LES ENVIRONS DE SAN-ANTONIO. — LA PRAIRIE VIEUGE
Notre station astronomique n'avait pas été établie à San- Antonio même. Elle s'en trouvait distante de 7 kilomètres au NE.
Nous nous trouvions installés sur le Government Hill, au milieu de la prairie vierge. Nous occupions une petite maison en bois, semblable à celles dont j'ai donné la description. Son propriétaire, employé dans les bureaux du Military Headquarters (Quartier général militaire), avait consenti à nous la louer pour un terme de six mois. C'était une bonne forlune, que nos collègues de la mission américaine, venus à San-
Antonio au commencement de novembre seulement, nous envièrent. Ils se virent contraints de loger sous la tente.
Notre maison possédait un préau assez spacieux, pris sur la prairie; c'est là que nos instruments furent montés. Une simple fence lui servait de clôture ; on y voyait encorQ quelques buissons sauvages, que nous dûmes abattre pour dégager rhorizon de certains côtés.
En face de nous, au nord, se dressaient les bâtiments du Military Depot, et les habitations des officiers supérieurs. Au sud et à lest c'était la nature vierge, — non pas à perte de vue, mais à l'infini; à l'ouest nous dominions la ville, dont les maisons étaient comme enfouies sous la verdure. Quelque clocher, quelque haute cheminée émergeaient seuls de l'épais rideau d'arbres qui marquait le cours du Rio San-Antonio. Ces arbres empruntaient au vert toutes ses teintes, toutes ses nuances, depuis la plus sombre, presque noire, jusqu'à la plus tendre. Cette richesse de tons donnait au paysage un aspect fort varié. Le bleu intense du ciel et la vive lumière dont iatmosphère était inondée, y produisaient à leur tour des contrastes de couleur merveilleux ; c'était un spectacle dont j'avais toujours peine à détacher mes regards et qui chaque jour me captivait davantage. Le tableau ne s'arrêtait pas là d'ailleurs. Comme notre station occupait le point culminant de Government Hill, à vingt mètres environ au-dessus de la vallée, nous jouissions d'un horizon immense, surtout à l'ouest et au nord. Des collines assez élevées limitaient le ciel de ce côté ; on en distinguait les contours avec une netteté parfaite, bien qu'elles fussent à plus de 30 kilomètres de nous.
Dans quelque direction qu'on portât la vue, c'était toujours de la verdure qui s'offrait à nos yeux, et cependant ils n'auraient pu rencontrer deux endroits où elle fût absolument de même. Le paysage n'était empreint d'aucune monotonie. C'était un décor aux proportions immenses, ayant beaucoup d'unité dans son ensemble, mais offrant une profusion de détails
inouïe et un charme particulier dans chacune de ses parties. La première impression en face de ce merveilleux panorama, c'était une sorte d'impuissance de lame à saisir d'un seul coup toutes les beautés dentelle se sentait émue. Il fallait quelques moments de recueillement avant d*en arriver à pouvoir se pénétrer, peu à peu, de la grandeur et de l'infinie variété de cette nature vierge.
La prairie texane n a rien de commun avec la savane des bords du Mississipi, ni avec la pampa de l'Amérique du Sud. On se figure généralement la prairie vierge comme une terre humide, marécageuse même, couverte de hautes herbes. Telles sont les prairies des régions équatoriales. Au Texas, la prairie est constituée, au contraire, par une terre sèche, sablonneuse, garnie d'une herbe fine, peu élevée, formant, — non pas un léger duvet comme au Kansas, — mais une couche herbeuse de 20 à 30 centimètres de hauteur, mêlée à profusion de plantes et d'arbrisseaux de tous genres, et parsemée d'arbres et d'arbustes plus ou moins touffus, plus ou moins vigoureux, suivant les conditions du sol.
M. Ilouzeau, qui a, comme on sait, longtemps habité le Texas et parcouru la prairie en tous sens, a fait de celle-ci une description si vivante, si vraie, que je ne puis résister au désir de la reproduire en partie.
« Une des choses que Ion se figure le plus difficilement, lorsqu'on n'a jamais visité les immenses solitudes de l'Amérique, dit-il, c'est l'aspect d'un paysage sur lequel l'homme n'a pas encore marqué son empreinte. Dans notre Europe civilisée, la population est tellement nombreuse, tellement ancienne, tellement agissante, qu'on retrouve partout les signes de sa puissance. Ici ce sont des routes ou des chemins de fer, là des viaducs, des usines qui fument, des arbres plantés en ligne, des champs bariolés découpés en quadrilatères géométriques, des clochers, des amas de maisons surmontés de fumées. Dans le paysage le plus sauvage de l'Ardenne, il n'est
pas un recoin pour ainsi dire oii rœil ne rencontre au moins isolément des habitations, des champs cultivés ou des jardins. Il n'est pas un morceau de bruyère qui n'ait son usage et ne perde ainsi son aspect primitif; il ny a pas une forêt qui ne soit exploitée, fouillée, nettoyée par des mains humaines; il n'existe pas une plaine où l'on ne soit frappé par la présence de grandes lignes tout artificielles : ici des chemins ou des sentiers, là des limites, des allées et des sillons. Faire abstraction de toutes ces marques de l'homme, et répandre sur le tableau le désordre et l'exubérance de la nature vierge, n'est pas un effort aisé pour l'imagination.
» ... Il faut renoncera décrire complètement les prairies et les forêts vierges, avec leurs aspects variés, leurs accidents pittoresques, ou leur uniformité pleine de grandeur... Un même trait général caractérise ces paysages de l'Amérique. La terre est comme tachée de trois couleurs. Ce sont des teintes qui se partagent le sol tout entier, par plaques plus ou moins étendues : le vert glauque de l'herbe tendre, le jaune doré de l'herbe séchée et le vert foncé des amas de buissons.
» Dans d'autres parties, la prairie est relevée de nombreux bouquets de chênes [Quercus obtusiloba, Quercus nigra), d'hickorys {Carya oliviformis), de micocouliers [Celtis cranifolia), disposés soit en groupes, soit en bandes, soit même en files plus ou moins régulières ou sinueuses. Ces bosquets naturels reposent la vue et jettent de la variété dans le paysage, sans entraver la marche du voyageur. Les arbres sont assez écartés pour permettre le passage du cheval. Mais si le terrain se mêle d'un peu de calcaire, il s'élève entre ces arbres des broussailles serrées, dans lesquelles l'épine rouge {Grataegus colorata), le faux marronnier [Msculus texanus) et le cornouiller de la Floride {Cornus floridae) jouent souvent le rôle principal. Ce sont les fourrés que les Américains nomment brakes et les Mexicains cJmparrals.
»... Ces aspects, tout dépendants qu'ils soient de la nature
du sol, ne sont pas sans subir des variations avec les années. Nous voulons parler de variations non périodiques, indépendantes du cours des saisons, et que Ion pourrait nommer soit progressives, soit intermittentes. C'est ainsi que les années pluvieuses développent au Texas les tournesols {Helianthtcs argophyllus), qui ne paraissent point dans la prairie durant les années sèches. Mais quand le limon diluvial est pénétré d'une humidité suffisante, cette belle plante, longtemps parée de ses grandes fleurs jaunes, couvre en peu de semaines la prairie, et la transforme en un champ sans limites de sunflowers gigantesques et serrés. Le voyageur, en tournant le dos au soleil, jouit du spectacle de ces innombrables couronnes d'or, toutes dirigées vers lui, aussi rapprochées que les épis dans un champ de blé, et dont les légions n'ont d'autres terme que les bornes de l'horizon... (1) »
L'aspect de la prairie vierge varie suivant les instants du jour. Le matin, à l'aube, lorsque le soleil commence à poindre à l'horizon, il s'en dégage une fraîcheur délicieuse ; des gouttes de rosée scintillent au bout de chaque brin d'herbe, les fleurs relèvent leur corolle sous la douce caresse des premiers feux de l'astre du jour, les oiseaux jettent au ciel leurs notes joyeuses en voletant de branche en branche; les cris de myriades d'insectes se perdent dans un bourdonnement continu et strident, les bœufs et les chevaux secouent les torpeurs de la nuit et se mettent en quête de nourriture pour la journée; la température est douce, l'air sent la verdure; une brume imperceptible estompe l'horizon. Vers dix heures, le soleil darde une chaleur ardente; l'atmosphère devient d'une transparence étonnante, la nature s'assoupit. Bêtes et plantes semblent privées de mouvements. A la faible brise du matin succède un calme absolu de l'air. La température n'est cependant pas accablante, car l'évaporation du corps est
(1) Annuaire de l'Observatoire royal de BrttxelleSf 1882, p. 300.
active; mais elle commande le repos. C'est à ce moment que la prairie, sous leffet de la profusion de lumière qui l'inonde, présente ces magiques contrastes de couleur dont je parlais au début de ce chapitre. On remarque aussi comme une sorte de miroitement, qui court vivement sur les feuilles les plus claires et les plus lisses.
A partir de quatre ou cinq heures, la prairie renaît à la vie. L'ardeur du soleil diminue d'une manière sensible. Les troupeaux de vaches et de bœufs se préparent à faire à la rivière leur visite quotidienne. 'On entend les beuglements lointains des chefs de tribus, appelant autour d'eux les membres des communautés qu'ils commandent. Lorsque toutes les bêtes faisant partie d'une même troupe ont répondu à l'appel, elles s'en vont à la queue leu leu, le chef en tête, vers le cours d'eau ou la mare où elles ont coutume de s'abreuver. Cette promenade de chaque jour à la rivière se fait avec une ponctualité remarquable. Elle a lieu à une heure bien déterminée, qui, d'une après-dînée à l'autre, varie à peine de quelques minutes.
C'estau moment du coucher du soleil que la prairie apparaît dans toute sa splendeur; c'est alors qu'on éprouve le plus de charme à s'y enfoncer. L'astre du jour disparaît dans une véritable pluie d'or, qui semble jaillir du ciel à l'horizon. Un peu après,]es nuages prennent les teintes les plus variées, les plus harmonieuses; ou, si la voûte céleste est absolument pure, d'immenses rayons d'un rose tendre partent de l'occident et vont saffaiblissant jusqu'au levant. C'est, pendant dix ou quinze minutes, un spectacle magique. En même temps s'élève un vent léger et continu qui vient caresser le visage et qui apporte les senteurs embaumées recueillies tout le long de son parcours.
Mais tout à coup de nombreuses détonations de rifles partent de divers côtés. C'est, pour les lapins sauvages et les lièvres, un moment critique ; chacun a décroché sa carabine et s'est dirigé vers la prairie pour y faire le coup de feu contre
le pauvre Jeannot. Il semble qu'une promenade au milieu d'une telle fusillade puisse offrir quelque danger ; il n'en est rien cependant. Le chasseur texan est d'une adresse telle qu'il n'est pas à craindre que le plomb destiné au gibier vienne frapper un promeneur inoffensif. D'ailleurs, cette chasse à la tombée de la nuit ne dure guère; une demi-heure à peine, le temps d'abattre deux ou trois pièces.
La brise du soir dont nous parlions à l'instant cesse généralement vers sept heures. Puis, s'il y a clair de lune, la prairie se montre sous un dernier aspect, tout différent de celui du jour. Le paysage s'éclaire d'une lumière tranquille, bien que relativement intense; les ombres sont fortement accusées. Par les tièdes nuits d'été, et lorsque la lune se trouvait pleine et voisine du zénith, le séjour de la prairie avait un attrait inexprimable. La clarté était assez vive pour permettre de tout distinguer autour de soi avec la plus grande netteté, presque comme en plein jour; mais on aurait pu se croire au milieu d'une nature morte, tellement le calme qui y régnait était absolu et plein de majesté. Nul bruit ne révélait la présence d'êtres vivants. En prêtant l'oreille avec une attention soutenue, on finissait cependant par distinguer mille murmures imperceptibles, confus, inexplicables. Tantôt c'était un bruissement furtif, tantôt un frôlement mystérieux. Il eût été difficile d'assigner une cause à ces bruits singuliers.
On ne peut se figurer de quel éclat brille Diane dans ces contrées. où le ciel est toujours d'une pureté surprenante. En passant au travers du feuillage des arbres, sa lumière forme sur le sol de petites plaques d'un blanc éblouissant. Chaque construction, chaque paysage revêt un caractère étrange, bien différent de son aspect dans le jour. En un mot, la nature entière se transforme; elle apparaît sous un voile qui lui prête un charme indéfinissable.
Les nuits sans lune, éclairées seulement par les myriades d'étoiles qui scintillent au firmament, offrent un non moins
grand attrait. Je me souviendrai toujours d'une veillée faite dans la prairie vierge par un de ces beaux ciels étoiles. J étais à 1,500 mètres de notre station, en compagnie d'un jeune homme qui nous aidait dans nos travaux. J'avais été chargé d'installer divers signaux, nécessaires à des déterminations astronomiques. Comme l'opération devait se prolonger pendant plusieurs heures, nous nous étions munis de vivres et de couvertures. Nous étions alors en décembre, et vers le soir on éprouvait quelque fraîcheur. Après avoir mis nos appareils en place, nous nous couchâmes sur l'herbe, auprès d'un feu de broussailles qui pétillait joyeusement. On éprouvait une douce sensation de bien-être. Les regards tournés vers le ciel, nous admirions les milliers d'étoiles qui le parsemaient; du côté de l'ouest, on voyait la lumière zodiacale se détacher sur le fond sombre de la voûte céleste. Toutes les étoiles paraissaient grossies; les plus belles prenaient des proportions inaccoutumées, et Ton en distinguait un nombre incalculable de petites — semblables à des grains d'or — que pour ma part je n'avais jamais vues jusque-là. L atmosphère, à vrai dire, était à cette époque d'une siccité remarquable; elle était plus sèche que je ne l'avais jamais observée, soit à San-Antonio, soit ailleurs.
Celui qui a séjourné dans la prairie vierge, qui l'a parcourue la nuit comme le jour, s'explique l'existence du trappeur, passée tout entière dans les solitudes. Si, au point de vue matériel, la vie au milieu de cette nature primitive laisse quelque peu à désirer, combien, d'autre part, ne réserve-t-elle pas de pures jouissances à l'homme qui la préfère à l'existence monotone et routinière des villes? La première n'est qu'un long poème, d'une poésie empreinte de grandeur et de philosophie, la seconde n'est que prose, souvent étroite et terre à terre.
La prairie est le domaine d'un nombre infini d'êtres de tous
genres, de toutes tailles et de destinées diverses. Nous avons déjà parlé des troupeaux immenses qui y vivent dans la plus complète liberté, bien qu'ayant chacun leur propriétaire. Rarement des bêtes appartenant à ces troupeaux viennent à s'égarer. On sait toujours les retrouver au moment opportun.
Toutes portent sur la peau un signe distinctif, — imprimé au fer rouge, — qui sert à les reconnaître. Le marquage des jeunes veaux et des jeunes brebis se pratique à certaines dates fixes dans Tannée.
La prairie est le berceau de tout ce bétail, et aussi en partie son tombeau. Le sol est partout jonché d ossements blanchis, de cornes de bœufs, et, de ci de là, de carcasses entières, ou même de squelettes auxquels des lambeaux de chair sont encore adhérents. Dès qu'un animal meurt, son cadavre devient la proie des vautours. Le vautour qui plane au-dessus des prairies du Texas est l'espèce américaine {cathartes aura)^ Tune des plus grandes et des plus fortes. On le voit sans cesse sillonnant les airs, en quête de nourriture ; dès que la m.oindre charogne se présente à sa vue perçante, il s'arrête, décrit quelques spires de large envergure, puis fond brusquement sur sa pâture, couchée dans les herbes. Ses mouvements n'ont pas passé inaperçus aux autres vautours qui fendaient l'espace dans le voisinage, et le plus souvent c'est par troupes nombreuses que ces oiseaux voraces s'abattent sur les corps morts. L'empressement, la rapidité avec lesquels ils les déchiquètenl est réellement foudroyante. Ils sont aidés dans ce travail par les insectes suceurs et par les carnassiers mammifères. « Les carnassiers arrachent les jambes du cadavre. Quand le squelette commence à paraître, quand les os en partie dépouillés commencent à se montrer, les membres pectoraux sont ordinairement détachés, et gisent à demi rongés à quelques décimètres de la masse principale. Les membres Ihoraciques ne tardent pas à subir le même sort. Puis vient le tour de la tête, qui se désarticule de la colonne vertébrale. Pour l'espèce bovine
domestique, ce premier travail de dislocation est l'affaire d'une ou de deux semaines (1). »
Les vautours se réservent la meilleure part dans cette curée. Aussi sont-ils un grand bienfait pour la salubrité de la prairie qui, sans eux, deviendrait en certains points, làjoù le bétail est abondant, un vrai foyer de pestilence. Parfois, après des accidents (inondations, épizooties, froids rigoureux) qui augmentent la mortalité parmi les animaux pâturants, le nombre de cadavres atteint des proportions formidables. C'est ainsi qu'après le grand hiver de 1859 à 1860, un voyageur qui traversait la passe et la vallée de Carson, en allant du pays des Mormons à la Californie, estima à cinq mille le nombre des carcasses que de chaque point de la route il pouvait apercevoir en même temps (2). On conçoit le rôle important du vautour dans ces circonstances. Aussi la loi le protège- t-elle avec un soin particulier; il est sévèrement défendu de le tuer ou de le blesser.
Les éleveurs restent souvent plusieurs années sans s'inquiéter de leurs troupeaux. Dans l'intervalle, il peut arriver que les bêtes aient émigré, ou qu'on les ait volées. Dans les deux cas, il faut se mettre à leur recherche, entreprise parfois longue et difficile. Cest alors qu'en voit apparaître dans les journaux des annonces dans le genre de celle-ci, que je traduis textuellement :
« Trois cent quarante moutons de choix, appartenant à M. X..., ont été perdus entre les routes de Castroville et de Fredericksburg. Récompense à qui les fera retrouver. »
Lorsque, soit pour les vendre ou pour tout autre motif, on veut retirer d'un troupeau une ou plusieurs bêtes, l'opération n'est pas toujours aisée. Le plus fréquemment, au contraire,'elle est hérissée de difficultés. J'ai pu en juger un jour de visu, en
(1) J.-C. HouzEAU, La nature yierge. (Annuaire de V Observatoire royal de Bruxelles, 1882.)
(2) Ibid.
assistant à une course au lazzo palpitante d'intérêt. Il s'agissait d attraper un veau que Ton voulait enlever à sa mère. Le cow-boy chargé d'opérer cette capture paraissait d'une habileté consommée dans ce métier, et il maniait sa monture avec une dextérité et une vigueur étonnantes. La chasse dura plus de vingt minutes. Ce fut, d'une part, une véritable lutte d'adresse, de ruse, mêlées de désespoir, de l'autre une rage croissante, où la victoire resta en fm de compte à la victime, qui parvint à se réfugier dans un fourré où l'tiomme ne sut la suivre. Dans leurs bonds désordonnés, bête et cavalier franchissaient des obstacles fort dangereux sans éprouver la moindre hésitation. J'admirai surtout la façon dont s'y prit l'animal pour dérouter son adversaire. Chaque fois que, malgré toute la vitesse qu'il déployait pour échapper par la course au cow-boy, il se sentait serré de trop près, il s'arrêtait net, faisait un bond de côté, puis s'échappait dans une direction opposée. Pendant ce temps, le cow-boy, lancé à fond de train et dans l'impossibilité d'arrêter son cheval brusquement sans être désarçonné, dépassait le but de dix mètres au moins, en lâchant des bordées de jurons formidables.
Certains éleveurs possèdent des troupeaux de bétail comptant au delà de 40,000 têtes. Quand la population des troupeaux atteint un chiffre aussi considérable, il arrive qu'on ne les laisse pas toujours errer en pleine liberté. On les parque sur de vastes étendues de prairies entourées d'une fence ou clôture. Ces fences se développent parfois sur une longueur de plusieurs kilomètres en ligne droite. Le malheureux voyageur qui les voit se dresser devant lui est à plaindre. Force lui est de les contourner ou de sauter par-dessus. Mais en usant de ce dernier moyen il risque fort d'être pris pour un voleur de bestiaux, et gare alors pour sa vie. Le vol d'un bœuf, et plus encore celui d'un cheval, est au Texas qualifié de crime abominable. Il n'y a pas de pardon pour un pareil forfait.
C'est un cas pendable. L'individu surpris en flagrant délit de horse-stealing, à moins qu'il ne puisse se défendre, est immédiatement pendu haut et court à larbre le plus proche. Il n est pas rare de rencjontrer des corps se balançant ainsi à quelque branche solide, avec cette simple inscription fixée sur la poitrine : Horse thieve. Les gens du pays n'éprouvent aucun sentiment de pitié à la vue de ces victimes d'une justice sommaire et cruelle. Pour toute oraison funèbre, on lance à leur dépouille ces simples paroles : C'est bien fait.
Afin d empêcher que les animaux ne détruisent la fence qui les retient sur les mêmes pâturages, ou que d'autres bêtes ne viennent les attaquer ou se mêler à eux, on a imaginé de transformer cette fence en une véritable ronce artificielle, formée de fils d'acier tordus ensemble et portant de dislance en distance des piquants à deux pointes très aiguës. Elle présente un obstacle infranchissable aux animaux, tout en n'étant nullement dangereuse. Il est curieux d'observer le bétail conduit pour la première fois dans un champ entouré de ces feiice wires : l'une après l'autre, on voit chaque bête aborder franchement la clôture, puis reculer aussitôt après avoir reçu une bonne piqûre; au bout de deux heures, il n'y en a pas une qui ose s'en approcher à moins de cinquante centimètres de distance.
Ce genre de clôture a été introduit récemment sur notre continent, et notamment en France (I).
Les chevaux animent aussi la prairie vierge de leurs troupeaux immenses. Pour en trouver à l'état absolument sauvage, il faut s'avancer jusqu'au Llano Estacado. Ceux toutefois qui parcourent les plaines dans un état de demi-domestication sont encore bien farouches, et il faut un dressage long et pénible avant de les rendre soumis au contact de l'homme. Comme
(1) Voir La NatmCy 13« année, Iw Eem., p. 96.
pour les ruminants, on ne peut s'en emparer qu'à laide du lasso. Dans un article intitulé : La conquête du cheval, que renferme ÏAnnuaire populaire deBelgique pour i88b, M . J.-C. Houzeau a décrit d'une admirable façon les mœurs des chevaux sauvages et la manière dont on parvient à les dompter. « Il faut avoir vu le ranchero d'Amérique monter pour la première fois un cheval sauvage récemment capturé, dit-il, pour comprendre ce qu'il a fallu d'audace à ceux qui, sans le secours de chevaux domptés, ont risqué cette périlleuse aventure. Aujourd'hui, lorsqu'on monte un mustang pour la première fois, deux cavaliers, pourvus de chevaux dressés, partent avec le cheval sauvage au moment où celui-ci s'élance, et le flanquant à droite et à gauche, tâchent de le maintenir dans un espace ouvert de la plaine ; ils le repoussent loin des broussailles et des massifs où il tuerait son cavalier...
» Le mustang qu'on va monter est attaché très court à un pieu ; on lui enferme la tête dans un sac, au moment où on lui applique la selle. A peine se sent-il sanglé qu'il se roule et se démène, pour se débarrasser de cette gêne. On attend qu'il soit calmé ; et lorsqu'il s'est remis sur ses jambes et qu'il a repris un peu de tranquillité, le dompteur s'élance d un bond sur l'animal tandis qu'au même instant tombe la corde qui l'attachait. Le cheval part alors à toute vitesse, bondissant, donnant des coups de reins, faisant tous ses efforts pour renverser son homme. N'y parvenant pas, il se dirige vers le fourré. C'est à ce moment que les deux auxiliaires, qui ont tâché de tenir pas avec lui, s'appliquent à recouper ses crochets et à le maintenir dans les clairières. S'il parvient à gagner un endroit boisé, son cavalier est perdu, soit qu'il lui brise les jambes contre les arbres en les frôlant au galop, soit qu'il lui fracasse la tête ou la poitrine contre les branches basses, sous lesquelles il a soin de passer. »
C'est un spectacle qui excite toujours l'intérêt et l'admiration que celui d'un troupeau de plusieurs centaines de che-
vaux traversant la prairie au galop. Les naseaux au vent, la crinière longue et touffue flottant librement, l'œil vif, ardent, ils courent en rangs serrés. Si quelque obstacle les arrête, — un cours d'eau par exemple, — leur hésitation ne dure qu'un moment. Ils l'ont bientôt franchi. Trois hommes suffisent pour les diriger dans leur marche. Deux se tiennent sur les côtés — le right bower et le left bower — et le troisième en tète . Ces gardeurs sont presque toujours des Mexicains ; leur vie entière se passe ainsi dans la prairie à surveiller des troupeaux de chevaux.
Après les animaux domestiques: bœufs, chevaux, moutons, etc., qui, tout en jouissant d'une grande liberté ontcependantdes maîtres, la prairie vierge donne asile à un abondant gibier. Les lièvres et les lapins y pullulent. C'est par milliers qu'on les rencontre aux environs de San-Antonio. Ils détalent entre vos jambes sans que vous vous y attendiez le moins du monde. Bien qu'on leur fasse une guerre acharnée, ils ont peine à se défendre d'une grande familiarité. Maintes fois, dans le jardin de notre station astronomique, nous en avons vu se promener tranquillement à deux pas de nous. Nos mouvements ne les mettaient pas en fuite ; afin de les engager à déguerpir pour tout de bon, il fallait les effrayer par des cris ou du bruit assez intenses.
Les pigeons, les canards et les dindes sauvages sont non moins abondants. Plus de vingt espèces de canards visitent chaque hiver le Texas. Le coq de bruyère ou prairie-chicken est plus rare, mais sa chair est d'une délicatesse extrême ; un poulet de prairie constitue l'un des mets les plus délicieux qu'on puisse désirer. Je passe sous silence la caille, le courlis, l'oie, le pluvier, la bécasse, etc., dont les bandes nombreuses s'abattent annuellement sur la prairie. On peut dire que les plaines du Texas sont le paradis du chasseur.
Elle recèlent aussi, il est vrai, quelques hôtes dont le com-
merce n'est pas à rechercher, bien qu'on ne puisse toujours l'éviter.
A tout seigneur tout honneur : en première ligne il faut citer les moustiques, dont les attaques incessantes, acharnées, font le désespoir du nouvel arrivant dans ces contrées. Elles ne lui laissent ni trêve ni repos, le fatiguent, l'énervent. C'est la nuit surtout que la fréquence et la vigueur de leurs assauts mettent à une dure épreuve le calme et la patience de leurs victimes. Malgré la protection d'un moustiquaire à mailles serrées, ils parviennent, au bout de quelque temps jusqu'à votre corps, et il ne vous reste plus alors d'autre alternative que d'abandonner celui-ci à leurs cuisantes piqûres. Dans le jour, on échappe quelque peu à leur poursuite infatigable par des déplacements continuels ; mais, en revanche, leur voisinage est bien incommode et insupportable si le travail auquel on se livre exige qu'on reste à la même place. Lorsqu'on a à écrire, par exemple, il faut se préparer à subir de leur part une longue et pénible torture. A peine a-t-on couché deux lignes sur le papier, que plusieurs moustiques commencent l'attaque de divers côtés à la fois : l'un se pose sur la main, un autre sur le front, un troisième sur le cou. Les jambes ne sont pas épargnées, malgré le vêtement qui les protège : leur dard parvient à le percer. Toutes ces piqûres occasionnent aussitôt une multitude de légères enflures, suivies de démangeaisons insupportables. Pour arriver à terminer une page d'écriture, il faut une heure de travail au moins, heure de vrai supplice, employée en majeure partie à se défendre contre les entreprises sans cesse renouvelées de ces agaçants moustiques. Lorsque survient une pluie, on en est débarrassé pour quelques jours. Ils fuient l'humidité; les temps secs et très chauds sont ceux où ils se montrent le plus nombreux et le plus vivants.
Les moustiques ne sont pas le seul petit désagrément de la vie au Texas. Les fourmis y sont aussi bien gênantes.
Je garderai longtemps le souvenir d'un mauvais quart d'heure qu'elles me firent passer pendant que, tranquillement et sans arrière pensée, je travaillais à une détermination astronomique. La fourmi dont je parle est la fourmi rouge, de taille assez forte, douée de beaucoup de vivacité et très courageuse quand elle se croit en danger. Une autre espèce, fort curieuse, est la fourmi 2ignQ.o\Q [agricultural ant), particulière au Texas. Elle sème des grains de riz autour de son nid, en soigne attentivement la récolte et fait la moisson au moment opportun. Les colonies de ces fourmis se reconnaissent aisément, et de loin ; aux abords des orifices de leurs galeries souterraines on remarque des espaces circulaires ayant de 50 centimètres à 3 ou 4 mètres de diamètre, et absolument nus, quelles que soient la vigueur et l'épaisseur de la végétation aux alentours.
La fourmi et le moustique sont les plus petits des hôtes malfaisants que récèle la prairie vierge, mais ils rachètent leur défaut de taille par le nombre et par l'énergie déployée dans la lutte pour l'existence. Après eux viennent le scorpion, le scolopendre, l'araignée. Cette dernière est représentée par diverses espèces, dont la plus curieuse est l'araignée sauteuse, et la plus dangereuse, la mygale.
Le scorpion est bien connu. Il se cache d'ordinaire sous une pierre, et se met à fuir avec une grande rapidité lorsqu'on le dérange de sa retraite. J'en ai vu de toutes dimensions au Texas, depuis le scorpion microscopique, n'ayant pas plus de 5 millimètres de long, jusqu'à la grande espèce, ne mesurant pas moins de 15 à 20 centimètres. Tous, grands et petits, sont prompts à l'attaque, et quand ils se mettent en mouvement, c'est avec le dard en arrêt, prêt à atteindre l'ennemi.
Le scolopendre — centipede en anglais — a deux crochets à la bouche, au moyen desquels il pique son adversaire. Sa taille peut atteindre 25 centimètres et au delà.
L'araignée sauteuse (jumping spider) est fort curieuse à
observer. Elle reste immobile en attendant sa proie ; mais dès qu'il s'en trouve à sa portée elle s'élance dessus, en faisant des bonds qu'elle exécute aussi bien en se trouvant fixée au plafond d'une chambre que sur le plancher.
La mygale ou araignée crabe est, à mon avis, l'un des êtres les plus repoussants qui se puissent voir. Les Texans l'appellent erronément tarentule. J'en ai rapporté un exemplaire qui, — les pattes complètement déployées, — ne pourrait être placé que dans un cercle ayant au moins 50 centimètres de circonférence. Le corps a le volume d'une grosse noix; il est noir brun et tout velu, ainsi que les pattes. La mygale se tient de préférence près des habitations, et sa morsure passe pour dangereuse.
Dans cette énumération des animaux nuisibles de la prairie vierge, je ne dois pas oublier les sauterelles, qui l'occupent par millions. On en voit de toute taille, depuis la petite espèce dont les sauts ne dépassent pas un mètre en hauteur et en longueur, jusqu'à la grande sauterelle qui franchit dix ou quinze mètres d'un seul trait. Lorsqu'on traverse la prairie au milieu du jour, chaque pas que l'on fait est le signal du départ d'une nuée de ces insectes, qui s'échappent dans toutes les directions avec le bruissement qui leur est particulier. Il est heureux que les sauterelles fuient l'homme, sinon on se trouverait complètement à leur merci. En un instant elles auraient enseveli leur ennemi sous elles.
Des quantités innombrables d'autres insectes, plus ou moins inoffensifs, vivent également dans l'immense étendue des prairies. Dans certaines circonstances, ils peuvent devenir une grande source d'ennuis pour les rares habitants de ces solitudes, et, entre autres, pour des astronomes obligés, comme nous l'étions, de toujours observer en plein air, aussi bien au milieu de la nuit que dans le jour. Que de fois les milliers de bestioles qu'attirait notre lampe pendant nos observations nocturnes ont-elles rendu notre tâche beaucoup plus
pénible et plus difficile! Les pauvres bètes, fascinées par la lumière, venaient en rangs pressés s'abattre sur nos têtes, sur nos mains; sur le cou, pendant que lattenlion la plus grande, et ùiïe attitude excluant tout mouvement nous étaient cpramandées par lobservation de la marche du chronomètre ou le passage imminent d'une étoile derrière le fil du réticule de la lunette. Nos mesures de hauteurs au sextant, rendues très fatigantes par l'ardeur cuisante des rayons du soleil, nous livraient aussi en butte aux attaques des moustiques et des fourmis. II fallait faire provision de patience pour ces moments- là.
Comme on voit, notre fonction d'astronome de la mission belge nous obligeait à un métier qui n'était pas toujours couleur de rose. Mais ces petits désagréments ne nuisaient pas, cependant, à l'égalité de notre bonne humeur, et ils étaient largement compensés par les impressions que faisaient naître en nous le spectacle d'une nature admirable et le contact d'une population dont les mœurs étaient si curieuses à observer.
Pour en revenir à nos insectes, accordons-leur un dernier mot, que nous consacrerons au devïïs horse et au stinking beetle.
Prenez une feuille bien verte, longue de 8 à 10 centimètres, dépouillez-la de sa membrane, de façon à ne laisser subsister que la lige centrale et deux nervures de chaque côté : vous aurez l'image exacte du devil's horse. La première fois que je vis cet animal, ce fut sur le volet d'une des fenêtres de ma chambre. Je ne m'expliquais pas comment un squelette de feuille pouvait y rester si bien adhérent, lorsque, en avançant la main pour le prendre, je le vis s'éloigner au plus vite.
Quant au stinking beetle, ou escarbot puant, il est de couleur grise et a un vol lourd et court. Cet insecte ne révéla sa présence que vers la fin de novembre ; il ne se montre que par des températures relativement basses et par temps humide. Il ofire ceci de particulier, c'est qu'en venant se heurter contre un
|3â QUAIM MOiS AU VSiUS^
obstacle» quel qu'il smt, auiioé ou inanimé^ il sécfète aii^t4t mB liqoeup {>apticul{èr^ment acre el féUde. Lai^squU sej^tait Qontre le visage» par exei0{>le» sou couttact élaii oa oe pwt plus désagréable ; et comme à ceKaiiis îouf^ œs reneouli^s. se neiiouvelaienL fréquemniieftt, on compread caflibi0a ^lea étaîetti irrilaules pour un odorat quelque peu délîeaL Même la nuîU ils parvenaient à enb*ef dans. les chaiab^es^» puis venaient 9^ buler aux moustiquaires» qu'ils an'osaiei^t naiufeUenmnt é^ i&w parfum; ils en étaient vraiment trop prodigues^.
L'intensité de la vie dans la pi*airie vierge eat îaeem^ c^vable. On a certaine peine à sexpliq^ti^ oomnaient elle peut donner asile à. la multitude d'êtres qui rtiabile»l» et Cfà plus est, leur fournir la subsistance. Nou)^ avsons vu dé}à:qn& des millions de bestiaux, y trouvent le«r pâture^ qnft des myriades d*insectes parvieonenl à y vivre sans sVaire-déwiw,, puisque leur nombre ne pairalt nullement âtmiiMsier». et mms^ sommes loin, cependant^ davoir épuisé la liste de$ erétliires qui se partagent ce doniaiue ^* vaste il esl vm ^^ Hsmi$.dont les dimensions paraissent restreinte»» quand on songea riw* niense quantité d'existences qui le peuplent. Nous n'avcnaiâ^ rien dit encoi^ des serpents» que l!liefbe des prairies eadie par milliers. Aux euviruns de San-Àntonio» et même dans ki ^Ue» on en rencontm très fréquemment. Us sont de plor^ §ieurs espèces; la serpent à sonneHes» entre a«^tres». nest pas rare; le nom de mêtle snake que les Amért^ cajns lui donnent est plus exact que notice termie de* serpent à sonnetle$^i le bruit qu'il fait en mmpant a plus d'analogie avec le son produit par une créeelle (mttle) qu'avee celui provenant de sonnettes. Certains de eesi serpents ont jusqu'à 2 et 3 mètres de long; les mexicains sont très babilesà s!eu emparer ou à les tu«r»en les étourdissant au moyen de conf& de fouet. Le bâton nest pas d'un grand secours. contre eux». à moins qu'il ne puisse leur briser la tôlo au premier^ comp;.
QUJmiB MMS M TEXè». ISS
il peut même è^^ â^n usage dangereux y si le reptile psmefit à s y enrouler el à gagner le brsrs^ Le fouet, sra eoniraire, petiC* se marner à disUnêe el |>eniiet' de cingler la: bète dans Ions les sens et raptdement* Une autre espèce de serpent, lecopper head (lêle de caîvre), est Tort daiigereirse, hkiîs lievreusetnMrt peu répandrie. Le premier serpent dont je Os !a ren^cmlre dans la prairie yierj^e élail jn^teonent un eepper ktad. C^éitmt un dtmanelie matin. J allai» eltciîsir un emplacement pour Fin» stallalioR âîune mire. Je cliemtnais irancfiiitlement, sans crainie aucune, lotit entier à radmiralion que provoquait en moi le* ravissant paysage dont j*ét»ts enlouré, lorsque mon attentîoff fut subitement éireillée par on reflet jaunàlre qui se pi^oduisaft k mes pieds. Je m arrêtai instinctivement, et reslai doué sur [)lace en voyant, presqwe me frôler, »« serpent de i"*,50 envH ron, k la peaor de conloffr jaiine-bran zébrée de noir. Je te regardai s'éloigner el se réfugier sous un buisson do cactus, sans songer à faire le moindre mouvement. C'était le plus prudent, du reste. En général, le serpent fuit Fiiomnie; jamais il ne latlaque s il ne se croit' loiHnfléme attaqué. A dater de ht rencontre dont je viens de parier, je perdis Tassuranee qne j*avais eue jusque-lù en parcourant la prairie, ou plutôt je gagnai une prtidenee dont je n'avais pas^ senti la nécessité jusqu'à ce n^menk J'étais toujours dans la crainte de mettre le pied sur un nouveaa s^^^pent^ qui aifrait pu se méprendre sirr le mobile de celte aetion bien innocente, et rae le faire payer cher.
Il y a. une époque de l'année ob on tombe ainsi en arrêt à tout instant devant quelque reptile à moitié caché soui^ riierbe. Mais on n'a affaire qu'à des peaux de serpent», ab&adonnées par lenrs propriétaires lors de la mue; ces pea«x conservent leur forme cj-lindriqne et restent intactes; elles se sèclient a la longue et se réduisent en poussière quand o» veut les prendre es main.
* Beaucotip ée petites espèces de sierpents sont représentées dans la prairie,. vierg!eet par tondes nom breo ses. Plusieurs de
ces , espaces se font admirer ^par leurs belles couleurs, mais leur venin est rarement très dangereux.
Le serpent est Tliôte de la prairie le plus à craindre et celui sur la disparition duquel les progrès de la colonisation semblent .avoir eu le moins deffet. Autrefois, au temps où San-Antonio n'était qu'une petite bourgade insignifiante, isolée, on pouvait rencontrer, dans la région qu'elle occupe, des buffalos, des chacals, des jaguars, et même, sur les bords des rivières qui la traversent, des crocodiles. ' Aujourd'hui, le buff^lo n'existe plus que dans les vastes solitudes du • Llano 0stacado, le chacal se .cache au plus profond des fourrés, le jaguar habite des forêts impénétrables, et le crocodile a fui vers le sud. Seuls les serpents n'ont pas abandonné leurs nids, et chaque année la population de San-Antonio paye son tribut de victimes à ces incommodes et dangereux voisins.
Notre station astronomique, je l'ai dit déjà, avait vue aij nord sur les bâtiments du quartier général des troupes texanes. Ces bâtiments consistaient en baraquements pour les soldats, en habitations pour les officiers, et en une vaste construction de forme carrée, avec jardin et tour au milieu, où * se trouvaient les bureaux de l'état-major, les magasins, les remises, etc. Ce voisinage nous donna l'occasion de nous initier tant soit peu aux mœurs militaires des États-Unis et surtout de connaître la .vie des troupes dans les territoires éloignés.
On sait que l'armée américaine se compose uniquement d'engagés volontaires. Les Allemands, et les Américains d origine allemande y sont fort nombreux. Pour l'émigrant quia bon pied et bon œil, et qui trouve difficilement à se caser de prime abord, ce n'est pas un pis-aller que de se faire soldai. Le métier militaire en Amérique n'est ni trop pénible ni mal rétribué. Ainsi, pour ne parler que de San-Antonio, où j'ai pu ' recueillir mes renseignements à des sources directes, le simple soldat jouit d'une solde de 13 dollars par niois, et reçoit à
Texpiration de son terme d'engagement, qui est de cinq ans au minimum, un lot de terres appartement à TÉtat ou Téqui- , valent en. numéraire. De plus, s'il désire entrer dans -une administration quelconque, publique ou privée, il a toujours le pas sur ses concurrents civils.
Tout près de notre station se trouvait un Boarding House (pension bourgeoise) tenu par un ancien militaire, qui, après vingt ans passés au service, s'était vu possesseur d'un petit pécule s élevant à près de 20,000 francs.
Un sous-lieutenant reçoit une solde mensuelle de 116 dollars, quitte et libre de toutes retenues; un lieutenant, line solde de 150 dollars, plus une indemnité de logement, ou, comme à San- Antonio, un logement même, appartenant à l'État. Toutes les habitations des officiers, à Texception de celle du général en chef, étaient identiques, et chacune d'elles avait* coûté la modique somme de 125,000 francs! Non pas qu'elles fussent remarquables par leur architecture ou par leurs dimensions, mais elles étaient en pierre, et le transport de celles-ci des carrières du Rio San-Antonio jusqu'au Government Hill avait entraîné à des frais considérables.
Voici le genre de vie que mènent officiers et soldats au Texas.
Tous les matins, à 8 1/2 h., a lieu la parade. Les troupes se réunissent devant Thabitation du général, et après quelques exercices préalables, sont passées en revue par l'olRcier commandant. Cette revue se fait au son de la musique et ressemble plus à une procession qu'à un défilé militaire. Tous les mouvements se font avec une précision automatique réellement exagérée. On croirait voir s'agiter des pantins. La cérémonie ne dure que vingt à trente minutes, après quoi les hommes rentrent dans leurs quartiers respectifs et sont libres le restant de la journée. Deux fois par semaine des exercices de iir ont lieu l'après-midi; cette corvée, et celle de la faction, qui pour chaque individu se renouvelle deux fois par mois tout
1^6 QOATRE mis AU fïï&i4&.
an plus, sont les seules èesûgaes auxquelles les soldais se .trouvent astreitUs. Ou les voit })lus souvent au bar qu'à lexercice. La discipliue uest pas bien rigoureuse* du reste, ^surtout par rappoi*t au costume. G*est aiasi quaa milieu de Tété la plupart des hommes «ortenl sans {^ilet sous la veste ouverte, laissant voir la clieifik^ et ils oat la lète coidëe de chapeaux de paille de liante fantaisie. Le eou est vierge de col et de cravate. Les sentinelles n'osent ou ne peuvent pas pousser le satis-gènc jusque-là, mais toutes portent un petit chapeau — variable de lornie suivant les individus — de préférence au bonnet d'ordonnance.
Les soldats se traitent entre eux de Manêieur et lorsqu'ils s'adressent à un supérieur eu dehors du service rappellent également Monsieur. Leur tournure est ti*ès dégagée ; ils u'ont rien de ces manières gauches inhérentes aux conscrits ou aux fUiîlitaires des petites villes. Ce sont du reste des hommes ayant pour la plupart déjà vu du pays et non pas tout fixais émoulus de leur village.
Les officiers sont des hommes très instruits et d'un comlaerce fort agréable. Nous eûmes, à San-Antonio, gi*andement à nous louer de leurs prévenances et de leur obligeance. Leurs manières sont, à tous, empreintes d'une grande simplicité. On ne trouve pas, chez eux, c(itte morgue et cet esprit autoritaires qu'on rencontre parmi les officiers de certaines armées d'Europe. Ils ne croient pas déroger, par exemple, en allant, comme de bons pères de famille, s'approvisionner dans les magasins de la ville de clioses ou d'objets divers nécessaires à leur ménage, et en se montrant en public chargés des paquets dont ils viennent de faire l'emplette.
La guerre de sécession a créé cette situation assez bizarre pour certains officiers, de leur avoir cons^vé, à titre honorifique, le grade qu'ils avaient conquis sur les champs de bataille, bien qu'aujourd'hui, toutes les positions ayant été régularisées, leur grade réel soit quelquefois de deux ou de
«CiTRE Mots AU TEXAS. ït*?
Iroîs raags ioférieur à cdm qtrdn a cotitume de leor atlriboer. Ainsi, id officîw ^ra appelé général, qoî en réalité n'est que eoioftel oa même parfois qae major; tel autre porte le litre de colonel, qui ne jouit eu fait que d'un traitement de capitaine.
Circonstance plus bi7.arre encore, les titres militaires se sont introduits dans ta société civile; cesl ainsi que quantité de gens aux Êtafts-Unis saifuhlent du litre de général ou de colonel, bien que leur vie entière se soit passée loin ées casernes et des champs d exercice. Tous les directeurs de banque, entre autres, sont ordinairement assimilés aux colonels, et se parent de ce nom. Les rédacteurs en chef dos grands journaux sont aussi des colonels. On sait d'aîlloiirs qofe la manie des titres est Tun des côtés faibles du caractère aînéricain; manie inofTensive, à la vérité, mais quia Tjeu détonner chez un peuple aux mœurs si fortes et si égalitaires sous tant d'autres rapports.
Lorsque nous arrivâmes à San-Antonio, les Mililary Hmdquarlers étaient occupés par de Tinfanterie. En novembre, une partie des troupes reçut une autre destination. Plusieurs compagnies furent dirigées sur Santa-Fé, au Nouveau-Mexique, à plus de 600 lieues de là, et remplacées au Texas par un escadron de cavalerie. Chaque garnison se renouvelle ainsi tous les deux ans. On ne veut pas que les hommes s'attachent au pays ou à la localilé où les hasards de la vie militaire les conduisent pour un temps déterminé. Tel troupier se trouve aujourd'hui dans le nord, près des frontières canadiennes, qui demain sera exptklié près du golfe du Mexique. Après quelques années de déplacements de ce genre, chaque soldat a parcouru dans son entier le vaste territoire des États-Unis, s'est acclimaté aux températures des diverses latitudes, a été forcément en contact avec des populations de mœurs différentes. Ce système ne présente qu'un seul côté défectueux, c'est d'entraîner à des frais de déplacement énormes. Ainsi, les quelque cent ou cefit vingt-cinq hommes que l'on dut convoyer de San-Antonio à
iâ8 QUATRE MOIS AU TEXAS.
Saiila-Fé occasionnèrent une dépense de près de 150,000 fr.
Le commandement militaire du Texas est peut-être le plus important de toute l'Union ; il embrasse ie territoire le plus étendu et comprend le plus grand nombre de postes indiens, c'est-à-dire chargés de surveiller les Iribus non encore soumises à la civilisation. Vingt de ces postes existent au Texas. Ils consistent en de petites forteresses, perdues au milieu du Llano estacado ou au fond de la prairie vierge.
Être cantonné dans Tun de ces forts est le plus rude métier qui puisse échoir au soldat américain. Il se trouve pendant deux ans comme en dehors du monde, isolé dans le désert, n ayant pour tout horizon que la plaine sans fin, pour nourriture que des conserves, pour société que ses compagnons. A tout instant il peut être appelé à marcher à rennerni; il doit sans cesse se tenir sur le qui-vive. Les combats, les escarmouches sont fréquents, et à la crainte d'être blessé ou tué s'ajoute celle plus grande encore d être fait prisonnier. Malheur à qui tombe entre les mains des Indiens; il sait d'avance à quel terrible supplice, le scalp, il sera condamné. Celle cruelle perspective fait que les troupes envoyées dans les forts ne laissent aux Peaux-Rouges ni trêve ni repos; elles leur font une guerre acharnée et sans merci; c'est une vraie lutte d'extermination.
J'eus l'occasion de lier connaissance avec un officier qui venait de finir son terme dans l'un de ces forts de la prairie vierge. Il considérait son arrivée à San-Antonio comme une délivrance. Il me dépeignait sous des couleurs peu riantes la monotonie et le manque de confort de la vie de campement, loin de toute communication avec des êtres civilisés; le moral et la santé finissent à la longue par se ressentir de cette existence précaire.
J'ai dit tout à l'heure qu'un corps de cavalerie vint remplacer les fantassins qui nous quittaient. Jamais, jusqu'alors» je n'avais vu de costumes aussi beaux que ceux que portaient
QUATRE MOIS AU TËXÂS. iS9
ces nouveaux arrivés, et je doute même qu'il existe en Europe de troupe aussi richement vêtue que 1 étaient les dragons du Texas. Leurs casques bien polis brillîiient de mille feux sous
. le soleil ardent. Leurs montures. étaient superbes, et il fallait voir avec quelle régularité, quelle promptitude ils en descendaient, puis remonlaient en selle, malgré un équipement com-
.pliqué.et pesant. Ils étaient chaussés de hautes bottes à récuyère, avaient les épaules recouvertes d'un dolman, un long sabre recourbé pendu au côté, deux grands revolvers fixés à la ceinture et une carabine passée en bandoulière. Tout cet attirail devait les surcharger d'un poids considérable; mais on ne s'en serait guère douté en admirant l'aisance et la rapidité de leurs mouvements.
Devant le chalet du général flottait le drapeau américain, au sommet d'un mât très élevé. On le hissait chaque matin au lever du soleil et au signal d'un coup de canon ; il était amené au coucher du soleil, également au bruit du canon. . Comme je l'ai déjà signalé, les officiers et l'intendance nous rendirent plus d'un service. C'est celle-ci, enlre autres, qui nous approvisionnait d'eau et de glace, qu'il eût été fort difficile de nous procurer nous-mêmes, éloignés que nous étions de San-Antonio, et privés de moyens de transport à notre usage personnel. L'eau était puisée à la rivière chaque semaine, et amenée dans de grands tonneaux sur le Government Bill, par des chariots attelés de six mules vigoureuses. Notre ration était; versée dans un tonneau plus petit, exposé à la chaleur du soleil pendant les trois quarts de la journée; aussi l'eau y était-elle toujours tiède. Nous avions heureusement de la glace pour en abaisser la température.
Nos vivres nous étaient apportés de la ville par divers fournisseurs, à l'aide de carrioles. Le menu de nos repas n'était pas très varié; certaines viandes faisaient complètement défaut et les légumes étaient rares. On mange mal au Texas, je le répète; la bonne cuisine y est inconnue, et d'ailleurs l'habi-
!30 quathe mois i^u r&m^.
tant n*a aucafi€ prétention an titre de goarmet^iû même miCQBe exigence gastronofnîqiie. C'est awsi q^ae les meilteufes Tiaiides ne restent pas dans le pay« et sont expédiées mr les marckés de Cincinfiati et de Cliia^, où elles trouvent quelques connaisseurs.
Quant aux légumes, on n en cultive pas à Snn-Anton'ro; em les fait venir de Sainl-Louis, à 300 lieues de là. Ils ont, on le conçoit, perdu leur fraîclieuf et leur saveur avant d arnvcr à destination.
Comme boisson, nous finies connaissance avec un petit vîn rouge récolté non loin de notre station, et auquel nous fîmes plus d'honneur qu'on ne lui en avait fait jusqne-là. 11 est fabriqué avec du raisin sauvage, que Ion trouve en abondance dans le Texas occidental, le long de toias les cours d'eau. Son goût est assez sucré.
En général, les Américains boivent fort peu de vin ; il est vrai que leur pays n'en produit qu'en faible quantité, et qu attcuii de leurs crus ne peut rivaliser avec nos \ins d'Eut^pe. Seul, le vin de Californie, et notamment le Calawba, s'en rapproche. Je ne parle pas du vin du Texas, qui n'était connu qu'à San-Antonio, et même par un bien petit nombre de ses habitants.
Dans les grands centres on trouve des vins de France, mais de qualité médiocre et à des prix exorbitants.
A ses repas, le Yankee boit ou du café ou du thé, chauds en hiver, glacés en été. Il préfère de beaucoup ces breuvages à du vin ou à de la bière. Un Européen fait d'abord la grimace lorsqu'on lui propose de boiie une gorgée de café ou de thé après son potage ou le poisson ; il parvient à surmonter sa répugnance insensiblement, mais je doute qu'il consente jamais à adopter franchement cette coutume américaine.
Mais revenons au récit de ^os pérégrinations aux envii*ons de San-Antonio.
MAITRE HmS A€ Tunuics.
dbaeiiii de aosdiamiiebesélaît consacré à quelque excursion. La ville était morne et silencieuse à ci^ jours; aussi sarvions-HOus rexemple de la population, qui désertait la « CUé d'Àlaroo » poirr se répandre dans la prairie vierge.
Lune de ces premiers excur^ons fut une visite aax anciennes missiens espagnoles^ Nous partîmes le matin, en €bar à banca, à défaut de voiture qui n'aurait pu s*engager dans les cliemins difficiles i)ue nous avions à traverser.
Nous conlournons d abord une partie de San Antonio, et faisons connaissance avec le quartier nègre, plein d animation et de gaieté. Nous passons près de vastes liangars où sont empilées des centaines de balles de coton, prêtes à être dirigées sur Galveston ou la Nouvelle-Orléans, les grands marcbés cotonniers du Sud. Plus loin nous remarquons quelques jardins potagers, les seuls qui existent à plusieurs lieues à la ronde. Ces jardins sont une curiosité pour les San- Antoniens ; les rares privilégiés qui parviennent à en obtenir des légumes prisent Iiaut cette faveur. Bientôt nous perdons de vue les dernières maisons de bois qui limitent la ville de ce côté, et nous t'entrons dans la prairie vierge, que nous avions quittée en approcbant du quartier nègœ. Il est près de midi, et le soleil verse partout à profusion la lumière et la cliaieur. Nous allons arriver à la seconde mission, celle de a Nuesti*a Senora de la Concepcion la Purisima de Âcuna ». La qualification de première mission est restée à TAlamo, que j'ai décrit précédemment. Une petite église surmontée de deux tonrs, quelques bâtiments en ruines et un vieux pan de muraille sont les derniers vestiges de la mission de la Concepcion. On distingue encore parfaitement lune des toui*s qui faisaient partie de la forteresse. Nous jetons un rapide coup d'œil à l'intérieur de Téglise, où, paraît-il, un prêtre de la catbédrale de San-Fernando vient une fois Tan dire la messe. Une sorte de registre en mauvais état reçoit les noms des visiteurs. Nous y inscrivons les nôtres. C'est la première fois.
certainement, que des Belges apposent leur signature sur les
feuillets de celte vénérable relique.
Nous remontons dans notre char à bancs, qui s'engage sur dés semblants de routes, où nous n'avançons qu'à grand'peine. D'épais buissons de cactus nous obligent à de nombreux détoui*s, et il faut toute l'attention et Thabitude de notre conducteur pour reconnaître la vraie direction à suivre. Quelques arbres au feuillage sombre commencent à se montrer. C'est l'indice du voisinage d'un cours d'eau. Nous ne sommes pas loin, en effet, du Rio San-Antonio, que nous aurons à traverser avant d'atteindre à la troisième mission. De superbes pacaniers, à la taille énorme, nous invitent à nous reposer sous leur ombre. L'air n'est plus embrasé comme dans les brushes; on éprouve une sensation délicieuse sous l'abri de ce dôme de verdure, qu'agile une brise légère venant de la rivière. Bientôt le terrain s'incline en pcnle douce, nous annonçant par là que l'eau n'est plus très éloignée. Elle apparaît en effet au détour du chemin, limpide et Iranquille, coulant au milieu d'mi paysage d'un charme captivant. Nous faisons halte, puis nous nous mettons en quête d'un endroit bien frais, où, sur la mousse, nous pourrons étaler notre frugal déjeuner. La promenade a aiguisé notre appétit, et nous faisons honneur au croûton de pain et au morceau de fromage que chacun a emporté avec soi ; une bouteille de Texas wine^ passée à la ronde, arrose ce modeste repas. Nous en offrons un verre à notre cocher, qui, à notre grande surprise, refuse d'y toucher; il n'a jamais bu ni liqueurs ni vin de sa vie, et nous dit poliment qu'il ne veut passe départir de ce principe. Il se contente d'un peu d'eau puisée à la rivière. Pareille sobriété serait ici un phénomène chez cetle classe de gens, mais aux Étals-Unis elle n'a rien d'extraordinaire.
Cette abstinence à l'endroit du vin n'était pas, d'ailleurs, la seule surprise que nous ménageait notre automédon. Il nous étonna bien davantage quelques instants après, en enta-
mant avec M. Houzeau une discussion des plus sérieuses et des plus soutenues sur divers sujets de géologie. La structure de la terre et les hypothèses relatives à la composition de son intérieur étaient pour lui des questions familières, à propos desquelles il savait présenter des arguments ou élever des objections pour ou contre les idées que la discussion faisait naître.
Tant de science chez un homme appartenant aux classes inférieures de la société me surprit tout d'abord, mais, par la suite, je pus en constater tout autant chez d'autres individus de même condition. Je crois intéressant de citer un second cas de ce genre, non moins extraordinaire que celui dont je viens de parler.
Lors des travaux préparatoires nécessités par Tinstallation de notrestalion astronomique, nous eûmes recours aux services d'un charpentier logé dans notre voisinage, en pleine prairie vierge. Cet homme représentait bien le type de la mâle race yankee, au caractère énergique, à l'esprit résolu. Il élait venu du Nord avec l'intention arrêtée de faire fortune, et, après s'être définitivement installé aux environs de San-Antonio, il . avait calculé d'avance après quel laps de temps il devait avoir gagné un nombre fixé de dollars. Il s'était construit lui-môme une cabane à l'écart do tout chemin, afin de n'avoir pas d'impôt à payer. Dans le jour il travaillait en ville, et pendant ce temps sa femme soignait les enfants et surveillait un troupeau de chèvres et de moutons qu'il élevait autour de sa demeure. Ce troupeau ne lui coûtait rien à nourrir, et lui rapportait assez bien par la vente du lait des chèvres, de la viande des chevreaux et de la laine des moutons. Comme nous, il avait sa provision d'eau pour une semaine, mais il devait aller la chercher lui-même à la rivière, à près de quatre kilomètres de son habitation. Tous les dimanches, de grand inatin, nous le voyions passer près de notre jardin, accompagné de son cheval attelé à un vieux tonneau, que la pauvre
134 QUATItË MOIS Ad TEXAS.
bjHe traînait péiribleoEient. Le voys^e daller et reloar eiâgeak une Qiatinée entière.
Lorsque uolre cbarpentier se rendit e&mpte du but de uotire ÎBStaHalion, il amena aussitôt la eonversaiion sur les choses de l'astronomie et nous moutra par ses réflexions et ses remarques que cette science ne lui était nullement étrangère. Soupçonnant qu*il avait pu lire quelques cliapitres d*un traité d!astronomie avant d avoir son premier entretien avec nous — et ce dans le but de taire étalage d*une érudition acquise de fraicbe date — nous lui posâmes divei*ses questions qui eidgesiient^ pour être comprises et surtout pour y répondre^ plus qu'uiie teinture superficielle et toute récente des lois de Funivers. A notre grande surprise il ne parut pas le moÎAS du monde embarrassé de nos interrogations et il prouva par ses réponses que nos soupçons étaient mal fondés..
Combien trouverait-on, en Belgique, d'individus exerçant un métier, en mesure de soutenir la comparaic^oâ, au point de vue des connaissances scientifiques,, avec le cocbeir et le charpentier dont je viens de parler? Et, qu on le sache bien, nous n'avions pas atiaire ici à des hommes formant exception. 11 est de règle, aux États-Unis, de voir louvrier se distinguer, non seulement par ses aptitudes manuelles, mais aussi par son sens pratique, son savoir, et — vertu inséparable de ces qualités solides — par sa sobriété. La classe des ivrognes se recrute parmi les lofers, les cow-boys, et surtout parmi ces tiandes de gens sans aveu dont les moyens d existence sont une énigme pour ceux qui ne les rencontrent qu autour des bat*s.
Mais il est temps de metli*e fin à cette petite digression et de poursuivre notre route vers la tix>isième mission. Pendant qu on attelle le cheval à la voiture, nous entendons tout à coup un grand bruit derrière nous. 11 est causé par un troupeau de plus de deux cents chevaux qui galopent vers la rivière. Un immense nuag<} de poussière se lève sous leurs
pm. Ih sairrèteuL, uu momeât iadéeis, devant Le Rio San-Aatonio, mais ils y etilrent bientôt résolument et, pendant quelques instanls, rafraîchissant leur peau brûlante au contact de Ïmt3k. Us irefHmau^efiit ensuite l«ur eoui'se daiis la plaine, tou- JQjui'sen ratij^s serrés. U a momeDi après nous traversions à notee totiir te Sa^Aiitoiiio, el arrivions bîeatôt dajis le voisinage de la laissîoaâe San<4û6é. Nous- remarquons, groupéesauioai^ dies ruiues de Fégiise, des buttes dlndiens ou de métis indio-œexicaiDS. Geas et demcureaoat un aspect fort misérable. Le sordide aceoukemeat des uns répond à la pauvreté et à la malpropreié des autres^ Les buttes sont faites de grosses baguettes serrées les unes contre les autres ei en partie cachées sous des plaques de boue sécbée au soleil. Le toit est formé de tiges éà eanne à s4aci^ et de tule^ espèce de jonc. De la boue pilée eoaiSlilue le plancher. Ces huttes sont appelées jacalê cm* les Amer i€ainsei(;aca/t/iï« chiquilas^ par les Mexicains (de eac&tij mot aztèque qui signifie maison, et ohiquUay petite) ; r«sspaee quelles recouvrent mesure à peine quelques mètres can*és de s<i{)erQcie. i^l cependant toute une famille grouille dans chuena de ces taudis, parfois ea com-pagnie d'un codion^ ce qui dénote ua certain degré d aisance. Le père est gardeur de bétail ou cuMive un petit carré de maïs; la femme est occupée la journée entière à préparer des teHiilas^ sorte de crêpes qui soûl Tunique nourriture de ces mal lieureux* La matinée se passe k retirer le maïs dn baqnei plein d eau où on la plaeé pour l'amollir, puis à récraser sur une pierre plate ei dnre,. uouimée metala, j^usqu'à ce q^'il devienne une véritable pâte; nue piert*e plus petite sert de pilou. L'après-midi est employé à faii« cuim celte pâle. Le ireste du temps est conss^tfé paiHa ménagère à une besogne qui, par l'attenlion soutenue avec laquelle elle s'y adonne, semble lui procurer de d«)nces jouîssances^. mais que je suis bien embarrassé de... pi'éciser. Elle se livre avee aj*deur — qu'on me pardonne ce déJbaiJ Uilime? — à la recherche des... parasites qui ont élu
domicile sur la tèle de ses enfanls ou de quelqu*une de ses voisines.
La mission de San-José de Aguayo est celle qui a le plus de mérile architectural. Le portail, assez bien conservé, est un morceau non dépourvu de valeur; il est l'œuvre d'un moine qui sciait acquis une certaine renommée comme sculpteur.
Quelques tombes — anciennes et nouvelles — forment comme un petit cimetière devant la mission. Il y en a qui datent de plus d'un siècle. Quand on s'en approche pour chercher à lire les inscriptions à moitié effacées que l'on voit taillées dans la pierre, d'énormes lézards glissent silencieusement au milieu de ces funèbres retraites.
Pendant que je me promène en ces lieux pleins de mélancolie, je laisse mes pensées errer quelques instants sur les ruines qui s'y trouvent. La nature vierge semble vouloir les cacher dans les plis de son manteau de verdure. Devant mes yeux passent comme en songe les aventureux moines espagnols qui vinrent s'établir à cette place, puis je crois apercevoir les tribus d'Indiens que leurs paroles et leurs exhortations parvinrent à grouper autour d'eux. J'assiste ensuite aux luttes sanglantes que les nouveaux convertis eurent à soutenir contre leurs frères restés rebelles à toute civilisation.
Aujourd'hui, quelques pierres rongées par le temps senties derniers témoins desévénements qui, pendantplus de cent ans, se déroulèrent sur ce coin de terre sauvage. La vie renaîtra tôt ou tard autour de. ces ruines, mais cette fois pour ne plus s'en détacher. Les cinq ou six huttes qui en sont voisines feront place à des ranches peuplés de bœufs; de chevaux et de moutons, et entourés de plantations de coton ou de canne à succe. ' •
C'est sur ces réflexions que nous prîmes le chemin du retour. Nous nous trouvions à près de sept kilomètres de San- Antonio. La route que nous suivîmes pour regagner la ville
^tait différente de celle de l'aller. Elle atteignit bientôt le point culminant d*un plateau fort étendu, doû une vue immense î3 offrait aux regards.
La prairie vierge nous entourait à l'infini; nous dominions un paysage admirable, plein de charme et de grandeur : de charme par la variété, de grandeur dans l'unité. Toutes les teintes possibles du vert s'y mariaient, toutes les formes d'arbustes et d'arbrisseaux s'y rencontraient, mêlées, çà etlà, de bouquets de pacaniers et de chênes au feuillage sombre. Les collines du Cibolo fermaient l'horizon d'un côté, en se revêlant de Ions bleuâtres; d'un autre côté apparaissait la ville, dont les maisons de pierre ou de bois peint en blanc se détachaient d'une manière éclatante sur la végétation environnante. Le soleil inondait toute la scène d'une profusion de lumière inconnue dans nos climats brumeux; mais comme toute médaille a son revers, je dois avouer qu'il nous grillait autant qu'il brillait. Aussi, malgré l'incomparable beauté du spectacle que nous avions devant les yeux, nous empressâmesnous de descendre le plateau dans la direclion de San-Anlonio, et de chercher au plus vite un peu d'ombre et de fraîcheur. La soif commençait aussi à nous tourmenter ; nous étions loin de la rivière et nos gourdes étaient vides. Nous nous mîmes à la recherche d'un water liole. On appelle ainsi des mares d'eau croupissante où vient se désaltérer le bétail. L'aspect en est fort peu engageant, mais lorsque la soif vous dessèche le gosier elle a facilement raison de la répugnance que Ton peut avoir à puiser sa boisson là où des bœufs et des chevaux se sont baignés et où d'innombrables animalcules ont élu domicile. Je ne crains pas de dire que je fis une forte grimace avant do me résoudre à porter à mes lèvres le peu d'eau bourbeuse que contenait le creux de ma main, mais l'exemple d'un de mes compagnons me décida, et j'avalai bravement quelques gorgées de ce liquide fade et trouble. Il m'arriva souvent, par la suite, de devoir recourir auK water holes pour élancher
une soif brûlante, et jamais, lieiireiisenient, je n'en fus incommodé; ce qui ne signifie pas, toutefois, qu'il n'y ait quelque danger à ingérer dans le corps les matières organiques tenues en suspension dans l'eau fétide de ces mares.
En poursuivant notre marche, nous rencontrons de temps en temps des arbres couverts d'inscriptions — non pas taillées dans l'écorce, comme cela se voit partout — mais fixées au moyen de clous. Ce sont des annonces. Oui, des annonces, de la réclame en pleine prairie vierge, bien loin de toute habitation ! L'ingéniosité des Américains en fait de publicité commerciale est bien connue, mais on ne peut réellement concevoir jusqu'où va leur esprit inventif dans cette voie, qu'en parcourant leur pays dans tous les sens. Rien ne les arrête : ni les proportions colossales qu'ils donnent à leurs affiches, ni les difficultés qu'ils rencontrent à les placer aux endroits les plus inaccessibles, ni l'invraisemblance des faits qu'ils allèguent pour vanter leurs produits, ni le style baroque dont ils les émaillent de parti-pris, ni surtout les dépenses énormes auxquelles entraîne un pareil système de réclame. La plupart des annonces sont répandues sur la surface entière des États-Unis, et par voie de journaux, et par voie d'affiches. Celles-ci sont semées à profusion dans les campagnes comme dans les villes, à la cime des plus hauts rochers comme au fond des prairies et des bois. L'utilité d'annonces à de telles places ou dans de tels lieux peut paraître problématique, mais il faut croire qu'il n'en est pas ainsi puisque l'invasion de la réclame jusque dans les régions les plus reculées ne cesse de s'accroître d'année en année. Les Américains sont très prodigues de certaines expressions, comme : the largesty the best ou the greatest in the ivorld (c'est-à-dire : le plus grand ou le meilleur au monde), dans l'énumération des qualités que présentent la marchandise ou les objets qu'ils recommandent au public. Comme spécimen d'annonce humorislique>
je reproduis la suivante, que j'ai copiée sur le mur d'un bar à San-AnLonio :
Boissons et comestibles de premier choix, à stupéfier les gourmets. Lisez la carte, puis riez, mangez et esclaifez-vous.
Dans les villes, la plupart des enseignes ne sont pas fixées aux murs des maisons comme chez nous, mais en travers des rues et au-dessus des toits, auxquels elles sont reliées par des câbles métalliques. Dans certaines artères de New- York et de Chicago où se trouvent coiiceiilrés les magasins et les maisons de commerce, toutes ces enseignes — de dimensions et de formes très variées — constituent une sorte d abri à clairevoie, 011 viennent se briser les rayons du soleil si la rue est plus ou moins orientée suivant la direction N.-S. Beaucoup de ces enseignes sont entièrement en fil de fer.
Tout en devisant des procédés qu'emploient les Yankees en fait de réclame, et de leur esprit d'initiative, de leur hardiesse sous ce rapport, nous nous sommes peu à peu rapprochés de San-Antonio. Nous touchons bientôt aux premières cabanes qui entourent la ville, et la première de toutes dont nous passons le seuil porte en gros caractères sur Tun de ses côtés : Tliefirst chance. C'est un bar; pour le voyageur qui arrive de loin, c'est en effet la première chance qui s'offre à lui de se désaltérer avant d'entrer dans la cité d'Alamo. A l'autre bout de la ville existe un bar semblable avec l'inscription : The last chance, la dernière chance. Pour celui qui va s'engager dans la prairie vierge, c'est la dernière chance qui lui reste de vider un verre de whisky ou de lager-beer avant de se mettre sérieusement en route.
Nous regagnons jiotre station astronomique en traversant une partie de la ville. Je suis frappé du nombre de maisons où, à côté de la porte d'entrée, on voit une petite plaque avec ces mots: Boarding-Honse [^(tï\^m\ bourgeoise); sur trois maisons
que nous renconlrous, une au moins possède Ja plaque en queslioii. Ces pensions bourgeoises sont à la vérité des hôlels d'une classe particulière, où Ton prend rengagement de rester pendant une ou plusieurs semaines; au lieu detie hébergé au prix de trois ou quatre dollars comme daiisles hôtels |)roprement dits, on a le couvert et le logement moyennant huit à douze dollars par semaine. Outre l'avantage de la réduction notable du prix qu'offre le Boardiny-House, on y jouit aussi de la vie do famille et on sy trouve entouré de plus de soins que dans les immenses caravansérails où sont forcés de descendre les voyageurs qui ne font que passer.
Nous voilà près du Sunset Depot. Je remarque combien le voisinage s'est transformé depuis le jour où je débarquai à cette gare. Les villes américaines changent véritablement à vue d'œil, comme sous leffet d'une baguette magique. Là où quelques maisons de bois de pauvre apparence s'élevaient modestement un mois auparavant, on voit aujourd'hui tout un quartier nouveau, bruyant et animé aux heures d arrivée des trains. Les maisons y sortent de terre comme par enchantement. 11 est vrai que leur construction n'exige pas de longs mois de travail. J'en ai vu qui, commencées le matin de bonne heure, étaient entièrement achevées et en état detre habitées à la tombée de la nuit. Des rues entières — je devrais plutôt dire des allées bordées en partie de maisons — surgissent en quelques semaines au milieu de la prairie vierge. On n'est pas gêné par le choix d'un emplacement convenable; la plus grande latitude est laissée aux propriétaires sous ce rapport. Plus d'une fois j'ai éprouvé la désagréable surprise, en voulant gagner la ville par un chemin de traverse que j'avais souvent pris déjà, d'être arrêté net en son milieu par une maison nouvelle qui en barrait le passage et que Ion avait élevée depuis très peu de temps. Il fallait alors revenir sur ses pas et parfois sur un assez long parcours^ ce qui pour l'instant me faisait faire d'amères réflexions sur le sans-gêne des mœurs texanes.
QUATRE MOIS x\U TEXAS. 141
Quelques liôlels,cle misérable apparence, s étaient naturellement établis dans ce quartier naissant du Sunset. Leurs hôtes étaient loin de briller par l'élégance de la lenuc ou par la distinction des manières. Il y avait par moments, aux abords de ces auberges de bas étage, des groupes nombreux d'individus, qui représenlaient le dessus de Técurae de la société texane. Les ivrognes n'y manquaient pas, et de la classe de ceux qui pratiquent religieusement la coutume du spree. Se meltre sur un spree signilie, au Texas, faire bamboche, rester en état d'ivresse pendant un temps assez long, de huit à quinze jours au moins, selon la force de résistance do l'individu et ses ressources pécunières. Nombre de gentlemen, qui dans les circonstances ordinaires de la vie sont connus par leur respectabilité, é|)rouvent aussi le triste besoin, deux ou trois fois l'an, de se lancer sur un S[)ree. Cetic idée de bamboche alcoolique ne survient pas à l'improviste, fortuitement; elle préoccupe le malheureux qui s'adonne au spree longtemps d'avance. Il songe au spree comme nous songerions à une partie de plaisir ou à un projet d'excursion. Quand la soûlerie a commencé, elle se poursuit, ainsi que je viens de le dire, pendant plusieurs jours de suite, qui se passent à courir de bar en bar ou à s'abrutir dans le bar préféré.
A proximité du Sunset Depot se trouve également la Maison des Émigrants [Emigranls House), C'est là que débarquent les pauvres diables venus d'Europe avec l'espoir de faire fortune au Texas, mais que leurs poches vides empêchent de descendre à l'hôtel ou dans nw Boarding-House. Ils sont logés et nourris gratuitement jusqu'au moment où ils parviennent à trouver de l'ouvrage, ce qui d'habitude arrive promptement, après deux ou trois jours d'atlenle seulement.
Plus haut que la gare, sur le chemin qui conduit à notre demeure, on passe à côté d'un énorme monceau de débris et de détritus de tous genres, que les habitants d'alentour abandonnent ainsi sur la voie publique. 11 y a là des vieux chapeaux
et des vieilles bottes par douzaines, tous les spécimens possibles de défroques et de guenilles, des centaines de bouteilles et de flacons vides, une quantité considérable de chaudrons, de boîtes à conserves en fer-blanc — veuves de leur contenu naturellement — des morceaux de fer, des boulons, des clous, des os par milliers, etc., etc. Chaque fois que tombaient mes regards sur cet amoncellement d objets disparates jetés ainsi aux ordures, jo songeais à lemotion qui se serait emparée d'une de nos marchandes de loques bruxelloises à la vue de ces richesses mises aussi librement à sa disposition. A San-Anlonio, il n'y a ni fripière ni femme à loques ; le bénéfice qui pourrait résulter de la vente des choses de rebut n'y a jamais tenlé personne. Ce simple exemple montre bien la différence qui exisle enlre les deux pays au point de vue des conditions rémunératrices du travail.
L'intéressante excursion aux missions dont je viens de relater les principaux incidents, nous avait mis en goût d'autres promenades aux eiivirons de San-Antouio.
L'un des dimanches qui suivirent, nous fîmes un petit voyage aux collines du Cibolo, dont nous apercevions de notre station les contours lointains.
Nous prîmes le train à Tlnternalional Depot, en destinalion de Welmore. De là nous devions, à travers la prairie vierge, chercher à gagner le pied des collines.
Celle première partie du voyage, bien qu'assez courte, va me fournir l'occasion d'ajouter quelques renseignements nouveaux à ceux que j'ai donnés déjà sur les chemins de fer aux Étals-Unis. Le Congrès venait justement, deux ou trois jours auparavant, de promulguer une loi par laquelle ie prix de parcours sur les voies ferrées dans toule l'Union était fixé uniformément à 3 cents par mille, ce qui revient à peu près à 10 centimes par kilomètre. Jusque-là, le barème des prix de transport avait été très variable suivant les États. Dans ceux de l'est, on payait en moyenne de â à 3 cents le
mille, tandis qu'à l'ouest et au sud-ouest — au Texas notamment — on exigeait près du double. Aujourd'hui le tarif est partout le même : 3 cents par mille, quelle que soit la dislance à parcourir. Il est très aisé, de la sorte, connaissant le nombre de milles qui séparent les stations de départ et d'arrivée, d'élablir soi-môme le prix du voyage.
Aux États-Unis on n'est pas obligé, comme chez nous, de se munir de son ticket à la gare même. La plupart du temps, les voyageurs reçoivent leur coupon des mains du conducteur, lequel, naturellement, en perçoit aussi le montant. Cet employé vous remet un bout de carton où se trouvent inscrits les noms des stations pour le trajet que vous avez à faire. Il fixe ce carton sur votre chapeau et vous êtes tenu de l'y laisser. Vous n'avez pas ainsi à l'exhiber chaque fois qu'il passe l'inspection des voitures. Il suffit d'un coup d'oeil rapide jeté sur chaque chapeau pour savoir si personne n'a dépassé la localité pour laquelle son ticket est valable. Le soir, cette vérification s'opère au moyen d'une petite lanterne sourde, que le conducteur vient placer presque sous votre nez pour mieux voir.
Le principe de l'égalité absolue des citoyens aux Etats-Unis veut que les trains de chemin de fer ne soient composés que d'une seule classe de voitures. Telle est la règle, et elle est suivie sur certaines lignes, mais en fort petit nombre; partout ailleurs on en est arrivé peu à peu à faire de cette règle l'exception, par la création de sleeping-cars, de wagons-salons, de wagons-restaurants, etc., où, moyennant un supplément de quelques dollars, on se trouve installé avec beaucoup plus de confort, plus de luxe, et surtout parmi une meilleure société que dans les voitures ordinaires. Comme la plupart des trains parcourent d'immenses espaces, ils sont presque tous pourvus des wagons spéciaux dont je viens de parler.
On croit généralement en Europe que la vitesse des trains de chemins de fer aux États-Unis est bien supérieure à celle des nôtres. C'est là une complète erreur. Nos trains ont eu
moycnno une marche notablement plus rapide, et si parfois on signale la vitesse extraordinaire de quelque convoi en Amérique, elle a pour cause, le plus souvent, un retard que le machiniste cherche à rattraper. Je me souviens d'un fait de ce genrequi advint sur la route de Quincy à Saint-Louis. Par suite d'un accident survenu à la machine, nous fûmes obligés de. stopper et daltendre pendant près d'une heure que la pièce endommagée fût réparée. La chose faite, le personnel du train songea à regagner le temps perdu. A peine en marche, nous nous vîmes entraînés à toute vapeur; le paysage défilait devant nous avec une rapidité vertigineuse. Celait une course folle, qui vous pénétrait deffroi tout dabord, pour faire place bieiitôt à un singulier sentiment d oubli du danger; on était pris d'une sorte d'engourdissement de l'esprit et du corps, auquel on s'abandonnait sans résistance. On se trouvait comme dans un état de véritable torpeur, mais plutôt agréable que pénible. Cela dura pendant près de trente minutes; un quart d'heure après nous débarquions à Saint-Louis, à l'heure réglementaire.
Le inatériel des lignes est aussi en bien meilleur élat chez nous qu'aux Étals-Unis. Je me place toujours, on le conçoit, à un point de vue général. La diUérence est surtout sensible lorsqu'on prend comme terme de comparaison les voies ferrées des régions encore peu fréquentées, comme le Texas. Les ponts, par exemple, sont dans ce pays des plus primitifs. A quelques rares exceptions près, tous sont en bois, etd'une solidité plus que douteuse. Us sont formés de traverses posées sur pilotis plantés de distance en distance, traverses sur lesquelles reposent les rails. Les trains ne peuvent franchir de tels ponts qu'en usant de la plus extrême prudence; ils s'y engagent avec une grande lenteur, précédés par les gardes, qui s'assurent au préalable qu'aucun accident n'est survenu depuis la dernière traversée. Les craquements inquiétants des poutres qui ploient sous l'effort, ajoutent aux craintes légitimes
qu'on éprouve à chaque passage de cours d'eau ou de roule en contre-bas de la voie ferrée. En temps de crue, les eaux emportent invariablement ceux des ponts dont les ans n'ont pas respecté la stabilité primitive. Au début de mon séjour h San-Antonio, une pluie diluvienne ayant gonflé toutes les rivières, dix-sept ponts, sur une seule ligne, s'écroulèrent dans l'espace de quarante-huit heures. Le mal est heureusement vite réparé. On a bienlôt fait de poser des pilotis et des poutres nouveaux; il suffit d'une quinzaine de jours de travail pour que la circulation des trains soit rétablie.
Lorsqu'on s'enquiert des motifs pour lesquels on ne se préoccupe pas de construire des ponts plus solides — soit de pierre, soit métalliques — la réponse qu'on obtient est bien américaine. Un pont de bois sur pilotis coûte relativement peu, vous dit-on. Aussi longtemps qu'il résiste tout est pour le mieux, et personne n'a le droit de se plaindre. Survient un accident: le pont cède sous TelFort d'un train qui passe, plusieurs personnes sont tuées, d'autres blessées. La compagnie eii est quitte pour payer î?ux familles des victimes des indemnités plus ou moiiis fortes, et pour rétablir le pont dans les conditions où il existait auparavant, jusqu'au jour où un nouvel accident oblige à le reconstruire une fois de plus. Les frais qu'occasionnent ces reconstructions à des intervalles que le hasard peut rendre parfois assez éloignés, et le montant des indemnités à payer du chef dHnjuries aux voyageurs, restent bien au-dessous du capital énorme qu'il faudrait engager dans l'édiflcation d'un pont solide, à l'épreuve du temps et des effets des brusques perturbations atmosphériques. Les Américains ne s'inquiètent guère, du reste, des dangers auxquels ils sont ainsi sans cesse exposés; se déplaçant beaucoup et dans toutes les directions, il leur arrive peu fréquemment de faire le même trajet plusieurs fois de suite. Ils se fient à la chance. Ce serait un hasard bien malheureux, songent-ils, que de se trouver sur telle ligne le jour où l'un de ses ponts doit
s'effondrer. Celle confiance en la bonne étoile fait naturellement laflaire des sociétés de chemins de fer.
Les Américains, viens-je de dire, se déplacent beaucoup. On est réellement étonné de la facilité, de labsence d'apprêts, de la liberté d'allures avec lesquelles ils en [reprennent les plus longs et les plus fatigants voyages. Chez nous, pour le moindre déplacement, il faut se préparer plusieurs jours à l'avance ; on part escorté de nombreux colis; on est toutaifairé au moment du départ. Aux États-Unis, j'ai vu des gens monter en wagon avec une petite valise à la main, qui semblaient, par leur façon tranquille et aisée de prendre place dans le car, ne pas aller plus loin que la ville voisine. Mais plus lard, dans la conversation, j'apprenais qu'ils se rendaient à l'autre extrémité du pays, à quatre ou cinq cents lieues du point d'où nous étions partis. On remarque aussi des femmes, ayant la même quiétude, voyageant seules pendant plusieurs jours de suite. Seulement, au lieu de lier connaissance entre elles comme il serait naturel quelles fissent, elles restent parfois quatre ou cinq jours dans le même compartiment sans s'adresser la parole.
La prévenance exceptionnelle qu'ont les Yankees envers les dames est loin de s'étendre jusqu'aux hommes; ils sont parfois entre eux d'une grossièreté révoltante. J'ai souvent, en wagon, assisté à des scènes d'impolitesse capables de faire sortir de son calme l'homme le plus doux ou le plus patient.
On n'est pas embarrassé, sur les lignes américaines, de trouver les moyens de se restaurer. Outre les Palace dining-cars^ où l'on peut avoir à dîner ou à souper à une heure déterminée, il existe certaines gares désignées où le train s'arrête le temps nécessaire pour permettre aux voyageurs de prendre quelque nourriture. A la vérité ce temps n'est pas long — dix ou quinze minutes au plus — mais le Yankee mange avec une telle célérité que ce court espace de temps lui suffit. A l'arrivée du train dans ces gares privilégiées, un individu muni
d'un gong chinois savance sur le quai et se met kjoicer de cet instrument avec une ardeur souvent intempestive. Cette ardeur devient réellement inquiétante pour l'ouïe du pauvre voyageur affamé lorsque deux dining-rooms à la fois se disputent Ja faveur de lui offrir leurs produits culinaires. Le prix du dîner est invariable : c'est un dollar. Parfois il ne vaut pas dix sous. Le souper et le déjeuner coulent un peu moins : 75 cents. Dans l'intervalle des arrêts pour ces repas, vous avez la ressource, si la faim vous talonne, de recourir aux marchands qui accompagnent chaque train en vendant des fruits, des pâtisseries, des sucreries, etc. Ces marchands sont des agents de la compagnie à laquelle appartient la ligne et ils restent sur le train pendant toute la durée du trajet qu'il a à parcourir, quelle qu'en soit la longueur. Ils y sont attachés au même titre que le machiniste et le conducteur.
D'autres individus, mais agissant, ceux-ci, pour leur compte personnel, montent sur le train lorsqu'on arrive dans le voisinage d'une ville de quelque importance : ce sont les baggagemen. Si vous avez des colis, ils se chargent de les faire remettre à voire domicile; vous n'avez plus à vous en occuper d'aucune façon. Vous leur confiez le check (petite plaque de cuivre numérotée) qui vous avait été délivré au bureau de départ et moyennant un demi-dollar ou 75 cents vos bagages vous parviennent sans que vous ayez le moindre ennui, la moindre difficulté à leur sujet. Le plus souvent ils sont déjà à l'hôtel où vous comptez descendre ou à votre demeure avant que vous y soyez vous-même arrivé. Ce service des baggagemen fonctionne admirablement; il est des plus utiles et des plus commodes, et donne rarement lieu à des plaintes ou à des réclamations.
Pendant que je poursuis ce court exposé de la situation dés chemins de fer aux États-Unis, nous nous sommes rapprochés insensiblement de Wetmore. Mes compagnons et moi le pensons du moins, car d'après nos informations Wetmore doit
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être la troisième on la quatrième station après San- Antonio. Je m'adresse au nègre du sieeping-car, qui me répond d'une manière évasive. Le conducteur n'est pas plus explicite ; il croit que nous allons en effet atteindre Wetmore, mais il n'en est pas absolument sûr. Il va consulter le machiniste, qui se trouve être le seul à pouvoir nous renseigner exactement. C'est bien au prochain dépôt que nous devons descendre. Quelques instants après, la cloche de la locomotive nous avertit que nous arrivons à destination. En Amérique, l'arrivée et le départ des trains sont annoncés, non par des coups de sifflet de la machine, mais au son d'une cloche que met en branle le chaufl'eur
Nous voilà à Wetmore; nous sommes les seuls qui y débarquions. Nous regardons autour de nous après quelque habitation, mais nous ne voyons qu'une sorte de grande grange en bois, hermétiquement close de toutes parts : c'est la gare. Aussi loin que la vue peut porter on n'aperçoit pas le moindre signe de la présence d'êtres humains. Nous comprenons alors pourquoi nous avons eu tant de peine à savoir où se trouvait Wetmore. C'est une simple halte au milieu de la prairie vierge, où le train ne s'arrête habituellement que pour prendre du bois. Nous remarquons en effet des tas immenses de bois non loin du dépôt. Comme c'est Tunique combustible dont on se serve au Texas pour le chauffage des locomotives, et que celles-ci en consomment naturellement de grandes quantités lorsque les trajets à parcourir sont d'une certaine étendue, on élève de distance en distance, le long des voies ferrées, de véritables montagnes de blocs de bois, où les trains viennent s'approvisionner.
Craignant de nous perdre dans la prairie en cherchant à atteindre le but de noire excursion, c'est-à-dire les collines de Cibolo, nous prenons le parti plus sage de nous borner à suivre la ligne du chemin de fer jusqu'à la rencontre de la rivière, pour de ce point remonter le cours d'eau jusqu'aux collines.
Aux Élals-Unis,la circiilalion est libre sur les voies ferrées, qui ne sont pas, comme chez nous, bordées de haies. Là où des chemins croisent la voie, il n y a ni barrières ni gardiens, mais simplemeiit un écriteau avec ces mois : Look oui for the cars (attention aux trains).
Nous nous mettons aussitôt en marche; le paysage qui nous entoure est de toute beauté. L'herbe de la prairie est ici très fine et très serrée, et se revêt de teintes fort variées, mais tirant toutes sur le jaune. Par moments nous nous écartons de la voie ferrée pour gravir Tu n des versants de la vallée où elle court, et au sommet duquel on jouit d'une vue partout admirable. De temps en temps nous sommes arrêtés par un tresiled work ou pont à claire-voie, qu'il faut cependant se hasarder à franchir, à moins de rebrousser chemin. On ne peut s y aventurer qu'avec une grande précaution; le moindre faux pas vous ferait tomber et passer au travers. Nous rencontrons plus loin de ces ponts oii les poutres sont disposées de telle sorte que ce sont leurs arêtes sur lesquelles nous avons à poser le pied ; leur passage est plus dangereux encore. C'est en vue de mettre le bétail dans l'impossibilité de traverser la voie qu'on donne cette disposition aux poutres.
Lorsque nous arrivons au Cibolo, le soleil s'apprête à disparaître derrière l'horizon. On sait que sous les basses latitudes la nuit suit de près le coucher de l'astre. L'obscurité ne tarde pas, en effet, à envahir insensiblement la prairie. Il ne faut plus songer à remonter le cours de la rivière pour gagner le pied des collines auprès desquelles elle passe, mais bien plutôt à rejoindre la station la plus proche pour y attendre le dernier train qui peut encore nous ramener à San-Antonio le même jour. Cette station est située à peu de distance de l'autre rive du Cibolo, et pour y arriver il faut traverser un trestled tvork d'une longueur de plus de 300 mètres. L'aventure n'est pas très tentante; vers le milieu du pôîit on se trouve à 40 mètres au moins aù*des3us
de la rivière, et une culbute dans l'eau en ce point doit être absolument dépourvue d agrément ; d autre part, le pont n'ayant que juste la largeur voulue pour livrer passageàun train et ne présentant pas de garde-fou, on court aussi le risque, ou d'être écrasé, ou d'être lancé par-dessus le pont, au cas oii un train arriverait pendant qu'on est engagé sur le trestled work. Il faut pourtant se résoudre à Tune de ces deux alternatives : ou bien coucher dans la prairie vierge sans y être aucunement préparé, ou tenter le passage du pont. C'est à ce dernier parti que nous nous rallions. Après avoir fait appel à loute noire énergie et nous être fait de mutuelles recommandations, nous commençons le périlleux exercice auquel nous sommes astreints. La consigne est d'avancer aussi rapidement que possible, sans détourner les yeux des traverses sur lesquelles nous avons à poser les pieds, et qui sont distantes l'une de l'autre de 50 à 60 centimètres. Les choses vont bien au début; mais, à mi-chemin, deux d'entre nous, oubliant la recommandation d'avoir toujours les yeux fixés sur les traverses, ou sous l'influence plutôt d'une curiosité irrésistible, risquent un rapide coup d'œil sur la rivière, dont les eaux roulent avec fracas au-dessous d'eux, parmi d'énormes blocs de pierre. Us sont immédiatement pris de vertige et obligés de s'arrêter, mais ils cherchent par tous les moyens à se raidir contre le trouble qui s'empare d'eux. Après un vigoureux effort ils parviennent à reprendre pied et à atteindre l'autre rive sans encombre, non toutefois sans se trouver en proie à une vive émotion.
Deux heures plus tard nous étions heureusement de retour à San -Antonio.