XVI AVANT-PROPOS
ciants indigènes. Il y a parfois des exceptions honorables ; mais en principe il faut être sur place et veiller à ses affaires soi-même. Cela pourtant ne suffit pas encore. Dans les pays lointains, les étrangers sont traités en matière à exploiter, à dépouiller et à tromper de toute manière. Ils ne passent des marchés que dans les conditions les plus onéreuses. Les loyers pour eux sont surfaits au double : rien ne garde son prix. Aussi faut-il bien éviter de s'établir, dans les villes commerciales des pays reculés, à titre d'étranger. Il faut s'adjoindre comme associé un homme du pays, et lui créer un intérêt tel qu'il prenne l'entreprise à cœur. Dès lors c'est lui qui traite avec ses compatriotes, et par lui l'établissement obtient les conditions normales du marché. La maison acquiert à partir de ce moment, aux yeux des habitants du pays, ce que j'appellerais volontiers le droit de bourgeoisie. Il y a chez les marchands indigènes nombre déjeunes commis, intelligents, actifs, ambitieux, qui seraient heureux de trouver une occasion de sortir d'un rang subalterne, et qui rempliraient parfaitement, sous la Surveillance de l'associé belge, le rôle dont nous parlons ici. Enfin il faut en Belgique quelqu'un chargé de procurer au bazar éloigné les différentes marchandises, dans les conditions les plus avantageuses, et par conséquent quelqu'un qui soit non pas un commissionnaire, mais un intéressé.
De là résulte que l'organisation d'un bazar à l'étranger, pour avoir un caractère de durée et d'utilité nationale, exige trois éléments : un associé belge en Belgique, un associé belge sur place, dans le pays lointain où le bazar est fondé, et un associé indigène. Dans un pareil bazar on devrait trouver nos fers, nos armes, nos marbres, nos zincs, notre verroterie, notre
AVANT-PROPOS. XVH
céramique, nos étoffes de laine et de coton, des vêtements confectionnés, de la chaussure, de la quincaillerie, des harnais, une foule de produits divers. Il ne s'agit pas à pareille distance et avec de tels frais d'établissement, d'ouvrir l'un un petit débit de souliers, un autre une petite boutique de clous, un autre encore un magasin.de fusils dans une petite chambre. Tout doit se trouver réuni. Les journaux français publiaient il y a quelque temps une lettre du Tonkin, dont l'auteur se plaignait que tous les objets de consommation journalière et d'habillement y vinssent, non de maisons françaises, mais de maisons anglaises ou allemandes de Shanghaï. La raison en est manifeste. Les Français ne fondent guère au loin que des établissements morcelés, divisés par genres d'objets comme en Europe,- et presque toujours fort modestes. Les nations plus hardies forment de grands établissements généraux.
C'est un proverbe que l'expérience des autres ne sert pas. Il est donc probable que dans ce genre d'entreprises, si nous l'abordons un jour sérieusement, nos capitalistes auront à faire leur apprentissage euxmêmes, à leurs dépens ; et qui pourrait dire s'ils ne se rebuteront pas de leurs premiers insuccès et n'abandonneront pas la partie? Longtemps encore nous chercherons notre voie dans ce grand travail d'expansion où d'autres ont déjà su trouver la leur. Longtemps encore l'Amérique et en particulier les États-Unis resteront pour nous un simple objet de curiosité, que l'amateur et le touriste seront à peu près seuls à visiter. Sans doute ils y trouveront un vif intérêt : une société dans bien des traits différente de celles d'Europe, la nature dans son ampleur, avec ses grandes scènes désordonnées et sauvages.
C'est ce double aspect qu'a rendu avec bonheur