L'AMÉRIQUE ET L'ÉMIGRATION
Il n'y a guère plus de deux siècles que la race anglosaxonne se répand dans le Nouveau Continent ; mais ces deux siècles ont été mis à profit par ces vaillants émigrants qui, sur un sol neuf, ont élevé une société d'un caractère distinct de celles qui existent dans l'Ancien Monde. Pourvus de tous les éléments de force et de progrès des peuples . modernes, l'imprimerie, les armes à feu, la vapeur, l'électricité, élevés par leurs écoles au niveau intellectuel de la civilisation la plus avancée, ils ont pu, dans la liberté des immenses campagnes vierges, reprendre quelque chose de l'existence simple et franche de l'homme primitif. Dans la spontanéité de cette vie nouvelle, le formalisme souvent
exagéré de TAncien Monde, qui parmi nous met en quelque sorte l'individu dans un moule, n'avait plus de pouvoir. L'homme s'en déchargeait avec plaisii*, comme il l'aurait fait d'un vêtement reconnu incommode dans le climat qu'il venait habiter.
Appliqués principalement à la culture do la terre et à l'élève du bétail, dans des contrées qui n'avaient encore ni habitants civilisés, ni lois fixes, ni usages établis, les colons des inmienses campagnes qui constituent aujourd'hui les États-Unis purent faire euxmêmes leurs lois et leurs usages. Ce furent les puritains débarqués sur les rochers de Plymouth, au Massachusetts, le 22 décembre 1620, qui donnèrent l'exemple de la première constitution écrite dont l'histoire politique conserve le souvenii*. Le but de la société civile, dit ce document, bien remarquable pour l'époque où il fut rédigé, est a d'édicter tels lois, ordonnances, décrets et constitutions, qui seront considérés comme conduisant le plus efiHcacement au bien général de la colonie ]».
Mais ce ne fut pas tant la législation qui caractérisa la société nouvelle que la simplification des mœurs et des usages. L'action des causes naturelles est aussi impérieuse sur l'homme que sur les autres êtres qui
l'entourent. Quand ces courageux pionniers se furent établis en pleine liberté dans les grandes solitudes de l'Ouest, ils se trouvèrent soumis aux conditions dans lesquelles les premières sociétés humaines se sont fondées. Ils ont reconmiencé le travail d'édification sociale, et seraient repartis de l'état sauvage des Indiens, leurs voisins et pour ainsi dire leurs compagnons, s'ils n'avaient apporté avec eux ce qui manquait aux Indiens, le fruit accumulé des découvertes et des inventions de toutes les générations précédentes. Ils étaient venus sur la terre du sauvage, mais avec le bagage intellectuel de la civilisation.
Tout civilisés qu'ils étaient, ils ont dû subir, et ils ont subi en eiTet l'influence de ce milieu bienfaisant, la nature vierge et l'espace libre. En même temps qu'ils maintenaient le lien social, ils ont pu s'affranchir d'une grande partie des préjugés qui nous dominent, et de ces obligations qui semblent créées pour augmenter l'ennui inhérent aux relations conventionnelles du monde. Mais comme dans toutes les actions naturelles, ce travail a pris un certain temps : il n'a pas été accompli dès la première génération. C'est à mesure que les populations se sont répandues dans le Far West, à mesure qu'elles se sont isolées davantage, que l'effet
s'est manifesté. Dans la première moitié de ce siècle, la transformation était profondément marquée chez les Anglo-Saxons de l'Ouest des États-Unis. Les chemins de fer n'existaient pas, et les communications étaient lentes et laborieuses. Dans les grands jardins naturels des bassins de l'Ohio et du Mississippi moyen, les communautés se développaient dans un complet isolement, présentant le spectacle bien intéressant et bien digne de l'attention du philosophe d'une réédification en quelque sorte ab ovo de la société, par des honmies pourvus de tous les moyens d'action et de toutes les conquêtes matérielles et intellectuelles de la civilisation la plus avancée.
Il en était résulté un état social ayant ses caractères à lui, rendant surtout à l'individu son initiative et la libre disposition de toutes ses forces, sans préjudice de la concentration de ces forces pour les buts communs. Une foule de traits qui viennent à l'appui de cette appréciation se rencontreront dans les scènes si bien obseiTées, si vraies, si parlantes, que raconte M. Lancaster. Malheureusement ce caractère si cuneux de la société de l'Ouest des États-Unis tend dès à présent à disparaître. Les communications sont devenues partout si rapides et si multipliées, l'émigration
d'Europe apporte chaque jour tant d'éléments étrangers à cette civilisation locale, que le cachet propre s'eflace peu à peu. Le monde civilisé est soumis aujourd'hui dans son entier à une espèce de brassage, qui n'en fait qu'une seule et même unité. Aucune race, aucune nation, ne peut prendre part dans ce vaste mouvement, et conserver en même temps la fraîcheur de sa couleur locale. La grande expérience qui s'accomplissait au delà des mers, d'une société forte de tous les engins et de toutes les puissances de la civilisation, et délivrée de la compression exagérée des individualités et de l'excès du formalisme, restera probablement inachevée. Elle disparaîtra avant même d'être parvenue à terme.
Quel spectacle nous aurait-elle réservé ? Quel problème social aurait-elle résolu ? Nous serons apparemment condamnés à l'ignorer. S'agissait-il d'une étape nouvelle dans la route du progrès, ou bien d'une simple variété de développement de groupe, dont il n'y a pas lieu de regretter la disparition ? Nous n'entendons pas le décider.
Mais si cette forme sociale différente ou un peu différente de la nôtre n'a été vouée qu'à une existence passagère, les tableaux où on la représente en ont d'autant plus de valeur. Sans doute il restera toujours
quelque chose des effets de l'isolement dans lequel les colons anglo-saxons des États-Unis se sont développés pendant deux siècles. Il en restera surtout ce qui s'accorde le plus intimement avec les caractères de la race, par exemple la place importante garantie à l'initiative individuelle. Longtemps encore les grandes prairies vierges mettront les colons en contact avec la nature, au loin de la vieille société. Mais ces espaces finiront par se remplir. Les immigrants arrivent dans le Nouveau Monde avec une affluence qui a un caractère permanent ; et la nation améilcaine ne sera bientôt plus une branche sut generis de la famille anglo-saxonne, mais un vaste assemblage cosmopolite.
La question de l'émigration est devenue, en effet, dans ces derniers temps, un point capital pour un grand nombre de peuples. La Belgique, qui n'avait jusqu'ici presque rien fourni aux populations du Nouveau Continent, est arrivée aujourd'hui à se préoccuper de la manière la plus sérieuse du manque de ressources de ses habitants. C'est avec raison que l'auteur des souvenirs de voyage que l'on va lire a porté sur ce sujet son attention. Mais à nos yeux, c'est avec une bien grande prudence qu'il s'agit de distribuer des encouragements à ceux de nos compatriotes qui seraient disposés à émigrer.
L'expérience, dont M. Lancaster a rapporté au moins un exemple saillant, prouve combien il existe de difficultés dans cette voie. C'est un fait acquis que toutes ou à peu près toutes les sociétés de colonisation qui ont expédié des émigrants d'Europe sur des terres ou dans des ateliers qu'elles leur avaient destinés, n'ont produit autre chose que le désappointement, la colère et la rqine de ceux qu'elles avaient cru servir.
Tout Européen à qui l'on propose certaines conditions d'existence en Amérique, se fait illusion sur le sort qui l'attend au delà des mers, môme dans l'hypothèse où les agents de la compagnie qui l'engage ne lui ont rien exagéré. La plupart de ceux qui écoutent ces propositions ne sont d'ailleurs jamais sortis de leur conmiune ou de ses environs. Ils n'ont aucune idée de ce que le simple changement de lieu et de climat entraîne de différences, à position sociale égale, dans le logement, le vêtement, la nourriture, la boisson, le langage. Ces différences seules suffiraient pour les déconcerter, les rebuter, les affliger à l'extrême. En arrivant dans un pays distinct, ils sont frappés dès l'abord de tout ce qui leur manque ; ils cherchent les objets dont ils se sont servis toute leur vie, qui sont devenus nécessaires à leurs besoins essentiels, et sans
lesquels leur existence n'a plus pour eux de valeur, tandis qu'ils ignorent ou repoussent ce que le pays dans lequel ils arrivent est susceptible de leur donner. Cette impression résultant du changement d'habitudes est profonde, et produit bien vite chez l'homme illettré un état de véritable irritation, surtout lorsque cet homme est arrivé à un certain âge. Cet effet désastreux du déplacement ne diminue qu'avec le degré d'éducation.
Mais à ce premier désappointement, qui est infaillible, vient aussi infailliblement se joindre celui des désillusions causées par les conditions du travail. Ce ne sont plus les mêmes méthodes, les mêmes outils, les mémos séries d'opérations auxquels l'émigrant était accoutumé dans son pays. Il ne sait plus son état, et pour un homme qui n'est pas exercé à apprendre des choses nouvelles, il y a là une difficulté qui le déconcerte et l'irrite. D'ailleurs tout émigrant que l'on fait venir aux États-Unis croit toujours qu'on lui a promis beaucoup plus qu'on ne lui donne là-bas. 11 s'est figuré monts et merveilles, et il se trouve en présence de la réalité.
11 en résulte un état de mécontentement et bientôt d'exaltation qui, aux États-Unis, est passé en pro-
verbe. J'ai souvent entendu dire : exaspéré comme un émigrant désappointé. Alors celui qui se regarde comme victime écrit dans son pays pour décrier la compagnie, en donnant à celle-ci tous les torts ; il est môme arrivé fréquemment qu'il se livrait à des voies de fait envere les agents de cette compagnie. Il passe son temps à se plaindre et à réclamer, au lieu de chercher des conditions qui lui conviennent mieux. Il tombe dans la misère, sa famille souffre, et bien des fois il meurt à la peine.
Tel a été presque invariablement le résultat des sociétés pour favoriser la colonisation, même de celles qui étaient le mieux intentionnées. Presque toutes ont dû sombrer ou se dissoudre par suite de l'attitude de ceux qu'elles avaient cru obliger. L'épreuve est trop avérée, elle a été trop patente, trop souvent répétée, pour la recommencer encore. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait pas d'autre moyen de favoriser l'émigration. Mais il est évident que celle-ci doit être avant tout spontanée, et se faire aux risques et périls de l'émigrant.
L'homme qui n'est point sollicité à partir, mais qui s'y décide d'après sa propre initiative, sait qu'il doit uniquement compter sur lui-même. Il n'a d'exigences à manifester à personne, et quoi qu'il arrive nul repro-
che à formuler. Le fait suivant, dont nous avons été témoin dans la Louisiane, met en relief la différence des deux situations. Un émigrant allemand avait été amené par un chef d'industrie qui, quelques jours après son arrivée, le mit au travail dans un des ateliers. II se trouva que dans le même chantier il y avait un noir. Aussitôt rémigrant murmure et réclame ; outre les reproches ordinaires touchant la nourriture, le couchage, le logement, reproches uniquement basés sur la différence entre les conditions matérielles de l'Allemagne et des États-Unis, l'émigrant jetait les hauts cris parce qu'on le faisait travailler à côté d'un nègre. Soit, dit le chef d'industrie ! Reprenez votre liberté.
L'émigrant ayant à chercher lui-même du travail, ne se montra plus si difQcile. Huit jours plus tard nous le trouvions dans un autre atelier, non plus à côté d'un noir, mais sous les ordres d'un contre-maître du plus bel ébène. Il ne s'en plaignait pas, et ne donnait pas le moindre signe de mécontentement. Mais il y était volontairement, il était entré dans cet atelier pour gagner son pain, et c'était exclusivement son fait s'il avait un noir au-dessus de lui. C'est ainsi que les émigrants européens laissés à eux-mêmes se résolvent sans trop d'effort, parfois même joyeusement, à passer
par des épreuves qui les feraient bondir si elles leur étaient proposées par un tiers. Ils mettraient ce tiers en pièces, plutôt que s'y soumettre. Mais lorsqu'il leur faut agir d'eux-mêmes, on les voit prêts à bien des sacrifices, qui peuvent leur coûter beaucoup, mais qu'ils supportent avec courage.
En favorisant l'émigration, il faut donc se garder, selon nous, de faire à nos compatriotes aucune promesse ni môme aucune offre. A cause des difTérences de nature des deux contrées, les mêmes mots ne représentent pas des deux côtés des choses absolument identiques. L'émigrant trouvera donc toujours que les promesses à lui faites n'ont pas été remplies. Lui donnât-on aux États-Unis une existence rigoureusement correspondante, au point de vue matériel et social, à celle qu'il avait prise pour tenne de comparaison en Europe, il nierait encore péremptoirement avoir obtenu ce qui était stipulé : le pain ne serait pas du pain que l'on pût manger, la maison n'offrirait qu'un hangar, la viande serait mal cuite, et quant à la bière elle ne ressemblerait pas au faro de Bruxelles.
Mais quand l'émigrant part sans y être déterminé par personne, il ne se dissimule pas que ses commencements seront rudes, et il y est préparé. Veut-on faire
quelque chose pour lui ? Qu'on le défraye en tout ou en partie de la traversée. Mais qu'on se garde soigneusement de se mêler de sa destination, et de l'inviter sur les terres d'une compagnie quelconque.
Plusieurs de nos compatriotes vivent encore qui ont échappé aux désastres de la colonie de Green Bay, dans le Wisconsin. Des efforts avaient été faits pour y amener des Nivellois, qui se sont trouvés désorientés par la nouveauté des procédés de défrichement qu'il fallait suivre, et par l'attente, cependant inévitable, de la première récolte. Livrés à eux-mômes ils auraient certainement mieux calculé, et ils auraient pris leurs mesures. Appelés, poussés par des intéressés, ils sont allés se livrer en proie aux flôvrçs et à la misère.
Au reste il y aurait, à nos yeux, quelque chose de plus utile aux émigrants que toute l'assistance pécuniaire qui pourrait jamais être mise à leur disposition : ce serait la création, dans nos communes populeuses, de cours d'anglais à la portée de tous, donnés gratuitement. Par là on pourvoirait l'émigrant d'un secours permanent, qui lui serait, pour ses débuts surtout, d'une incalculable valeur. Aux États-Unis, ceux qui ne parlent pas l'anglais sont exploités sans merci par ceux qui savent cette langue. En arrivant ils tombent
entre les mains de compatriotes qui leur font mille protestations, mais qui n'ont d'autre but que celui de vivre îi leurs dépens. Ils commencent par les loger chez eux à des prix exorbitants et en les traitant fort mal ; ils font semblant de leur chercher du travail et de n'en point trouver ; puis quand ils voient que leur petit pécule est épuisé, ils les font entrer dans l'atelier d'un compère, qui alïecte de les prendre par compassion et leur donne à peine un morceau de pain, tandis qu'il paye secrètement chaque semaine une forte prime à celui qui les a amenés. Entretemps on ne les met en contact qu'avec des hommes qui parlent leur langue, de manière à retarder le moment où ils apprendront ranglais et pourront faire leurs affaires eux-mêmes. Nous en avons connu qui depuis plus de dix ans vivaient dans cette déplorable tutelle, sans savoir encore le premier mot de la langue du pays.
Qui peut raisonnablement espérer de prospérer dans un pays lointain, au milieu d'une population dont il n'entend pas le langage, je dirai même dans un pays dont il est incapable de lire les journaux ? Il reste étranger aux coutumes, aux marchés qui se présentent et dont il pourrait profiter, aux dispositions essentielles des lois et règlements, qui souvent le prennent à l'im-
proviste. Il ne peut traiter lui-môme aucune de ses affaires, quelque peu importantes qu'elles soient. En un mot, c'est un sourd et muet dans la société.
Le cercle dans lequel les émigrants de langue allemande peuvent se faire entendre n'est pas aussi circonscrit. Mais pour ceux de langue française ou wallonne, et pour ceux de langue néerlandaise, ignorer l'anglais en arrivant aux États-Unis c'est, surtout pour l'homme de métier, se livrer à une misère à peu près certaine. Munir Témigrant de l'outil qui lui sera nécessaire avant tous les autres, le langage, serait donc à nos yeux un des plus précieux seiTiccs qu'on pourrait lui rendre. Ce service, évalué en argent, lui vaudrait plus que tous les subsides et toutes les concessions gratuites dont aucune société d'encouragement pourrait le gratifier.
Je ne m'étendrai pas davantage sur ce point : ce n'est pas le lieu d'entrer dans le détail de ce que ces cours devraient être. Nous sommes d'ailleurs bien loin de voir goûter pareil projet. Dans les idées de notre société, l'émigi'ation est une opération analogue à celle qui consiste à mener des chevaux au pdturage. D'ailleurs l'envoi au loin des bouches que nous ne parvenons pas à nourrir, est-il le seul moyen d'augmenter les
ressources des nôtres par celles de pays plus fortunés ? Au lieu d'expédier au delà des mers nos travailleurs sans occupation, ne pourrions-nous pas exporter les produits de leur travail, ce qui nous fournirait des valeurs en échange ? Il faut, dira-t-on, que ces produits trouvent un placement. Sans doute. Mais quels efforts avons-nous jamais faits pour mettre ce placement à la hauteur de l'importance industrielle du pays ?
Il faut être naïf pour imaginer qu'il suffit d'afficher une marchandise à bas prix en Belgique, pour que les Australiens, les Chiliens, les Mexicains, les Chinois accourent l'y chercher. Il faut encore une forte dose de naïveté pour croire que les maisons de commerce anglaises, allemandes ou américaines, établies au loin, vont s'intéresser à cette vente pour nous obliger. C'est par ces maisons que nous faisons aujourd'hui notre commerce d'exportation, et nos fabricants savent la belle moisson que ces intermédiaires fauchent sur leurs terres. Ce qu'il nous faudrait, ce sont de grands bazars belges sur les marchés éloignés. L'entreprise n'a jamais été virtuellement tentée : elle n'est pas aussi simple qu'on pourrait l'imaginer. Il ne s'agit pas seulement d'une question de capital et d'initiative. Il y a des conditions essentielles à remplir.
Au loin, et dans des pays où le succès ne dépend pas aussi directement qu'en Europe d'une réputation d'honnêteté, il ne faut pas compter, en règle générale, sur la probité d'un con'espondant pris parmi les négociants indigènes. Il y a parfois des exceptions honorables ; mais en principe il faut être sur place et veiller à ses affaires soi-même. Cela pourtant ne suffît pas encore. Dans les pays lointains, les étrangers sont traités en matière à exploiter, à dépouiller et à tromper de toute manière. Ils ne passent des marchés que dans les conditions les plus onéreuses. Les loyers pour eux sont surfaits au double : rien ne garde son prix. Aussi faut-il bien éviter de s'établir, dans les villes commerciales des pays reculés, à titre d'étranger. Il faut s'adjoindre comme associé un homme du pays, et lui créer tm intérêt tel qu'il prenne l'entreprise à cœur. Dès lors c'est lui qui traite avec ses compatriotes, et par lui l'établissement obtient les conditions normales du marché. La maison acquiert à partir de ce moment, aux yeux des habitants du pays, ce que j'appellerais volontiers le droit de bourgeoisie. Il y a chez les marchands indigènes nombre déjeunes commis, intelligents, actifs, ambitieux, qui seraient heureux de trouver une occasion de sortir d'un rang subalterne, et qui rempliraient
parfaitement, sous la sui'voillance de Tassocié belge, le rôle dont nous parlons ici. Enfin il faut en Belgique quelqu'un chargé de procurer au bazar éloigné les différentes marchandises, dans les conditions les plus avantageuses, et par conséquent quelqu'un qui soit non pas un conmiissionnaire, mais un Intéressé.
,De là résulte que l'organisation d'un bazar à l'étranger, pour avoir un caractère de durée et d'utilité nationale, exige trois éléments : un associé belge en Belgique, un associé belge sur place, dans le pays lointain où le bazar est fondé, et un associé indigène. Dans un pareil bazar on devrait trouver nos fers, nos armes, nos marbres, nos zincs, notre verroterie, notre céramique, nos étoffes de laine et de coton, des vêtements confectionnés, de la chaussure, de la quincaillerie, des harnais, une foule de produits divers. Il ne s'agit pas à pareille distance et avec de tels frais d'établissement, d'ouvrir l'un un petit débit de souliers, un autre une petite boutique de clous, un autre encore un magasin de fusils dans une petite chambre. Tout doit se trouver réuni. Les journaux français publiaient il y a quelque temps une lettre du Tonkin, dont l'auteur se plaignait que tous les objets de consommation journalière et d'habillement y vinssent, non de maisons françaises.
mais de maisons anglaises ou allemandes de Shanghaï. Là raison en est manifeste. Les Français ne fondent guère au loin que des établissements morcelés, divisés par genres d'objets comme en Europe, et presque toujours fort modestes. Les nations plus hardies forment de grands établissements généraux.
C'est un proverbe que l'expérience des autres ne sert pas. Il est donc probable que dans ce genre d'entreprises, si nous l'abordons un jour sérieusement, nos capitalistes auront àfaire leur apprentissage eux-mêmes, à leurs dépens ; et qui pourrait dire s'ils ne se rebuteront pas de leurs premiers insuccès et n'abandonneront pas la partie ? Longtemps encore nous chercherons notre voie dans ce grand travail d'expansion où d'autres ont déjà su trouver la leur. Longtemps encore l'Amérique et en particulier les États-Unis resteront pour nous un simple objet de curiosité, que l'amateur et le touriste seront à peu près seuls à visiter. Sans doute ils y trouveront un vif intérêt : une société dans bien des traits différente de celles d'Europe, la nature dans son ampleur, avec ses grandes scènes désordonnées et sauvages.
C'est ce double aspect qu'a rendu avec bonheur l'auteur des récits qui composent ce volume. Il a par-
comni une partie notable des États-Unis, et en écrivant ses souvenirs il a su leur donner une forme qui fait en quelque sorte participer le lecteur aux scènes qu'il raconte. D'un côté il nous montre l'homme dans sa spontanéité, et de l'autre le cadre grandiose de la nature dans ses conditions vierges. Ceux qui ont vu témoigneront de la fidélité de ses tableaux, et ceux qui n'ont pas eu les originaux sous les yeux ne trouveront pas moins de charme dans des peintures pour la plupart nouvelles pour eux.