le milieu de la nuit, je fus réveillé en sursaut par les appels réitérés d'une voix qui parlait près de moi et d'une
main qui me secouait le bras assez rudemenL Un homme était devant moi, exhibant à mes yeux encore à demi fermés, plusieurs papiers imprimés et timbrés, m'expliquant diverses choses que, dans un premier trouble bien compréliensible, je ne parvenais pas à comprendre. Après avoir réuni tous me& eiforts pour repousser les caresses de Morphée, qui lâchait prise difficilement, je parvins à me rendre compte de là situalion. J'étais en présence d'un fonctionnaire du service de la quarantaine établie contre la fièvre jaune, — qui à ce moment régnait d'une manière intense sur le golfe du Mexique et le long du Rio-Grande, au sud du Texas, — me priant de signer une déclaration par laquelle je jurais solennellement ne pas venir d'un endroit infesté du terrible mal, et n'être porteur d'aucun vêtement, d'aucun objet, ayant pu se trouver en contact avec la maladie. Je signai naturellement, puis me rendormis aussitôt.
Lorsque je nVéveillai le lendemain, samedi 2 septembre, nous nous trouvions à peu de distance de Houston, l'une des quatre principales villes du Texas. Mais je ne fis qu'y toucher cette fois. Je la revis plus tard, et en détail, lors de mon départ du Texas pour la Nouvelle-Orléans.
En quittant Houston, on traverse d'abord un pays très boisé, fort pittoresque; on est frappé de la grande variété d'arbres qui se succèdent. J'en remarquai surtout quelques-uns dont les branches étaient garnies d'appendices très bizarres : on aurait dit autant de longues barbes blanches du plus be\ aspect; je m'imaginai que c'étaient des flocons de coton, emportés par le vent, et que les branches avaient retenus prisonniers ; mais j^appris plus tard que ces sortes de pendeloques étaient tout simplement des tillandsias, plantes parasites de la famille des broméliacées. Certains arbres en sont littéralement couverts.
LeTilIandsia usneoïdes, que les Américains ont baptisé du nom de mousse ou de barbe blanche, présente une teinte d'un gris uniforme. 11 croît en grande abondance. « Ses longues
tentures sombres, tremblotantes, agitées par le moindre coup de vent, pendent de chaque rameau; leur longueur atteint parfois 6 mètres, de sorte que les contours extérieurs et la tige de larbre demeurent seuls visibles; encore cette dernière est-elle tapissée, par places, des tiges grêles et filiformes de Tincommode parasite.
» Dans certains districts, ce tillandsia est soigneusement recueilli dans un but industriel; on Tentasse dans de grandes fosses creusées dans le sol; Tenveloppe externe pourrit et la nervure médiane reste seule; elle est noire de couleur, semblable au crin de cheval et sert à la confection de matelas. Nous dirons, pour donner une idée de l'imporlance de ce trafic, que des cargaisons entières de ce crin végétal sont fréquemment expédiées en Europe (I). »
Les belles forets font bientôt place à de vastes plaines, sans la moindre ride, où paissent do nombreux troupeaux de bœufs. Nous arrêtons de temps à autre à une petite station; quelques-unes ont des noms français, d autres des noms allemands. Rien n'est plus curieux que dentendre la façon dont sont prononcés les noms français par les gardes. Ainsi Seguin devient Sighine; Lagrange, Légraynch, etc. Ailleurs, des appellations bizarres, inattendues, viennent frapper les oreilles. Ce n'est pas Tune des moindres distractions du voyageur aux États-Unis que cette bizarrerie des noms de lieux. Certains sont véritablement comiques, et feraient croire qu'ils ont été inventés par de mauvais plaisants.
Vers midi nous nous arrêtâmes pour dîner; c'était la première fois que je faisais complète connaissance avec la cuisine texane, réputée la plus mauvaise de l'Union, où la meilleure ne vaut pas grand'chose. L'épreuve que j'en fis ne vint pas démentir l'opinion générale. Des sept à huit plats qui furent posés devant moi, je ne pus prendre la moindre por-
(1) La Belgique horlicole, 1883, p. c09.
tion d'aucun. Viandes, légumes, boisson, tout était détestable. Pour mettre le comble à cette situation peu réjouissante pour un estomac affamé, le patron de rétablissement, soitpour me narguer à cause de mon peu d empressement à toucher aux mets, soit qu'il voulût se montrer poli et aimable, vint complaisamment me dire, d'un air interrogateur : Est-ce bon? Je fus tellement abasourdi à celte question, que je ne sus qu y répondre.
Nous n'étions plus qu'à quelques heures de San-Antonio.
A mesure que nous en approchions, le paysage gagnait un aspect plus tropical. Les cactus se montraient en plus grand nombre; ils étaient aussi plus fournis, plus élevés. Les plantations de coton et de canne se succédaient sans interruption ; je remarquai de nouveau beaucoup d'arbres, et au loin la prairie vierge se déroulant à perle de vue. Les regards s'arrêtaient sur de charmants paysages.
Vers 6 heures du soir, enfin, la cloche de la locomotive annonça notre arrivée à San-Antonio. J'éprouvai quelque émotion à la pensée que je touchais au terme de mon long voyage et que bientôt j'allais revoir des visages amis. Je jetai un rapide coup d'œil sur la ville, qui apparaissait au loin, puis après quelques tours de roues de la machine, nous arrêtâmes.