CRÉSUS A BADE
De son comptoir lointain déserteur d'an moment, Que faisait-il, Crésus, dans ce site charmant. Qui ravit le penseur, le poète et le sage ? Il demandait le cours du Crédit Autrichien Et, pour se divertir, il regardait un chien Qui regardait le paysage.
Et puis une de ses improvisations les plus connues, la piquante — sans calembour — Ode à l'Ail :
Je le sais, l'ail, enfant des bastides voisines, N'est pas en bonne odeur dans vos fades cuisines, Même au Palais-Royal, tout encadré d'arceaux, Jamais l'ail n'embauma de ses gousses chéries Dans leur beau restaurant, ouvert aux galeries, La trinité des Provençaux.
Vous ne savez donc pas que cette plante est bonne Entre toutes ? Tissot, professeur en Sorbonne, Ne vous a pas vanté cet admirable don. Lorsque, des vieux Romains disant la grande chère, Bucoliques aux doigts, il vous explique en chaire Les vers du Pastor Gorydon ?
Virgile, homme de goût, a vanté son arôme Dans des vers applaudis par les dames de Rome ; El quand il allait voir Auguste au Palatin, Tythyllis apprêtait l'ail, en gardant ses chèvres, Et le poète, en cour, exhalait de ses lèvres Le vrai parfum du vers iatin.
Lorsque l'amphithéâtre ouvrait ses vomitoires Aux antiques héros de toutes les histoires, Au peuple souverain, au consul triomphant, Cent mille spectateurs, pour charmer leur attente, Achetaient Vail vendu sous une fraîche tente Entre le tigre et l'éléphant.
Tout ce qui porte un nom dans les livres antiques, Depuis David, ce roi qui faisait des cantiques, Jusqu'à Napoléon, l'empereur du Midi, Tout a dévoré l'ail, cette plante magique, Qui met la flamme au cœur du héros léthargique, Quand le froid le tient engourdi.
Et toi, cher Constantin, dont l'amitié m'excite, Si je t'écris ici ces quelques vers si vite, C'est que l'ail dans Marseille a mis son grand bazar, Que je viens d'en manger pour écrire un volume. Et qu'au lieu d'encre enfin j'avais pris pour ma plume L'ail de Virgile et de César.
Méry, dans ses vers, ne prodiguait pas que de la verve. Ne goûterons-nous pas la grâce mélodieuse et pure dont s'enveloppe une souriante philosophie dans telles strophes des Heures :
Les Heures sont des fleurs, l'une après l'autre écloses,
Dans l'éternel hymen de la nuit et du jour ;
Il faut donc les cueillir, comme on cueille des roses,
Et ne les donner qu'à l'amour.
Ainsi que de l'éclair, rien ne reste de l'heure, Qu'au néant destructeur le temps vient de donner ; Dans son rapide vol embrassez la meilleure,
Toujours celle qui va sonner...
Et quel jeune amoureux d'aujourd'hui demeurerait insensible, en dépit de quelques ter-
mes désuets, à la musique de cet épithalame à la fois vif et langoureux :
Entends- tu dans de doux rêves
Sur les grèves Fuir le jlot napolitain ; Entends-tu la voix touchante
Qui te chante Au bord du canot lointain ?
Entends-tu les mandolines
Aux collines Où se font les doux larcins, Les vagues napolitaines,
Les fontaines Qui tombent dans les bassins ?
Entends-tu la douce brise
Qui se brise Dans les jasmins espagnols, Dans les myrtes de nos îles,
Doux asiles Où chantent les rossignols ?
Ah ! toutes ces harmonies
Sont unies ; Elles parleront demain A la vierge de la veille
Qui s'éveille Voilant ses yeux de sa main.
Dans celte nuit amoureuse
Sois heureuse; Aux bras de ton jeune amant Jouis de l'heure présente,
Séduisante, Car V heure à venir nous ment.
Parfois le ton s'élève encore ; on se sent effleuré par l'aile de l'épopée à la lecture de passages comme celui-ci, évoquant
Les morts de Trafalyar dans leurs tombes ouvertes Soulevant à demi leurs cercueils d algues vertes...
ou comme celui-là, où le poète nous parle de la malheureuse campagne de Russie, mais où nous croyons voir, nous, nos glorieux Poilus, en bleu horizon, de la Grande Guerre :
Un jour, quand nos enfants, amoureux de merveilles. Feront de ce malheur Ventretien de leurs veilles Et que les vétérans, témoins de ces grands jours, Seront dans le sépulcre endormis pour toujours, Les front s'inclineront sur les places publiques, Quand les derniers de tous, ces vivantes reliques, Passeront, étalant leurs uniformes bleus, Ce trophée immortel d'un âge fabuleux...
Et ailleurs, dans le Salut à Victor Hugo, nous vibrons à l'unisson de Méry offrant aux grands persécutés son tribut d'admiration réparatrice :
... El nous, pour adoucir cette longue agonie Qui dévore le cœur des hommes de génie, Pour passer devant eux sans honte et sans remords, Quand ils vivent, brûlons sur le seuil de leur porte Un peu de cet encens que la foule leur porte A pleines mains quand ils sont morts !...
Il nous faut passer rapidement sur Méry auteur dramatique. Son théâtre montre plus
d'esprit (toujours !) que d'observation, plus de clinquant que de profondeur, et, faute d'un personnel accent, il ne mérite sans doute guère plus qu'un déférent salut.
Quant à ses romans, et en particulier ceux de sa trilogie exotique (car Mcry fut l'un des inventeurs de l'exotisme), nous avons vu plus haut en quelle estime les tenaient Gautier et ses contemporains. Ce sont des feuilletons, si l'on veut, mais des feuilletons qui, grâce à un rare alliage de qualités apparemment contradictoires, demeurent œuvres de littérature et d'art. Les lettrés les plus délicats seraient encore séduits par le charme du récit, la vivacité, le coloris, la pureté d'un style à la fois spontané et châtié, l'originalité des caractères et des mœurs ; et, dans un temps où la mode revient au roman d'aventures, le public se laisserait certainement emporter à toutes ces péripéties imprévues dune action savamment et fiévreusement poussée vers sa fin sans laisser au lecteur haletant le loisir de respirer.
Il nous tarde d'en arriver enfin à ce qui nous semble constituer la plus réelle originalité de Méry, la caractéristique de son talent, c'est-à-dire la nouvelle, et, plus spécialement,
la nouvelle humoristique. C'est par là qu'il appelle — et retient — notre admiration. Le mot n'est pas trop fort ; dans ce domaine délimité Méry fut, avant tout, et reste, malgré tout, un grand écrivain, et le type même, oserons-nous ajouter, de l'humoriste classique.
11 garda toujours une prédilection pour ce genre éminemment français de la nouvelle, où le cadre, restreint, comprime la pensée, où, de cette compression même, l'effet jaillit plus intense, où le plomb fait balle ; de la nouvelle qui, d'ailleurs, suivant le tempérament propre du nouvelliste, se plie à toutes les formes, sérieuse ou enjouée, fantastique ou pathétique. Chez notre conteur, la nouvelle, celle où il a mis le plus de lui-même, ne pouvait être qu'à base d'esprit, de cet esprit français que relève la saveur propre au méridional.
Désir d'amuser, tour piquant et inattendu, sensibilité, raison, goût, sens du caustique, — tout cela se trouve dans l'œuvre écrite de Méry, comme dans ce que nous savons de sa conversation... Mais aux traits ainsi notés, qui lui sont communs avec ses plus célèbres émules, les Fontenelle, les Voltaire, les Piron, les Beaumarchais, les Ghamfort, les Rivarol,
les Dumas, les Becque, les Aurélien Scholl, d'autres éléments s'ajoutent, qui lui sont particuliers.
L'esprit de Mêry ne se cristallise pas en brèves phrases acérées, en courtes anecdotes, honneur des recueils d'Ana. Il fait plutôt songer à l'esprit de théâtre, où les « pointes » sont préparées, amenées, résument une situation, un caractère, et ne sauraient sans dommage être séparées du contexte et citées à part. Ses facéties sont souvent des jeux d'idées qui prêtent à la réflexion, plutôt que de brefs jeux de mots faciles à retenir par cœur et à colporter d'une génération à l'autre. C'est, plus encore que ses saillies, sa façon de conter qui est humoristique. Voilà pourquoi il est moins connu que ses rivaux en verve malicieuse ; voilà pourquoi, par contre, son récit est si vivant, si continûment amusant, et plus, et mieux qu'amusant.
A preuve, cette brochette de remarques, piquées au hasard de la lecture et qu'il serait facile de multiplier :
« Ulric profita de quelques lambeaux de grec, de latin, de français, que son professeur lui avait laissés par mégarde...
... Marguerite valsait, emportant dans l'air, avec elle, un gigantesque conseiller municipal... »
« Un huissier allume les flambeaux d'hyménée avec du papier timbré...
« Lorsqu'il m'arrive un de ces intolérables malheurs, qui troublent l'existence du riche, lorsque ma pendule s'arrête dans la nuit, lorsque mon habit neuf reçoit une tache, lorsque le vernis de ma botte s'écaille subitement, lorsque je perds la clef de mon secrétaire..., enfin, dans ces mille circonstances éparses dans la vie où chacun se considère comme le plus infortuné des hommes.... »
a Le présent, cet or fluide que la jeunesse nous verse à pleines coupes, et que nous laissons fuir sous nos pieds... »
« La France n'aime que les revues et les processions... »
« On nomma une commission pour examiner la découverte. L'examen dura deux ans, le secrétaire seul se rassemblant tous les jeudis... »
« Si Dieu avait nommé une commission pour créer la terre, la lune en serait encore à chercher son centre d'attraction... »
« J'allais expirer dans mes bras, lorsque la vue du Tibre arrêta le dernier soupir sur mes lèvres. »
On le voit, on le verra mieux en parcourant les nouvelles qui composent ce volume, le penseur perce bien souvent sous l'amuseur, qui, avec le ton le plus plaisant, sait à l'aventure dire les choses les plus judicieuses.
La qualité de son « démon intérieur », son aversion innée pour le lieu commun, devaient incliner Méry au paradoxe. Il y excellait. Mais il arrivait que son paradoxe de la veille devenait la vérité du lendemain, — ou du surlendemain, — une anticipation, aventurée mais logique, qu'un avenir plus ou moins proche devait réaliser. Ce boulevardier était un précurseur, dont le cerveau en ébullition, toujours prêt à déborder, toujours en avant de son temps, projetait des lueurs sur le nôtre. Que de choses il avait annoncées et prédites !
Dès 1828, ne signalait-il pas, dans une lettre au Courrier Français, l'influence des coups de canon sur l'état atmosphérique ? En i838, dans un poème à Gautier, il prophétisait, et déplorait, la mort de la Chine pittoresque, la Chine des fleuves jaunes et des contes bleus, des paravents et des palanquins, et son remplacement par
... un plat pays bourgeois, sans magots ni thé vert.
En 1847, dans le journal d'Emile deGirardin. il soutenait que le vieux Paris réclamait une démolition générale et qu'il serait impossible de circuler dans cette capitale avant quinze ans écoulés, si les voies publiques restaient
«. Il II «I
dans leur état du moment. N'était-ce pas déjà prévoir, appeler un baron Haussmann ? — Méry proposait même de mettre des ponts sur les boulevards les plus emeombrés de foule, parce qu'il y avait péril pour la traversée. Dans le même feuilleton, le chroniqueur quotidien de la Presse développait le projet d'éclairer Paris avec des gerbes de lumière électrique. Un peu plus tard, en 1862, il s'écriait, avec Nadar : « L'hélice est le levier d'Àrchimède pour les ballons. » Et, dans un article sur « le Cheval parisien, » il adressait un pressant appel aux ingénieurs, pour le soulagement de ces quadrupèdes martyrs par la construction de « voitures anhippes, c'est-à-dire sans chevaux, des voitures mises au pas, à l'amble ou au galop, par un ressort intérieur, dont la manivelle tournait sous la main d'un conducteur ex-cocher..., véhicules innocents, conformes à l'esprit de la loi Grammont, et en harmonie avecles futures exigences de la grande voirie parisienne... »
De telles prévisions, qui ne sont pas rares dans son œuvre, prouvent que ce pur latin, cet humoriste du meilleur filon classique, qui aimait et louait les romantiques sans tomber dans les excès de ce qu'on appelait alors « la nouvelle école, » ne sacrifiait pas plus le pré-
sent sur l'autel du passé, que l'avenir sur l'autel du présent ; et que nul de ses grands contemporains ne fut plus moderniste que Joseph Méry.
C'est là, sans doute, une raison qui, ajoutée aux précédentes, aurait dû garder son nom de vieillir, — son nom, et la meilleure partie de son œuvre, — et qui devrait, qui doit, en bonne justice, assurer l'un et l'autre d'un durable renouveau...