CONCLUSION
Les tristes événements que nous avons vu se produire en Belgique il y a dix-huit mois, ont fait naître dans l'esprit de tout patriote la préoccupation de la recherche des moyens propres à améliorer la situation chaque jour plus malheureuse de Touvrier. Les hommes politiques et les économistes ont tour à tour préconisé telle ou telle manière d'arriver à une solution plus ou moins complète et plus ou moins pacifique de la question, mais, à mon humble sens, tous viennent se heurter contre un fait brutal qui n'a pas été assez pris en considération dans l'étude du problème, c'est-à-dire l'énonne densité de la population sur ce petit coin de terre que nous habitons. Comme le disait fort bien l'infatigable secrétaire général de la Société belge de Géographie, M. Du Fief, lors de l'assemblée annuelle de la Société
en 1886, « la population relative de la Belgique, 194 habitants par kilomètre carré, est hors de proportion avec ses moyens d'existence possible ». Or, cette proportion ne fait qu'augmenter d'année en année ; tous les ans la population de notre pays s'accroît de un pour cent environ et le moment n'est pas très éloigné où près de sept millions d'habitants occuperont notre étroit territoire. Chaque nouveau venu doit naturellement se nourrir, se vêtir et se loger, et ce n'est que par le travail qu'il peut arriver à subvenir à ces premiers besoins de l'existence. Mais nous savons combien il est difficile aujourd'hui déjà, pour les populations qui précèdent cette société future, de se procurer le travail nécessaire ; la difficulté sera bien plus grande encore dans l'avenir, et cette difficulté ne fera que croître en raison du nombre des années et de la généralisation des mesures protectionnistes en matière de commerce et d'industrie, qui, à l'heure présente, se font jour presque partout.
Nous n'avons plus de terres à défricher ; il n'existe pas un coin du pays qui né soit exploité. Le nombre d'individus engagés dans les travaux agricoles est donc arrivé à sa limite maximum.
La concurrence étrangère nous dispute avec achar-
nement et non sans succès les débouchés de notre industrie dans les régions lointaines : ici encore on ne peut songer à un accroissement possible du nombre des travailleurs ; il y aurait lieu plutôt de souhaiter le voir diminuer, afin d'empêcher un trop grand avilissement des salaires.
Il y a surabondance de bras en Belgique, et on aura beau accumuler remèdes sur remèdes, compliquer les rouages administratifs en faveur de Tagriculture, du commerce et de Tindustrie, rendre l'intervention de l'État plus efTicace dans les démêlés entre patrons et ouvriei's, on aura beau réunir les efforts et la bonne volonté de tous pour aboutir à des solutions momentanées plus ou moins acceptables, chaque fois qu'un pas de plus aura été fait pour conjurer la crise, celle-ci surgira de nouveau bientôt après, car elle sera toujours à Tétat latent, toujours prête à éclater. La population ne cessant de s'augmenter dans une proportion assez forte, et chaque surcroît d'habitants venant évidemment réduire d'autant la part de travail et de ressourcesde la masse, on ne pourra que tourner dans un cercle vicieux, sans parvenir jamais à conjurer le mal. Un seul remède, h mon avis, est de nature à donner un résultat: rémigration. De même que dans une chambre où il y
a place pour cinq personnes seulement, où la provision <rair est insuffisante pour en réunir davantage et permettre à dix personnes, par exemple, de respirer à Taise, de même dans un pays il y a une limite de densité de population qu'on ne peut dépasser sans que toute la société en souffre ; la lutte pour l'existence devient alors des plus ardentes, des plus aiguës, à mesure que le nombre des lutteurs augmente, et rien, si ce n'est rémigration, ne peut en atténuer les tristes conséquences.
Comme le disait M. Prins, il y a quelques mois à peine, en un langage clair et sensé, (( une préoccupation qui s'impose à la Belgique, comme, sous le nom de politique coloniale, elle s'impose en ce moment à tous les États, c'est la nécessité de l'émigration. Nous avons des ouvriers sans travail et sans pain. Que faut-il en faire ?... Le vrai remède pour un pays trop peuplé, c'est de déverser son trop-plein dans des régions moins encombrées... Il faut choisir des contrées où la lutte pour la vie soit moins vive qu'yen Belgique. Il n'en manque certes pas ; l'Australie et l'Amérique acceptent des bras ; la Nouvelle-Zélande et les îles de l'océan Pacifique sont ouvertes au travail, et bien que le Belge ne soit pas émigrant, il devra bien se résigner à s'ex-
patrier. A côté de rémigfation des gens aisés qui partent pour accroître leur fortune, il y a celle des malheureux qui pgirtent pour ne pas mourir de faim. Jusqu'à présent, ce genre d'émigration a été toujours à la merci d'exploiteurs qui spéculaient sur la misère ; il faut que les autorités agissent, qu'elles organisent l'émigration, contrôlent le départ et le transport et veillent sur les premiers pas des émigrés ^ »
Il faut donc favoriser l'émigi'ation vers les contrées lointaines, dans des pays où, comme le Texas, on compte à peine deux habitants par kilomètre carré, où
le sol, encore vierge pour ainsi dire, est fertile et propre à tous genres de cultures. Je ne parle pas du Congo, qui ne pourra devenir pays d'émigration que dans un avenir encore éloigné, et dont le climat dans les terres basses est fort malsain ; mais dans les deux Amériques notamment, n'existe-t-il pas dos territoires immenses qui appellent le travailleur et qui offrent à son activité toutes les variétés de labeur ? Certaines de ces régions ont en plus l'avantage de jouir d'un admirable climat, auquel s'adapterait aisément l'organisme de l'habitant de nos contrées, et dont l'influence sur sa santé serait même des plus bienfaisantes.