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Lorsqu'on débarque à la Nouvelle-Orléans venant de l'ouest, c'est avec le quartier français que l'on fait d'abord connaissance. Pour l'habitant de nos pays il y a un instant d'illusion : il peut se croire revenu en Europe et s'imaginer avoir été transporté subitement dans une grande ville du midi de la France. Cette partie de la capitale louisianaise a, en effet, un aspect tout français. Les noms des rues, l'extérieur des maisons et jusqu'aux enseignes des magasins y rappellent la France ; les gens que l'on croise sur le trottoir parlent le français, et avec un accent d'une grande pureté; leur tournure même se ressent de la patrie d'origine. Les femmes en particulier ont conservé toute la grâce et la vivacité de leurs sœurs d'au delà l'Océan, au point que l'observateur même le plus indifférent est amené à en faire la remarque. Mais c'est au marché que l'illusion est le plus complète. Là tout est absolument français ou parait tel : les vendeurs, les acheteurs^ les étalages, les inscriptions. Seules,
quelques Indiennes au teint olivâtre» accroupies dans un coin et offrant en vente des ochras piles (1), y représentent l'Amérique. Une visite à ce marché est chose fort intéressante; aussi est-on sûr d*y rencontrer tous les étrangers qui descendent à la Nouvelle-Orléans.
Le quartier français, berceau de la ville, est séparé du quartier nouveau, ou américain, par un boulevard dans le genre des grandes artères du centre de Bruxelles, mais avec plus de largeur, plus de luxe — non pas de constructions, mais de magasins — et surtout beaucoup plus d animation, de mouvement. G*est Canal street. Elle commence au Mississipi et s'étend en ligne droite jusqu'à une distance de trois à quatre kilomètres du fleuve; sa largeur est de 70 mètres. C'est là que se concentre ou plutôt que vient aboutir toute la vie développée dans les deux quartiers entre lesquels Canal street forme comme une démarcation naturelle ; c'est là aussi que se réunissent, soit pour le départ, soit pour l'arrivée, les nom- Dreux tramcars qui sillonnent la ville en tous sens.
Le soir, des lampes électriques placées au sommet de mâts très élevés versent à profusion la lumière dans cette belle avenue. A l'époque où je me trouvais à la Nouvelle-Orléans, c'est-à-dire au commencement de janvier, la circulation dans Canal street était vers 8 heures vraiment extraordinaire. Des flots de promeneurs y arrivaient de toutes parts, occasionnant en maints endroits des encombrements comme on n'en voit chez nous qu'aux jours de fêtes. Cette énorme affluence de monde ne cessait qu'assez tard dans la soirée.
Les différents lieux de récréation et de plaisir : théâtres, cafés, maisons de jeu, concerts, etc., se trouvent du reste groupés dans le voisinage de cette rue célèbre, et tous, sauf quelques rares exceptions, dans le quartier français. La Nou-
(1) L*oclira {Hibiscus escuknttts) est une plante indigène des Antilles. L'ochra pilé forme une poudre verte appelée gombo par les créoles de lan^e française; cette poudre se met dans une sorte de bouille-abaisse qu^elle fait filer à la manière du macaroni.
velle-Orléans possède un Opéra français et un Opéra italien, des cafés semblables aux nôtres et non pas de simples bars comme dans les autres villes américaines, des concerts à Tinstar de Paris, et, en fait d'établissements originaux, particuliers à la ville, de nombreuses maisons de jeux publiques, véritables palais bâtis en marbre blanc, où chaque soir s'entassent quantité de gens qui viennent tenter la fortune. L'entrée de ces maisons est libre ; les joueurs seuls payent une légère rétribution, prélevée sur la masse des enjeux.
La société qui fréquente habituellement ces sortes de temples du jeu n'est pas de tout premier choix, mais elle peut passer pour très distinguée à côté de celle qui hante les caféschantants voisins.
J'eus un jour la curiosité d'entrer dans un de ces cafés. À la porte se tenait adossé un policeman, chargé de s'assurer près de chaque nouvel arrivant s'il n'était pas porteur d'armes quelconques. Je dus lui remettre mon revolver et mon couteaupoignard. Une autre personne qui entrait au même instant que moi fut fouillée de la fagon la plus rigoureuse ; elle se disait non munie d'arme, réponse qui avait sans doute été jugée peu sincère. Ces précautions de la police sont assez justifiées : la clientèle ordinaire des cafés-concerts et des estaminets borgnes de la Nouvelle-Orléans se recrute dans les pires classes de la société, et sous l'excitation de la boisson, des querelles violentes surgissent à tout propos dans ces endroits suspects. Aussi les meurtres y étaient-ils fréquents avant l'institution du dépôt des armes à l'entrée. La société que je rencontrai dans le café où je m'étais risqué me rappelait celle qui se tenait aux abords des bars à San-Antonio. Les individus qui composaient Tune et l'autre devaient certainement être de la même famille quant à l'honnêteté et à la moralité.
Le lendemain de mon arrivée à la Nouvelle-Orléans c'est vers le fleuve que je me dirigeai tout d'abord. Je m'y sentais attiré comme malgré moi, ayant aperçu de loin, le soir précé-
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dent, une vraie forêt de cheminées hautes et étroites, d'aspect des plus bizarres, et paraissant disposées par couples. II y avait là de l'inconnu, de la nouveauté, et c'est toujours vers eux qu'on se porte de préférence.
Je ne regrettai pas de m'être laissé aller à ce penchant naturel. Quelle vie, quelle animation, quel intéressant spectacle offre le port de la Nouvelle-Orléans ! Des centaines de grands navires s'y trouvent serrés les uns contre les autres, beaucoup d'entre eux disparaissant presque sous les montagnes de balles de coton qui y sont entassées, et d'où émergent à peine les longues et minces cheminées qui, vues de loin, intriguent si vivement celui qui les remarque pour la première fois. Les navires affectés au transport du coton sont seuls munis de ces tuyaux énormes.
Tout le long des quais s'agite fiévreusement une armée de portefaix, d'ouvriers, de loafers, parmi lesquels les noirs sont en grande majorité. C'est une vaste fourmilière, d'où monte vers le ciel comme une immense clameur, formée des cris les plus divers. On sait que le nègre au travail est extrêmement remuant; il gesticule sans cesse, s'époumonne sans raison — peut-être pour se faire croire à lui-même qu'il est tout activité; on ne saurait mieux le comparer qu'à la mouche du coche. Les noirs du port de la Nouvelle-Orléans possèdent ces diverses qualités au superlatif, et je vous laisse à penser quel vacarme, quel tohu-bohu doivent résulter de la présence d'au moins 2,000 de ces personnages turbulents. Ajoutez-y le bruit provoqué par le chargement et le déchargement des tonneaux, des caisses, des ballots qui encombrent les steamers ou le quai, puis le va-et-vient de toute cette multitude rassemblée au bord du fleuve, et vous n'aurez encore qu'une faible idée du tableau pittoresque, unique, mouvant, bruyant, étourdissant, devant lequel je restai souvent de longues heures en contemplation.
Pendant tout le temps de mon séjour à la Nouvelle-Orléans,
je ne laissai pas passer une seule matinée sans venir faire ma promenade le long du Mississipi, me mêlant à la foule des travailleurs, examinant de près la façon dont ils sacquittaient de leur besogne, observant leurs manières et écoutant leurs propos, jetant un coup d'œil sur la grande variété de marchandises accumulées sur le wharf. Je prenais à ces scènes un iutérêt qui chaque jour me faisait revenir avec empressement de ce côté de la ville. En m'en éloignant les rues me semblaient désertes, mornes, bien qu'elles me parussent cependant fort animées quand je ne me trouvais plus sous Tinfluence du bruit et du mouvement intenses du port.
La Nouvelle-Orléans n'a pas que son port, d'ailleurs. Comme on l'a vu plus haut, le quartier français a bien aussi de quoi attirer l'attention et tenir en éveil la curiosité du voyageur, et quant au quartier américain, il mérite non moins qu'on le parcoure et même qu'on s'y arrête assez longuement. Toute une partie de ce quartier est occupée par de superbes résidences, entourées de vastes jardins où croissent les essences d'arbres les plus rares. Nulle part, dans aucun pays, je n'ai vu un tel ensemble d'habitations aussi remarquables d'aspect et de proportions, et de jardins aussi bien entretenus. Ce sont les maisons de plaisance des riches planteurs de la Louisiane; beaucoup ressemblent à de vrais palais.
Plus loin on entre dans Garollton, le quartier ouvrier de la Nouvelle-Orléans; il est certes moins beau que celui de Jeiferson City, auquel il fait suite, mais il est non moins curieux à visiter. Ses dernières maisons sont à près de deux lieues de Canal street, et certaines de ses rues, parallèles au fleuve, sont la continuation d'autres qui courent ainsi sans interruption sur une distance de plus de quinze kilomètres.
Les monuments sont aussi rares à la Nouvelle-Orléans que dans les autres villes américaines. Il n'y a guère à citer que le Custom House (la Douane), le plus grand édiflce des États-Unis
après le Gapitole de Washington, le State House (Palais du Gouvernement), autrefois un hôtel, la Monnaie, THôtel de Ville, tout en marbre blanc et qui présente quelque mérite artistique, la cathédrale catholique de Saint-Louis et enfin l'hôtel Saint-Charles, qui est de tous les établissements du même genre que j*ai vus aux États-Unis le plus beau et le plus monumental. Il y a aussi de jolis squares, dont quelques-uns ornés de statues. Les maisons sont en général fort élevées, principalement dans le quartier français, où on en voit beaucoup avec des galeries couvertes et des balcons en fer ouvragé.
L'une des institutions les plus curieuses à visiter dans le quartier américain est la Bourse du coton (Gotton's Exchange). Grâce à l'obligeance de notre consul, M. Landauer, nous eûmes le libre accès des locaux de la Bourse pendant toute la durée de notre séjour à la Nouvelle-Orléans. Dans la salle de réunion principale les murs sont tapissés de dépèches télégraphiques venant de tous les points du globe et de grandes cartes donnant la répartition des régions cotonnières dans le monde entier; des tableaux noirs reçoivent des renseignements divers sur la valeur probable ou sur l'aspect de la récolte prochaine ; on trouve là aussi les principaux journaux des États- Unis et d'Europe, des cartes du temps du Signal Office très complètes, toutes les indications commerciales et maritimes possibles. Il se fait chaque jour, au Gotton's Exchange, des transactions pour des sommes énormes ; la spéculation y entre naturellement pour une bonne part. G'est ainsi qu'on y vend ou achète les récoltes de plusieurs années à l'avance.
L'Association des marchands cotonniers de la Nouvelle- Orléans compte près de 400 membres, dont les cotisations annuelles réunies forment uu total de 80,000 dollars. Elle se faisait construire, en 1883, un nouveau local, qui doit être aujourd'hui l'un des plus beaux monuments de la ville.
Nous fîmes aussi une visite à la Douane et à son directeur, M. Flanders, l'un des amis de M. Houzeau lorsque celui-ci
habitait la Nouvelle-Orléans, il y a quelque vingt-cinq ans. M. Flanders nous fit voir Je caveau de la Douane, où sont rangés, en longues files plusieurs fois répétées, des sacs d'or et d argent. Dans les bureaux de recette il y a également de ces sacs, mais ouverts, et posés sur des sortes de rayons, fixés aux colonnes qui soutiennent le plafond; des carabines chargées se trouvent à côté; le directeur a de même, dans son cabinet, deux carabines placées à portée de la main.
L'hôtel où nous étions descendus était situé dans Garondelet Street. Ce nom de Carondelet est belge et rappelle un ancien gouverneur de la Louisiane sous la domination espagnole. Les Carondelet ont occupé une place brillante dans l'histoire de notre pays aux xv* et xvi'' siècles.
La Nouvelle-Orléans porte le surnom de Crescent City, la ville du Croissant, parce que devant la cité ancienne le Mississipi forme une courbe immense. La ville est entièrement bâtie en contre-bas du fleuve ; à marée haute, le sol est de deux à quatre pieds au-dessous du niveau des eaux, contre l'irruption desquelles elle est protégée par une sorte de digue en terre, appelée levée. Cette levée à 5 mètres de large sur près de 5 mètres de haut et s'étend en amont de la Nouvelle- Orléans sur une longueur de 150 kilomètres.
D'immenses marécages existaient autrefois à la place qu'occupe la ville aujourd'hui, et on en rencontre encore aux environs, surtout du côté du lac Pontchartrain. Cette situation sur une terre boueuse est cause de l'insalubrité bien connue du climat de la Nouvelle-Orléans ; eu été la chaleur y est extrême et les marais dégagent des miasmes qui donnent naissance à la fièvre jaune, toujours à l'état plus ou moins endémique dans la cité du Croissant. Parfois des épidémies intenses surgissent, comme en 1878, et des milliers de victimes payent alors leur tribu au terrible fléau.
L'un des buts d'excursion favoris des habitants de la Nouvelle-Orléans est le lac Pontchartrain, qui se trouve à 8 kilomètres du centre de la ville. On s'y rend en tram à vapeur, en suivant tout d'abord Canal street jusqu'à son extrême limite nord, où sont groupés les différents cimetières de la capitale louisianaise. Sans être aussi luxueux ni aussi vastes que la fameuse nécropole de Greenwood à New-York, sans avoir des tombes ni des monuments aussi grandioses que ceux de ce célèbre champ de repos, et d'un mérite artistique qui soit comparable au leur, les parcs funéraires de la Nouvelle- Orléans n'en peuvent pas moins être cités parmi les plus beaux et les plus grands des États-Unis, ce qui n'est pas peu dire. On sait qu'il est entré dans les mœurs de ce pays de faire des cimetières non pas des lieux d'affliction, portant à la mélancolie, aux pensées tristes, mais de vrais jardins, des parcs riants, pleins du gazouillement des oiseaux, parsemés de fleurs aux couleurs les plus vives, ornés de tombes taillées dans le marbre le plus rare, par les sculpteurs les plus en renom. Dans bien des villes américaines le cimetière est pour le touriste ce qu'il y a de plus intéressant à visiter. A la Nouvelle-Orléans, entre autres. Tune des premières questions posées à l'étranger auquel on parle des curiosités de la ville, est de savoir s'il s'est déjà fait conduire aux cimetières. Ceux-ci y sont au nombre de 33, et, outre la beauté de leurs tombes, ils offrent ceci de particulier de n'avoir aucun cadavre enterré dans le sol. Comme la terre est imprégnée d'eau à une profondeur de deux à trois pieds sous la surface, les cercueils sont, pour la plupart, déposés dans des cellules en forme de niches, superposées jusqu'à une hauteur de 2 à 3 mètres au-dessus du niveau du terrain ; l'entrée de chaque cellule est hermétiquement maçonnée dès qu'elle a reçu son occupant. C'est le syslème de sépulture que l'on a inauguré partiellement à Laeken, il y a quelques années.
Mais poursuivons notre promenade à destination du lac
Pontchartrain. Le tram à vapeur qui nous a transportés jusqu'aux cimetières continue sa route en longeant un canal qui communique avec le lac. Ce canal coupe des terrains marécageux, où Ton remarque çà et là de maigres plantations de canne à sucre, de maïs et par places aussi des restes de la forêt vierge. Le lac est fort étendu : il a treize lieues de long sur près de huit de large; ses eaux sont salées et soumises aux mouvements de marée. Du côté où s'arrête le tram il y a de belles promenades, des jardins, de jolis chalets. Qest un charmant lieu de plaisance.
La situation maritime de la Nouvelle-Orléans peut jusqu'à un certain point être comparée à celle d'Anvers. Comme notre grand port, la métropole commerciale du sud de l'Union se trouve assez distante de l'embouchure du fleuve qui la baigne. Trente lieues la séparent de l'Océan, mais l'entrée des navires dans le Mississipi et leur sortie dans la mer sont loin d'être aussi aisées et aussi sûres que la navigation à l'embouchure de l'Escaut. Le « Père des eaux » forme un delta immense avant de se perdre dans le golfe du Mexique ; il se divise en une inflnité de bras étroits, minces tilets d'eau à côté de l'ampleur du fleuve à quelques lieues en aval de la Nouvelle- Orléans. Aussi a-t-il fallu des travaux d'art gigantesques, de longue durée et fort coûteux, pour assurer le passage plus ou moins régulier des bâtiments qui fréquentent le port louisianais.La partie navigable du delta du Mississipi consiste en un chenal d'abord assez large — je parle dans la supposition qu'on descende le fleuve — mais qui se rétrécit peu à peu et finit, à sa jonction avec l'Océan, par n'être plus qu'une sorte de canal passablement étroit. Les steamers se tirent facilement d afiaire, mais les bateaux à voiles, lorsque la mer est fort agitée, ont parfois beaucoup de peine à entrer dans ce canal.