LE PASSAGE DE VENDS
Le phénomène astronomique dont l'obsei*vation faisait le but de notre voyage en Amérique devait avoir lieu le 6 décembre. Dès la fin de septembre tous nos instruments étaient montés et bientôt après nos travaux préliminaires prenaient leur cours régulier. Afin de reconnaître l'obligeance et la sympathie que nous avaient témoignées la population et surtout les autorités civiles et militaires de San-Antonio, M. Houzeaufit annoncer dans les trois principaux journaux que le public serait admis à visiter notre observatoire temporaire à ceilains jours détenninés. Le soir fixé pour la première visite, nous n'étions pas sans quelque appi'éhension relativement à l'affluence de monde qui pouvait se produire et à la façon dont ce monde se comporterait. En vue d'être prêts à toute éventualité, nos revol-
vers furent soigneusement examinés et garnis de cartouches, puis posés de manière à être promptement en état de nous servir en cas de besoin. Nos craintes et nos précautions furent heureusement vaines et inutiles ; il vint peu de personnes ce premier jour. Par la suite, leur nombre s'accrut considérablement, mais aloi's nous étions déjà faits à ces réceptions nocturnes, et nous savions comment nous y prendre pour ne pas être débordés.
L'ennui causé par la curiosité exagérée des San-Antoniens — ils ne diffèrent pas de la généralité des Américîlins sous ce rapport — était beaucoup plus sensible dans les heures de jour et pendant les nuits exchisivement consacrées aux observations. Comme notre jardin n'était entouré que d'une simple fence, les promeneurs qui passaient à proximité enjambaient celle-ci avec le plus grand sans-gène, s'inquiéUuit fort peu de noire permission. Nous avions toutes les peines imaginables, les difficultés les plus sérieuses ii les empêcher ensuite de toucher aux instruments, sans compter le dérangement qu'ils nous occasionnaient dans nos observations, qui se trouvaient j)arfois complètement perdues par leur incroyable sans-façon. Nous avons ici un frappant exemple des abus (fuc peut engendrer, dans certaines
circonstances spéciales, l'esprit de liberté poussé à l'excès. Il semblait très naturel à tous ces braves Texans lie passer par-dessus la clôture de notre observatoire, (le venir mettre l'œil à nos lunettes et de nous poursuivre de leurs (luestions importunes. Nous aurions eu mauvaise grâce à vouloir les ramener à robscrvation des convenances, telles que nos ma»urs européennes les comprennent. Nous mettions donc beaucoup de patience et de politesse à les engager ù se retirer, mais notre bonne volonté était IVériuemment soumise à une bien dui'e épreuve. Que de fois nous est-il arrivé, au beau milieu de la nuit, vers deux ou trois beures du matin — aloi's que notre attention la plus soutenue était employée à noter le cours des astres pour la détermination des coordonnées géograpbiques de notre station — de nous voir brutalement interrompus par' Tarrivée inopinée, et surtout intempestive, de tout un groupe de personnes, que la vue du ciel étoile avait engagées à venir de San-Anlonio jusqu'à notre demeui'e, dans Tespoir de contempler les volcans de la Lune ou ,les anneaux de Saturne ! J'avoue que dans ces moments de profond recueillement et d'occupations importantes rirruption de visiteurs inattendus et indiscrets nous faisait parfois départir de notre mansuétude habituelle.
Certaine nuit une aventure plus drolatique encore, mais moins fâcheuse pour le succès de nos opérations astronomiques, nous survint. Il était deux heures du matin ; tout à coup, nous sommes réveillés en sursaut parle bruit d'une voiture (jui s'arrête devant notre maisonnette et par les appels réitérés d'une voix d'homme qui se fait entendre près de la porte d'entrée. L'un de nous se lève, afin de s'enquérir de la cause de ce vacarme. C'étaient un monsieur et deux dames qui venaient voir la comète. Et il pleuvait h torrents !
Ces braves gens s'en retournèrent chez eux fort désappointés.
Outre les observations ordinaires des phénomènes du ciel, nous entreprîmes dès le 15 septembre une série d'observations météorologiques, qui fut régulièrement poursuivie jusqu'au 15 décembre. Nous fîmes aussi uu levé topographique de la ville de San-Antonio et de ses environs. C'était la première fois qu'on dressait le plan de la a Reine deâ Prairies » au moven de mesures géodésiques, d'après des procédés rigoureusement scientiliques. Nos observations astronomiques nous permirent également de déterminer l'heure avec précision : les San-Antoniens apprirent avec étonnement que leurs horloges et leurs montres réputées les mieux
construites et les mieux réglées avançaient systématiquement de cinfi minutes.
1 J'ai cléjii parlé du climat du Texas ; celui de San-Antonio est particulièrement salubre et agréable. Aussi, depuis fort longtemps déjà, les personnes du nord atteintes d'afTections de poitrine viennent-elles y cherclier la santé. Le climat de San-Antonio se rapproche assez de ccfui de Madère (juant à la température, mais il lui est supérieur au point de vue de la sécheresse de l'atmosphère, dont l'influence, comme on sait, est si favorable au traitement des maladies des voies respiratoires. Même dans la période hivernale — qui, il est vrai, ne dure guère et n'est pas bien rigoureuse — le degré d'humidité descend parfois extraordinairement bas, ainsi cjne je l'ai moi-môme constaté. Le 13 décembre, entre autres, l'hygromètre marqua ''7ioo d'humidité seulement à midi, valeur qui n'a jamais étéenregistrée à Bruxelles, même lors des étés les plus, chauds et les plus secs.
Les observations météorologiques que nous instituâmes à partir du 15 septembre avaient lieu six fois par jour : à 6 et à 9 heures du matin, à midi, à 3, 6 et 9 heures du soir. Nous notions la température, la hauteur barométrique, l'humidité, la direction de la girouette
-et des nuages, la nébulosité, les quantités d'eau tombée ^t évaporée, enfin les phénomènes accidentels, tels tju'orages, éclairs, halos, etc. Voici certaines indications tirées de ces obsenations. Elles serviront à caractériser le climat du pays mieux que je n'ai pu le faire jusqu'à présent.
En temps ordinaire, c'est-à-dire mi l'absence denorther (vent froid du nord), la température atteignit chaque jour 30^ C. et môme au delà. Ces fortes chaleui'S persistèrent jusque vers la mi-novembre. Les northers <levinrcut alors plus fréquents, et le thermomètre tomba souvent au-dessous de 20*, parfois entre et 10 ; mais dès que ces coups de vent cessaient, la température reprenait sa marche ascendante et elle dépassait de nouveau 25 et même 30^ C. C'est ainsi que le 14 décembre, avant-dernier jour de la série d'observations, j'obsen-ai encore 31" à Tombre, à 3 heures de l'aprèsmidi.
Le changement brusque des conditions atmosphériques au moment où se déclare un norther est l'un des traits les plus remarquables du climat du Texas. Le ciel est absolument pur, la température élevée, l'air très calme. Tout à coup l'horizon s'assombrit du côté du nord. Un quart d'heure après le vent se lève, faible-
ment d'abord, puis en augmentant progressivement do force ; d'épais nuages tourmentés envahissent le ciel, le jour s'obscurcit,* il semble qu'un cataclysme eiTroyable se prépare dans la nature. Les bêtes prennent peur ; les bœufs et les cliovaux courent affolés dans la praMe ; les animaux à rattache brisent leurs liens et lilent droit devant eux, en lanrant dos ruades en tous sens. Tels sont les signes précurseurs de l'arrivée d'un norther.
C est le l!2 novembre que j'observai un norther pour la première fois. A 10 h. L5 m. du matin on pouvait soupçonner sa venue, et à 10 h. 20 m. il avait atteint la station astronomique : Iç vent soufflait avec rage et la température éprouvait une chute considérable. De 26^5 Il 10 7? heures, elle tom])ait à IG'^'i à mîdi, et à S'»^ le lendemain, à G heures du matin ; l'air devenait en même temps très sec. C'était donc une chute thermométri(pie de t2l''3 en moins de '20 heures. Aussi le 13 ne voyait-on, dans les rues de San-Antonio, que gens emmitouflés dans de chauds pardessus, alors^ que la veille au matin on était sorti légèrement vêtu comme en été.
Lorsque le novther se déclare dans la saison froide — en décembre ou en janvier — le thermomètre descend parfois jusqu'au dessous du point de congélation. C'est
ce qui arriva le 7 décembre. Rien n'est curieux alors comme Taspcct du quailier de Chihuahua, où habitent les Mexicains. On voit passer ces malheureux grelottant, le corps enfoui sous les couvertures de leur lit et la tête enveloppée d'un grand mouchoir de couleur. Cet accoutrement particulier leur donne un air des plus baroques. Mais c'est dans leurs jacals, sans carreaux aux fenêtres, qu'ils ont surtout à souffrir. Les coups de vent du nord sont pour le Mexicain un fléau souvent meurtrier.
Les northers sont heureusement de courte durée, ils ne régnent généralement que pendant un ou deux jours, rarement plus. Dès que le norther est passé, tout reprend son aspect habituel.
Grâce à l'admirable organisation du Signal Office (Bureau météorologique) de Washington, ces météores sont annoncés à l'avance aux habitants des régions vers lesquelles ils se dirigent ; c'est ainsi que l'arrivée à San-Antonio du norther du 12 novembre, dont je viens de parler, fut prédite dès le 11 de grand matin. Comme les northers se montrent d'abord dans l'extrême nordouest du Texas, venant 4les Montagnes Rocheuses, les avertissements aux localités menacées, dans le sud, peuvent toujours se faire de douze à vingt-quatre
lieures avant rapparition du phénomène dans ces localités. Les agriculteurs, les fermiers, tous ceux en un mot que la chose peut concerner, sont ainsi préparés à tout événement.
A certains jours, les phénomènes atmosphériques se reproduisent à San-Antonio avec une régularité vraiment étonnante. Je citerai l'exemple suivant à Tappui de cette remarque : le 23 octobre, les indications thermométriques de G et de 9 heures du matin, de midi et de 3 heures du soir, furent respectivement :
il-'O 22°8 27''3 28*0.
Le lendemain, 24 octobre, aux mêmes heures, un autre observateur que celui de la veille notait : ll'^O 22^9 27»3 28'H).
Le ciel fut complètement dépourvu de nuages penilant ces deux jours.
Les vents dominants à San-Antonio sont ceux d'entre S. et SE., puis ceux de NF'. Les autres directions s'observenfr rarement. Sauf pendant les 7wrther$y lèvent .souffle habituellement d'une fa(;on très modérée. A Bruxelles, la plus grande vitesse de Tair se déclare en gi'néral vers le milieu du jour^ entre 1 et 2 heures ; à San-Antonio eUe se produit dans la soirée, entre 7 et 10 heures, mais c'est toujours une brise peu forte.
Les orages sont assez rares. Les éclairs sans tonnerre, ou éclairs de chaleury comme on les appelle vulgairement, sont en revanche très fréquents. Ils ont dans ce pays un éclat extraordinaire, une intensité de lumière que Ton n'observe jamais en Belgique. Pendant les orages, les éclairs ont un aspect effrayant ; ils se succèdent d'une manière ininterrompue, bien que le tonnerre soit faible et éloigné. La grêle fait presque complètement défaut, comme dans toutes les régions chaudes d'ailleurs.
La température moyenne de l'année à San-Antonio, d'après une assez longue série d'observations, est de 208 C. (à Bruxelles elle est de 9^). La moyenne du printemps est de 21 "1, de l'été de 29«8, de l'automne de 20»6, de l'hiver de 41"6. Le thermomètre a atteint 42*» C. à l'ombre en 1859, et est descendu aussi bas que — 10*» en 1860. Il y a de la gelée une année sur deux, mais pendant deux ou trois jours tout au plus.
Le printemps débute vers le milieu de février ; c'est
l'époque de l'ensemencement des terres cultivées. La
saison chaude commence à la fm de mai et continue
jusqu'en octobre. SeJ§cmbre, octobre, novembre et
décembre sont les mois de la récolte du coton dans le
Texas méridional. L'air est doux et embaumé pendant
cette période de l'année, et Ton éprouve, au milieu de la nature, une sensation de bien-être indéfinissable. La température est surtout des plus agréables au moment du coucher du soleil ; une brise légère souffle de la prairie ; le corps ne ressent ni l'impression de chaleur, ni l'impression de froid ; on respire l'air à pleins poumons ; on se sent heureux de vivre.
Chaque année, à la même date environ — soit dans les premiers jours de septembre — survient dans les Antilles et jusqu'au nord du Texas un phénomène météorologique dont la périodicité a été mise en lumière pour la première fois par M. Houzeau, dans un mémoire intitulé : Quelques observations astronomiques et météorologiques dans la zone surtempérée et entre les tropiques. C'est une pluie diluvienne qui dure pendant 24 heures environ, et qui, en certains points, accompagne im cyclone d'une grande violence, très redouté des habitants du pays par où il a l'habitude de passer chaque année. Cette forte pluie est survenue, pendant notre 1 séjour au Texas, à la date du 6 septembre, et elle a
j causé de grands dégâts dans plusieurs régions de cet
: État ; de nombreux ponts furent enlevés par le débor-
1 dément des rivières, des maisons s'effondrèrent, des
parties de voies ferrées s'affaissèrent. A San-Antonio,
nous fûmes absolument bloqués pendant une journée entière ; les chemins étaient tranforaiés en lacs de boue. Et quelle boue I gluante, compacte, formant tout autour des chaussures des bourrelets do plusieurs centimètres d'épaisseur, impossibles à enlever sans le secours du couteau.
Chaque fois que la pluie devient un peu intense, les routes sont rendues impraticables, et dans la ville certaines places publiques — entre autres la Main Plaza — prennent l'aspect de véritables lacs. Il est très curieux devoir, dans ces temps pluvieux, l'accoutrement des cow-boys et des settlers. Ils portent de longs paletots de toile cirée d'un jaune cru, tombant jusque sur les pieds. Tous ces hommes vêtus de jaune, allant et venant en tous sens, produisent un eflet singulier.
Je relèverai encore, parmi les notes de mes observations météorologiques, le fait suivant qui se produisit le 43 décembre : A 3 heures de l'après-midi, do nombreux fils de la Vierge, isolés ou formant de petites pelotes contenant chacune une petite araignée, passèrent dans l'air à différentes hauteurs. Le vent d'ouest qui soufflait à ce moment les chassait vivement. Ce phénomène persista pendant plusieurs heures ; il constituait une véritable migi'ation — accidentelle ou volontaire — de milliers d'araignées microscopiques.
Mais revenons aux observations astronomiques, but principal de nos préoccupations Dès le mois d'octobre, nous suivîmes avec beaucoup d'intérêt les diverses phases du passage de la grande comète qui avait été <lécouvcrte dans l'hémisphère sud en septembre ; elle s'élevait, dans le calme de la prairie vierge et sur son horizon sans bornes, en produisant une réelle impression chez ceux qui la contemplaient. Dans tout le Texas et dans certains autres États du Sud, cette comète préoccupa vivement les esprits. Les nègres de la Caroline du Sud considérèrent son apparition comme l'indice ^le la fin prochaine de notre pauvre monde. Aussi leurs ^sentiments religieux se réveillèrent-ils avec une ardeur -nouvelle en cette grave occurrence, ardeur telle qu'on ne leur en avait jamais vue auparavant. A Waco, petite ville au nord-est de San-Antonio, les autorités conviaient chaque jour les habitant», par une sonnerie générale des cloches de la localité à 4 heures du matin, a se lever de bonne heure pour aller admirer la comète. 'jCe dernier fait est absolument authentique.
Nous observâmes très fréquemment la lumière zodiacale et môme une fois le Gegenschein^ cette lueur opposée dans le ciel à la lumière zodiacale, et que l'on aperçoit rarement.
Nos collègues les astronomes américains aiTivèrent le 1" novembre. Ils installèrent leur statiop à cinq cents mètres environ à l'est de la nôtre, au milieu de la prairie vierge également. Mais moins heureux que nous, comme je l'ai dit déjà, ils durent se loger sous la tente.
Le dimanche qui précéda le grand événement astronomique qui allait avoir lieu, des prières publiques furent dites dans tous les temples protestants de San- Antonio. Ceci se passait le 3 décembre. Jusqu'au 6 dans la nuit — jour du passage de Vénus — les conditions atmosphériques restèrent des plus favorables ; depuis, une semaine, du reste, le ciel était pur, le baromètre stable, le vent modéré. Dans la journée du 5, quelques nuages fins et déliés, du genre cirrhus (à aiguilles de glace), nous donnèrent bien certaines craintes, mais à la tombée de la nuit il n'y en avait plus trace. La nuit du 5 au 6, jusqu'à cinq heures du matin environ, fut. très belle ; mais à partir de ce moment des nuages, rapides se montrèrent et en peu d'instants ils eurent couvert le ciel complètement.
Tous nos instruments étaient prêts depuis la veille,, pointés dans la direction où Vénus devait apparaître sur le soleil.
\evs sept heures et demie, instant du premier contact de la planète avec le limbe solaire, le ciel était encore absolument couvert. Il resta ainsi jusqu'à neuf heures environ, nous jetant dans de grandes perplexités; allions-nous perdre le fruit de tous nos efforts, de nos . fatigues, de nos veilles ? Peu de temps après, cependant, nos espérances se réveillèrent : les nuages semblaient devenir moins compacts, et des éclaircies voilées se remarquaient çà et là.
Tout à coup, nous apercevons le disque du soleil à travers un nuage léger ; mais un autre nuage le recouvre aussitôt. Nous passons ainsi par des alternatives de déception et d'espoir pendant environ 30 minutes. Vers 9 V? heures, enfin, une éclaircie plus grande que les précédentes permet de pointer Vénus entre les nuages, douze minutes avant l'instant de la plus courte distance des centres dé la planète et du soleil.
A partir de ce moment nous pûmes prendre des mesures micrométriques, à quelques interruptions près, jusqu'à la fin du passage. Les mesures analogues faites au Chili par la seconde mission belge, jointes aux nôtres, devaient permettre de calculer la parallaxe du soleil, ou en d'autres termes de déterminer la distance de la Terre au Soleil, par une méthode et d'après les
observations exclusives d'astronomes de notre pays^ A 1 h. 14 m. et à 4 h. 34 m., nous observâmes les deux derniers contacts, par un ciel presque entièrement dégagé de nuages. Et tout était fini I
Quelques minutes après, nous recevions la visite de nombreux reporters, de plusieurs officiers du quartier général et de nos collègues américains. Ceux-ci étaient pai'venus à prendre 204 photographies du phénomène et paraissaient fort satisfaits du résultat de la journée. Nous éprouvions de notre côté non moins de satisfaction, à la pensée que le but fmal de notre mission était rempli, et que ce n'était pas en pure perte que, pendant de longs mois, nous nous étions livrés à des travaux préliminaires destinés à en assurer le succès.
Nous ne fûmes pas trop dérangés par le public pendant nos opérations. Nous avions eu soin, il est vrai, de requérir l'assistance d'un policeman monté pour contenir les curieux, et de barricader toutes les portes pouvant donner directement accès dans le jardin de
1. La description de cette méthode et les résultats de ces obserrationa ont été publiés dans les AnnaUt de F Obêcrvaloin royal de BruxeUetf en deux tiuclcules in-4<^, portant comme titre : Pauage de Vénus du 6 décembre 1882.
notre habitation. A la station américaine, un pasteur protestant avait installé une petite lunette dont il était possesseur, et il en permettait l'usage aux personnes qui manifestaient le désir de contempler le phénomène. De cette façon les observateurs étaient laissés parfaitement tranquilles.
Nous n'avions plus que quelques jours à rester à San-Antonio. Notre mission scientifique avait pris fin, toutes nos observations étant terminées. L'emballage des instiiiments avait môme déjà commencé. J'eu& toutefois encore le temps d'assister ii deux fêtes d'un genre bien différent, mais très intéressantes toutes deux par leur caractère local. La première était une séance d'exercices militaires, donnée par une société de jeunes filles, la Broom's Brigade Association. Leur arme était le balai, hroom en anglais. Toutes ces demoiselles, appartenant aux meilleures familles de la ville, avaient revêtu un costume de troupier élégant et coquet. Elles avaient l'air très crâne en exécutant, avec une précision remarquable, les divers mouvements que commandait un capitaine également du sexe faible. On aumit cru voir manœuvrer une compagnie de soldats éprouvés. De pareilles femmes ne doivent pas être craintives en
présence du danger, car elles seraient certainement a môme de se défendre au besoin ; le maniement du balai n'ôtait rien à leurs grâces féminines. Ces Broom's Brigades sont assez répandues au Texas.
L'autre fête à laquelle j'eus la bonne fortune d'assister était une course de chevaux et de voitures. Ce genre de fête a naturellement un grand attrait pour les San- Antoniens, si bons cavaliers en général et si familiarisés avec les chevaux. Aussi la foule des spectateurs était-elle considérable. La course de voitures fut celle qui m'intéressa le plus ; les voitures texanes sont d'une légèreté extraordinaire, bien qu'elles soient en même temps d'une solidité à toute épreuve ; leurs roues sont en bois de fer (black ironwood, Carpinus astrya), dont la dureté est très grande.
Les courses officielles terminécs,le public en organisii d'autres sur-le-champ, mais où les concurrents étaient pris parmi les spectateurs et où n'intervint aucun jockey de profession ni aucun cheval dressé pour la piste. Cette seconde partie de la fête, quoique non prévue au progi'amme, n'en fut pas la moins curieuse. Quelques boys entre autres — il y en avait de blancs et de couleur — s'offrirent à un groupe de parieurs pour lutter de vitesse entre eux, et leur proposition ayant été-
acceptée, on les vit bientôt se livrer à une série de courses folles, vertigineuses, où ils risquèrent cent fois de se rompre les os. Ces gamins avaient en quelque sorte le corps collé au cheval, et la rapidité avec laquelle leurs montures fendaient Fair était réellement terrifiante. Le public, en proie à l'exaltation la plus vive, poussait des cris sauvages pour les exciter. Les joueurs surtout semblaient de vrais énergumèncs. Le tumulte et l'agitation atteignirent à leur comble lorequ'i\n négrillon, ûgé tout au plus de 10 ans et haut de quatre pieds seulement, parvint à l'emporter sur tous i>es concurrents. Les nègres qui se trouvaient là songèrent un instant à le porter en triomphe. Pendant ce temps les parieurs réglaient leurs comptes, source nouvelle d'effervescence et de surexcitation. Les dollars passaient par centaines des mains des perdants dans celles des gagnants. Des enfants de 10 à 15 ans avaient les poches bourrées de greenhacks et pariaient avec fureur. La passion du jeu et du cheval, si dominantes au Texas, se donnaient là toutes deux libre cours.
Notre dernier dimanche à San-Antonio fut assez triste. C'était le 31 décembre, et malgré la pensée du retour prochain, on ne pouvait éviter de songer avec mélancolie au pays, à la famille, aux amis. Et puis, la
monotonie et l'ennui qui sont inséparables des dimanches en Amérique comme en Angleterre, n'étaient pas de nature à rendre nos réflexions plus gaies. L'observation du repos dominical est poussée dans certaines parties des États-Unis à l'extrême rigueur, si pas môme à l'extrême ridicule ; tout mouvement, toute activité cessent complètement. La loi, du reste, impose eu beaucoup d'endroits cette sorte de suspension de la vie pendant vingt-quatre heures. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, à Vicksburg, pendant mon séjour au Texas, l'édilité ordonna à la population de cesser tout travail à pai'tir de minuit le dimanche, sous peine d'emprisonnement ou d'amende. Les voyageurs venant du train avaient à transporter eux-mêmes leurs bagages à l'hôtel ; la circulation des voitures était interdite ; les presses des imprimeurs ne pouvaient plus marcher, etc., etc. Il y avait donc chômage absolu et forcé parmi toutes les classes de travailleurs.Qu'on se figure l'aspect morne et silencieux des rues d'une ville où de telles mesures ont force de loi I
La nuit du 2 au 3 janvier fut la dernière que nous passâmes ii notre station astronomique. Nous ne pûmes goûter grand repos. Vers 2 heures du matin, les lueurs •d'un vaste incendie vinrent se refléter jusque dans nos
chambres et mii'ent tout le monde sur pied. Un immense brasier s'apercevait au nord de la ville ; de la hauteur où nous nous trouvions on pouvait le voir très distinctement. La prairie vierge en était entièrement éclairée, et le vif reflet des flammes lui donnait un aspect sinistre. C'est le seul incendie important que nous eûmes occasion d'observer durant les quatre mois de notre séjour à San-Antonio. Et pourtant la grande majorité des maisons sont en bois ; mais les habitants, il est vrai, montrent une extrême prudence à Tendroit du feu. Il existe d'ailleurs des ordonnances de police punissant sévèrement les négligences à cet égard; c'est ainsi que tout locataire d'une maison où se déclare un feu de •cheminée est frappé d'une amende de 25 dollars (plus <le 125 francs).
GALVESTON. — HODSTON
C'est le 3 janvier, à 8 heures du matin, que nous limes nos adieux à la « Reine des Prairies ». Le ciel était gris, l'atmosphère brumeuse ; la guara régnait depuis plusieurs joui*s. On donne ce nom de guara à un brouillard extrêmement épais et humide, qui règne depuis la mer des Antilles jusqu'à l'extrême sud de la côte occidentale de TAmérique méridionale ; il est bien connu des marins le long de cette côte. Toute la région du Pacifique voisine du Pérou, du Chili et de la Patagonie se trouve parfois plongée dans ce brouillard ; l'automne est la saison où il est le plus fréquent.
Nous avions pris le train au Sunset-Depot à destination de Gai veston. Jusqu'à Rosenberg on suit la route que j'avais déjà parcounie quatre mois auparavant, en venant à San-Antonio. Il était H 7? heures du soir
quand l'arrivée à Galveston fut annoncée. Un obligeant coachman nous offrit avec empressement son fiaci^e pour nous conduire à Tremont-House. l'hôtel où nous devions descendre. Nous acceptâmes, vu l'heure avancée et les difficultés de s'orienter dans une ville inconnue, par une profonde obscurité. L'hôtel était à deux pas de la gare, ce qui n'empêcha pas notre aimable cocher de nous réclamer pour prix de sa course la modeste somme de 5 dollars (au delà de 25 francs). Noti'e premier mouvement fut de protester, mais, après information auprès des gens de l'hôtel, nous apprîmes que ce prix de 5 dollars était conforme au tarif. Les courses en voiture se payent partout énormément cher aux États-Unis, et il n'y a vraiment que les étrangei's qui, dans leur ignorance des choses, fassent usage de ce moyen de locomotion. L'Américain prend de préférence le tram-car, qu'il a constamment et partout à sa disposition, et qui lui coûte la bagatelle de 5 cents (25 cent.) seulement.
On se rappellera que j'ai dit, en parlant des quatre villes principales du Texas, que Galveston était la métropole commerciale de ce vaste pays. Ce port du golfe du Mexique paraît appelé à un gmnd avenir^ Aujourd'hui déjà son importance est considérable et il
<îommence à rivaliser avec la Nouvelle-Orléans comme -centre d'exportation du coton. Grâce aux nombreuses lignes de chemin de fer qui le relient aux principales régions du a Lone Star State », tout le commerce de la contrée peut y être dirigé facilement et avec rapidité. Galveston est aussi en relation plus directe que la Nouvelle-Orléans avec les ports de la côte orientale du Mexique. Son influence et sa prospérité progresseront en môme temps que se développera le Texas.
La ville de Galveston est bâtie à l'extrémité NE. de l'île du môme nom. Cette île a 45 kilomètres environ de long sur 2 7? à 5 7? ^^ large ; une belle plage la termine au sud. Le port est le meilleur de toute la côte texane. Il est en relations journalières avec la Nouvelle- Orléans, Indianola et Corpus-Christi, hebdomadaires avec New-York et la Havane, semi-mensuelles avec Liverpool, sans compter les communications incessantes avec les nombreux petits ports situés à l'ouest jusqu'au Rio-Grande, et avec Houston par le bayou Buffalo. La navigation est très active dans toute cette partie du golfe du Mexique, et cette activité va chaque jour en augmentant.
C'est sui'tout l'industrie cotonnière qui provoque le grand mouvement d'affaires de Galveston. Cette ville
occupe aujourd'liui le troisième rang parmi les marchés <50tonniers des États-Unis. On y embarqua en 1882 près de 500 000 balles. Aussi, lorsqu'on visite les docks et le a (juartier du coton », ne voit-on de toutes parts que montagnes formées par les ballots contenant la précieuse fibre. D'immenses usines sont spécialement aiYectées ù la a compression » de ces ballots, afin de les réduire au plus petit volume possible. De puissantes machines {cotton-presses, presses à coton) sont employées à cet effet. Le mécanisme est tel, qu'il comprime le ballot en même temps dans tous les sens et Tenserre dans des lanières de fer croisées. L'opération pour chaque ballot dure à peine quelques instants.
La ville est très intéressante à parcourir. Ses inies 5ont larges et presque partout bordées de superbes lauriers-roses, très touffus et de taille élevée ; ceiiains de ces lauriers ont jusqu'à 6 mètres de haut. Ailleurs ce sont des orangers, des rosiers et des magnolias qui longent les trottoirs. Un délicieux parfum s'échappe de toute cette verdure. Du côté de la mer, on remarque un grand nombre de belles maisons en bois, la plupart peintes en blanc, à deux étages et à toits plats ; les volets et le grillage des vérandas sont en vert ; de beaux
jardins régnent tout autour de ces élégantes demeures.
Au œntre do la ville, les maisons ont toutes une galerie qui s'avance au-dessus du trottoir. De vastes magasins rappellent ceux de New-York et de Chicago, et comme eux ressemblent à des palais.
Les bâtiments publics sont nombreux à Galveston : on y compte une université, trois théâtres, trois marchés couverts et un collège médical. Mais on n'y voit pas de monuments proprement dits. On ne peut donner ce nom aux quelques temples groupés au centre de la ville. Tremoni'IIouse seul, l'hôtel où nous étions descendus, par ses proportions gigantesques, son dôme hardi surmonté du drapeau américain et son apparence architecturale, aurait i)u prétendre jusqu'à un certain point au titre de monument. Môme après les hôtels grandioses de New-York, de Chicago et de Saint-Louis, celui de Galveston faisait encore une vive impression. Chacun de ces hôtels est un vrai monde. Il n'y a pas là qu'un certain nombre de chambres destinées à loger les voyageurs, mais tout un ensemble de magasins, de salles de lecture, de conversation, de correspondance, d' « offices » do négociants, sans oublier les débits de tabac, de liqueurs, de journaux, de tickets pour le chemin de fer, les bureaux du télégraphe et du téléphone, etc., etc. Los salles à manger sont immenses : on peut
commodément y installer de trois à (juatre cents personnes au minimum. L'hôtel américain est comme une ville en raccourci ; le ce hall », grande salle située au rez-de-chaussée, est ouverte à tout venant; elle rossemhle à nos passages couverts avec leurs élégants étalages. Des ascenseurs vous portent au dining-room ou à votre chambre. Le soir, la lumière électrique éclaire Thùtel jusque dans ses moindres recoins.
Dans la journée, la physionomie du hall est fort curieuse à étudier ; il y rc^gne une animation, un mouvement extraordinaires. Ici vous remarquez des négociants faisant des offres fie service, là des amis et connaissances de voyageurs nouvellement débarqués, puis des solliciteurs de tous genres, des aventuriers en (juéte de quelque bonne ûme disposée à se laisser prendre à leurs filets, une foule de désœuvrés, de curieux, de passants désireux de se reposer pendant un moment, pu venant faire leur coirespondance, lire leur journal. Des chaises et des fauteuils en grand nombre sont mis librement à la disposition du public, (jui ne se fait pas faute d'en profiter. Au milieu du bruit des conversations qui animent le hall, on entend à tout instant le cri perrant du décrotteur ; shiue ! shine ! Dans les hôtels américains, on n'entreprend pas de cii-er les
chaussures des voyageurs comme chez nous ; les domestiques croiraient s'avilir en acceptant une pareille besogne, au-dessous de leur dignité d'employés — car les domesti(|ues sont des employés aux Ktats-Unis — et bouue tout au plus pour les nf'gres. Aussi les abords des hôtels et toutes les rues fréquentées sont-ils le domaine de nombreux gamins qui, moyennant une modique rétribution {Ô à 10 cents), s'acquittent du soin de faire reluire vos bottes comme nulle part au monde on ne saurait y pa^^■enir. Chez tout gentleman yankee qui se respecte, c'est d'ailleurs une sorte de point d'honneur que d'avoir toujours la chaussure irréprochablement cirée.
L'air des salles à manger, dans tous les hùtels et restaurants américains, est sans cesse agité et renouvelé en été au moyen de ventilateurs automatiques. Ce sont des ailettes couplées, fixées à une tige, <{u'un mécanisme d'horlogoi'ic fait mouvoir. L'appareil est placé sur les tablo« uu suspendu au plafond. L'air est ainsi toujoure en mouvement ; tandis qu'il rafraîchit les mangeurs, il éloigne d'eux légalement les moustiques et autres insectes, (]Ui sans cela viendraient désagi-éablenieut l'importuner.
I^'hùtel américain a enfin sur celui de nos pays
d'Europe ce grand avantage, de n'avoir qu'un prix uniforme et invariable, comprenant le logement, la nourriture, le service, et tous accessoires divers qui chez nous se payent séparément. Dans les établissements de tout premier ordre, ce prix varie entre 3 et 5 dollars par jour; dans ceux de second et de troisième ordre, entre 1 et 2 Vî dollars. Que vous ayez beaucoup ou peu d'a})pétit, que vous profitiez ou non de tout le bien-être qui vous entoure, on vous « chargera » confoiTnément au tarif, mais vous n'aurez pas un cent de plus à donner. Du reste, on ne vous remet pas de note au moment du départ ; le clerk consulte son registre, s'assure du nombre de jours que vous avez passés à l'hôtel, puis vous dit : c'est autant. Il reçoit votre argent, sans même se croire obligé de vous adresser un remerciement, et vous vous en allez simplement, sans occuper l'attention de personne. Si vous avez des bagages, un homme de peine est là prêt à s'en charger^ à moins que la compagnie du hag gage-express n'ait été prévenue de les faire prendre. Pas de valetaille, la main tendue, pour vous escorter jusqu'à la porte, vous entourant obséquieusement si elle espère ressentir l'effet de votre générosité, maugréant devant vous sans pudeur si vos pourboires n'ont pas répondu à son attente.
Notre séjour à Galveston ne fut pas de longue durée ; nous avions hâte de gagner la Nouvelle-Orléans, où nous savions devoir trouver une population, des mœurs, une ville absolument différentes de tout ce que nous avions vu jusque-là au nord des États-Unis et au Texas. Notre désir, cependant, était de faire une courte halte h Houston avant d'y arriver, Houston étant une localité non moins importante que Galveston et San- Antonio.
Comme je Tai dit, Galveston est bâtie sur une île ; pour gagner la terre ferme, le train doit franchir un bras de mer large de plus d'une lieue, sur un pont des plus primitifs, sorte de trestle work uniquement composé de traverses en bois posées sur pilotis, et sans ^arde-fou. A certain moment, l'eau vous entoure de toutes parts, à perte de vue ; les côtes étant marécal geuses et très basses, elles se confondent avec la nappe
liquide et on peut aisément se croire en plein océan. Le pont est d'ailleurs à claire-voie, comme la plupart de ceux dont j'ai eu occasion de parler jusqu'ici ; il sufDt donc de mettre la tête à la portière pour voir les flots se balancer à quelques mètres au-dessous de soi. Le spectacle de ce train qui paraît glisser sur l'eau — et de fait les vagues les plus hautes viennent parfois le raser
et Tembrun jaillii* jusque dans les voitures — provoque un sentiment singulier, où la curiosité se mêle à la ci-ainte. Cette crainte est assez justifiée, la stabilité des ponts n'étant rien moins qu'assurée aux États-Unis. On met vingt minutes envii'on à faire ce trajet au-dessus de la mer. On traverse ensuite, jusqu'à Houston, des terrains plats, entrecoupés de nombreux marécages ; la végétation y est très maigre ; elle consiste presque uniquement en une herbe longue et fine. Avant de débarquer à Houston on passe sur le bayou BufTalo, à l'exti^émité duquel elle est bâtie, et qui est fort encaissé. Ce bayou, sorte de canal, communique directement avec le golfe, mais les grands navires ne peuvent le remonter qu'à certaines époques de l'année. Sa longueur totale est de 72 kilomètres.
Houston est la seconde ville du Texas par le chiffre de sa population et par l'importance de son conmierce, mais au point de vue de l'industrie manufacturière elle occupe le premier rang.
Cette ville date de 183G seulement. Elle a été la capitale du Texas pendant quatre ans, de 1837 à 1841. En 1842 elle n'avait encore que 3 000 habitants ; aujourd'hui elle en renferme plus de 25 000. L'instruction y est très répandue ; elle possède 14 écoles publiques et
12 écoles privées. Ses journaux sont au nombre de 5- Les diverses confessions religieuses y sont partagées en 17 organisations paroissiales, ayant chacune leur temple.
Houston occupe le centre du réseau des chemins de fer texans ; actuellement neuf lignes rayonnent de ce point. On conçoit aisément l'influence de cette situation sur le mouvement commercial et industriel de la ville, placée en outre à proximité de régions agricoles fertiles et non loin de la mer, à laquelle elle est reliée par une ligne de vapeurs. Ses fonderies, ses scieries mécaniques, ses ateliers de construction, ses nombreuses fabriques de toute espèce se multiplient rapidement. Le commerce des grains paraît aussi devoir y prendre un grand développement. Il y existe déjà un élévateur, pouvant contenir 150 000 boisseaux (5 millions et demi de litres).
La ville en elle-même n'offre rien de remarquable. On peut cependant y admirer de superbes parcs et jardins, mais où il n'y a pas la profusion de fleurs qu'ont ceux de Galveston. Les habitants sont très fiers de leur Market-House, construction d'assez grandes dimensions, surmontée d'une tour qui a près de 40 mètres de haut, mais sans mérite architectural particulier. Elle
forme un rectangle à la base, de 60 mètres de long sur 35 de large.
De Houston à la Nouvelle-Orléans l'aspect du pays est en partie le môme que de Galveston à la première de ces villes. Toujours des terrains plats et marécageux. De temps à autre le train passe à proximité de grands lacs ou traverse des forêts vierges. A mesure qu'on se rapproche de la Louisiane la population devient plus dense. Nous arrêtons à plusieurs villages où n'habitent que des nègres et où j'entends pour la première fois ce jargon mi-français mi-anglais que parlent les anciens esclaves des planteurs créoles. Le climat change aussi pendant que nous avançons, quoique la direction suivie soit à bien peu près de l'ouest à l'est ; mais nous gagnons insensiblement la région des côtes, où, à latitude égale, la température est plus élevée que dans l'intérieur des terres. Comme signe évident d'un climat plus chaud, nous apercevons çà et là des palmiers nains.
Nous avions quitté Houston à 10 heures du soir ; le lendemain, vers 3 heures de l'après-midi, nous atteignions la Sabine, large rivière qui forme la limite entre le Texas et la Louisiane. Pendant que le train franchit cet imposant cours d'eau, je jette un dernier regard
sur la terre texane, où j'ai passé quatre mois d'une oxistence si remplie, si féconde en incidents de tous
genres, apportant chaque jour de l'imprévu, des émotions nouvelles, et que très probablement je quitte pour ne la revoir jamais plus. De grands bateaux à vapeur sillonnent le fleuve pendant que nous le traversons.
Le contraste entre la région du Texas que nous venons de quitter et la partie occidentale de la Louisiane où nous entrons est sensible. Les villages sont ici très voisins les uns des autres ; la vue peut à tout instant s'arrêter sur quelque ferme ou sur des groupes d'habitations. A certains signes, certains indices peu apparents d'abord, on sent l'approche d'une contrée industrielle. On ne tarde pas en effet à remarquer au loin des cheminées de sucreries. Parfois un bout de forêt vierge témoigne encore de la lutte de l'homme contre la nature sauvage, mais on ne doute pas que les ofibrts du pionnier ne finissent par avoir un jour raison de ces vestiges destinés à disparaître. Un peu plus loin je vois se profiler à l'horizon une ligne jaunâtre, que les accidents du terrain empêchent sans doute de distinguer d'une manière continue. J'apprends que c'est le Mississippi. L'aspect du pays s'anime de plus en plus ; les fabriques et les usines se multiplient, les noirs
panaches des cheminées forment au loin comme une ceinture de brumes. La ligne jaune qui tantôt n'apparaissait que par intermittences reste maintenant toujours visible ; elle s'élargit et déjà quelques voiles semblent s'y mouvoir. Nous avançons rapidement dans la direction du fleuve ; à 4 heures j'aperçois la Nouvelle-Orléans au travers d'un vrai rideau de mâts, et à 4 V2 heures nous arrêtons sur la rive droite du Mississippi. Comme la ville est bâtie de l'autre côté, sur la rive gauche, nous avons à passer Teau ; mais nous allons efTectuer ce passage sans pour cela nous déranger le moins du monde; les gardes du train nous disent de rester dans les voitures, et bientôt la locomotive se remet en marche pour nous conduire sur un ferry-boat amarré au quai. La machine, avant d'arriver à ce ferryboat, descend d'abord un plan fort incliné, puis remonte une seconde pente, non moins raide. Cet embarquement du train se fait très promptemcnt. Au moment où le bateau quitte la rive, un épais brouillard se forme autour de nous. On dirait vraiment de la fumée qui sort de la rivière, comme on voit la vapeur s'échapper du sein de l'eau bouillante. Je n'avais jamais assisté à pareil phénomène météorologique. Cette fumée est d'une blancheur éblouissante et les navires près
desquels nous glissons semblent vérilahlement enfouis sous la neige. Le brouillard se dissipe avant que nous touchions à Tautre bord du Mississipi)i,et au moment où nous débarquons une pluie torrentielle se déclare.