DU COLORADO AD TEXAS
Le 27 août 1882, vers 2 heures de Taprès-midi, je me trouvais au dépôt (gare) de la petite ville de Pueblo, au sud du Colorado. J'attendais le train qui devait me conduire à 400 lieues de là, à San-Antonio de Bexar, au Texas. Je devais être rendu dans cette ville à la date du i" septembre, et il me restait à peine cinq jours pour effectuer, même sans arrêt, ce long voyage.
Parti d'Anvers le 22 juillet précédent, à bord du Waesland, de la Red Star Line, j'étais arrivé à New- York le 3 août, après une traversée heureuse et fort agréable. J'accompagnais les instruments destinés à la
mission chargée par le gouvernement belge d'observer dans rhémisphère nord le passage de Vénus, mission dont je faisais partie avec M. Houzcau, alors directeur de l'Observatoire, et M. E. Stuyvaert, astronome adjoint au môme établissement.
Après un court séjour dans la grande cité américaine, j'avais remonté l'Hudson jusqu'à West-Point, où se trouve la fameuse Académie militaire des États-Unis. De là j'étais allé aux chutes de Niagara, puis, revenant en partie sur mes pas, j'avais atteint Philadelphie, et, le lendemain, Washington. La capitale de l'Union m'attirait surtout par ses institutions scientifiques, et notamment par son Observatoire naval et son Signal Office, si hautement réputés dans le monde savant. En quittant Washington, je m'étais dirigé droit vers l'ouest, par les Alleghanys et Cincinnati. J'avais ensuite visité Chicago, Saint-Louis, Kansas City, traversé le Kansas dans toute sa largeur, et m'étais arrêté enfin à Denver, dans les Montagnes Rocheuses, où j'avais passé plusieurs jours à admirer les merveilles de cette région.
Durant les trois à quatre semaines de ce rapide voyage, j'avais parcouru une grande partie des États- Unis, vu de près des cités immenses et d'humbles bourgades, été en contact avec des Américains de tous.
rangs, depuis le Yankee des États de la Nouvelle-Angleterre, à peine différent de l'Européen, jusqu'au mineur du Colorado, aux mœurs rudes et parfois primitives. J'avais surtout été frappé de la prodigieuse activité industrielle qui règne d'un bout à l'autre de l'Union et saisi d'admiration à la vue de ces navires, de ces trains de chemin de fer, de ces tramways, de ces fils électriques en nombre incalculable, qui, sans cesse, sans trêve ni repos, transportent les voyageurs ou la pensée dans toutes les directions, à l'intérieur du Nouveau- Monde et vers l'Ancien.
Cette exubérance de vie matérielle rejette naturellement dans l'ombre les préoccupations plus douces et plus pures des choses de l'art et de la littérature. Aussi l'Américain est-il complètement débarrassé de ce souci de la forme qui nous poursuit constamment. Peu lui importo l'aspect extérieur des objets auxquels nous avons coutume de donner un certain cachet artistique, si peu marqué qu'il soit. Il songe avant tout au côté pratique, utilitaire.
Un autre sentiment qui domine bientôt le nouveau débarqué aux États-Unis est celui de grandeur, d'immensité. Les monuments publics, les fabriques, les usines, les magasins de New-York, de Chicago, de
Saint-Louis, sont des géants à côté des nôtres ; à tout instant, soit qu'on se trouve en wagon ou en bateau à vapeur, des ponts gigantesques attirent les regards ; les distances elles-mêmes sont énonnes ; et cependant on retrouve partout et toujours la môme physionomie aux villes, le même langage, le même type dépopulation, à de légères différences près. On s'habitue par là promptement h voir tout en grand, et on se prend à considérer nos royaumes et nos républiques comme autant de pays de Lilliput. Ajoutez à cela l'indépendance complète d'allures de l'Américain, Tidée de liberté individuelle qui le domine, l'absence des traditions, des préjugés que les siècles ont légués aux peuples d'Europe et dont nous avons peine à secouer le joug, et l'on ne s'étonnera plus du changement rapide qui s'opère dans l'esprit de l'habitant de nos contrées allant se fixer aux États-Unis. Il semble que la respiration y soit plus large, plus libre ; on se sent un autre homme.
Telles étaient les réflexions qui m'occupaient en attendant l'arrivée du train de VAtchinso^i, Topeca and Santa-Fé Railroad, par lequel je devais partir. On se plaît ainsi, h certains moments, à jeter un coup d'œil en arrière sur des faits ou des événements qui se sont précipités, sur lesquels jla pensée n'a pas eu le temps.
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— aide s'arrêter, entraîné que l'on était dans une sorte de tourbillon contre lequel on n'a pu ou su réagir. Après un mois d'une vie de grande activité, de déplacements continuels, j'allais bientôt trouver à San-Antonio une existence plus calme, et avant d'y arriver j'éprouvais du charme à repasser dans mon esprit, en me promenant dans la gare de Pueblo, tout ce que j'avais vu depuis le jour de mon débarquement à New- York jusqu'au moment actuel.
Le train devait partir à 2 heures 50 minutes. Ma montre indiquait déjà 2 heures 40 minutes et rien encore, cependant, ne se montrait à l'extrémité de la ligne. Les abords du dépôt étaient très calmes. Il n'en avait pas ■été ainsi à 2 heures, où deux trains à la fois s'étaient ébranlés dans des directions différentes, emportant de nombreux voyageurs. Trois heures sonnent, et toujours même tranquillité dans la gare I Mon train est sans doute en retard. A 3 heures 45 minutes, de plus en plus intrigué de l'absence de tout mouvement autour de moi, et plus encore de Tabsence de train, je me mets en quête d'un employé quelconque et après beaucoup de recherches je finis par trouver un haggage-man (porteur de bagages), qui, à ma profonde stupéfaction, m'apprend que le départ a eu lieu à 2 heures, sous mes
yeux, sans que je me doutasse le moins du monde qu'il s'agissait de mon train. Le mystère fut vite expliqué. J'étais tout simplement la victime de la multiplicité des temps employés encore à oette époque, aux États-Unis, sur les différentes lignes de chemins de fer. J'avais l'heure de Denver, qui se trouve à 460 kilomètres et à peu près sur le même méridien que Pueblo, tandis que les correspondances sur l'Atchinson, Topekaand Santa- Fé Railroad étaient réglées d'après le temps de Jefferson City, éloignée de 230 lieues à l'est du point où je me trouvais. Cette distance correspond à une différence d'heure de près de 50 minutes.
Les Américains étaient souvent aussi victimes de méprises de ce genre. Ils ne savaient pas beaucoup mieux que les étrangers se reconnaître dans ce dédale de temps si divers. Et comment en eût-il été autrement? Dans toute localité située à la rencontre de plusieurs lignes, il fallait, avant de se mettre en voyage, et surtout lorsqu'il était question de changer de train, s'enquérir avec soin des différentes heures locales en usage sur chacune de ces lignes. Faute d'agir avec prudence, on s'exposait aux mécomptes les plus désagréables.
Aujourd'hui, grâce à une décision du Congrès, toutes ces difficultés ont pour ainsi dire disparu.
Au mois d'octobre 4883, des délégués de presque toutes les lignes de chemins de fer se réunirent en conférence, et après mûre délibération adoptèrent les résolutions suivantes :
Cinq étalons (standards) du temps se paitageront le territoire des États-Unis et le Canada. L'étalon du Canada portera le nom dHntercolonial time et coïncidera avec le méridien de 4 heures ou de 60» à l'ouest de Greenwich . Ceux de l'Union s'appelleront respectivement eastem, central, mountain et Pacific time, et coïncideront avec les temps locaux des méridiens de 5, 6, 7 et 8 heures, ou de 75», 90*», 405» et 420» à l'ouest de Greenwich. Ainsi, tous les trains circulant entre les méridiens de 82*» 30' et de 97° 30' auront leurs heures de départ et d'arrivée réglées sur le temps moyen du 90* degré ; et ainsi de suite.
Ce système a le grand avantage de ne jamais présenter de différence de temps supérieure à 30 minutes.
La seule difficulté que la Conférence ait rencontrée, consistait dans le choix des localités où devaient s'opérer les changements d'heures ; la difficulté était surtout assez sérieuse là où la population est très dense et, par suite, où les villes sont très rapprochées. Il faudra naturellement quelque temps avant que le voyageur ait la pratique du nouveau système.
Nous souffrons moins, en Europe, de la non-uniformité des heures dans les longs voyages par voies ferrées, parce qu'à chaque changement d'heure correspond un changement de pays. On est ainsi amené par une circonstance bien spéciale à songer à la marche de sa montre.
Je ne pus quitter Pueblo que le soir, à 7 h. 45 m. Comme ma mésaventure me donnait quelque loisir, j'en profitai pour parcourir la ville. Il avait malheureusement beaucoup plu les jours précédents ; les eaux du ciel avaient converti Pueblo en un vaste lac de boue, au milieu duquel on ne pouvait s'aventurer sans prendre •de grandes précautions. En maints endroits les chevaux enfonçaient dans la vase jusqu'à hauteur des genoux. Des planches épaisses avaient été posées sur les accotements des rues, et c'est grâce à ces ponts improvisés que certaines d'entre elles étaient plus ou moins abordables.
Pueblo est une cité toute nouvelle, habitée presque exclusivement par des mineurs, aux types les plus rébarbatifs qui se puissent voir. C'est d'ailleurs une population rude, habituée aux grandes fatigues, aux dangers, âpre au gain, dominée par la passion du jeu, -qui sévit avec frénésie dans tous les centres miniers du
Colorado. C'était la première fois que je faisais connais^ sance avec des faces aussi patibulaires. J'avais été prévenu cependant, mais je trouvai la réalité bien au-dessus des conceptions que mon imagination s'était formées. L'étranger n'est pas sans éprouver quelque crainte de se trouver ainsi tout d'un coup entouré da gens à l'aspect si peu engageant. Une longue barbe inculte, un mauvais chapeau à larges bords enfoncé sur la tête, de hautes bottes couvertes d'une croûte de boue de plusieurs doigts d'épaisseur, une chemise de flanelle comme vêtement principal, plus un ou deux revolvers à la ceinture, composent leur accoutrement habituel. On se fait cependant à leur contact, comme à toutes, choses, bien que les rapports avec eux ne soient pas toujours exempts de suites fâcheuses. Les meurtres pour vols ou provoqués par des querelles sont fréquents au Colorado. Pendant mon séjour à Denvcr, un jeune Allemand fut assassiné en plein jour sur l'un des ponts de la South-Plate-River au milieu de la ville, et dépouillé des valeurs qu'il portait sur lui, sans qu'il fût possible de découvrir les auteurs du crime. Moi-même, pendant ma promenade à Pueblo, je me vis à certain moment suivi à distance par un individu dont les allures ne dénotaient rien de bon, et qui épiait constamment mes.
faits et gestes. Allais-je à droite, il prenait la droite ; allais-je à gauche, il tournait du même côté. Je m'étais, il est vrai, aventuré un peu à la légère hors des limites de la ville, et le lieu paraissait propice pour perpétrer quelque mauvais dessein. A voir l'obstination de ce gentleman à me suivre, je jugeai prudent de ne pas pousser plus loin. Je fis volte-face et revins sur mes pas, la main posée sur mon revolver, qui se trouvait dans ma poche. En passant à côté de mon gênant compagnon de promenade, je l'entendis qui murmurait certaines paroles dont je ne saisis pas le sens, mais je compris, à sa mine désappointée, qu'il aurait bien voulu rester plus longtemps en ma compagnie et faire plus ample connaissance, si pas avec ma personne, peut-être avec ma bourse.
A 7 heures 45 minutes, je montai enfin dans le sleeping-car qui allait me conduire jusqu'à Kansas-City. Comme je gravissais le marchepied de la voiture, un monsieur m'adressa la parole avec un accent qui dénotait une origine française. C'était en effet un ingénieur parisien, établi depuis plusieurs années aux États-Unis. Nous fimes route ensemble pendant un jour entier, et j'appris de sa bouche quantité de faits intéressants et curieux sur l'Amérique et les Américains.
Nous étions installés de quelques heures à peine dans le Pullman-car, lorsqu'il fut le théâti^e d'une aventure des plus divertissantes. On sait que les wagons-lits américains diffèrent essentiellement des nôtres. Ils constituent de véritables dortoirs, à double rangée de lits supeiposés. Des lideaux glissant sur des tringles cachent les dormeurs aux regards indiscrets. Lorsque vous entrez dans la voiture, le conducteur vous remet, contre le versement du droit supplémentaire exigé pour pouvoir occuper ce wagon spécial, un ticket portant le numéro du lit qui vous est destiné. C'est simple et pratique, comme on voit. Seulement, dans certaines circonstances, et notamment dans celle dont je fus témoin ou plutôt l'un des acteurs, le système dont nous parlons peut provoquer des scènes fort burlesques, et mettre même le wagon en pleine révolution. Noti*e conducteur, sous l'émotion de copieuses libations faites dans la journée, avait remis le même numéro à plusieurs voyageurs ; il n'en résulta aucun inconvénient pour ceux qui allèrent se coucher les premiers, et entre autres pour plusieurs dames. Mais vers 40 heures, au moment où les retardataires voulurent prendre possession de leurs couchettes, ce fut à l'instant un tohu-bohu inexprimable d'exclamations, de jurons, de cris d'effroi,
ceux-ci poussés par les ladies, dont la pudeur était justement effarouchée. Il fut difficile de ramener le calme au milieu de tout ce monde : l'un réclamant la place à laquelle lui donnait droit son ticket, l'occupant ne voulant évidemment pas la céder, fort du môme droit. Bref, après de longs pouiparlers avec le conducteur et son aide noir, qui riait aux larmes de la détresse de son chef, on parvint à caser chaque voyageur convenablement et le reste de la nuit se passa sans encombre.
Lorsque nous nous réveillâmes le lendemain, nous étions dans le Kansas.
J'avais déjà traversé cet État en allant de Saint-Louis à Denver, mais dans sa partie septentrionale. Nous étions maintenant dans sa partie méridionale.
Le Kansas se trouve exactement au centre du vaste territoire des États-Unis. Sa capitale,Topeka, est distante de 1 700 kil. de l'Atlantique, de 2 300 kil. du Pacifique; vers le sud, 1 300 kil. seulement sont à franchir pour atteindre le golfe du Mexique, et vers le nord, 4 200 kil. la séparent de la frontière du Canada.
Ce seul État du Kansas est huit fois grand comme la Belgique ; il forme une plaine immense, aujourd'hui cultivée sur beaucoup de points, mais vierge il n'y a
pas longtemps encore, avec le bison seul comme maître. L'homme a chassé ce roi des prairies de son domaine ; là où d'immenses troupeaux de buOalos vivaient dans la liberté la plus complète, paissent actuellement des troupeaux non moins nombreux de bœufs paisibles. Dans mes deux traversées du Kansas je n'ai aperçu qu'un seul bison, et encore était-il à l'état domestique.
La richesse du Kansas réside principalement dans ^es millions de têtes de bétail et dans ses céréales. Mais cette contrée, dont la fertilité est remarquable, ne produit actuellement, comme la plupart des États de l'Union, qu'une faible partie des biens qu'elle est susceptible de fournir. Huit millions d'acres seulement, sur cinquante-deux millions, étaient cultivés en 4879. Le défrichement des terres arables marche néanmoins rapidement ; on peut évaluer à plus d'un million d'acres la superficie du sol acquise chaque année à la culture.
Le Kansas a une population d'un million d'habitants environ. En 4850, il en comptait 407 000 I
Le sud de cet État est plus peuplé et plus fertile aussi que le nord, où do vastes étendues de praiiies attendent encore la main do l'homme pour être transformées en champs cultivés. On y parcourt des espaces sans fin,
unis comme la mer, où le sol a pour toute parure un léger manteau fait d'herbe extrêmement maigre, haute d'un pouce au plus, mais parsemée de petites plantes fleuries qui transforment la plaine en un véritable tapis de Smyrne, diapré des plus belles couleurs. Des cactus nains se voient cà et là, et de temps en temps on distingue au loin quelque chien des prairies se livrant à ses ébats gracieux. La monotonie du tableau qui se déroule ainsi devant le voyageur pendant tout un jour fait naître peu à peu un sentiment de tristesse dont on a peine à se défendre. On se sent comme perdu au milieu de cette immensité, plus calme et plus silencieuse que l'Océan, où l'agitation des flots entretient toujours l'idée de mouvement et de vie.
J'ai cité le chien des prairies. Ce mot de chien ne doit pas éveiller l'idée d'un animal appartenant à la race canine. Le chien des prairies a la taille et l'aspect d'un jeune lapin auquel on aurait coupé les oreilles. Il se tient de préférence sur son train de derrière, et il faut voir avec quelle grâce, quelle gentillesse il exécute tous ses mouvements ; combien il est vif, pétulant dans ses allures. A tout instant il croise les pattes de devant sur la poitrine et incline la tête comme pour saluer, et la gravité comique avec laquelle il prodigue cette marque
>de politesse inconsciente est vraiment des plus amassantes. On l'apprivoise très facilement. Le jardin zoologique de Chicago en possède un grand nombre, vivant en complète liberté. «Ils se creusent dans le sol, couvert de gazon, des demeures qu'ils habitent par couples et par petites familles. Ils rejettent au dehors la terre qui provient de ces excavations, et elle forme à l'entrée de chaque réduit un monticule qui fournirait la charge •d'un cheval attelé à un tombereau. Ces monticules, éloignés les uns les autres de cinq ou six mètres, occupent assez d'étendue pour former ce qu'on appelle des villages. Tous ces propriétaires vivent en bonne intelligence ; ils se visitent, jouent ensemble, s'ébattent sur le gazon, et font entendre de fréquents aboiements. •Comme les marmottes, ils s'endorment en hiver, mais ils ne font pas de provisions. Leur chair est très bonne, 4it-on. » Ils ont aux quatre pattes cinq doigts armés -d'ongles forts, et ils possèdent de petites abajoues. On les appelle aussi écureuils jappants.
Le Kansas est l'un des pays où l'on a pu le mieux Kîonstater l'effet de la colonisation sur les conditions physiques du sol et les variations de l'atmosphère. Depuis que la civilisation a pris possession de ce vaste domaine, la faune et la flore y ont considérablement
changé, de même que la quantité de pluie et sa répar-^ tition dans le cours de l'année et dans les différents districts. A mesure que le défrichement des terres gagne l'ouest, les facilités de culture augmentent à l'est. Il y a vingt-cinq ans, on ne rencontrait que des terrains incultes au delà du 96® degré de longitude ; dix ans plus tard, cette limite était reculée jusqu'au 97* degré, cinq ans après jusqu'au 98« et bientôt elle atteindra le 100\ Le sol, d'une aridité extrême autrefois, retient davantage rhumidité aujourd'hui.
C'est en traversant le Kansas que j'ai pu me rendre un compte exact de la façon dont se créent les villes aux États-Unis. On sera tout étonné d'apprendre quels moyens simples et pratiques sont mis en œuvre à cet effet. Généralement, les territoires inhabités sont cédés par parties, embrassant parfois plusieurs centaines de lieues carrées, à de puissantes sociétés financières. Le gouvernement abandonne ces terres à des conditions extrêmement avantageuses pour les acquéreurs. Le premier soin des sociétés est de construire un chemin de fer sur leur vaste propriété et de le relier à de grandes lignes déjà existantes. Puis, à l'aide d'une réclame monstre comme savent en faire les Américains, on attire les émigrants en faisant miroiter à leurs yeux.
tous les avantages, toutes les félicités qui les attendent dans le Paradis terrestre où on les convie de venir planter leurs tentes. Les promesses sont mirifiques — mais pas toujours tenues, hélas ! Dans les premiers temps, on offre Facre (4 046 mètres carrés) à i ou i i/2 dollars. Dès que des émigrants se présentent, on les répartit par groupes de cinq ou dix familles de chaque côté et le long de la voie ferrée, à des distances s'élcvant d'abord à dix lieues, puis à cinq, et moins encore, au fur et à mesure que le flot des arrivants grossit. Cette première répartition faite, on verse les nouveaux convois dans les centres déjà fonnés, jusqu'au moment où on laisse à chacun le droit et la faculté de fixer ses pénates où bon lui semble. J'ai pu ainsi observer toutes les phases de l'existence d'une ville américaine, avant qu'elle en arrive à mériter le nom de ville. J'ai vu les caravanes d'émigrants traverser péniblement la prairie, se rendant à leur lieu de destination fixé à l'avance. J'ai vu l'embryon de cités futures : quelques chariots encombrés d'instruments aratoires, premiers outils des nouveaux settlers, chargés de planches et de poutres devant servir à construire leurs premières demeures, et, en attendant, couchant sous la tente. Plus loin, de petits groupes de maisons de bois d'aspect bien primitif
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renferment aujourd'hui plus de 2 000 000, on est vraiment saisi d'admiration devant cette prospérité inouïe des villes du Nouveau-Monde.
Mais revenons à notre traversée du Kansas.
Lors de mon premier voyage dans cet État, j'avais été témoin d'une scène qui constitue un trait bien caractéristique de mœurs américaines. Il était 9 heures, et nous venions de quitter une station de peu d'importance. J'étais sur la plate-forme d'arrière du sleeping-car, placé comme d'habitude à la queue du train. Celui-ci n'avait pas encore acquis toute sa vitesse, lorsque tout à coup, d'un petit ravin qui longeait la voie ferrée, un homme s'élança avec la rapidité de l'éclair sur le marchepied de la voiture où je me trouvais. Quelque peu effrayé de cette apparition inattendue et insolite, je me reculai jusqu'à l'entrée du car, puis me mis à observer le nouveau voyageur, qui ne payait pas de mine. Il avait le regard inquiet ; à tout instant il jetait les yeux à l'intérieur du coupé, dans la crainte sans doute de voir arriver le conducteur» Lorsque celui-ci, une demi-heure après, vint par hasard sur la plate-forme, il s'aperçut immédiatement de la présence de l'intrus. Sans mot dire il alla quérir un autre de ses collègues, et après quelques pourparlers, sur un ton
fort peu tendre, avec le mauvais drôle qui avait espéré voyager gratis, ils se mirent en devoir de le jeter en bas du train. Nous roulions à ce moment avec une vitesse de 40 kilomètres à l'heure environ. C'était vouer l'individu à une mort certaine. Aussi se cramponna-t-il à la balustrade avec toute l'énergie dont le désespoir est capable. Les deux hommes ne parvinrent pas à mettre leur projet à exécution, et, devant cette situation, l'un d'eux tira le cordon d'alarme. Peu d'instants après nous stoppions ; alors le vagabond, sentant bien qu'il finirait par avoir le dessous, se laissa choir de lui-môme sur le sol. La nuit était venue, et, à dix lieues à la ronde, il n'y avait pas la moindre habitation à trouver. Deux minutes après nous reprenions notre course, laissant •ainsi au milieu du désert le malheureux qu'on venait d'expulser de si cavalière façon. De pareils incidents sont fréquents aux États-Unis.
J'arrivai à Kansas-City dans la soirée, mais n'y restai que le temps nécessaire pour changer de train. A onze heures, nouveau changement à Fort-Scott, au moment de pénétrer sur le territoire indien. N'apercevant pas mon bagage parmi ceux que l'on avait déposés sur le quai, je m'adressai à un porteur occupé à charger des malles non loin de moi. Après quelques pai'olcs échan-
gées en anglais, quelle ne fut pas ma surprise de l'entendre tout à coup me parler en français, très correctement et sans accent I Trouver en pareil lieu, à pareille heure, un homme — le premier auquel je m'étais adressé — occupant une fonction des plus humbles, et qui pour un moment pouvait me faire oublier combien j'étais loin de ma chère Belgique, était vraiment une bonne fortune dont je n'ai pas perdu le souvenir. Ce haggage-man était un fils de Français venu très jeune aux États-Unis, mais ayant, par sa famille, consei'vé l'usage de sa langue maternelle. Notre entretien ne put malheureusement durer longtemps ; le brave homme en était aussi peiné que moi ; il n'avait plus eu l'occasion de parler le français, avec un étranger, depuis près de deux ans.
Je me levai de très bonne heure le lendemain. Je savais que vers minuit nous avions franchi la limite nord du territoire indien, et il me tardait de satisfaire la vive curiosité que la perspective de traverser ce territoire avait fait naître en moi. Tout voyageur en Amérique tient absolument à voir des Indiens. C'est un des articles obligés de tout programme de voyage en ce pays. On se contente en général de la vue des quelques Peaux-Rouges qui campent près des chutes du Nia-
gara. L'exhibition de leurs personnes est môme le principal moyen d'existence de ces malheureux ; chaque visiteur leur glisse un peu de menue monnaie au sortir des huttes enfumées qui les abritent. Cela rappelle le roi des gitanes à Grenade, rôdant constamment dans les jardins de TAlhambra, en quête d'étrangers. Dès qu'il «n aperçoit, il vient noblement se camper devant eux, afin d'en être admiré dans son costume bariolé et dans sa belle prestance. Puis il offre hardiment sa photographie, en échange de la modique somme de deux pesetas (2 fr.).
J'espérais bien, dans la traversée du territoire indien, voir non pas de ces Peaux-Rouges dégénérés, plutôt mendiants que guerriers, mais bien de vrais descendants de ces fameuses tribus d'autrefois, si fières et si courageuses, dont les exploits, racontés par les poètes «et les romanciers, ont tant excité notre imagination à l'époque de notre jeunesse. A mon grand désappointement, je vis quantité d'arbres, mais fort peu d'Indiens. Aux diverses haltes que fit le train le long du trajet, j'en aperçus quelques-uns, non pas, — comme j'aurais tant aimé les rencontrer, — dans ces costumes pittoresques et sauvages sans lesquels nous ne pouvons nous les figurer, mais vêtus comme de vulgaires settlers. Ce
qui les distingue de ceux-ci, c'est leur chevelure d'un noird'ébène, l'absence presque complète de moustaches ou de barbe, et la face plate, les yeux bridés, rappelant de loin les Samoyèdes ou les Lapons. Tous avaient à la ceinture une imposante garniture de cartouches, de revolvers et de longs couteaux. J'en étais donc pour mes frais d'imagination, — et peut-être n'était-ce pas le pis, car les Peaux-Rouges encore dignes de ce nom ne recherchent nullement la société des blancs, et quand ils viennent en contact avec eux, c'est rarement dans des termes empreints de douceur. Les soldats cantonnés dans les postes militaires du Texas et les pionniers du Nouveau-Mexique en savent long là-dessus.
Il y a cinquante ans à peine que les premières tribus qui se fixèrent au territoire indien y furent amenées. La plupart ne s'y trouvent que depuis 4870 environ.
Ces tribus sont au nombre d'une vingtaine et sont composées d'Indiens ayant fait leur complète soumission au gouvernement. Celui-ci leur a concédé des terres en échange, et défendu, à moins d'autorisation, l'accès de leurs réservations (réserves) à tous autres citoyens. Il a fallu de longues négociations avec les chefis de tribus, et l'octi'oi de garanties de tous genres pour obtenir d'eux l'établissement d'une voie ferrée à
travers le territoire. Malgré leur acte de dépendance, les Indiens ne peuvent se résoudre à frayer complètement avec la civilisation. Ils la fuient en évitant autant que possible tout contact avec leurs vainqueurs ; ils élèvent cependant le bétail, cultivent la terre, mais sans aucun esprit de gain, de lucre, uniquement dans le but de pourvoir aux besoins de l'existence. On en estime le nombre à 80 000. Les tribus principales sont celles des Cherokees, des Choctaws, des Creeks, des Chickasaws et des Séminoles ; ce sont aussi les moins rebelles à l'idée de progrès. Elles possèdent des écoles, des églises et des assemblées politiques. Quelques tribus sont encore sauvages et il faut exercer sur elles une surveillance active, de tous les instants. De plus sauvages, et de plus féroces surtout, existent en dehors du territoire indien, et notamment au Texas, le long du Rio-Grande del Norte, qui sépare les États-Unis du Mexique. Nous en reparlerons au chapitre du Texas.
Le sentiment qui domine dans une grande partie de la population des États-Unis est qu'il faut anéantir complètement la race indienne. Cela ne se dit pas seulement en matière de conversation, cela s'imprime dans les journaux, avec raisons à l'appui. Depuis longtemps déjà, du reste, le settler du Far- West professe cette
maxime : n that the only good Indian is a dcad one > (que le seul bon Indien est celui qui est mort).
En 1878-79, les cinq tribus civilisées citées plus haut^ et dont la population est de 55 000 âmes, cultivaient 237 000 acres de terre, et leurs récoltes produisaient 565 400 boisseaux (le boisseau = 36 i/2 litres environ) de froment, 2 ai5 000 de maïs, 200 500 d'avoine et d'orge, 336 700 de légumes et 176 520 tonnes de foin. Elles possédaient 45 500 chevaux, 5 500 mules, 272 000 têtes de bétail, 190 000 porcs et 32 400 moutons. Parmi les autres produits du travail de ces Indiens en 1878-79, la statistique indique : 8 100 360 pieds de bois de construction sciés, 132 886 cordeaux de bois coupés, 200 600 bardeaux taillés, 387 000 livres de sucre d'érable fabriquées, 164 000 livres de riz sauvage récoltées, 17 000 couvertures de laine et châles tissés, 2 530 paniers en baguettes de saule tressés, 3 800 cordeaux d'écorce de ciguë enlevés, 211 000 livres de laine tondues pour la vente et 3 600 barils de poisson vendus.
Il y a dix ans, ces cinq tribus avaient ensemble 164écoles et 182 instituteurs, avec une population scolaire moyenne de 4 300 élèves. Quant aux églises, leur nombre actuel est inconnu, mais en 1872 on comptait 7 090 Indiens faisant partie des diverses confessions reli-
:gieuses. Trois journaux hebdomadaires sont publiés dans leTenitoire indien : Tun en anglais et en cherokee, à Tah-le-quah, un en anglais et en choctawàNew-Bogy et un en anglais à Gaddo. Vingt-huit bureaux de poste y fonctionnent régulièrement.
Parmi les Indiens appartenant aux tribus dont nous venons de parler, un certain nombre peuvent s'exprimer en anglais. Les couleurs voyantes dominent dans le costume des femmes, et, comme réminiscence de leur ancienne coiffure faite de plumes, les hommes ont tous quelques plumes à leur chapeau. On trouve beaucoup de nègres parmi eux, les uns à l'état de liberté, les autres comme esclaves. Pendant la guerre de sécession, les Indiens se rangèrent du côté des sudistes (esclavagistes), mais, à la conclusion de la paix, les Cherokees, les Creeks et les Séminolcs accordèrent à leurs esclaves le titre d'hommes libres, tandis que les Choctaws et les •Chickasaws laissèrent subsister l'ancien état de choses. En général, les nègres mêlés aux Indiens sont plus industrieux que ceux-ci, mais, par contre, ils ont plus de propension au vol.
Il y a aussi, parmi les Indiens, un petit nombre de blancs : missionnaires, instituteurs, employés du gouvernement, etc. Une partie de cette population blanche
-s'est fusionnée avec les Peaux-Rouges, et il en est résulté une race nouvelle, dont les individus sont appelés métis, par opposition aux Indiens, auxquels on donne le nom de pur sang. Enfin, une cei'taine classe d'aventuriers et de vagabonds vit aux dépens du reste de la société et cause parfois beaucoup de mal aux Indiens. Ces bandes de déclassés ont maintes fois cherché à chasser ces derniers de leur teiTitoire, à tel point qu'en 1880 un biU fut introduit au Congrès, demandant d'organiser le pays indien en territoire régulier, sous le contrôle direct de l'État. On avait même proposé de désigner ce nouveau territoire sous le nom d'Oklahoma. Depuis, le gouvernement a pu enrayer efficacement la mise à exécution des projets de €es aventuriers blancs.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, de grandes forêts couvrent le pays habité par les Indiens pacifiés. Elles occupent le treizième environ de la suiferficie totale du territoire. Des prairies, des ravins profonds, de larges vallées et des collines verdoyantes constituent le reste.
La Red-River (rivière rouge) forme la limite méridionale du territoire indien. Après l'avoir traversée on est sur le sol texan. C'est à 1 heure de l'après-midi, le vendredi 30 août, que le train franchit le pont de la
Red-Rivcr, — rivière rouge en effet, d'un rouge brique très prononcé. On dirait presque un fleuve de sang. Cette couleur des eaux provient de la nature géologique du lit qui les porte. Tout le pays aux environs, du reste, est formé d'une terre rouge. Aussi est-il connu sous le nom de red land.
Nous nous arrêtons bientôt à Denison, petite ville située sur la rive droite de la Red-River. Nous sommes au Texas.
A l'endroit où s'élève aujourd'hui Denison, le pied humain n'aurait foulé, il y a dix ans, que la prairie vierge. Quelques cabanes y furent construites en 1872 ; six ans après, en 1878, plus de 6 000 habitants avaient élu domicile à ce point extrême des frontières texanes.
D'admirables paysages, s'étendant à perte de vue, attirent et captivent le regard à mesure que le train s'avance. Nous sommes dans une contrée éminemment fertile ; aussi l'appel le-t-on le jardin du Texas. On aperçoit les premières plantations de coton. Levoyageur qui n'a jamais vu le précieux arbrisseau, pliant sous le poids de ses capsules blanches, est fort intrigué d'abord ; il lui semble avoir devant les yeux de vastes champs de pommes de terre en fleurs. Mais il ne tarde pas à reconnaître son erreur.
Bientôt les villages se succèdent moins rarement, mais ils ne semblent peuplés que de nègres et de chevaux. De temps en temps, le cadavre d'un cheval, d'un bœuf ou d'un porc émerge des herbes qui bordent la voie ferrée. Ces rencontres sont fréquentes au Texas. Les animaux y paissent en toute liberté et par troupeaux immenses ; et comme l'accès des lignes de chemin de fer n'y est soumis à aucune entrave, il arrive souvent que le cow-catcher (littéralement : attrapeur de vache ; c'est un faisceau de grosses barres de fer terminé en pointe) de la locomotive met à mal quelque pauvre bête inconsciente du danger. Maintes fols aussi la machine ^st forcée de s'arrêter devant le nombre trop grand des victimes qui s'offrent à elle. Le mécanicien fait alors retentir le sifflet d'alarme et lance d'énormes jets de vapeur en avant du train. Les bêtes effrayées s'éloignent • peu à peu et la locomotive se remet lentement en marche.
J'étais commodément installé sur la plate-forme d'arrière du dernier wagon. Je restai ainsi jusqu'au -soir, comme j'avais coutume de le faire. Cette façon de voyager est vraiment agréable et peu fatigante. On conçoit que les Américains se déplacent si facilement. Ils <îffectuent d'immenses trajets, parfois d'une durée de
six à huit jours, sans fatigue apparente. Moi-même je suis resté quatre jours de suite en wagon sans éprouver (le lassitude et sans m'apercevoir combien les limites de mon domaine étaient bornées. Il en est tout autrement en Europe. Chez nous, entre autres, il suffit d'aller de Bruxelles à Arlon ou vice vereû, pour être littéralement rompu d'ennui. Aux États-Unis vous avez le loisir de circuler d'une extrémité du convoi à l'autre, et de vous asseoir sur les plates-formes, d'où vous voyez tous les incidents du paysage se dérouler à vos yeux. Chaque voiture comprend, à droite et à gauche, douze rangées de sièges à deux places, séparées au centre par un couloir. Cela ne ressemble nullement à nos wagons à couloir, où les voyageurs sont enfermés dans de véritables boxes de quelques pieds carrés, et où la vue se trouve interceptée de tous côtés, si ce n'est sur la campagne. Dans les voitures américaines, au contraire, vous pouvez embrasser d'un coup d'œil tout l'intérieur. Elles contiennent aussi, chacune, un lavabo, une fontaine d'eau glacée, un watcr-closet et une boîte destinée ii recevoir un exemplaire de la Bible. Mais j'avoue n'avoir jamais rencontré de boîte garnie de ce pieux ustensile.
Nous atteignons bientôt plusieurs villes importantes
du Texas septentrional : Sherman d'abord, dans un pays très riche, très industrieux, puis Dallas, la capitale commerciale de cette région. Sa population était de i 500 âmes seulement en 1872 ; en 1880, elle se montait déjà à près de 11 000. C'est là qu'émigra en 1853 Victor Considérant, le fouriériste bien connu à Bruxelles,, où il se réfugia en 1849, Considérant partit d'Europe avec un groupe d'une centaine de familles, pour aller au Texas mettre en pratique ses idées phalanstériennes. Malheureusement l'entreprise ne réussit guère et la société se dispersa au bout de peu d'années. Plusieurs des familles dont elle se composait existent encore aux environs de Dallas.
Après un court arrêt dans cette ville, le train file rapidement vers Waxahachie. Tout à coup, mon attention est brusquement attirée par un spectacle des plus curieux et des plus nouveaux pour moi. Une troupe d'individus en costume gris, comme celui des forçats^ travaillent à la voie ferrée ; ils sont entourés de plusieurs surveillants, ai*més de carabines braquées sur eux, le doigt posé sur la détente ; aucun de leurs gestes, aucun de leurs mouvements ne passe inaperçu pour ces vigilants gardiens. Un voyageur m'explique que ce sont des convicts. Au lieu de mettre les malfaiteurs^
en prison, l'État les loue comme ouvriers aux compagnies de chemins de fer, aux grands propriétaires, aux sociétés industrielles. Leur travail est vendu au plus offrant, et ceux qui les emploient deviennent responsables de leurs actions. Plus tard, j'ai rencontré souvent des convois de prisonniers se dirigeant vers le lieu où, par un dur labeur, ils allaient expier leur peine. Chaque homme, à l'expiration de son terme, reçoit un habillement complet, 20 dollars en espèces et le parcours gratuit jusqu'au comté d'où il est originaire. La justice texane part de ce principe, que le péché de nos premiers parents ayant entraîné comme punition le travail a à la sueur du front d, elle ne peut mieux faire qu'imiter les décrets de la sagesse divine. Les condamnés doivent être traités avec douceur, disent les Texans, mais il ne faut pas qu'ils deviennent une charge publique. Comme la paresse est la cause eu l'origine du plus grand nombre de crimes, le Texas prescrit le travail comme remède. Les honnêtes gens n'ont pas à nourrir les coquins. Ce système est si bien compris, que le gouvernement en tire annuellement plus de 100 000 dollars de bénéfice, tous frais déduits. Tout cela est éminemment pratique, il faut en convenir.
Je n'avais plus qu'une nuit à passer en chemin de fer
avant d'arriver au but de mon voyage, c'est-à-dire à San-Antonio, La soirée s'avançait. De nombreuses mouches phosphorescentes commençaient à se montrer. J'en avais vu déjà à Washington, mais ici elles étaient en beaucoup plus grand nombre, leurs feux étaient plus vifs, plus brillants. Les lueurs fugitives qu'elles répandaient venaient ajouter un charme inexprimable aux panoramas pleins de beauté et de grandeur qui continuaient à se dérouler autour de moi. Les plantations de coton se montraient plus fréquentes; elles gagnaient aussi en étendue. De vastes champs de maïs les entrecoupaient. Au loin de superbes forêts marquaient le paysage d'une tei te plus sombre. La température avait été très élevée pendant le jour, mais au coucher du soleil une certaine fraîcheur avait assez rapidement envahi l'air. Je me couchai de bonne heure, afin d'être tôt sur pied le lendemain.
Vers le milieu de la nuit, je fus réveillé en sursaut par les appels réitérés d'une voix qui parlait près de mon oreille et d'une main qui me secouait le bras assez rudement. Un homme était devant moi, exhibant à mes yeux encore à demi-fermés, plusieurs papiers imprimés et timbrés, m'expliquant diverses choses que, dans un premier trouble bien compréhensible, je ne
parvenais pas à comprendre. Après avoir réuni tous mes efforts pour repousser les caresses de Morphée, qui lâchait prise difficilement, je parvins à me rendre compte de la situation. J'étais en présence d'un fonctionnaire du service de la quarantaine établie contre la fièvre jaune, — qui à ce moment régnait d'une manière intense sur le golfe du Mexique et le long du Rio- Grande, au sud du Texas, — me priant de signer une déclaration par laquelle je jurais solennellement ne pas venir d'un endroit infesté du terrible mal, et n'être porteur d'aucun vêtement, d'aucun objet, ayant pu se trouver en contact avec la maladie. Je signai naturellement, puis me rendormis aussitôt.
Lorsque je m'éveillai le lendemain, samedi 2 septembre, nous nous trouvions à peu de distance de Houston, l'une des quatre principales villes du Texas. Mais je ne fis qu'y toucher cette fois. Je la revis plu» tard, et en détail, lors de mon départ du Texas pour la Nouvelle-Orléans.
En quittant Houston, on traverse d'abord un pays très boisé, fort pittoresque ; on est frappé de la grande variété d'arbres qui se succèdent. J'en remarquai surtout quelques-uns dont les branches étaient garnies d'appendices très bizarres : on aurait dit autant de
longues barbes blanches du plus bel aspect ; je m'imaginai que c'étaient des flocons de coton, emportés par le vent, et que les branches avaient retenus prisonniers ; mais j'appris plus tard que ces sortes de pendeloques étaient tout simplement des tillandsias, plantes parasites de la famille des broméliacées. Certains arbres en sont littéralement couverts.
Le Tillandsia usneoïdes, que les Américains ont baptisé du nom de mousse ou de barbe blanche, présente une teinte d'un gris uniforme. Il croît en grande abondance, a Ses longues tentures sombres, tremblotantes, agitées par le moindre coup de vent, pendent de chaque rameau ; leur longueur atteint parfois 6 mètres, de sorte que les contours extérieurs et la tige de l'arbre demeurent seuls visibles ; encore cette dernière est-elle tapissée, par places, des tiges grêles et filifonnes de l'incommode parasite.
« Dans certains districts, ce tillandsia est soigneusement recueilli dans un but industriel ; on l'entasse dans de grandes fosses creusées dans le sol ; l'enveloppe externe pourrit et la nei'vure médiane reste seule ; elle est noire de couleur, semblable au crin de cheval et sert à la confection de matelas. Nous dirons, pour donner une idée de l'importance de ce trafic, que des
•cargaisons entières de ce crin végétal sont fréquemment expédiées en Europe *. »
Les belles forêts font bientôt place à de vastes plaines, sans la moindre ride, où paissent de nombreux troupeaux de bœufs. Nous arrêtons de temps à autre à une petite station ; quelques-unes ont des noms français, d'autres des noms allemands. Rien n'est plus curieux que d'entendre la façon dont sont prononcés les noms français par les gardes. Ainsi Seguin devient Sighine ; Lagrange, Légraynch, etc. Ailleurs, des appellations bizarres, inattendues, viennent frapper les oreilles. Ce n'est pas l'une des moindres distractions du voyageur aux États-Unis que cette bizarrerie des noms de lieux. Certains sont véritablement comiques, et on les croirait inventés par de mauvais plaisants.
Vers midi nous nous arrêtâmes pour dîner ; c'était la première fois que je faisais complète connaissance avec la cuisine texane, réputée la plus mauvaise de l'Union, où la meilleure ne vaut pas grand'chose. L'épreuve que j'en fis ne vint pas démentir l'opinion générale. Des sept à huit plats qui furent posés devant moi, je ne pus prendre la moindre portion d'aucun. Viandes,