LE GOLFE DU MEXIQUE. LA FLORIDE
Nous quitlânaes la Nouvelle-OrléaQs le 41 janvier, à bord de VHutchinson, qui fait le service entre celte ville et la Havane, en touchant à la Floride. Nous eûmes quelque peine à lever l'ancre ; nous devions embarquer un assez nombreux convoi de chevaux, opération qui fut des plus difficiles, et non exempte de danger pour ceux qui en étaient chargés. Les malheureuses bêtes paraissaient affolées, et à chaque nouvelle tentative de les introduire dans les boxes qui leur avaient été préparés, elles s'échappaient des mains des hommes qui les conduisaient et couraient dans tous les sens en lançant de vigoureuses ruades.
Parfois, au moment où elles allaient être presque toutes réunies sur le pont volant qui devait les conduire au vapeur, une terreur subite s'emparait de l'une d'elles et la bande entière remontait le pont dans une déroute complète, les pauvres chevaux s'écrasant les uns les autres, et cherchant à se dégager en faisant des bonds énormes et furieux. C'était alors un sauve-qui-peut général parmi leurs gardiens. Avec beaucoup de patience, et grâce surtout à l'emploi de la ruse, on parvint à caser un à un jusqu'au dernier des 40 à 50 chevaux qui allaient faire avec nous le voyage de la Havane.
Les passagers étaient en assez grand nombre sur le pont de YHutchinson, ce qui ne laissait pas que de m'étonner. J'avais peine à comprendre comment tant d'Américains pouvaient se trouver dans la nécessité de se rendre à Cuba, dont l'éloignement, la différence complète de mœurs et de langage devaient, me semblait-il, être autant de barrières à de fréquents rapports entre cette île, soumise à un régime colonial
sévère, despotique, et les États-Unis, terre de liberté et d'indépendance. Jappris, dans le cours du trajet, que la plupart de mes compagnons de route étaient des chasseurs, qui s'étaient réunis en société pour aller dans les marécages du nord de la Floride se livrer à leurs exploits cynégétiques. Nous devions, en efiTet, faire escale à Cedar-Keys et à Key-West avant d atteindre la Havane.
De la Nouvelle-Orléans à la mer le Mississipi a un cours fort sinueux; sa largeur varie peu ; elle est en moyenne comme celle de TEscaut un peu au-dessus d'Anvers. Ses bords sont très plats et tout le long on voit échelonnés des sucreries, de grandes fermes, des champs de canne à sucre, de vastes orangeries ; au delà on aperçoit la forêt vierge ou des marécages. De temps en temps on passe devant un petit village. La population paraît très clairsemée dans ces parages. Nous laissons bientôt derrière nous les installations de la Quarantaine, puis les forts Jackson et San-Felipe, et vers 4 heures de l'après-midi nous entrons dans le delta du fleuve. Une demiheure plus tard nous sommes dans la passe.
J'avais fait connaissance sur VHutchinson avec un « sergeant-observer » du Signal Office de Washington, le célèbre Institut météorologique américain annexé au service des signaux de l'armée. Le Signal Office est administré par un général et, sauf quelques rares exceptions, tout son personnel est composé de militaires : d'une dizaine d'officiers et de plusieurs centaines de sous-offîciers. Le sergent-observateur dont je parle changeait de poste; il avait été désigné pourKey-West, après être resté pendant deux ans dans le Michigan. A l'extrémité du chenal qui permet la navigation entre le Mississipi et le golfe du Mexique, le Signal Office a installé une station météorologique, vraie sentinelle perdue au milieu des mille méandres que forme le delta du « Père des eaux » . Cette station consiste en une maisonnette tout à fait isolée, bâtie sur une étroite langue de terre qui semble à peine sortir des
flots. Je la contemplai non sans émotion ; il y avait un certain caractère de grandeur dans le spectacle de celte vigie placée en un endroit aussi périlleux; il avait fallu laudace de la science et le dévouement des hommes du Signal Office pour oser tenter de l'y établir. Grâce à elle, le marin, au moment d'entrer dans l'Océan, sait s'il peut naviguer sans crainte ou si quelque danger le menace.
Le sous-officier qui voyageait avec nous entretint une longue conversation — par signes naturellement — avec son collègue du Mississipi. C'est à l'aide de leurs mouchoirs qu'ils poursuivirent cette mimique, et il aurait fallu voir avec quelle adresse et quelle rapidité ils s'en servaient. Nous fûmes ainsi complètement renseignés sur l'état de la mer et les conditions météorologiques dans le golfe ; la situation se présentait sous un aspect favorable.
Lorsqu'on passe des eaux d'un fleuve dans celles de l'Océan, c'est, le plus souvent, d'une manière insensible, à peine appréciable, la largeur du fleuve augmentant peu à peu à mesure qu'on se rapproche de son embouchure, et l'ampleur des vagues se modifiant par degrés, sans brusque variation; au début elles sont toutes petites, puis leur hauteur croît graduellement, jusqu'à l'instant où le navire aborde franchement la mer. A ce moment aussi on n'aperçoit plus autour de soi qu'une vaste plaine liquide, tant dans la direction du fleuve que du côté opposé, tant à droite qu'à gauche de soi. C'est à peine si au loin on distingue encore la terre, qui ne se révèle plus que sous la forme d'une ligne grise à l'horizon. On n'éprouve alors, je le répète, aucune sensation particulière due au contraste entre un cours d'eau limité, d'allure plus ou moins paisible, et l'Océan sans bornes, toujours plus ou moins agité.
Quand on atteint au point extrême du Mississipi, au contraire, l'impression est fort vive, et le spectacle qui s'ofi*re aux regards a quelque chose de majestueux et de solennel. Derrière soi, aussi loin que la vue peut porter, s'étale l'immense
delta du fleuve; la terre domine, mais envahie de tous côtés par les eaux, comme hachée par les multiples issues qui leur permettent de parvenir jusqu'à TOcéan; pas d'arbres, pas d'herbe, pas d'habitations, à part le poste sémaphorique dont je parlais tout à l'heure; c'est une vraie terre de désolation. Devant soi on a la mer à l'inflni, paraissant d'autant plus reculée qu'en arrière l'œil trouve à se reposer et sait mieux apprécier les distances. Jusqu'au bout de la passe le steamer a une marche paisible; il n'est aucunement ballotté, tandis qn'à peine en a-t-il dépassé le seuil qu'il se met à osciller en fout sens, comme s'il n'était plus gouverné; le changement d'allure est pour ainsi dire instantané et il procure une sensation étrange, indéfinissable. On se rend bien compte, à cet instant, de la fragilité de cette grande coquille de noix, — qu'on lui donne le nom de navire, vaisseau ou steamer — forcée de subir tous les caprices des flots. Mais on se fait bientôt à la situation nouvelle et la stabilité du bateau semble se raffermir peu à peu; puis, à mesure que les terres disparaissent, on retrouve la monotonie habituelle des voyages en mer.
Un spectacle intéressant nous était cependant encore réservé avant la tombée de la nuit. Le soleil se trouvait déjà fort bas sur l'horizon; il brillait dans un ciel sans nuages et chacun s'apprêtait à contempler sa disparition prochaine. Tout à coup un arc de lumière se forme sur l'Océan juste au-dessous de l'astre, puis quelques instants après l'arc et le soleil se rejoignent, d'une manière qui rappelle assez exactement le phénomène de la goutte noire ddiws les passages de Venu s sur le disque solaire. A ce moment, le soleil et son appendice représentent à s'y méprendre un aérostat de couleur rouge sang, avec une bande grise au milieu du globe. Le spectacle est merveilleux. Mais cette apparence se modifie assez rapidement, au fur et à mesure que le soleil s'enfonce dans la mer, puis tout disparait.
Nous restons jusqu'au surlendemain sans voir la terre. Vers 7 heures du matin la côte de Floride apparaît au loin, et deux
heures après nous sommes en vue de Cedar-Keys ; mais au moment d'entrer dans le port le capitaine donne brusquement Tordre de stopper, le navire venant d'échouer sur le sable. Il faut prendre patience et attendre la marée haute ; on fixe un piquet au fond de l'eau pour suivre les progrès du flot et calculer à l'avance l'instant précis où on pourra aborder. La mer est très calme, le temps superbe et doux. Nous avons la ville de Cedar- Keys devant nous, à droite et à gauche une multitude d'îlots ou de petits bancs de sable, sur lesquels viennent se reposer des mouettes en nombre incalculable; leurs rangs sont si pressés qu'on n'apergoit plus la terre sous elles ; on ne distingue plus qu'une succession de plaques blanches qui semblent émerger de l'eau. Quelques-uns de ces tlots sont assez étendus et leur sol est assez élevé pour que la marée haute ne les fasse pas disparaître ; ils sont en partie couverts de végétation; j'y remarque notamment des cocotiers et diverses espèces de palmiers.
Les chasseurs que YHutchinson avait embarqués à la Nouvelle-Orléans à destination de la Floride profitèrent du temps d'arrêt du steamer devant Cedar-Keys pour se livrer à une fusillade ininterrompue contre les mouettes dont je viens de parler. Tout le long du voyage ils s'étaient ainsi exercés à tirer sur chaque oiseau qui venait à passer dans le voisinage du navire, cela au grand dam des autres voyageurs, qui risquaient à tout instant, en restant sur le pont, d'être les victimes de la maladresse ou de l'insouciance de ces compagnons incommodes. J'avais là un nouvel et singulier exemple du sans-gêne des mœurs américaines; le capitaine n'adressa pas la moindre observation à ces enragés chasseurs, et cependant le danger était sérieux, car ils couraient tantôt d'un côté du navire, tantôt d'un autre, sans avertir personne, tout entiers à la préoccupation d'abattre le pauvre volatile en vue.
Ils descendirent heureusement à Cedar-Keys, où ils allaient pouvoir se livrer à leur aise aux plaisirs de la chasse. Tout le
nord de la Floride et les environs de Cedar-Keys en particulier sont réputés très giboyeux; les forêts qui couvrent cette région abondent en daims, et les marécages qui se trouvent dans le voisinage des côtes sont peuplés de canards sauvages.
Cedar-Keys est un village de quelques centaines d'habitants, la plupart de couleur; on y fait le commerce de bois de cèdre et de pin, de tortues, de poisson et d*éponges. Bien que située au bord de la mer, son climat est sec et très sain. Les chemins sont formés de débris de coquillages ; à certaines places il y a de véritables montagnes de ces coquilles, sur lesquelles croissent même des arbres. Il y a partout profusion de petits palmiers et de pins très élevés. L'aspect du pays est fort beau et Tair très pur; la vue du côté de la mer est surtout admirable : celle-ci est unie comme un miroir; les nombreuses petites îles et les barques qui la couvrent en rendent le tableau très varié.
Nous levons Fancre à 5 heures et jusqu au surlendemain matin longeons toute la côte de Floride. Cette côte est peu favorable à l'atterrissage des navires ; elle descend dans la mer en pente trop douce, de sorte qu'elle n'offre qu'un très petit nombre de bons ports. Mais en revanche elle est couverte d'une luxuriante végétation et une grande quantité d'oiseaux aquatiques y jettent l'animation. Le flamant entre autres n*y est pas rare.
Pendant toute la durée de notre voyage de Cedar-Keys à Key- West, petite île qui forme la pointe extrême sud des États- Unis, les eaux du golfe du Mexique furent très peu agitées. Elles avaient une teinte vert pâle, dont le contraste avec le bleu intense du ciel donnait lieu à des effets de coloration vraiment magiques. Le soir la lune les éclairait de sa douce lumière. L'air était d'une douceur, d'une tiédeur qui m'étaient absolument inconnues, et dont j'appréciais d'autant plus le charme que nous étions au 14 janvier, époque à laquelle on ne peut guère espérer pareille température à Bruxelles. Ces nuits
passées sur le pont de YHutchinson — on ne sentait pas venir le sommeil — étaient vraiment enchanteresses. Mais vers minuit, cependant — toute médaille a son revers — il fallait bien regagner ses cabines ; le rayonnement nocturne était tel qu'au bout de quelques heures tous les objets étaient recouverts d'un dépôt considérable de rosée; le passager qui, à ce moment, serait monté sur le pont après être resté à Tintérieur du bateau depuis le coucher du soleil, aurait pu croire qu'il venait de pleuvoir abondamment; une couche d'eau était répandue partout.
Nous débarquons à Key-West le lendemain matin ; comme les jours précédents, le soleil brille dans un ciel sans nuages. A peine ai-je mis pied à terre et fait quelques centaines de pas dans Tfle, que je me sens transporté d'admiration à la vue de la splendide nature qui m'entoure. Ici c'est la végétation tropicale sous son aspect le plus beau, dans toute sa richesse. Les rues sont comme des chemins dans une suite ininterrompue de jardins, où croissent quantité d'arbres de toute espèce: des cocotiers, des dattiers, des figuiers, des tamariniers, des palmiers, des bananiers, des magnolias ; il y a partout aussi à profusion des rosiers, des lauriers énormes, des cactus à colonnes. C'est un séjour qui véritablement vous captive. Chaque extrémité de rue offre une échappée sur la mer, dont la couleur est ici également d'un vert d'émeraude prononcé, tandis que le ciel est d'un bleu d'une pureté incomparable.
L'île est de bien petites dimensions, cependant; elle n'a que 40 kilomètres de long sur i 1/2 à 3 de large. La yille de Key-West en occupe tout le côté ouest. C'est une des localités les plus importantes de la Floride, tant par sa population que par son commerce. Le port est excellent. L'île de Key-West est l'un des points stratégiques principaux des États-Unis : bien que son nom signifie réellement Caye (1) de Wmst, on
(1) Cayes, nom donné dans la mer des AniiUes aux petites îles basses, aux groupes de rochers, etc.
pourrait non sans raison la traduire aussi p9iv Clef {l) de 1^ Ouest ^ parce qu'elle commande en quelque sorte l'entrée du golfe du Mexique. Elle est entourée de plusieurs forts. L'ouvrago de défense le plus considérable est le fort Taylor, bâti sur un îlot artificiel situé un peu en avant du port.
- Cette ile minuscule est de formation coralienne; des matières végétales en décomposition l'ont recouverte d'une faible couche d'humus. Le sol s'élève de 3 à 4 mètres audessus du niveau de la mer. Il n'y a pas de sources, et les habitants en sont réduits à boire de l'eau de pluie. La végétation naturelle est un chaparral épais, formé principalement de plusieurs variétés de cactus. On cultive à Key-West les fruits des tropiques, entre autres la noix de coco, la banane, l'ananas, la goyave et la sapotille. L'air y est pur et le climat sain. Le thermomètre dépasse rarement 32"" G. et n'arrive jamais jusqu'au point de congélation ; il ne descend même qu'exceptionnellement aussi bas que lO"". La température moyenne du printemps est de 24**5, celle de l'été de âS"", de l'automne de 25^7, de l'hiver de 21'' (2). Les variations thermométriques ne sont pas fort étendues, comme on voit.
La population est en grande partie orginaire de Cuba et des îles Bahamas. C'est une race hardie et aventureuse, célèbre par ses prouesses dans l'art de la natation. Les habitants de Key-West sont surtout d'habiles plongeurs, et j'eus l'occasion de m'assurer de visu de leur talent sous ce rapport. Pendant que nous faisions la sieste sur le bateau, après le dîner, une troupe de jeunes drôles — noirs pour la plupart — vint offrir de nous montrer son savoir-faire en fait de plongeons, moyennant quelques pièces de menue monnaie à donner comme récompense aux plus habiles. Ils ne demandaient pas que cet argent leur fût remis directement, mais qu'il fut jeté au fond de l'eau, où ils s'engageaient à l'aller rechercher. C'est ce qu'ils
(1) Clef se dit Eey en anglais.
(2) Appîeton's Grôieral Guide io the United States and Canada .
firent, en effet, et avec une adresse, une agilité, une sûreté de coup d'œil qui nous émerveillèrent. Tous s'élançaient à la fois, tête en avant, du haut d'un vieux bateau amarré près de notre steamer. Certains d*entre eux restaient parfois jusqu'à trois et quatre minutes sous l'eau.
L'après-midi j'allai faire une longue promenade dans Key- West. Je vis beaucoup de lézards, et au bord de la mer quantité d'épongés et de jolis coquillages. L'un d'eux, que je ramassai, servait d'asile à deux énormes scorpions. En passant peu après le long d'un petit étang, je remarquai des milliers de crabes microscopiques qui couraient vivement sur le chemin; c'étaient des Bernard-T Ermite; d'autres crabes, de forte taille ceux-là, prenaient leurs ébats dans Tétang même.
On parle l'anglais et l'espagnol à Key-West, ou plutôt un patois de cette dernière langue. L'industrie principale est la fabrication d'une sorte de cigares que l'on vend aux États-Unis comme cigares de la Havane. On sait que c'est de Key-West que partent toujours les bandes d'insurgés qui caressent l'espoir de soulever Cuba, ou les pirates qui de temps à autre cherchent à opérer une descente sur les côtes de celte île. Aussi le gouvernement de la Havane surveille-t-il attentivement tous les arrivages de navires annoncés de ce point.
Nous quittons Key-West à regret, vers 5 heures de l'aprèsmidi. A peine en mer, un roulis assez fort secoue le steamer et ce balancement désagréable va sans cesse en grandissant. Pendant la nuit les mouvements du bateau deviennent effrayants et des lames énormes le secouent. Mais peu à peu les vagues se calment et vers 2 heures du matin nous stoppons en vue du port de la Havane. L'entrée du port même nous est interdite avant le lever du soleil; le règlement de Cuba est formel à cet égard et bien téméraire serait celui qui tenterait de le violer.
Lorsque enfin la lumière du jour parait, nous nous remettons aussitôt en marche. On aperçoit déjà le fameux fort du Moro, l'imposante forteresse qui domine l'entrée du port de la Havane. Cette entrée est fort étroite, mais à mesure qu'on avance la baie s'élargit et finit par se transformer en une sorte de lac immense, qui constitue l'un des plus beaux et des plus sûrs ports du monde. Sa configuration rappelle un peu celle du port de New-York, mais avec des proportions plus modestes.
A peine sommes-nous à portée des quais, qu'une nuée de barques surgissent de tous côtés et ont en peu d'instants entouré YHutchinson. Elles se mettent à le suivre, comme on voit parfois en pleine mer une troupe de marsouins plonger dans le sillage des navires avec l'espoir de recueillir les reliefs de la table. Chacune de ces barques porte un ou plusieurs interprètes d'hôtel, qui bientôt vont se disputer nos personnes, en nous offrant leurs services intéressés et en nous vantant Texcellence de leur maison. Les patrons des barques, à leur tour, se réservent de nous proposer de transporter nos bagages jusqu'à la douane. Ceux-ci sont plus calmes, étant plus sûrs de leur affaire. Comme nous sommes nombreux, presque tous s'apprêtent, en effet, à être réquisitionnés.
Les navires ne peuvent se mettre à quai à la Havane; il leur est défendu sous les peines les plus sévères d'enfreindre cette disposition réglementaire, qu'aucun capitaine, du reste, ne songe jamais à transgresser; ils sont tenus de jeter l'ancre à une assez grande distance des approches delà ville.
Au moment où notre steamer s'arrête enfin, il est immédiatement envahi par les interprètes et commissionnaires d'hôtel que je signalais il y a un instant. Ils n'attendent même pas que l'escalier volant soit descendu pour grimper à l'assaut du navire. Et alors règne pendant un gros quart d'heure sur le pont, dans les salons et jusqu'au fond des cabines, un brouhaha et une animation indescriptibles. Dix individus vous parlent à la fois, qui en anglais, qui en espagnol, en français, en italien, voire même en chinois. On se croirait dans une tour de Babel. Le pauvre voyageur ne sait plus où donner de la tête au milieu de ce monde bruyant, qui gesticule plus encore qu'il ne parle ou ne crie. L'un vous tire par les pans de votre habit, pendant qu'un autre charge votre malle sur ses épaules, sans attendre votre permission, prenant ainsi de force possession de votre personne. La confusion est telle, on est pris si au dépourvu, que les personnes voyageant de compagnie se trouvent sans le savoir séparées, et sont tout étonnées, plus tard, de s'apercevoir qu'elles sont descendues dans des hôtels différents. C'est ce qui arriva aux membres de la mission astronomique belge. Croyant, sur l'affirmative de l'interprète qui m'avait vanté les avantages de la Fonda de la Quinta Âvenida, que mes collègues s'étaient déjà décidés pour cet établissement, je le suivis sans aucune arrière-pensée, et quel fut mon étonnement, une heure après, de ne pas les trouver au susdit hôtel! Gomment les rejoindre, ne connaissant naturellement pas la maison où les avait menés un autre interprète? Le hasard me fit heureusement rencontrer l'un d'eux le même jour, et tout s'arrangea alors au mieux.
La douane est d'une sévérité excessive à la Havane, non pas tant au point de vue de la recherche des objets de nature à être frappés de droits, . comme c'est le cas aux États-Unis, où la douane est également très tracassière, mais sous le rapport de la régularité des papiers d'identité et du contenu des documents, livres, etc., que l'on peot avoir avec soi. Tous mes
carnets de notes, raa correspondance, les quelques volumes qui étaient restés dans ma malle, furent fouillés, retournés et examinés avec le plus grand soin. Encore un peu et Ton se disposait à me les enlever, afin de permettre aux employés de les étudier plus à l'aise. Tant de paperasses ne pouvaient évidemment appartenir qu'à un conspirateur. Le gouvernement espagnol est très ombrageux aux Antilles, à Cuba surtout, où dans ces vingt dernières années il a eu à réprimer, non sans beaucoup de peine et au prix de luttes sanglantes, plusieurs soulèvements populaires; il est toujours dominé par la crainte d'une nouvelle insurrection. La population de la Havane, qui compte 200,000 habitants, est gardée par une force armée de 20,000 hommes, casernes sur les collines fortifiées qui entourent la ville du côté de l'ouest ; une grêle de boulets et d'obus peut en quelques instants s'abattre sur la cité cubaine et la mettre à la merci de ceux qu'elle considère comme ses oppresseurs.
La Habaîia (dont les Français ont fait la Havane et les Anglais Havannah) est une grande ville, pleine d'animation, très curieuse à parcourir. On ne peut pas dire qu'elle soit belle, et cependant elle a une physionomie caractéristique qui fait oublier qu'elle n'a ni monuments remarquables, ni rues larges bordées de riches demeures, ni parcs ombreux comme dans nos villes d'Europe. Une seule partie de la Havane rappelle jusqu'à un certain point ces dernières : c est celle qui forme la séparation entre l'ancienne et la nouvelle ville, et qui comprend une agréable promenade ayant quelque ressemblance avec nos boulevards extérieurs ; aux extrémités de cette promenade se trouvent deux places aux vastes proportions, véritables jardins où se déploie une végétation luxuriante — de superbes palmiers y attirent surtout les regards — et ornés à profusion de gracieuses fontaines en marbre.
Le vieux quartier de la Havane a un cachet tout particu-
lier. 11 est adossé à la mer, et comme autrefois il comprenait la ville entière, dont les limites s'arrêtaient à une enceinte fortifiée aujourd'hui démolie, on ne doit pas s'étonner de n'y voii^ que des rues extraordinairement étroites. Plusieurs de ces rues sont si peu larges que deux voitures ne pourraient y passer de front. Aussi des écriteaux fixés à chacun de leurs bouts indiquent-ils dans quel sens peuvent s'y engager leâ attelages. Les villes du sud de l'Espagne, Cadix, Séville et Grenade, ont à cet égard beaucoup d'analogie avec la Havane.
Au milieu du jour, et pour atténuer l'ardeur trop vive du soleil, on tend une toile au-dessus de la plupart des rues, et sur toute leur longueur. On apprécie bientôt les avantages de ces parasols d'un nouveau genre; il suffit de passer d'une rue où ce système de protection est en usage, dans une autre à ciel ouvert, pour sentir de suite la difiërence.
Le mouvement des piétons, des voitures et des chariots chargés de marchandises est très grand dans la vieille ville. Certaines rues, comme la calle del Obispo, par exemple, ne présentent qu'une succession de magasins et de boutiques. Les maisons ont un extérieur assez pittoresque ; de même qu'à Monterey, au Mexique, elles sont peintes de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, mais où le bleu azuré, le jaune et le rouge dominent cependant. Les bâtiments tant soit peu considéra- "" blés, tels que ceux des principales administrations publiques, les banques, etc., ont généralement leur rez-de-chaussée en arrière d'une galerie à colonnades. C'est là encore une précaution contre l'effet trop direct du soleil.
La Havane a peu ou point de monuments ; la cathédrale est le seul édifice religieux qui puisse être cité, et encore doit-elle surtout cette préférence à l'honneur qui lui échoit de renfermer le tombeau de Christophe Colomb. On sait que le célèbre Génois mourut à Valladolid en 1506 et qu'après bien des pérégrinations ses cendres lurent portées à la Havane en 1796. Ce n'est pas un cercueil qui contient celles-ci, mais
une urne en marbre blanc, placée dans une niche près du maîlre-aulel. Un buste de Colomb est posé sur un piédestal au-devant de cette niche.
La cathédrale se trouve à proximité de la Plaza de las Armas, où s'élèvent, d'un côté le palais du gouverneur, de l'autre le palais de la Loterie. Â la Havane comme à la Nouvelle-Orléans, la loterie occupe une large place dans l'existence des habitants; on peut dire qu'elle règne là dans son état le plus florissant. Partout, chaque jour, au coin des rues, dans les magasins, dans les cafés, vous -voyez se dresser devant vous des marchands de billets. Ceux qui font la consommation la plus grande de ces petits papiers, qu*ils acquièrent le plus souvent au prix des plus lourds sacrifices, sont naturellement de pauvres diables. C'est, il est vrai, leur seul bonheur ici-bas; ils vivent ainsi continuellement dans une atmosphère d'espérance, toujours déçue après chaque tirage sans doute, mais renaissant bientôt par l'achat d'un nouveau billet. Les esclaves nourrissent l'espoir de gagner d'un seul coup leur liberté, les déshérités de la fortune de voir se réaliser leurs rêves de richesse, tous enfin de pouvoir un jour se payer le bien-être et les plaisirs dont ils ont été sevrés jusque-là. Rarement, bien rarement, l'un ou l'autre de ces vœux parvient à sortir du domaine des chimères.
Dans la ville nouvelle les rues ont plus de largeur et les maisons sont moins hautes que dans la ville ancienne ; l'animation y est moindre par contre, bien qu'elle soit encore assez extraordinaire. Les plus belles habitations sont de ce côté; plusieurs constituent de vrais palais, non par le mérite architectural de leurs façades — toutes, à ce point de vue, ont un aspect banal à la Havane — mais par la ricliesse décorative de leur intérieur, où le marbre domine; les escaliers et les corridors y ont des allures monumentales ; les appartements sont vastes et nombreux ; l'ensemble de la construction revêt un cachet de grandeur qui jure le plus souvent avec sa destina-
tien du moment. Beaucoup de ces pseudo-palais ont dû être abandonnés par leurs anciens propriétaires, nobles castillans que de malheureuses spéculations ont ruinés ou que les soulèvements des Cubains contre la domination espagnole ont Tait fuir; aujourd'hui ces demeures princières sont tombées au rang de boarding-houses ou de logements ouvriers, et ceux qui les occupent se soucient fort peu de les préserver des détériorations.
Le quartier nouveau renferme, comme l'ancien, plusieurs rues très commerçantes et fort longues. L'une des principales finit par une belle promenade qui conduit à une place ornée de statues, et voisine du Jardin botanique. Une allée de palmiers gigantesques mène à ce dernier. Le Jardin botanique est situé au pied des collines qui entourent la Havane à l'ouest, et sur lesquelles, comme je le disais tout à l'heure, sont casernées la majeure partie des troupes. Du haut de ces collines l'œil embrasse un majestueux panorama, aussi étendu que varié : à gauche, un coin de la mer, ensuite la ville, et en face d'elle, de l'autre côté de la baie, le faubourg de Régla ; à droite, la campagneà perte de vue, puis au loin une ceinture de montagnes dont la teinte bleu sombre contraste avec le bleu limpide du ciel.
La population de la Havane comprend un assez grand nombre de Chinois. D'aucuns en évaluent le chiffre à 40,000, mais ce chiffre doit être exagéré ou s'appliquer à l'île tout entière. Beaucoup de ces Chinois sont esclaves; ce sont d'anciens coolies, débarqués à Cuba à l'époque où régnait encore d'une façon rigoureuse la loi qui faisait, de tout homme de couleur mettant le pied sur le sol cubain, un esclave. Les nègres étaient naturellement aussi les victimes de celle mesure inhospitalière. Après la guerre de sécession, les Élats-Unis eurent beaucoup de peine à obtenir que son application cessât, en tant qu'elle visait les noirs qu'ils venaient d'affranchir. Dans
tous les cas, ceux-ci sont mis au ban de la société à la Havane, et la population chinoise libre est seule parvenue à pouvoir frayer avec les blancs.
Il y a dans la capitale cubaine un consul général et un viceconsul de Chine; dans toutes les villes un peu importantes de nie on rencontre de ces fonctionnaires. J'eus l'occasion, dans une réunion assez nombreuse, de me trouver avec les consuls de la Havane et de Matanzas, et je pus constater combien Taccueil qu'on leur faisait était plein damabililé. Le peuple havanais se dislingue d ailleurs par une affabilité et une cordialité de manières qui m'ont vivjuTient frappé : les hommes aussi bien que les femmes se montrent empressés auprès des étrangers et s'ingénient à leur être agréables; tout cela sans apprêt, sans affectation, avec un air de bon ton et de distinction qui chez eux semble inné.
Mais revenons aux Chinois. De même qu'à San-Francisco, ils occupent à la Havane" tout un quartier; c'est comme une petite ville chinoise au milieu de la population havanaise. J'ai à peine besoin de dire qu'une visite à ce quartier est chose des plus intéressantes et qu'elle tient la curiosité sans cesse en éveil. 11 y a là des auberges, des restaurants et des cabarets chinois; de riches magasins et d'humbles boutiques, contenant tous les produils du Céleste-Empire; des théâtres dont les acteurs sont des flls du Ciel; des établissements aménagés spécialement pou ries fumeurs d'opium; des maisons de jeu, etc. Une remarque que je ne tardai pas à faire, c'est que le degré d'aisance d'un Chinois peut facilement s'estimer d après son plus ou moins de corpulence et son apparence de santé. Tout Chinois à large carrure et à mine rubiconde est certainement un homme « bien dans ses affaires », possédant de la fortune, propriétaire de magasins achalandés; vous le verrez toujours mis avec recherche, vêtu d'étoffes rares. Le Chinois besogneux a, par contre, la mine famélique, les membres décharnés; et les pauvres vieux coolies qui sont encore esclaves, et que
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Tédili té emploie comme casseurs de pierre ou comme balayeurs de rues, tiennent plus du squelette que de Têtre vivant. C'est bien deux que Ton pourrait dire, sans trop s'écarter de la vérité, qu'ils n'ont réellement que la peau sur les os. Pour tout vêtement, ils portent un méchant pantalon en lambeaux; le reste du corps est entièrement nu. Ces malheureux font pitié à voir ; on ne peut songer sans commisération à leur existence misérable et machinale ; il y a chez eux un détachement complet des choses de ce monde, que dénotent leur physionomie empreinte de résignation et leurs regards constamment tournés vers la terre.
Les nègres havanais sont loin d'avoir un aussi pauvre aspect ; je les trouvai bien membres, avec cet air de santé qu'on leur voit partout. Les négresses surtout avaient en général des formes plantureuses; j'en rencontrai même plusieurs dont la haute stature et la corpulence en faisaient de véritables femmescolosses. Toutes étaient vêtues d'une robe légère à volants, faite d'une sorte de barège, avaient des fleurs dans les cheveux, marchaient nu-pieds, et laissaient leur poitrine tout à fait à découvert ; elles se promenaient ainsi d'un pas majestueux, un énorme cigare à la bouche, par les rues les plus fréquentées. Le contraste avec les maigres Chinois qui les coudoyaient était à la fois comique et navrant. Je dis Chinois et non Chinoises, car celles-ci font absolument défaut à la Havane; s'il s'en trouve en certain nombre, il doit être extrêmement restreint. On a voulu sans doute, par l'interdiction apportée à l'immigration de femmes chinoises, empêcher un accroissement trop rapide de la population jaune à l'ile de Cuba.
Les théâtres chinois de la Havane sont, pour l'étranger, l'une des curiosités principales de la ville. Je passai une soirée dans l'un d'eux. En y entrant, on a l'organe olfactif saisi par une odeur insupportable, fade, nauséabonde; l'atmosphère de la salle est lourde et portée à une température d'au moins
35**C. J'ai hâte d'ajouter que tous les spectateurs, sans exception, sont Chinois. Le rez-de-chaussée comprend, comme dans nos théâtres, un parquet et un parterre; au-dessus et tout autour de la salle règne une galerie ou une sorte de balcon, et plus haut encore une suite de gradins en forme d'amphithéâtre. La musique est ce que je trouvai de plus bizarre dans la représentation; on aurait cru entendre une douzaine de crinscrins joués au hasard par des personnes n'ayant aucune notion de Fart musical. Tout d'abord cela paraît une cacophonie sans nom, mais on finit à la longue par distinguer certains motifs qui reviennent d'une manière assez régulière et par reconnaître une certaine mesure dans l'exécution ; la monotonie de cette musique est en tout cas désespérante. Les acteurs sont revêtus de costumes de soie fort riches; par moments ils s'expriment à la façon ordinaire, d'autres fois en montrant une affectation de langage des plus grotesques ; ils font alors des contractions de mâchoire qui transforment complètement l'expression de leur visage. Souvent, en marchant, ils se dandinent, et d'une façon poussée à l'excès. Les musiciens sont installés sur la scène, à droite et à gauche des acteurs. 11 n'y a pas d'entracte, et le drame que l'on représente se poursuit ainsi pendant plusieurs heures, sans aucune interruption, toujours avec accompagnement de musique.
Dans le voisinage du théâtre dont je parle il y avait plusieurs cafés et quelques restaurants. Dans les uns on jouait aux cartes ou aux dés, avec un acharnement qui faisait contraste avec la placidité habituelle des Chinois ; dans les autres des fils du Ciel mangeaient gravement, posément, à laide de leurs petits bâtonnets faisant office de fourchettes. Plus loin j'aperçus deux ou trois maisons de fumeurs d'opium ; par une fenêtre entr'ouverte de l'une d'elles, je vis la chambre où se tenaient les fumeurs; les murs de cette pièce, peu spacieuse, mais assez haute, étaient entièrement garnis de larges rayons espacés les uns des autres d'un mètre environ ; sur ces rayons
étaient étendus une douzaine d*individus, paraissant endormis; une faible clarté régnait dans la place. Ce spectacle n'était rien moins que lugubre; les corps étaient dans un état d'immobilité telle, que sous la pâle lueur qui les éclairait on aurait cru voir autant de cadavres. Je détournai les yeux, et comme il se faisait tard, je rentrai à Thôtel.
Les heures du soir sont les plus agréables de la journée à la Havane. La température accablante du matin et de l'après-midi a fait place à une chaleur plus douce, et une légère brise rafraîchit lair. Elpaseode Tacon,le boulevard qui sépare la Havane ancien de la ville nouvelle, prend alors un aspect féerique. La place Isabelle, à laquelle on a donné le nom et où on a élevé la statue de l'ex-reine d'Espagne, devient le rendez-vous d'une société choisie, mise avec beaucoup de recherche, tant du côté des hommes que du côté des dames; celles-ci sont coiffées à la mode espagnole, c'est-à-dire avec la mantille, qui leur sied naturellement beaucoup mieux que le chapeau.
Deux ou trois fois par semaine la musique militaire se fait entendre sur la place Isabelle. Cette place et le paseo de Tacon sont, chaque soir, éclairés plus brillamment que ne le sont nos boulevards ou nos places publiques. La lumière du gaz y est répandue avec une prodigalité sans pareille. Tout le pourtour del parque Isabel est occupé par des restaurants et des cafés assez semblables aux nôtres, où, entre 8 et 11 heures, se presse la foule des promeneurs. Je fus très surpris, un jour que des Belges résidant à la Havane m'avaient conduit dans l'un des plus beaux de ces établissements, d'entendre commander du genièvre par l'un d'eux. C'est la liqueur à la modo, et le petit verre se paye 60 centimes. J'appris ensuite que notre pays exporte par Anvers des quantités considérables de genièvre à Cuba, où toutes les classes de la population le prisent fort. Mais on le boit rarement pur; on l'additionne toujours d'un peu d'eau.
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Comme à Monlerey, il y a à la Havane des veilleurs de nuit ou serenos qui gardent les issues des rues principales et surtout celles des quartiers mal famés. Mais dans la capitale cubaine ces serenos sont, en partie, affublés de costumes copiés exactement sur ceux des hallebardiers du temps passé ; ils tiennent du reste une hallebarde d'une main et une petite lanterne allumée de l'autre. D autres hommes de police, vêtus d'un costume plus sévère et moins lourd, sont achevai; leur rôle doit certainement être plus efficace que celui des hallebardiers, dont les mouvements sont gênés par le costume» et dont les mains sont privées de liberté par les objets qu'elles ont à tenir. Je me demandais en les voyant comment ils doivent s'y prendre pour arrêter un malfaiteur. Il n'y a cependant pas de ville qui ait plus besoin que la Havane d'une police bien organisée, composée d'hommes alertes et résolus. Le vol et le meurtre y sont choses communes, car c'est le refuge des bandits et des mauvais gueux de tout Cuba et même des îles voisines. Ces êtres dangereux opèrent avec une audace incroyable. En plein jour, au milieu de rues animées par le passage incessant de nombreux piétons, ils ne craignent pas d'arracher violemment les montres, avec les chaînes auxquelles elles sont fixées ; aux femmes ils enlèvent leurs bijoux. Les voyageurs fraîchement débarqués et non prévenus sont rarement à l'abri des tentatives de ces hardis voleurs.
La vie est chère à la Havane ; par certains côtés elle coûte trois et quatre fois plus que chez nous. Je dois cependant faire exception pour les fiacres et pour les hôlels.Une course en voiture se paye 60 centimes. Aussi, bien peu de personnes vont-elles à pied, et il en résulte un mouvement de volantes — c'est le nom donné aux voitures de louage — des plus extraordinaires. Nulle part je n'en ai constaté de semblable. On est vite gagné de la contagion de l'exemple, et l'on en
arrive à héler un cocher pour se faire conduire à quelques cenls mëti^es plus loin. Quant aux hôtels ou fondas, leur tarif n'est pas supérieur à celui des maisons de deuxième ou de troisième ordre aux États-Unis, sur Forganisation desquelles leur régime est calqué.
L*un des grands inconvénients de la Havane, c'est sa monnaie ou plutôt son papier-monnaie, qui consiste en de petites coupures de valeur minime, vrais chiffons graisseux, la [)lupart du temps en lambeaux et méconnaissables. Il en faut une poignée pour former une somme de deux à trois francs. L'étranger a beaucoup de peine à se tirer d'affaire lorsqu'il a quelque achat à solder au moyen de celte monnaie primitive. Il doit s'en remettre à la bonne foi des gens du pays pour arriver à faire la somme nécessaire. Pour ma part, les trois quarts des billets qui m'ont passé par les mains étaient complètement illisibles.
Lorsqu'on prononce le mot de la Havane devant un fumeur, on voit aussitôt ses yeux s'allumer de convoitise. Ce nom exerce sur son esprit un effet magique. Ne lui parlez pas de l'aspect de la ville, ni des mœurs de ses habitants ; il ne s'en préoccupe guère, une seule chose rintéresse : le tabac ou plutôt les cigares de la Havane. De fait, par le goût exquis et le parfum de ses produits, l'ile de Cuba est vraiment l'Éden ou le Paradis terrestre du fumeur. Je ne crois pas qu'il existe une autre ville au monde où l'on fume autant qu'à la Havane. Tous ses habitants ont constamment le cigare aux lèvres, et partout dans les rues, sur les places publiques et jusque sous le porche des maisons, on ne voit que marchands de cigares en plein air. Beaucoup de ces marchands n'ont à présenter à votre choix que six, douze ou vingt cigares tout au plus, posés à terre sur un morceau de papier blanc ou sur une feuille -de bananier. Les connaisseurs prétendent que ces cigares sont les meilr leurs;. ils sont longs et gros, mal façonnés, mais, parait-il,
d'un goût délicieux. Comme preuve de la passion du tabac chez la population cubaine, je citerai ce simple faîl, dont j'ai été maintes fois témoin : des négresses, trop pauvres pour s'acheter un régalia ou un panatella, arrêtaient les passants pour leur demander le bout du cigare qu'ils achevaient de fumer.
La fabrication des cigares est naturellement l'une des plus importantes branches d'industrie de la Havane. Plusieurs maisons sont connues dans le monde entier par l'excellence de leurs marques; un grand nombre d'ouvriers travaillent dans leurs ateliers. On ne doit pas se figurer, toutefois, comme on serait assez tenté de le croire, que le prix du cigare est peu élevé à Cuba. Un cigare ordinaire coûte sur place de 30 à 40 centimes, et les plus fins peuvent atteindre jusqu'à 2 et niême 3 francs pièce. Le prince de Galles se fait envoyer des cigares fabriqués spécialement pour son usage, et dont la caisse de mille revient, à la Havane même, à plus de 5,000 francs. Ces prix élevés sont la cause des difficultés que l'on éprouve, en Europe, à se procurer de vrais cigares de la Havane. Si l'on tient compte des frais de transport, des droits d'entrée et du bénéfice à prélever par le vendeur, on ne sera pas étonné d'apprendre qu'un cigare ordinaire doit coûter, ici, au moins i franc. Aussi a-t-on adopté un système autre que l'exportation de cigares fabriqués à Cuba même pour donner satisfaction aux exigences des fumeurs. On expédie à l'étranger des feuilles de havane, auxquelles on mêle, dans les pays d*importation, des tabacs indigènes ou autres, moins chers; les cigares confectionnés avec ces deux sortes de feuilles sont considérés comme de provenance havanaise et peuvent être livrés à des prix relativement modérés. L'une des grandes manufactures de la Havane, que j'eus l'occasion de Tisiter, envoyait tout au plus 500 caisses par an en Europe.
La fabrication des cigarettes est aussi très active dans la capitale cubaine. Mais — et ceci montre bien à quel degré d'infériorité l'industrie en général se trouve encore dans ce
pays — le papier à cigarettes, l'enveloppe des paquets et les étiquettes sont de provenance européenne. Grâce à Tobligeance du directeur d'une fabrique de cigarettes dont je fis connaissance par hasard, je pus parcourir son établissement dans tous les sens et assister aux moindres détails du travail des ouvriers. Ceux-ci étaient des jeunes gens, plutôt des enfants, de 8 à i2 ans en moyenne; ils travaillaient dans une vaste salle, que de prime abord l'on aurait pu prendre pour une école, chaque enfant se trouvant installé dcN'ant un pupitre, où il se livrait à sa besogne dans le recueillement que met un élève à étudier ses leçons. Certains de ces bambins étaient d'une dextérité extraordinaire. Us arrivaient à confectionner plusieurs milliers de cigarettes en une journée.
Le dernier dimanche que je passai à la Havane coïncidait avec une grande revue de la garde nationale. Elle eut lieu le niatin, vers 10 heures. Des autels avaient été dressés à l'extrémité du paseo de Tacon et sur la place Isabelle. Lorsque les troupes furent toutes réunies et qu'elles eurent pris position, des prêtres en grand costume célébrèrent la messe sur chacun de ces autels, puis on fit une distribution de médailles. Plusieurs musiques prêtaient leur concours à ces diverses solennités. La garde nationale de la Havane est surtout composée d'Espagnols et de fils d'Espagnols ; elle a été créée dans le but de servir de frein à l'ardeur révolutionnaire de la population d'origine cubaine; celle-ci, naturellement, ne la voit pas d'un bon œil et ne lui ménage pas ses lazzis quand l'occasion s'en présente. Ces gardes nationaux avaient une curieuse façon de marcher; ils faisaient de petits, tout petits pas, ne mesurant que quelques centimètres. Il y avait assez bien de nègres parmi eux.
L'après-dinée du même jour, je pris le train pour Maranao, petite ville située à 15 ou 20 kilomètres de la capitale, et comme elle assise au bord de la mer.
Les voilures de chemin de fer rappellent celles des Étals- Unis, mais avec de moindres dimensions toutefois. Au départ, j'achète à la gare un livret del ferro carril, atîn de connaître les heures des trains de retour. J y jette un coup dœil, et, sous la rubrique : Disposiciones sobre uiageros, je remarque plusieurs clauses du règlement des chemins de fer cubains intéressantes à noter. L'une, entre autres, porte que tout passager qui monte dans le train sans billet paye le double du prix de parcours ; il en est de môme pour celui qui perd son billet et qui ne peut pas justifier de celte perle. Le voyageur n'est autorisé à prendre avec lui, dans la voiture, qu'un étui à chapeau et un sac de nuit ou une valise ayant 24 pouces de long, 12 de large et 9 de haut; les autres objets doivent être placés dans le fourgon à bagages.
On ne peut introduire d'animaux dans les wagons de première classe, si ce n'est un coq en cage par personne. Dans les autres voitures on tolère les chiens muselés et six poules par voyageur. Les individus de couleur sont exclus des voilures de première classe. On n'admet pas les vases contenant de la glace ou du poisson, de nature à détériorer les banquelles. Une fois le train en marche, il ne s'arrête pas pour recevoir les passagers en retard ; on ne peut de même modifier rilinéraire des trains; etc., etc.
Le voyage de la Havane à Maranao dure 40 minutes. Le train parcourt de riches campagnes et s'arrête à plusieurs petites localités avant d'arriver à destination. Je ne m'attarde guère à Maranao même, qui n'oflre rien de particulier, et je m'engage à l'aventure dans les environs, où je me sens attiré par la beauté et la grande variété de la végétation. J'ai devant moi une succession de paysages superbes. Le temps est d'ailleurs propice pour venir admirer cette nature admirable ; la lumière du soleil est intense et fait ressortir tous les objels, chaque arbre, chaque plante, avec une netteté sans pareille. Je retrouve ici, comme à Key-West, un ciel d'un bleu éclatant,
surplombant une mer d'un vert tendre, à la teinte bien uniforme. Près du rivage, une forêt de palmiers géants, d'aspect grandiose, se détache comme un amas sombre sur le paysage d'alentour. La vue de toutes ces splendeurs pénètre l'âme de sensations inconnues et fait battre le cœur d'émption.
En rentrant le soir à l'hôtel, Je remarque un va-et-vient inusité dans le voisinage. Je me dirige du côté où la foule semble se porter, et bientôt les lueurs d'un vaste incendie m'expliquent Panimation exceptionnelle du quartier. Peu de temps après des coups de sifSet stridents se font entendre dans toutes les directions. Ce sont des appels aux hommes de police et aux pompiers. Ceux-ci ne tardent pas à arriver, conduisant avec eux deux pompes à vapeur, qu'ils ont bien vite installées et mises en état de fonctionner. Ces machines font un bruit d'enfer et crachent dans les airs des colonnes de feu ; on croirait assister à une éruption volcanique en miniature. La chauffe me parait poussée aux dernières limites, et une explosion surviendrait que je n'en serais nullement étonné. Cet accident n'arriva pas heureusement, mais il survint un autre événement, qui ne me donna pas une très haute idée du savoir-faire des pompiers havanais. A peine les pompes eurent-elles marché d'une demi-heure, que toutes les rues voisines du lieu de l'incendie furent transformées en de véritables lacs, où, par places, il était absolument impossible de s'aventurer. J'eus même assez de peine à fuir cette inondation d'un nouveau genre, et je dus patauger dans l'eau jusqu'au-dessus de la cheville pour regagner l'hôtel de la Quinta Avenida.
Quelques jours plus tard, je prenais passage Sur le vapeur la Corufta^ des malles royales espagnoles, en destination de Cadix. J'avais eu primitivement le projet d'aller de la Havane aux Canaries, mais au dernier moment, et contrairement à toutes mes prévisions, j'appris qu'il n'existait pas de service pîrect de Cuba vers ces îles. Je débarquai à Cadix le 9 février, après quinze jours de traversée.
TABLE DBS MATIËRflS.
P*gM.
Avant-propos : L'Amérique et rémigration, par J. G. Houzeaa V
Quatre mois au Texas.