‹ Quatre mois an Texas notes de voyageChapitre 17 sur 23 · LA CAPITALE DU TEXAS · texte numérisé non relu

LA CAPITALE DU TEXAS

Austin, la capitale du Texas, est une ville de 15,000 âmes.

QUATRE AlOIS AU TEXAS. 151

Elle est assise sur le Rio Colorado, dans une situation fort pittoresque ; des collines élevées, d où Ton domine de ravissants panoramas, Icnserrent de toutes parts. Vue de loin, du côté où le soleil verse des flots de lumière sur les murs, — d'un blanc vif, — de ses maisons à terrasses, elle ressemble à une ville arabe où les maisons seraient disposées en échiquier et auraient des formes régulières, achevées. Le bois entre beaucoup moins dans la construction des maisons h Ausiin qu'à San- Antonio. Les maisons en pierre sont en majorité.

La capitale du Lone Slar State est située au NNE. de la « Reine des prairies » et s'en trouve distante de 130 kilomètres. Les deux villes sont reliées entre elles parTInternational Railroad.

Ce fut un dimanche que mon collègue M. Stuyvaert et moi prîmes le train pour Austin. La route qui mène à cette ville traverse constamment la prairie vierge et ne rencontre que quelques localités de peu d'importance. New-Braunfels seule tait exception ; la naissance de cette petite ville est liée à l'un des épisodes les plus intéressants de l'histoire des émigrations au Texas et elle mérite d'être racontée avec quelques détails.

En 1844, il se fonda à Mayence, parmi la haute noblesse du pays, une association ayant pour but de favoriser l'émigration allemande au Texas. A la tête de cette association se trouvaient les ducs de Nassau, de Saxe-Meiningen, de Cobourg- Gotha, le prince Frédéric de Prusse, etc. A cette époque, le Texas occidental, que VAdels-Verein — c'était le nom qu'avait pris l'association en question — se proposait de coloniser^ était encore le domaine exclusif du coyote, du buffalo et de l'Indien. Dès qu'elle fut organisée, la société envoya en Amérique, comme son représentant, le prince de Solms-Braunfels. Chaque émigrant partant isolément devait recevoir 65 hectares de terres environ, et chaque famille deux fois autant. La société s'aboucha avec un Français nommé Bourgeois d'Avanne et lui acheta quarante-six lieues carrées de

terres. Ce Français était un homme de basse extraction, sans crédit, n'ayant aucun titre à la possession des terrains qu il mettait en vente. C'était, en un mot, un vulgaire aventurier. On ne s'aperçut de la fraude qu'au moment où Tavant-garde des émigrants, composée de loO familles, débarqua à Galveston. De nouvelles terres, situées entre les rivières Comal et Guadaloupe, furent acquises, et un premier settleraent établi en un point que l'on appela Neu-Wied. Ce nom fut changé plus tard en celui de New-Braunfels, que porte encore aujourd'hui la ville dont nous venons de rappeler les débuts.

Quelques années après la naissance de Neu-Wied, le prince de Solms fut remplacé par le baron Otto von Meusebach, qui jeta les bases d'un second settlement à une vingtaine de lieues à l'ouest du premier et le baptisa du nom de Fredericksburg, en l'honneur du prince Frédéric de Prusse. Dans l'entreleraps, TAdels-Verein avait envoyé au Texas 4,000 personnes, mais rien n'avait été préparé dans ce pays en vue de leur arrivée. On dut les abandonner à leur malheureux sort, et la plupart périrent de privations, de maladies, ou sous les coups des Indiens. Il paraît que des 5,000 émigrants allemands qui débarquèrent au Texas dans l'espace de deux ans, 4,500 seulement parvinrent jusqu'aux settlemenls de New- Braunfels et de Fredericksburg. Et encore apportaient-ils avec eux la fièvre et des maladies de tous genres, qui auraient pu causer la perte totale des jeunes colonies; mais elles reprirent leurs forces et finirent par prospérer. Quant à l'Adels- Verein, il avait sombré sous les déceptions et les revers qui l'avaient assailli de toutes parts.

New-Braunfels est actuellement une jolie petite ville, très propre, qui pourrait donner à celui qui la parcourt l'illusion de se croire en Allemagne. La langue allemande est en effet la seule usitée, la population a gardé le type germanique pur, et on retrouve naturellement chez elle, en grande partie, les usages et les mœurs de la patrie d'origine.

Wf II ■ r^^^Ê^^W^

Avant d'entrordans Austia même, le traia franchit le Rio Colorado sur un treslled work d'une longueur immense; comme* la ville se trouve en contre-bas, on la domine complètement de oe treslled work et on la voit se dérouler sur une grande partie de son pourtour. Bientôt nous arrêtons. Je cherche des yeux la gare, afin de m'orienter au milieu de l'encombrement de wagons où le Irain s'est engagé; mais je n'aperçois qu'une pauvre masure à un étage, à peine assez grande pour contenir dix personnes dans la pièce la plus spacieuse. C'est bien maigre pour une capitale. 11 est vrai qu'aux Étals-Unis les gares monumentales dans le genre des nôtres sont une rare excep-' lion. On pourrait aisément en faire le compte. A Washington même, capitale de l'Union, siège du gouvernement central et résidence du chef de l'État, la gare principale n'est tout bonnement qu'une grande baraque en planches, assez malpropre. Le Yankee est d'avis — non sans quelque apparence de raison, à mon sens — qu'il est absolument inutile d'immobiliser d'énormes sommes d'argent dans des constructions qui ne servent au public, chaque individu étant pris isolément, que dans de courts moments et à des intervalles plus ou moins éloignés. Ils considèrent les gares comme de simples abris, servant aux voyageurs à attendre l'arrivée des trains. A la rigueur, un vaste hangar peut suffire selon eux, et, en réalité, la plupart des dépôts américains ne sont que des hangars plus ou moins achevés et plus ou moins propres. On ne séjourne pas dans une gare comme dans un bar, dans un hôtel ou à l'église; on ne fait qu'y passer pour prendre son coupon et monter en voiture; et encore, en Amérique, beaucoup de gensse dispensent-ils de la formalité du ticket acheté d'avance. Comme nous l'avons vu plus haut, presque tous les voyageurs versent le montant du prix de leur billet entre les mains du gard«* C'est la coutume, et chacun s'en trouve bien.

L'hôtel où tious désîéendîmesà Austin n'était pas éloigné du dépôt; il avait la réputation d'être le premier de la ville. Nous

d54 QUATRE MOIS AU TEXAS.

eûmes beaucoup de peine à y entrer, tellement ses abords étaient encombrés de monde — des voyageurs évidemment — assis suivant la coutume du pays, c'est-à-dire le corps posé sur une chaise ou dans un fauteuil, et les pieds sur le dossier dune autre chaise, placée plus loin. C'est la position favorite des Américains faisant la sieste.

Nous j^arvenons enfin à entrer et demandons au clerk de Raymond House une chambre à deux lits, Very well, réponditil, et il nous remet à chacun une clef portant un numéro différent. Je lui fais observer qu'il se trompe sans doute, que nous désirons être logés dans la même chambre. Il semble ne pas comprendre et s'obstine, malgré nos réclamations réitérées, à vouloir nous loger séparément. Nous nous soumettons de guerre lasse, pénétrés de l'idée que très probablement les chambres à deux ou plusieurs lits sont inconnues à Austin. Nos estomacs ayant besoin d'être réconfortés, nous demandons à souper. On nous fait passer au dining-room, où une nuée de waiters nègres, allant et venant d'un air affairé, circulent porteurs de vastes plateaux tout chargés de mets. L'un d'eux vient bientôt se planter près de nous et attendre nos ordres ; ses deux yeux brillent comme des escarboucles et restent fixés obstinément sur moi; il suit tous les mouvements de mes lèvres, pendant que je fais à mon compagnon Ténumération des plats que renseigne la carte du jour. Après en avoir à peu près épuisé la liste, qui ne comprenait pas moins d'une quinzaine d'articles, et tandis que je consulte mon voisin sur la composition du menu de notre souper, je remarque que le nègre a disparu sans mot dire. Après un quart d'heure d'attente, et au moment même où je m'étonnais à bon droit de son absence prolongée, je le vois déboucher de l'office, chargé de plats, et s'avançant avec peine de notre côté. Il nous apportait des vivres en quantité suifisanle pour apaiser la faim d'une noce entière. Le malheureux avait compris que je commandais tous les articles du bill offare dont j'avais cité les noms à mon collègue. J'eus

une peine incroyable à Un montrer Terreur où il avait versé; et je soupçonnai même, à voir sa mine courroucée pendant tout le reste de la soirée, qu'il nous tenait pour de mauvais farceurs.

C'est dans cet hôtel — de belle apparence cependant et de proportions grandioses — que je fis connaissance avec la plus exécrable nourriture qu'il m'ait été donné de rencontrer au Texas.

11 nous réservait toutefois d'autres surprises encore.

Vers 40 heures, après nno courte promenade en ville et une visite à un béer saloon, la fatigue nous ramena à Thôtel. Nous avions besoin de quelque repos, d'autant plus que nous désirions être sur pied de bonne heure le lendemain, afin de faire plus ample connaissance avec la capitale lexane. Chacun de nous se dirigea vers la chambre que désignait le numéro de la clef remise par le clerk, La mienne se trouvait au fond d'un long couloir. Elle était entr'ouverte, et il y régnait une profonde obscurité, que la faible lumière dont le boy m'avait gratifié parvenait avec peine à percer. Au moment d'y entrer, il me sembla apercevoir une forme humaine dans Tunique lit qu'elle renfermait, et entendre dans la direction de celui-ci un ronflement régulier et paisible. Je regardai de nouveau le numéro de la chambre : c'était bien celui de la clef que je tenais en main. Assez intrigué — ou plutôt ennuyé de la présence d'un intrus là où je complais êlre seul — j'avançai de quelques pas afin dcxaminer de plus près Tétat réel des choses, lorsque j'aperçus sur la lablelle du meuble placé à côté du lit une paire de revolvers d'un 1res respectable calibre. La vue de ces engins me porta à réflexion. Si mon dormeur vient à se réveiller, me dis-je, son premier mouvement en m'apercevant sera sans aucun doute de saisir Tun des revolvers, et, sans attendre mes explications, de me faire peut-être payer cher mon irruption dans sa ou dans ma chambre. Je me retirai sans faire de bruit et allai frapper à la porte de mon

collègue, que je Irouvai plongé dans un élonnement non moins grand que celui où je me trouvais moi-même. L*élat de sa chambre portail également les traces d'un second occupant, mais absent pour le moment; une valise et divers effets parfaitement rangés ne laissaient aucun doute à cet égard .

De quelle mésaventure étions-nous donc tous deux le jouet? Ne fallail-il y voir que le résultat d'une grossière méprise du clerk de Thôtel? Quoi qu*il en fut, nous nous décidâmes à garder la chambre où nous nous trouvions les premiers installés, et dans le but d*empêcher toutes difQcultés ou (îonteslations ultérieures, nous barricadâmes la porte après lavoir fermée à double tour. Nous tombions de fatigue; aussi malgré nos appréhensions, le sommeil vint-il bientôt nous gagner, et lorsque nous nous réveillâmes le lendemain matin, aucun de nous ne se rappela avoir entendu du bruit pendant la nuit. Quelques heures plus tard, le mystère de nos tribulations de la veille était tout expliqué; au lieu d'une chambre à deux lits, que nous demandions, on nous avait donné des lits à deux places. Dans tous les hôtels, au Texas, il existe ainsi des chambres à un seul lit pour deux voyageurs, tout étrangers qu'ils puissent être l'un à l'autre, et c'est même là un trait de mœurs bien caractéristique de ce singulier pays. Pei'sonne — à part l'étranger — ne manifeste d'étonnemenl ou de répugnance à cette idée de promiscuité entre individus complètement inconnus l'un à l'autre, preuve nouvelle que les Texans sont bien les êtres aux manières rudes et primitives qui leur ont valu d'être appelés, par leurs frères du nord, a rough people.

La ville d'Âustinse compose d'une rue centrale assez longue — Gongress Avenue — perpendiculaire à la rivière, et de quelques rues latérales de moindre importance. A l'extrémité de cette arière principale, du côté opposé au Rio Colorado,

se trouvent réunis les divers bàlimentsde TËtat: le Capitoic,la Cour suprême, la Trésoi'erie, le General Land Office, le Palais de justice, la Prison, l'Asile des sourds-muels et aveugles, etc. Tous ces édifices sont en pierre blanche, d'un aspect semblable au marbre, mais trop tendre pour permettre le polis-

sage.

Nous allons voir l'un des plus remarquables d'entre eux, le Court of Juslice. Deux jours auparavant il s'y était passé une scène fort édifiante : une partie de boxe entre le procureur général et un avocat, pour un motif des plus ordinaires. Tous deux ayant été, le jour même, traduits devant le recorder, furent par celui-ci condamnés à une bonne amende. Ce qui n'empêcha pas le procureur général de siéger le lendemain comme d'habitude, malgré la rude atteinte portée par luimême à la dignité de ses hautes fonctions. Encore une fois, de telles mœurs justifient bien le qualificatif de rotigh appliqué au peuple texan.

En parcourant la ville, je remarque les bureaux des Texas Siftings, journal satirique célèbre dans la contrée. On trouve plus de sel, plus d'esprit et plus d'humour dans un seul numéro de ce journal que dans vingt autres du même genre en Europe. C'est de l'esprit souvent un peu vif dans les termes, mais toujours incisif, frappant juste. Aussi la réputation des Siftings avait-elle déjà franchi les frontières du Texas lors de mon séjour aux États-Unis. Ses bons mots et ses traits mordants avaient trouvé de l'écho jusqu'à New-York.

Non loin des bureaux du confrère texan du Punch et du Charivari, j'aperçois un grand nombi'c d'offices ou d'agences de tous genres. Les agences matrimoniales et celles pour la vente des terres prédominent. J'en dirai quelques mots. Le Land Office ressemble beaucoup à un bureau d'ingénieur ou plutôt de géomètre-arpenteur. Les murs et les tables sont garnis de plans, de caries, d'affiches ; rentrée de ces ofBces est toujours libre et le premier passant venu peut y con-

sulter les documents mis à la disposilion du public. Le Land agent vous offre en vente des propriétés pouvant varier à rinfitti comme étendue et comme valeur ; c'est naturellement à rémigrant qu'il sadresse de préférence. Le prix moyen de l'acre (4,046 mètres carrés) varie entre 1 et 3 dollars, suivant la qualité du sol et sa situation ; rarement ce prix s'élève à 5 dollars; mais il peut aussi descendre jusqu'à 50 cents, soit à fr. 2.50 environ les 40 ares. Voici trois annonces que je transcris au hasard parmi une nombreuse série d'aulres que j'ai sous les yeux ; le lecteur pourra se faire ainsi quelque idée de la valeur des immeubles au Texas.

Petite ferme, à 6 milles (10 kil.) au SO. d*Austin, entourée de 87 acres (35 hectares) de terres, dont 50 cultivés, avec verger ; habitation de 5*" sur 5; etc. — Prix : 1,700 dollars (8,500 francs).

Ferme à 10 milles (16 kil.) au S. d'Austin, entourée de 150 acres (61 hectares) de terres, dont 30 cultivés ; eau abondante ; habitation composée de quatre pièces ; etc. — Prix : 2,500 dollars.

Deux cents acres (81 hectares) de terres dans le comté de Lee. Riche sol sablonneux, pouvant produire une balle de coton par acre; 100 acres en culture ; habitation de cinq pièces, avec deux autres maisons adjacentes et ranche dans le voisinage. — Prix : 1,500 dollars.

Les associations pour mariages sont presque aussi répandues que les agences pour la vente des terrains. Ceux qui en font partie — des célibataires naturellement — payent une cotisation ou hebdomadaire ou mensuelle, etau moment de leur mariage reçoivent une certaine somme d argent, proportionnée à rimportance de la quotité des versements effectués. Seulement, on ne peut se marier qu'après un certain temps de coopération — trois mois à deux ans, suivant les sociétés. Ces Mutual aid and henevolent Associations, comme elles s'intitulent toutes, ont eu une grande vogue au Texas il y a quelques années, alors que la population féminine y était encore très inférieure à la population mâle; mais aujourd'hui beaucoup

ont dû se dissoudre, parce que leurs membres se mariaient si vite après le délai exigé, qu'il n'y avait pas le temps nécessaire pour l'accumulation des primes.

Il existe aussi au Texas des Twins Associations, c'est-à-dire des associations qui donnent de fortes primes à ceux de leurs membres — mariés, ceux-ci — dont l'épouse met au monde des jumeaux.

Toutes les associations dont je viens de parler ont bien soin d'inscrire dans leurs prospectus et dans leurs statuts, qu'elles sont un puissant stimulant au mariage, à la moralité et à Téconomie.

Après avoir arpenté Austin en tous sens, nous faisons une excursion sur les collines qui l'entourent. De fort belles promenades y conduisent. Il n'y a plus ici la prairie vierge comme à San-Anlonio, mais des sites agrestes, des bois ombreux, des rochers abrupts. On pourrait se croire par moments dans nos Ardennes, en l'un de ces points si intéressants où plusieurs vallées très encaissées se rencontrent. Tout en cheminant ainsi un peu à laventure autour de la capitale texane, et tandis que nous suivons une route qui ramène à la ville, mon attention est brusquement attirée vers un objet étrange qui bientôt se met en mouvement, et dont l'apparence est celle d'un gros crapaud, mais avec celle particularité que deux petites cornes surmontent la tête de lanimal et lui donnent un aspect très bizarre. C'est en effet un crapaud-cornu (horned frog) que j'ai devant moi; on m'en avait déjà parlé à San-Antonio, mais je n'avais pas réussi, jusque-là, à en rencontrer un spécimen vivant.

Quelques heures plus tard nous reprenions le train en destination de San-Antonio. La « Reine des Prairies », après notre courte visite à Austin, nous parut plus belle, plus animée et plus bruyante encore qu'avant notre départ. Austin est de nom la capitale du Texas, mais San-Antonio l'est bien réellement de fait.

Page 1