AU C H ASTRE
Il entra dans une rue large et tirée au cordeau, où quelques boutiques étaient encore ouvertes. A la clarté d'une lanterne d'auberge, il aperçut un aigle noir peint sur l'enseigne.
— Encore un aigle noir, dit-il, allons à la première venue.
Et il entra.
— Garçon, une chambre etunbonlit !s'écria-t-il dès le vestibule.
Un garçon taciturne, endormi sous son bonnet blanc et dans un état visible de somnambulisme, l'introduisit dans une chambre, déposa un flambeau sur la table et sortit.
— Et voilà, dit M. Chay, comment on reçoit les voyageurs lorsqu'ils n'ont pas un train de grand seigneur ; et moi, je n'ai pas un paquet !
Ayant fait cette réflexion mélancolique, il se déshabilla voluptueusement et se plongea dans un lit comme dans un bain frais.
Ce sommeil, léger comme le bagage de l'artiste, paya l'arriéré de toutes les insomnies ; il fut calme, riant, et brodé de songes d'ivoire.
Le soleil et M. Chay se levèrent en même temps, comme deux amis endormis sur la même couche.
80 LACHASSE
M. Chay sonna ; le garçon monta et vit tomber sur la table un écu de cinq francs avec cette phrase :
— Voilà pour la chambre et pour vous.
Et le chasseur descendit lentement l'escalier, le fusil sous le bras dans son fourreau.
— Peste ! dit M. Chay, il y a de belles rues à Toulon. Si j'avais le temps, j'irais volontiers visiter l'arsenal. Mais l'essentiel, c'est de partir pour Marseille et d'y arriver avant la nuit.
Il s'approcha d'un groupe de cochers stationnés, avec leurs voitures, sur une grande place, et leur demanda s'ils faisaient la route de Marseille.
Un de ces cochers répondit affirmativement par un signe de tête et montra sa voiture, dans laquelle trois voyageurs déjà placés attendaient le quatrième.
— On peut partir à l'instant ? demanda M. Chay. Le cocher monta sur son siège en répondant
affirmativement une seconde fois.
— Ah ! dit M. Chay en s 'incrustant dans son coin n° 4, voici la veine de bonheur qui me revient ! tout me réussit depuis hier. Il était temps !
Et il salua poliment ses trois compagnons de voyage, lesquels étaient fort silencieux. La voiture était partie au grand galop.
AUCHASTRE 8l
M. Chay se désespérait fort de ce silence morne qui attristait la voiture. Il avait déjà fait quelques tentatives pour ouvrir une conversation. Il disait : « Nous marchons bon train » ; ou bien : « La journée est superbe » ; ou : « Il vaut mieux être ici que sur mer ».
Toutes ces exclamations tombaient dans le vide. Il fallait procéder plus directement.
S 'adressant à son voisin, M. Chay lui dit :
— Savez- vous, monsieur, si nous arriverons de bonne heure ?
— Aile venti tre (a), répondit le voisin.
— Aile venti tre !... monsieur est Italien ! signor italiano ?
— Signor, si.
— De Nice?
— Di Firenze... Florence.
— De Florence ! diable, vous êtes bien éloigné de votre pays !... Et vous, monsieur ? pardon, il me semble que je vous ai vu quelque part... n'êtes-vous pas de Marseille ?
— Signor, no... di Livorno.
— Ah ! vous êtes de Livourne. Je ne connais pas Livourne...
Le quatrième voyageur prit la parole et dit :
— Io sono di Pisa (b).
(a) A vingt-trois heures.
(t>) Moi je suis de Pise.
82 LACHASSE
— Ah ! s'écria M. Chay en riant, voilà qui est singulier ! trois Italiens et un Français !
— -Je parle un peu le français, dit le voyageur de Pise.
— Tant mieux ! répondit M. Chay. Je comprends l'italien, moi, mais je ne le parle pas. Monsieur, si je puis vous être de quelque utilité à Marseille, vous pouvez disposer de moi.
— Vous êtes bien honnête.
— C'est que je me mets à votre place ; en pays étranger on est souvent bien embarrassé. Vous ne connaissez pas Marseille ?
— Non, Monsieur.
— Ah ! vous verrez une belle ville ! Oh ! c'est beaucoup mieux que Toulon !... Vous allez à Marseille pour affaires de commerce ?
— A Marseille, non... Je vais à Florence.
— J'entends, vous allez vous embarquer à Marseille pour Florence ?
— Non, non, je vais à Florence
— Par voie de mer?
— Par terre.
— Vous craignez la mer?
— Non.
— A cause des Anglais peut-être ?...
— Des Anglais ? je ne vous comprends pas bien... Je vous dis que je vais à Florence avec ces deux messieurs.
AU CHAS ï RE 83.
— Ah ! ces deux messieurs vont à Florence aussi. Il vous faudra bien dix jours de route...
— Oh ! lé Français aime toujours à rire... Dix jours ! nous espérons bien arriver ce soir.
— A Florence ?
— Mais oui.
— Avec cette voiture? dit M. Chay ébahi.
— Oui, avec cette voiture.
— En passant par Marseille ?
— E che diavolo ! Marsiglia !
— Mais d'où venez- vous à présent ?
— - De Livourne, comme vous...
— Moi, j'arrive de Livourne ! s'écria M. Chay avec un accent inouï.
— Eh ! diavolo ! comment appelez-vous la ville que nous avons quittée ce matin ?
— Toulon ! c'est bien à Toulon que j'ai débarqué hier soir.
Le Pisan et ses deux compatriotes poussèrent un prodigieux éclat de rire : M. Chay les regardait avec des yeux vitrés.
— Un instant ! un instant ! cria M. Chay ; dites, eh ! eh ! cocher ! conducteur !... est-ce que j'aurais pris une voiture pour une autre?... conducteur !
Le conducteur arrêta les chevaux, descendit du siège, et parut à la portière.
— Où me menez- vous ? lui dit M. Chay;
MERY fi
dove antade ! dove caminate ? munte anas ?
— Eh ! a Firenze, répondit le conducteur.
— A Florence ! vous moquez-vous de moi ! descendez-moi ici, là, à ce village... Je crois que c'est le Bausset... Tenez, voilà cinq francs... J'irai à Marseille à pied.
— Je l'ai encore échappé belle ! dit le chasseur en ouvrant la porte d'un cabaret ; garçon, de la bière et de l'eau !
Une jeune et fraîche fille arriva, le sourire à la bouche, en disant :
— Non c'e bierra (a).
— Mais ils sont tous Italiens ici ! dit M. Chay. Comment appelez-vous ce village ? Il nome di quel vilagio ?
— Ponto d'Era.
— Ce n'est pas le Bausset ?
— Ponto d'Era.
— Je n'ai jamais entendu parler de ce villagelà... et après Ponto d'Era, che si trova ?... Le Bausset ?
— Doppo Ponto d'Era, Empoli.
— E doppo Empoli, le Bausset ?
— Firenze.
M. Chay laissa tomber ses deux mains à plat sur la table, et sa langue fut paralysée. Il lui fallut
(a) Il n'y a pas de bière.
AUCHASTRE 85
un quart d'heure pour reprendre ses sens ; un verre d'eau-de-vie lui rendit quelque peu de force ; il sortit pour examiner la localité.
Quelques soldats d'un régiment français se promenaient sur la place du village ; M. Chay crut devoir s'adresser à ses compatriotes pour éclaircir ses doutes, car il lui en coûtait tant de se croire si loin de son pays, qu'il lui fallait la démonstration la plus claire, la plus précise, la plus évidente, pour se livrer au désespoir.
— Camarades, dit-il aux militaires, vous voyez un pauvre Français égaré dans sa route ; quel est le nom de la ville la plus voisine ?
— Livourne, répondit un sergent.
— Ah ! mon Dieu, je m'en doutais ! Et, ditesmoi, maintenant, quelle est l'autre ville qui se trouve au bout de ce chemin ?
— Florence.
Ce nom arrêta court les questions sur les lèvres de l'artiste. Le militaire attendit un instant. Puis, voyant qu'on ne lui parlait plus : Voilà tout ce que vous voulez ? dit-il.
— Oui, sergent.
La statue de sel, sur la grande route de Sodome, n'était pas plus immobile que M. Chay sur le grand chemin toscan.
A l'éclair qui jaillit longtemps après de ses yeux d'artiste, on aurait deviné qu'une détermi-
nation énergique venait d'être prise et qu'elle allait s'exécuter.
— Oui, oui, disait M. Chay en marchant vers la porte du village, oui, il faut en finir avec la vie ! Châstre infernal !
Et quand il fut dans les champs, sur la route de Florence, il dépouilla son fusil de son fourreau de serge grise, fit couler une cartouche à balle dans le canon, et, demandant pardon à Dieu du crime qu'il allait commettre, il appuya son front sur l'orifice du fusil. Son acte de contrition prononcé en latin se termina par cette exclamation : et pour un châstre !
Il cherchait la détente du bout de l'orteil, lorsqu'un bruit de pas sur la chaussée suspendit l'exécution. Deux jeunes gens passaient, et l'un d'eux, remarquant M. Chay arrêté, un fusil à la main, sur les rives fleuries de l'Era, s'approcha de lui, et lui dit avec un accent français :
— Dove sono le r ovine del tempio etrusco (a).?
M. Chay lui répondit brusquement en provençal :
(a) Où sont les mines du temple étrusque ?
AUCHASTRE 87
— Ana vo demanda ai pastre d'aqui (allez le demander aux bergers de là-bas).
Le jeune voyageur traduisit fièrement ainsi la réponse à son compagnon :
— En avant, à main droite, à trois pas dHci.
Et il écrivit sur son album cette observation judicieuse :
Le paysan de la Toscane aime passionnément la chasse ; il parle un italien rude et guttural, et il affecte une certaine brusquerie envers les étrangers, soit que la domination française lui soit onéreuse, soit que son caractère agreste soit dépouillé de cette urbanité toscane si renommée dans V univers.
Pendant que le jeune Français écrivait ces lignes, M. Chay entendait un léger bruit d'ailes dans les roseaux et les plantes aquatiques du rivage. Un instant après, il visait une poule d'eau et faisait feu. L'oiseau tomba dans un courant latéral de la petite rivière ; le chasseur bondit sur les touffes de jonc et saisit sa proie flottante.
— A la balle ! à la balle ! criait-il.
Et son front rayonnait d'orgueil. En rechargeant son fusil, il s'adressa une réflexion excitante :
— Ces pays, dit-il, sont des nids de poules d'eau ; en avant, mon garçon !
Et on le vit allonger ses pas dans les belles
88 LACHASSE
allées routières où l'ormeau se marie à la vigne d'après le procédé virgilien.
Bientôt il entra dans cette riante vallée si chère aux rêveries d'Alfieri, la vallée de l'Arno, agreste et voluptueuse dans ses contours de collines, si gaie avec ses villas aux persiennes vertes, si fraîche avec son fleuve aux ondes bleues et lascives. Notre chasseur, porté par son naturel à la contemplation, tomba dans une douce extase ; il embrassa la vallée dans la personne du premier arbre qu'il rencontra et rougit de son suicide avorté.
Et il s'abandonnait à la contemplation du beau paysage avec cette étourderie d'artiste qui passe du désespoir à la gaieté ; il fredonnait les airs d'opéra de l'époque, tirait un coup de fusil tous les quarts d'heure, tuant ou manquant l'oiseau avec un égal plaisir, ravi enfin d'être dans un monde nouveau, et bénissant le châstre qui lui avait fait cette douce félicité.
A la nuit close, il arrivait à Florence et entrait à l'hôtel de V Aigle noir, Borg'ogni santi. Il appela le cameriere, et lui donna généreusement quinze pièces de gibier qu'il avait abattues dans le val d'Arno.
Ce garçon de Y Aigle noir était un ancien soldat français mis hors de combat.
— Il paraît, dit-il à M. Chay, que vous êtes un habile chasseur ?
AUCHASTRE 89
— Je m'en vante, répondit l'artiste.
— Eh bien ! vous êtes dans un bon pays de chasse ; si vous ne craignez pas la fatigue, comme je le crois, vous devriez faire quelques promenades dans les montagnes, là-bas, du côté de Poggi- Bonzi et de Sienne : on y tue ce qu'on veut.
— Ah ! fit M. Chay. *
— Oui, monsieur, répondit l'aubergiste ; il y a des cailles, des grives, des râles, des perdreaux.
— Peste ! bon pays.
— J'y ai même tué des châstres, moi.
— Vous y avez tué des châstres !
— Cent fois.
— - Demain matin je pars pour... Comment avez vous dit ?
— Poggi-Bonzi.
— Oui, vous m'écrirez ce nom sur du papier et vous viendrez me mettre sur le chemin, n'est-ce pas ?
- — Volontiers.
A l'aube, M. Chay, debout et armé, demanda la carte à payer ; le cameriere lui répondit, au nom de l'aubergiste, qu'il n'y avait rien à payer, et qu'on le remerciait beaucoup de son cadeau.
— Tiens ! dit M. Chay à part, je peux aller au bout du monde ainsi, pourvu que je trouve du gibier à donner aux aubergistes. Bien imaginé ! allons !
ÇO LACHASSE
Le voilà sur la route de Poggi-Bonzi et des Apennins.
Il arriva le soir, fort tard, à Sienne, chargé de gibier, et s'arrêta au milieu de la grande rue qui traverse la ville, à l'auberge de V Aigle noir. L'artiste offrit encore libéralement son trophée de chasse au cameriere, qui lui servit en retour un excellent souper, lui donna une superbe chambre ornée du portrait de sainte Catherine de Sienne, et l'accompagna le lendemain sur la route de Torrinieri.
Cette méthode économique de voyage centupla l'ardeur de l'artiste. Il sillonna d'une longue traînée de sang les plaines tristes de Torrinieri, les vallons marécageux de Riccorci, les crêtes volcaniques de Radicoffani, les rives torrentielles de la Paglia, les antiques domaines de Porsenna devant Ponte- Centino, les bruyères d'Aqua- Pendente, les grèves du lac de Bolsena, les vignobles de Monte- Fiascone, le désert immense qui mène à Viterbe, la forêt assassine qui part de Viterbe, monte aux nues, et descend au lac de Vico ; les pinèdes de Ronciglione, la prairie circulaire de Baccano et les landes monotones de la Storta. En cinq jours, il avait lestement parcouru cette chaîne des Apennins.
Un soir, vers les neuf heures, il entra dans une ville inconnue et sans réverbères. Il était fatigué,
AUCHASTRE Ç)I
l'infatigable chasseur. A l'angle d'une place, il avisa un café, et entra pour se reposer un instant. On parlait français à côté de lui, dans un groupe d'habitués qui buvaient des verres d'eau. - Écoutez-moi, dit M. Chay au plus avenant des causeurs, pouvez- vous avoir la bonté de me dire le nom de cette ville ?
— Quelle ville ? dit le causeur.
— Celle où je suis arrivé, celle-ci.
— Voulez- vous rire, monsieur?
— Non, du tout, sérieusement.
— Eh bien ! vous êtes à Rome.
— • Sainte Vierge ! je suis à Rome ! Indiquezmoi une auberge, là, tout près.
— Traversez le mont Citorio, demandez la place Saint- Augustin et l'auberge de la Torretta, vous serez bien.
— Mille remercîments, monsieur.
M. Chay s'installa dans une petite chambre de la Torretta, se fit servir un brodo saupoudré de fromage parmesan qui n'était pas né à Parme, et dormit de ce sommeil que la légende attribue aux Sept-Dormants, ces patrons du sommeil.
Pendant qu'il dormait, une certaine agitation
02 LACHASSE
se manifestait dans le quartier Transtévérin. La police française redoutait un mouvement populaire semblable à celui qui avait éclaté, quelques années auparavant, contre nos autorités républicaines à Rome. Des conspirateurs avaient été vus, dans les hautes herbes de Tare de Janus, aiguisant des poignards sur une pierre du temple de Vesta. Le Capitole menaçait le Vatican du haut de sa tour, et le Vatican menaçait le consul de Napoléon.
Ignorant de ce qui se passait dans la ville et toujours debout avec l'aube, M. Chay prit son fusil, et demanda le chemin de la campagne au cameriere de la Torretta. On lui répondit par un quadruple geste qui désignait les quatre points cardinaux.
Notre chasseur entra dans la rue des Coronari, traversa le pont Saint- Ange, le fusil sous le bras, et s'arrêta, d'un air inquiet, devant la citadelle qui fut le tombeau d'Adrien, et qui était gardée en ce moment par un bataillon du 117e léger.
Quoiqu'il ne fût pas encore dans la campagne, M. Chay s'en allait l'oreille au vent, comme s'il eût espéré trouver du gibier dans la ville même.
Dans une touffe de saxifrages, de câpriers et de marguerites qui flottait à la corniche du sépulcre impérial, M, Chay vit ou crut voir les
AUCHASTRE 93
joyeux ébats de deux châstres étourdis et provocateurs. Au moment où il inclinait sa joue droite sur son poignet droit, en étendant l'index, pour parodier la position de l'arme, un commissaire de police, nommé Gobet, le saisit par le collet de son habit, et lui dit :
— Je vous arrête au nom de l'Empereur !
— Sias fouèl? s'écria M. Chay en provençal. (Êtes-vous fou ?)
Gobet désarma le chasseur, et le conduisit brutalement au corps de garde de l'empereur Adrien.
Ce fut l'affaire d'un instant. Dans son saisissement, M. Chay oublia le peu de français que, comme tout bon Marseillais de cette époque, il ne savait pas.
Un commissaire de police italien lui fit subir un premier interrogatoire :
— Tuo passaportOy birbante (a) ?
— Ah ! siès un arleri darnagas ! répondit M. Chay en provençal : Vent de la Bastido : aï gès de papiè (b) .
— Forestière senza passaporto ! e un capo di banda (c).
(a) Ton passeport, brigand ?
(b) Tu es un fameux imbécile !... Je viens de la campagne : je n'ai pas de papiers.
(c) Un étranger sans passeport ! C'est un chef de bande,
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— Ti diou, fada, que siou un cassaïre, que mi trufi de tu (a) /
— I Set un Catilina ! Ti conosco, alla prigione, subito (b) /
— Marrias de bachin ! Se mi toques mai, ti garci un basseou, que tifara (c) veirè touti leilumèa !
M. Chay éleva sa main par-dessus la tête pour mettre cette menace en action.
Quatre soldats le saisirent et le plongèrent dans un cachot, où furent déposées, le 15 juillet 138, les urnes lacrymatoires qui renfermaient les larmes versées par les Romains à la nouvelle de la mort d'Adrien.
En entrant en prison, M. Chay soutint énergiquement, toujours en provençal, ses droits de citoyen français ; mais le chef du poste, souslieutenant au 117e léger, et natif du Calvados, attesta sur l'honneur que ce bandit parlait une langue barbare inconnue dans l'Empire français.
Le tribunal permanent de Borgo-Nuovo, institué pour faire fusiller les conspirateurs dans les vingt- quatre heures, se fit amener M. Chay : on le menaça de la torture s'il ne nommait pas
(a) Je te dis, imbécile, que je suis un chasseur, que je me moque de toi !
(b) Tu es un Catilina ! Je te connais, en prison, tout de suite !
(c) Méchant vaurien ! Si tu me touches encore, je te donne un soufflet qui te fera voir toutes les chandelles !
AUCHASTRE 95
ses complices et s'il ne parlait pas une langue humaine, comprise des juges ou des interprètes jurés.
M. Chay allongea son poing vers les magistrats en s'écriant :
— Mai lou boun Diou mi tirara pa deï patos (Taquéli brégan (a) ?..
On aurait bien volontiers fusillé M. Chay derrière le cirque de Néron ; mais l'espoir de découvrir des complices ne permit pas de brusquer le jugement, et il eut les honneurs d'une séance régulière. En vertu de son pouvoir discrétionnaire, le président fit donc intervenir dans la cause le savant Mezzofanti, qui causait toutes les langues de l'univers, et qui a personnifié en lui la Tour de Babel.
Le linguiste universel interrogea M.. Chay en cinquante-deux langues et quarante-sept idiomes ; mais tous ses efforts furent vains. Alors, se retournant vers les juges, il leur dît, avec un accent de mélancolie profonde :
— Cet homme est incompréhensible pour moi.
— C'est une tactique de conspirateur rusé ! s'écria le grand-prévôt impérial ; nous la déjouerons.
(a) Mais le bon Dieu ne me tirera-t-il pas des pattes de ces brigands ?
— Se n'en trouvas de plu bestiari, va vaou dire a Roumo (a).
Le savant Mezzofanti, qui n'avait pas quitté des yeux le malheureux artiste, demanda la permission de soumettre au tribunal une remarque qui l'avait frappé :
— Illustrissimes seigneurs, dit-il, ce conspirateur, sans patrie et sans langue, porte à sa boutonnière une plume de cet oiseau d'augure, que Pline appelle Y oiseau des camps, castrorum avis, en français châstre. Cette découverte sera peutêtre aux yeux de la justice d'une grande utilité.
Le grand-prévôt, remplissant les fonctions de procureur impérial, accueillit l'idée du savant romain par un sourire de triomphateur.
La plume augurale devenait une nouvelle pièce de conviction.
La parole fut donnée à l'accusateur public.
Ce magistrat se leva, et, lançant sur M. Chay un regard superbe d'indignation, il commença par cet exorde :
« Jusques à quand enfin abuserez-vous de notre patience, ô conspirateurs ! Quoi ! les sentinelles du 117e léger qui veillent sur le Gompi* doglio et dans la ville ne vous épouvanteront jamais dans vos coupables desseins ! »
(a) Si vous en trouvez de plus bête, j'irai le dire à
Rome.
AUCHASTRE 97
Passant ensuite aux détails de l'accusation, il dit avec un accent terrible :
« Ce conspirateur appartient à cette armée de scélérats qui ont établi leur camp dans les gorges de TÉtrurie, in faucibus Etruriœ ; leur signe de ralliement est une plume de châstre, l'oiseau d'augure de Caïus Duilius ; et, en cela, les conjurés d'aujourd'hui imitent les conjurés de Catilina, qui adoraient un aigle d'argent, aquilam argenteam> et portaient à leur boutonnière une plume de cet oiseau.
« Ici, mes illustrissimes seigneurs, ajouta l'accusateur à sa péroraison, ici le crime est évident, palpable, clair comme la lumière du jour. L'accusé a été pris en flagrant délit. Il marchait, les armes à la main, à la tête d'une bande souterraine, pour enlever la citadelle et égorger les soldats du 117e léger.
« Fit via vi, rumpunt aditus, primosque trucidant. »
« Oh ! tant de forfaits méritent enfin un terrible châtiment, et nous appelons sur la tête du coupable, comme dit Cicéron, les foudres de Jupiter Stator et la colère des dieux infernaux. »
Après un semblable réquisitoire et en l'absence de tout avocat pour plaider la cause du malheureux chasseur provençal, le tribunal se retira dans la chambre du conseil.