ACTE I
fibre la plus accessible, la plus délicate, la plus tendre, de façon à bannir tout espoir de guérison, pourquoi m'avoir, infortuné» fait à cette fibre une si cuisante blessure ? me l'avoir faite avec une arme dont le poison cruel me brûle et me dévore l'esprit et le cerveau, étouffe en moi l'amitié fidèle, remplit de soupçon mon cœur confiant, m'amène à me glisser secrètement, dans l'ombre de la nuit, pour t' épier, à voir périr à jamais mon honneur ? Pourquoi m'avoir préparé cet enfer, dont nul ciel ne peut me racheter? pourquoi m'avoir couvert de cette honte que nul supplice ne peut expier? Ce mystérieux abîme plein de terreurs insondables, qui peut en dévoiler au monde la profondeur?
TRISTAN, élevant vers Marke des yeux remplis de pitié.
0 roi, le secret, je ne puis te le dire ; ce que tu demandes, tu ne le sauras jamais.
(il se tourne à demi vers Iseult, qui vient d'ouvrir les yeux et semble,
l'implorer.)
Tristan va partir maintenant, veux-tu le suivre, Iseult? Sur la contrée où Tristan veut aller ne luit pas la lumière du soleil ; c'est la contrée ténébreuse, le pays de la nuit, d'où ma mère autrefois m'envoya, lorsque, conçu par elle dans la mort, je vins dans la mort à la lumière. Ce qui était, quand elle m'en ■ fanta, son asile d'amour, l'empire merveilleux de la nuit, du sein de laquelle je m'éveillai au jour, voilà ce que t'offre Tristan, c'est là qu'il te précède. Si Iseult veut le suivre, douce et fidèle, qu'elle le lui dise à cette heure!
Lorsque naguère mon ami lui demanda de le suivre dans une terre étrangère, il fallut que, douce et fidèle, Iseult le suivît, maître impérieux. C'est maintenant dans ton propre domaine que tu me conduis pour me montrer ton héritage. Comment fuirai-je bien la terre, que mesure toute retendue du monde? Où est l'asile et le foyer de Tristan , c'est là que veut aller Iseult ; elle veut le suivre douce et fidèle : il n'a plus qu'à lui montrer la route.
(Tristan la baise doucement au front.)
MELOT, bondissant de rage.
Ah! traître! à la vengeance, roi! souffriras-tu cette honte?
TRISTAN tire son épèe et se tourne brusquement.
Qui ose risquer sa vie contre la mienne ?
(il attache ses regards sur Melot.)
Cet homme était mon ami ; il m'entourait de flatteries et de caresses ; nul ne s'inquiétait comme lui de mon honneur et de ma renommée. Il attisait dans mon cœur la présomption ; il était à la tête de ceux qui me pressèrent d'augmenter mon honneur et ma gloire, de conquérir au roi ta main. — Lui aussi, ta vue Ta ébloui, Iseult; par jalousie, mon ami m'a trahi au roi, que moi aussi je trahissais. — Défends-toi, Melot!
(il fond sur lui 5 Melot se met en garde; Tristan laisse tomber son épéc et s'affaisse, blessé, dans les bras de Kurwenal. iseult se précipite sur son sein. Marke retient Melot. — Le rideau tombe rapidement.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE