L HOMME
Le dictionnaire Larousse fait naître Joseph Méry aux Aygalades, en 1798. Selon Eugène de Mirecourt, il serait bien né dans cette localité
voisine de Marseille, mais quatre années plus tarçl, en 1802. C'est là une erreur, d'ailleurs accréditée par Méry lui-même, dans un moment d'humeur contre sa ville natale. Il passa plusieurs années de sa première enfance aux Aygalades, nous apprend-il : « Ma famille y habitait une petite maison de campagne, au sommetd'unecolline. De ce pointculminant, on embrasse du regard un magnifique échantillon de l'Infini : la voûte du ciel servant de coupole à la mer » ; et ce fut là sans doute qu'il prit le goût des randonnées maritimes, réelles ou imaginaires. Mais, en réalité, il naquit à Marseille, et en 1797, le 21 janvier, comme en fait foi son acte de naissance, ainsi libellé :
« L'an V de la République française, le 2 pluviôse, par devant nous, officier public de la Mairie du Centre, canton de Marseille, et dans la maison commune, est comparu le citoyen Jean-Joseph-Ferréol Méry, marchand, demeurant rue de l'Egalité, isle 184, maison 5, lequel a présenté un garçon né ce jourd'hui à deux heures cinq décimes dans sa maison d'habitation, de la citoyenne Marie-Anne- Paule Semainier, son épouse, auquel garçon il a été donné les prénoms de François-Joseph- Pierre-Agnès... )>
Au petit séminaire, où Méry, vers l'âge de
huit ans, commença son éducation, il eut pour maître un ancien bénédictin, l'abbé Carrier.
« Cet homme, écrivait-il dans son Carnaval à Paris, avait passé presque toute sa vie dans des études graves et étendues... Je ne saurais dire avec quel charme cet esprit si savant se mettait à portée de la faible intelligence d'un enfant... Il ne m'apprit pas seulement le grec et le latin, il me fît vivre dans l'antiquité, au siècle de Périclès et d'Auguste, dans la familiarité de tous les hommes illustres... Sur ce pivot classique, il me faisait, avec un art singulier, visiter toute la sphère intellectuelle... Mon professeur me disait souvent : « Cher enfant, je ne veux pas t'apprendre beaucoup, mais je te mets à même de tout savoir. »Et de fait, grâce aux leçons d'un maître si éminent. à de fortes lectures, à une extraordinaire faculté d'assimilation, à une mémoire prodigieuse, lui permettant encore, sur ses vieux jours, de parier qu'il réciterait tout le 2e livre de Y Enéide et de gagner son pari, — le jeune Méry, après ses quatre années de séminaire complétées par trois années de lycée, savait à peu près tout.
A dix-sept ans, il se lia avec Auguste Barthélémy, son futur collaborateur pour les pam-
phlets politiques en vers qui devaient leur faire un nom dans les dernières années de la Restauration. Tous deux, alors bons royalistes, s'engagèrent dans l'une des bandes marseillaises qui essayaient de s'opposer à Napoléon revenu de l'île d'Elbe. Mais les atrocités de la Terreur blanche dans le Midi ne devaient pas tarder à les pousser dans le parti bonapartiste et libéral.
Envoyé à Paris, puis à Aix, pour y faire son droit, Méry se montra plus assidu au tapis vert et au café que sur les bancs de l'École, et sa famille se hâta de le rappeler à Marseille. Là il fonda, avec son frère Louis Méry et Alphonse Rabbe, d'éphémères feuilles publiques. Spirituel — déjà — incisif, mordant, le jeune journaliste s'attira un procès de presse, y gagna un mois de prison ; puis, désireux d'un plus vaste champ de bataille, partit, un beau jour de 182/i, en diligence pour Paris, avec son ami Barthélémy, traduisit du latin pour une Histoire des Papes d'Alphonse Rabbe, et, afin d'augmenter ses maigres ressources, eut l'idée de piloter, dans le Château et le Parc de Versailles, de riches touristes anglais, dont l'un, charmé autant que surpris par l'érudition et le brio de ce cicérone improvisé, voulut l'emmener comme secrétaire à Londres.
l6 INTRODUCTION
Méry, en bon Provençal épris de chaleur et de lumière, refusa:
« Dieu me garde d'aller dans cette ville obscure « Où l'emploi du soleil est une sinécure. »
Il entra au Nain Jaune de Soulé comme chroniqueur fantaisiste et comme critique théâtral, connut Armand Carrel, Adolphe Thiers, et lança, avec Barthélémy, ses premiers brûlots contre les ministres de Charles X : les Sidiennes, la Peyronnéide, la Corbiéréide, etc.
La plus fameuse de ces piquantes satires héroï-comiques, celle, au surplus, où la part de Méry — on le sait par son collaborateur luimême, — fut prépondérante, la Villéliade, payée par l'éditeur Ponthieu 25.000 francs, vendue à plus de 12.000 exemplaires dans la semaine de sa publication, — c'était en 1826 — atteignait le 60e mille et la 28e édition en i83o : jamais on n'avait vu pareil succès de librairie.
Hier inconnu, Méry est maintenant célèbre. Toutes les illustrations des lettres et des arts viennent lui tendre la main : Emile et Antony Deschamps, Sainte-Beuve, Dumas, Boulanger, Delacroix, Rossini, Hérold, vingt autres. Jusque dans les salons royalistes, on répète, on apprend par cœur les épigrammes contre l'inventeur du double vote, le trio ministériel,
la chambre des trois cents muets, et M. de Villèle, le président du conseil, que Méry appelait
Jean-Bart du Garde-Meuble, et Neptune d'eau douce.
« Neptune » débarqué, et Villèle remplacé par Martignac, moins réactionnaire, les deux pamphlétaires firent trêve, un moment, à leur opposition caustique. Napoléon était alors à la mode : de son tombeau, à Sainte-Hélène, il occupait encore le monde ; Casimir Delavigne, Victor Hugo, Lamartine, Béranger, classiques et romantiques s'accordaient pour le chanter. A leur exemple, Barthélémy et Méry, en 1828, glorifièrent Bonaparte dans leur Napoléon en Egypte, une épopée moderne richement rimée, avec un luxe d'images tout oriental.
Survint la révolution de juillet i83o. Les deux amis, laissant la plume du satiriste pour le fusil de l'insurgé, prirent part aux Trois Glorieuses, et les célébrèrent ensuite dans un poème qui sentait encore la poudre : l'Insurrection. Ce poème valut à Méry, entre autres témoignages de sympathie, le billet suivant de Sainte-Beuve :
« Mon cher Monsieur, j'ai lu avec le plus vif plaisir V Insurrection. Je n'avais pas vu les grandes Journées, j'étais en Normandie ; mais
l8 INTRODUCTION
je les connais maintenant, vous me les avez peintes avec splendeur et vérité. J'ai admiré comment, luttant de si près avec des faits si grands, vous avez su les saisir, les embrasser et les poser en statues sur un piédestal grandiose. Jamais vous n'avez été mieux inspiré, jamais vous n'avez dû l'être mieux. »
Le gouvernement de Juillet pensa récompenser ses deux protagonistes : Méry refusa la croix (a) ; Barthélémy accepta une pension de i.5oo francs, mais trouvant sans doute la récompense insuffisante, il créa une satire hebdomadaire : Némésis « Journal en vers d'un seul homme », où il se proposait de respecter le roi et d'attaquer les ministres. Le premier numéro parut le 27 mars i83i. Mais bientôt, pliant sous le faix, Barthélémy appela Méry à la rescousse : et pendant cinquante-deux semaines consécutives, à jour fixe,
Jumeaux prêts pour la palme et prêts pour le martyre, Romulus et Remus de la haute satire,
les deux poètes, unissant l'atticisme d'un Aristophane à la virulence d'un Juvénal, hardis et subtils, logiques et lyriques, alternant l'enthousiasme et l'indignation, n'épargnant rien
(a) Il ne l'accepta qu'en 1837. Il fut promu officier de la Légion d'honneur en 1861.
ni personne, arrachaient les masques, fouillaient les ridicules, jetaient par poignées, sur tout et sur tous, le sel corrosif de l'invective, sans plus d'égards pour les renommées les mieux assises que pour les plus hautes situations.
D'un numéro à l'autre, la vogue de Némésis ne cessait de croître ; on se l'arrachait, littéralement ; si elle ne survécut pas à sa première année d'existence, ce ne fut donc pas faute de lecteurs, mais faute d'un cautionnement de 100.000 francs. Barthélémy, privé de ressources, et dont le caractère n'égalait pas le talent, se laissa corrompre par M. Thiers qui acheta sa conversion en lui payant 80.000 fr., dit-on, sa traduction de Y Enéide. On lui reprocha sa volte-face : il essaya de la justifier en publiant une pièce de vers où se trouvait celuici, devenu proverbe :
L'homme absurde est celui qui ne change jamais.
En février i834, Méry, revenu à Marseille après la disparition de Némésis, et appelé en Italie par les sympathies de la famille impériale exilée pour l'auteur de Napoléon en Egypte, s'embarquait pour Gênes.
« Jamais pèlerin partant pour l'Italie n'a senti plus que moi dans son cœur cette fervente dévotion d'artiste qui s'attache à tous les puissants souvenirs. Ce n'était pas l'Italie des autres que j'allais voir : c'était la mienne, l'Italie de mon enfance, de mes études et de mes rêves. »
Il allait voir, de tous ses yeux, de toute son âme, cette prestigieuse contrée qu'il avait amoureusement décrite, avant de l'avoir vue, dans cette longue et harmonieuse période de dix huit vers, dont les trois derniers résumaient, d'un raccourci vraiment saisissant, le double aspect de Rome, la Rome impériale et celle des papes :
Là, chaque nom de ville où l'étranger afflue Trouve au fond de tout cœur un cri qui le salue ; Cest Florence qui dort sous ses berceaux de fleurs. Merveilleux muséum de marbre et de couleurs ; Cest Mantoue où naquit l Homère d'Ausonie ; La sonore Milan, orchestre d'harmonie ; C'est la molle Capoue, amante d'Annibal ; Venise qui n'est plus qu'une salle de bal, Venise, qui, pareille à la Vénus antique, Sa chevelure au vent, sort de l Adriatique ; Parme, Pise, palais bâtis de marbres blancs ; Celles que l'Apennin abrite de ses flancs ; Toutes dans leur histoire ayant quelque prodige, Filles de l'Eridan, du Tessin, de l'Adige Et cette Rome enfin, merveilleuse cité, Si rayonnante encor dans sa caducité, (Jui, veuve des Césars, à leur couche fidèle. Ne jugea que Dieu seul pour époux digne d'elle.
Pour le littérateur, voyager c'est travailler. Cette remarque est de Méry lui-même. Pendant quatre mois, il « travailla », parcourant toute l'Italie, le plus souvent à pied, la canne à la main et le cigare à la bouche « comme sur le boulevard Italien de Paris », visitant la mère et les sœurs de Napoléon, lisant toutes les inscriptions, saluant toutes les ruines, évoquant, au hasard de la rencontre, ses poètes préférés : « Je me récitais Virgile de mémoire sous les pins de Tibur, Shakespeare sur les berges de l'Arno, et Dante sur la pierre du Dôme. » Il amassait un trésor d'images et d'impressions qu'il devait monnayer bientôt dans ses romans et nouvelles de la Revue de Paris, fondée en 1829 Par ^e docteur Véron.
Après l'Italie, Méry visita Londres où « une interminable tristesse se déroule sous un ciel de charbon de terre en fusion », l'Angleterre, qu'il peignit « telle qu'elle est, avec ses travaux, ses soucis, ses joies, son incurable marasme », Stockholm, et les villes d'eau et de jeu de l'Allemagne. L'Orient l'attirait ; il devait le peindre, et de quelles couleurs ! dans ses romans hindous ; mais il ne le connut jamais qu'en imagination et par révélation. « J'étais né pour les grands voyages, je me suis résigné aux
courtes promenades, a-t-il écrit. J'avais tout ce qu'il faut pour être un Tavernier ou un Levaillant, tout, excepté un de ces beaux patrimoines de guinées qu'on éparpille sur les vagues de l'Océan Indien, en échange de l'inépuisable richesse des émotions et des souvenirs... Mes livres donnaient une sorte de satisfaction à ma soif de voyages. » Et pour l'aider à tromper sa nostalgie, il avait encore la France — « La France est le plus inconnu de tous les pays : elle a fait toutes les découvertes, excepté la sienne » — et surtout il avait Marseille, « cet univers en raccourci... le seul coin de la France où je peux me dispenser d'avoir la tentation de faire un voyage autour du monde, puisque le monde y prend la peine de venir faire un voyage autour de moi. »
De Marseille, où Méry passa deux ans à son retour d'Italie, il revint à Paris. Là, tout en publiant romans et nouvelles dans la Revue de Paris et autres périodiques, il alimentait de sa verve intarissable et quotidienne les nombreuses feuilles légères, la plupart éphémères, qui se disputaient alors la faveur d'un public averti et délicat : la Caricature, le Vert-vert, le Corsaire, le Mousquetaire, le Figaro, et surtout la Presse de cet
Emile de Girardin, qui se vantait d'avoir une idée par jour, et qui en avait certes moins que Méry !
u Qui ne se rappelle encore aujourd'hui, écrivait de Méry, bien longtemps après, son biographe Eugène de Mirecourt, cette course amusante à la recherche de V opinion publique, femelle aussi introuvable que l'homme de Diogène ? Et cette belle histoire d'Arbogaste, qui mit, pendant huit jours, un académicien sur le lit de Procuste, a-ton pu l'oublier ? Méry rendait compte de la représentation solennelle d'une tragédie en cinq actes de M. Viennet à la Comédie-Française ; il faisait l'analyse de l'œuvre, en citait des tirades complètes, parlait de l'enthousiasme du public, des bravos qui avaient accueilli le nom de l'auteur, que sais-je ? Tout le monde accourut féliciter le père d'Arbogaste, tout le monde.., excepté les sociétaires du Théâtre-Français, très surpris de voir le compte rendu d'une pièce qu'ils n'avaient pas encore jouée.
« Depuis, ils la jouèrent une seule fois... » Ce tour de force devait se renouveler quelques années plus tard, en i845, alors que, dans le salon de M,no de Girardin, huit jours avant la première de la Lucrèce de Ponsard à l'Odéon, Méry paria d'écrire en moins de
deux heures un premier acte de cette pièce. Deux heures après, ce premier acte était achevé, et, le lendemain matin, le Globe le publiait comme un avant-goût de l'œuvre. Et chacun de se laisser prendre à cette mystification peu banale.
Le soir de la première, quelqu'un aborda Charles Nodier et lui dit :
— Comment trouvez-vous cela, maître ?
— Pas trop mal, répondit Nodier. Seulement, on a coupé ce qu'il y avait de mieux.
— Quoi donc ?
— Ce qui a paru dans le Globe, il y a huit jours.
Et le plus brillant des journalistes était aussi le plus brillant des causeurs. Très répandu parmi tout ce que Paris comptait de salons célèbres, assidu aux matinées du duc de Choiseul, gouverneur du Louvre, où lord Bentinck, vice-roi des Indes, lui dit un jour : « La France est le pays le plus spirituel du monde, et vous êtes, monsieur, l'homme le plus spirituel de la France » ; accueilli chez Victor Hugo, où il connut ou retrouva Alfred de Musset, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Alexandre Dumas, Alphonse Karr et
Balzac ; chez Mme Récamier, à l'Abbaye-aux- Bois, où il rencontra souvent Chateaubriand ; chez Mme Emile de Girardin, qu'on appelait la muse de la patrie, et qui l'appelait « le roi de l'esprit », — Méry charmait de ses saillies, étonnait de ses paradoxes, éblouissait de sa verve les hommes les plus remarquables dans les lettres, les arts, les sciences et la politique. Ecoutez ce que disaient de lui ses plus illustres contemporains, qui l'admiraient et qui l'aimaient :
« Il sait tout, ou à peu près tout ce qu'on peut savoir, écrivait Alexandre Dumas ; il connaît la Grèce comme Platon, Rome comme Vitruve ; il parle latin comme Cicéron, italien comme Dante, anglais comme lord Palmerston. — Il est savant comme l'était Nodier ; il est poète comme nous tous ensemble ; il est paresseux comme Figaro, et spirituel... comme Méry...
«... L'homme le plus spirituel a ses bons et ses mauvais jours, ses lourdeurs et ses allégements de cerveau. Voulez-vous que Méry parle ? Approchez la flamme de la mèche et mettez le feu à Méry. Méry partira. Laissez-le aller, ne l'arrêtez plus, et que la conversation soit à la morale, à la littérature, aux voyages, qu'il soit question de Socrate ou de M. Cousin,
d'Homère ou de M. Yiennet, d'Hérodote ou de M. Gottu, vous aurez la plus merveilleuse improvisation que vous ayez jamais entendue... »
Et voici l'opinion de Théophile Gautier :
u Méry est un feu d'artifice, mais un feu d'artifice qui ne s'éteint jamais. Ses soleils tournent toujours et ses bombes lumineuses, à pluie d'argent, se succèdent sans interruption. Il n'y a que les ânes sérieux et les hiboux qui se puissent offusquer de cette crépitation étincelante, de ce bouquet d'esprit que tire perpétuellement sur le pont de la Concorde le roi de l'improvisation poétique... »
Et voici l'opinion de Jules Janin, « prince de la critique » :
« Du matin au soir et du soir au matin, pour peu qu'il rencontrât un auditoire au niveau de son esprit, il prodiguait, comme autrefois Diderot lui-même, les trésors de sa parole animée et charmante. C'était merveille de le voir soudain s'agiter et par gestes, autant que par la parole, animer toutes sortes d'histoires qu'il oubliait, le malheureux ! sitôt qu'il les avait inventées... »
Quant à Victor Hugo, il ne se contenta point de célébrer Méry en prose, dans ce billet où il répondait à un quatrain de son ami sur la reprise d'Hernani avec Mmo Dorval :
« 1er janvier.
« Que vous êtes bon, mon poète, et que vous êtes heureux ! Faire éclore de pareils vers avec quatorze degrés de froid, c'est avoir plus de rayons dans l'âme que le soleil n'en a au ciel. Quel magnifique privilège vous avez là ! Ma femme a pleuré, moi j'ai été touché jusqu'au fond du cœur, et puis, le soir, j'ai lu vos vers à Doua Sol, toute palpitante de son triomphe, et cette ravissante poésie a trouvé moyen de l'émouvoir encore après les acclamations de toute la salle. C'est que quatre vers de vous, Méry, c'est la gloire. Mme Dorval a une couronne : vous venez d'y attacher des diamants. Je vous aime.
« Victor. »
Hugo lui fit encore l'honneur de le nommer et de le louer dans un poème des Voix Intérieures intitulé : A des Oiseaux envolés.
Méry, le poète charmant
Que Marseille la grecque, heureuse et noble ville, Blonde fille d'Homère, a fait fils de Virgile... »
Méry avait une complexion plutôt délicate et dont la particularité la plus typique était l'horreur du froid. Ce fils du soleil adorait
Paris, mais jamais il ne put se faire aux brumes et aux frimas du Nord : même en été, il ne sortait qu'emmitouflé de fourrures. Par les journées simplement fraîches ou pluvieuses, on le rencontrait, frileux, recroquevillé, et à ses amis qui, le croyant malade, lui demandaient ce qu'il avait, il répondait en grelottant :
— J'ai l'hiver !...
Alors il regrettait sa Provence tout ensoleillée, et quand ses regrets devenaient trop vifs, il se sauvait de Paris à Lyon, par la diligence, de Lyon à Marseille, par le bateau. Il salua d'un poème les premiers chemins de fer qui rapprochaient le Boulevard Italien de la Cannebière :
La vapeur et le feu, ces moteurs sans rivaux,
Veulent destituer les antiques chevaux,
Qui vont, en remorquant les diligences viles.
Au pas sur la grand'route, au galop dans les villes.
Vers la quarantaine, il sembla déterminé à se fixer à Marseille ; et de fait, il y séjourna de i838 à i845, sauf une seule visite à Paris en i843. Il se fit nommer bibliothécaire de sa ville natale, recevoir à l'académie de Marseille, et il écrivit, avec force poèmes et nouvelles, les romans de sa trilogie indienne : Rêva, la Guerre du Nizam, la Floride, qui parurent en
feuilleton dans la Presse avec un succès prodigieux.
Mais ce ne furent pas seulement la crainte du froid et le besoin de chaleur qui le retinrent si longtemps sur la rive méditerranéenne. Cherchez la femme, répètent volontiers les magistrats psychologues. Méry, lui, la chercha toute sa vie, et la trouva, dit-on, assez souvent. Son extérieur n'avait toutefois rien de bien attrayant. Malingre plutôt que robuste, maigre, jaune, osseux, la barbe négligée, — son ami, le beau Théo, l'appelait, en plaisantant, « le Christ des singes ». « Mais si, d'après M. de Pontmartin, qui l'a bien connu, Méry, au physique, était fort laid, le sobriquet inventé par Théophile Gautier donnerait une idée fort inexacte de cette laideur, qu'on oubliait en l'écoutant. Les singes ont des petits yeux et le museau allongé ; et le trait caractéristique de la figure de Méry était l'aplatissement d'un nez effroyablement camard entre deux grands yeux pétillants d'esprit. »
Il faut croire que les grands yeux séduisaient plus que le nez plat n'effarouchait, car Méry fut aimé, et des plus jolies femmes de son temps, comme Mlle Taglioni, cette jeune reine de la chorégraphie qui avait, disait-il, « élevé la danse à la sainteté d'un art » ; comme cette
lady Suzanna Greig, dont Méry, avec la plume du poète et le cœur de l'amoureux, a tracé le portrait suivant :
« C'était une de ces femmes qui réunissent en leur faveur, et du premier coup d'œil, les admirations les plus exigeantes. Elle paraissait avoir vingt-deux ans, sa taille superbe et fière se divinisait par une souplesse gracieuse. Sa robe blanche ne portait aucun préjudice à l'ivoire des épaules et des bras ; ses cheveux noirs, à reflets de pourpre, tombaient en boucles, avec une opulence anglaise, sur les dentelles du corsage et encadraient une figure céleste, illuminée par des yeux limpides et ressemblant à deux étincelles sur deux petits cercles de velours. »
Ce fut cette charmeuse, dont l'intelligence égalait la beauté, qui, plusieurs années durant, fixa Méry à Marseille. Elle s'éprit d'enthousiasme pour le brillant transfuge des cénacles parisiens, et lui ouvrit à deux battants son logis de la rue Saint-Ferréol, où fréquentaient les Marseillais de distinction, et où Méry amenait toutes les célébrités de passage, Dumas, Hugo, Gautier, Balzac, et beaucoup d'autres, qui faisaient, certains soirs, du salon de lady Greig, comme une succursale du salon de Mm6 Emile de Girardin.
« Vous rappelez-vous, écrivait Méry quelques années plus tard, ce noble salon de la rue Saint-Ferréol, si hospitalier aux artistes ? Vous rappelez-vous le jour où Autran revint d'Italie, rapportant à la maîtresse de la maison une branche de laurier cueillie sur la tombe de Virgile au Pausilippe ? Marseille possédait dans ce moment, pour quelques jours, Victor Hugo et Alexandre Dumas. Le laurier du poète fut reçu avec enthousiasme par cette réunion d'élite. On l'encadra de vers, et Alexandre Dumas, pour accompagner tous les autographes, fit un de ces chefs-d'œuvre de calligraphie qui lui sont aussi familiers que les chefs-d'œuvre littéraires. »
Cependant ses amis de Paris ne cessaient de l'y rappeler. Il finit par céder à leurs affectueuses instances, et, en i845, il vint y reprendre son existence enviable et mouvementée d'auteur dramatique réputé, d'écrivain glorieux et de... joueur impénitent.
Chacun paye au jeu sa dette ; Le jeu partout est ouvert.
Ce globe est une roulette, La campagne un tapis vert.
Méry avait joué de bonne heure, il devait jouer jusqu'à ses derniers jours, et perdre au jeu plus d'un million, sans jamais regretter, d'ailleurs, sa passion ruineuse : et tout au contraire. Dans un procès qu'il dut faire pour un encrier artistique mis en gage afin de payer une dette de jeu et que, la dette payée, le détenteur refusait de lui rendre : « Ah ! messieurs, disait-il, plaidant pour son encrier comme Cicéron avait plaidé pour sa maison ; félicitezmoi d'être un joueur. Si je n'avais pas aimé le jeu, ou s'il m'avait bien traité, j'aurais été toute ma vie un paresseux. Eh bien ! le jeu m'a réveillé, le jeu était ma dixième muse... »
Cette « dixième muse » devait l'inspirer jusqu'à la fin de sa vie, alternant les périodes d'abondance oisive et de gêne laborieuse. Plusieurs romans encore, des nouvelles dramatiques ou humoristiques, des pièces de théâtre jouées à l'Odéon et au Théâtre-Français, divers voyages à Marseille et outre-Rhin occupèrent son âge mûr sans tarir sa gaîté. En i85i, il reprit, dans le Pays, puis dans le Moniteur du soir, la rubrique théâtrale que, trente ans auparavant, il avait inaugurée au Nain Jaune. Et voici en quels termes il traçait, dans son premier article, le programme d'une critique bien
personnelle, à la fois indulgente et avertie, une critique de producteur et de brave homme, et qui, après soixante cinq ans, conserve pour nous toute sa fraîcheur d'impressions.
... « Sans cesser d'être producteur, je rentre avec plaisir dans mon premier métier, dans cette chaire de critique que mort ami Soulé, aujourd'hui ambassadeur des Etats-Unis, osa confier à ma mansarde et à mes vingt ans...
... « Né pour admirer les autres, ma critique naissante loua beaucoup et ne dénigra aucun talent: elle osa même commettre ses premiers paradoxes en défendant les illustres poètes et les glorieux compositeurs de cette époque...
« Dans la Vénus de Médicis, je ne verrai jamais que la beauté radieuse ; d'autres perceront le marbre pour montrer le squelette. Il n'y a point de chef-d'œuvre en ce monde, dans l'acception absolue du mot. La terre a deux pôles de glaçons : le mois de mai a son petit hiver. Homère dort quelquefois en plein midi ; Virgile n'a pas fini tous ses vers ; Euripide a souvent trop prolongé les siens ; Shakespeare bat la campagne de l'Avon par moments : que font ces taches à ces soleils humains de notre monde ? L'ubi plura nitent du sage Horace doit être la devise du critique ; elle a toujours été la mienne ; elle m'a fait apprendre Virgile par cœur, malgré ses hémistiches suspendus, ses ingens trop fréquents, et son Enée trop pieux. Avec cette admiration pour les grands morts, j'apporte aux œuvres des vivants la tolérance, la justice et le respect...
Malgré le Code Noir des censeurs trop savants, Donnons la palme aux morts et la vie aux vivants.
« Oui, on a trop longtemps tué les vivants à coups de morts...
« ... Quant à moi, je ne puis me défendre d'une vive émotion toutes les fois qu'après la dernière mesure de l'orchestre je vois lever le rideau pour l'œuvre nouvelle d'un confrère. Il m'est impossible de me faire public et de ne voir que la marche des aiguilles sans songer au labeur du mécanicien. Tout ce que le pauvre auteur a subi d'angoisses, de courses, de veilles, d'insomnies, de fièvres, de sueurs, se représente à mon imagination. Les âmes du purgatoire sont sur des roses : elles ne sont pas auteurs dramatiques. Je le vois, ce jeune martyr, copiant cinq fois son manuscrit et le lisant à sa mère, qui le trouve admirable et compte sur lui pour le loyer. Quatre termes s'écoulent, et bien davantage ! L'ouvrage est enfin reçu. Les artistes ne sont pas tous enchantés de leurs rôles. Commence le supplice des répétitions ; Sisyphe n'est qu'un joueur de paume. On psalmodie vingt jours les vers ou la prose du patient devant un quinquet oléophobe et un public, composé du pompier mélancolique, chargé de veiller aux incendies sous un casque romain. Un artiste n'est pas content de son entrée ; un autre trouve sa sortie sans efïet ; celui-ci demande qu'on lui ajoute quatre lignes ; celui-là exige la suppression d'un monologue comme faisant longueur, et, notez-le bien, je le dis avec toute la sincère conviction de l'expérience personnelle, ces artistes sont dans leur droit ; ils défendent leur réputation et leurs intérêts, et près-
que toujours, pour ne pas dire toujours, ils ont raison contre l'auteur...
« ... Après quarante ou cinquante répétitions, qui ont argenté quelques cheveux sur la tempe du jeune Sisyphe, le grand jour vient, venit summa dies. C'est, en particulier, une miniature du jugement dernier. Il y a une histoire de loges, de places, de stalles, de journaux, de critiques, d'amis, d'ennemis, d'indifférents, une histoire de cinq heures au moins, où il faut dépenser plus de combinaisons pour adoucir, calmer, contenter, prévenir, concilier, que César n'en dépensa pour vaincre Vercingétorix. Le rideau se. lève ; l'exposition va se faire ; toutes les loges s'ouvrent, toutes les serrures grincent, toutes les lorgnettes s'agitent, toutes les ouvreuses crient, tous les amis se saluent, tous les nez murmurent, tous les rhumes éclatent, tous les satins frissonnent, tous les petits bancs clapotent, tous les couloirs s'insurgent.
« L'auteur agonisant dit au pompier :
« — Mon exposition est perdue! on ne l'entendra pas !
« Le pompier le rassure d'un geste paternel. Hélas ! que peuvent les pompiers contre l'incendie du cœur un jour de première représentation ! L'auteur est là, voyant partout la critique, ce tigre hebdomadaire, quœrens quem dcvoret. Quelle agonie !... J'ai vu les amphithéâtres de Nîmes, d'Arles, de Vérone ; j'ai vu le Colisée de Titus, et souvent, assis sur leurs ruines, je me suis demandé si le gladiateur voué aux lions d'Hyrcanie et entendant grincer la grille sous la main du belluaire, avait subi les angoisses d'un jeune et même d'un
vieux auteur un soir de première représentation ! « Quand on a vu ces choses pendant vingt ans, on est prédisposé à l'indulgence, ou du moins à la justice, au respect, à l'impartialité ; on ne blesse jamais personne ; on applaudit le bon, on conseille le médiocre, et quand on a trop de mal à dire, on se tait. »
Lié avec tous les artistes et les gens de lettres de l'époque, boulevardier plus pétillant que jamais, répandu dans les cafés et les salons littéraires d'où ses « mots » fusaient à jet continu, aussitôt recueillis par les journaux grands et petits, Méry pouvait dire, comme Talleyrand sur le retour : « C'est nous qui sommes encore les jeunes aujourd'hui. »
Quand mourut, le 16 juin 1866, ce septuagénaire demeuré jusqu'au bout d'esprit juvénile, le deuil fut unanime. Les suprêmes hommages officiels ne lui manquèrent pas plus que les regrets du public et des admirateurs. Napoléon III, qui l'avait vu tout jeune chez sa mère, à Florence, pourvut lui-même aux frais des funérailles, qui se firent à Notre-Damede-Lorette. Ses amis les plus anciens et les plus fidèles, Thicrs, Emile de Girardin, Georges Bell, Alphonse Royer, marchaient en
tête du convoi. Au cimetière Montmartre, des discours furent prononcés par le baron Taylor, président des cinq associations artistiques, Paul Féval, président de la Société des Gens de Lettres, Emile Perrin, directeur de l'Opéra, et Millaud, directeur du Petit Journal. Léon Gozlan parla aussi : « Nous enterrons aujourd'hui un rayon de soleil, » dit-il. Et Théophile Gautier consacra à son vieux compagnon, dans le Moniteur Universel du mardi 19 juin 1866, un article nécrologique des plus complets.
l'écrivain
« Improvisation », ce mot revient, comme un leit-motiv, sous la plume des écrivains qui ont parlé de Joseph Méry. Et il est vrai que ce mot, au premier abord et pour un lecteur superficiel, semble s'appliquer à l'œuvre entière du poète et conteur marseillais. Mais c'est à condition qu'on le dépouille de toute acception péjorative. L'improvisation qui, chez... tel ou tel, se résout trop souvent par de prolixes platitudes, une forme banale, toute en clichés cl lieux communs, est, chez Méry,
le fruit, on dirait mieux la fleur, des plus rares qualités, naturelles et acquises : une mémoire étendue, un savoir profond, une imagination vive, la connaissance théorique et pratique de la langue, de ses ressources les plus variées, le don du mot propre, un riche fonds d'idées générales, une alacrité de pensée et de style qui, à son plus haut degré, mieux peut-être, que la « longue patience » exaltée par Bufïbn, caractériserait le génie.
Improvisateur, et de cette race-là, certes, Méry le fut, dans sa conversation toujours, dans sa poésie presque toujours, dans sa prose souvent. Ne fut-il qu'un improvisateur ? Ce favori de la fée Improvisation en fut-il aussi la victime, — ce qui lui rendrait applicable, dans l'ensemble, le vers célèbre :
Le temps n'épargne pas ce que Von fait sans lui,
et ce qui expliquerait la gloire, « les deux gloires (a)» dont il jouit de son vivant, au dire de Théophile Gautier, et l'indifférence dont souffre sa mémoire ? Pour trancher la question, il faut la serrer de plus près, et pousser plus loin la première vue des choses.
Méry causeur, Méry conteur oral, nous ne
(a) Celle du pamphlétaire de la Villéliade et de Némésis, et celle du romancier de la trilogie indienne.
le connaissons, et mal, que par le témoignage de ses contemporains. On peut dire de la causerie, improvisée ou préparée, ce que le sculpteur Auguste Préault a dit de l'art du comédien : qu'elle est un art qui s'évapore, d'un mot qui se trouve résumer parfaitement tout un passage de Sainte-BeuA^e sur Alexis Piron et les humoristes de la même veine :
«... On ne ressuscite pas la gaîté pure: elle a jailli, elle a sauté au plafond, elle s'est dissipée. Représentons-nous les gais causeurs, les hommes de verve et de mimique excellente que nous avons connus ou possédés, ceux qui, dans une soirée, les portes closes, en parodiant ou nos auteurs, ou nos orateurs, ou nos simples bourgeois, nous font rire aux larmes : Henry Monnier, Vivier, feu Romieu, Méry le conteur. Essayez au sortir de là d'en donner idée à ceux qui ne les ont pas entendus : tout s'est refroidi... »
Sainte-Beuve n'a vu en Méry que l'amuseur ; mais il y avait autre chose, que le fameux lundiste n'a pas vu, qu'il n'a pas, en tout cas, reconnu, et qui eût cependant mérité de retenir son attention. C'est une lacune — ce n'est pas la seule — dans l'œuvre de l'universel critique, trop souvent enclin, par contre, à timbrer de son estampille bien des gens qui
ne valaient pas le poète et surtout le prosateur ainsi méconnu.
Poète, Méry, certes, le fut, il le fut même copieusement. Il pouvait dire, comme Ovide :
Quidquid conabar scribere versus erat (a),
et son collaborateur Barthélémy l'appelait « hémistiche vivant ».
Lui-même s'est dépeint en cette phrase, — d'improvisateur et de paresseux : « J'écris volontiers en vers, parce que c'est plus tôt fait ; les lignes sont plus courtes. » Et il n'évitait pas toujours le reproche que lui faisait Alphonse Karr :
Vous ruinez vos vers pour enrichir vos rimes.
Étonnez-vous, après cela, qu'ayant composé et fait lire ou entendre, à ses contemporains, plus de deux cent mille vers, il en ait seulement laissé quelques centaines dignes d'êtres relus par la postérité. Nous en avons déjà cité ; en voici d'autres, choisis de manière à faire tout au moins entrevoir la double nature de l'inspiration poétique, tour à tour funam-
(a) Tout ce que j'essayais d'écrire était un vers.
bulesque (le mot est de Banville, mais la chose était déjà de Méry) ou émouvante, et toujours harmonieuse.
D'abord ce malicieux croquis d'un financier en voyage :