ACTE II
TRISTAN, après un assez long silence.
Le triste jour ; pour la dernière fois !
MELOT, à Marke qui reste frappé d'une stupéfaction muette.
Parle, seigneur, ai-je eu tort de l'accuser? de hasarder ma tête en te la donnant pour gage? Je t'ai montré sa perfidie à découvert ; j'ai fidèlement préservé de l'opprobre ton nom et ton honneur.
MARKE, d'une voix tremblante.
Crois-tu vraiment l'avoir fait? Regarde-le le fidèle des fidèles; regarde-le l'ami des amis : par l'acte le plus libre de sa fidélité il a atteint mon cœur de la plus odieuse trahison. Si Tristan me trompait, devais-je espérer que le mal que m'a fait sa perfidie fût loyalement réparé par le conseil de Melot ?
TRISTAN, avec une vivacité convulsive.
Spectres du jour! songes du matin, décevants et sinistres, dissipez -vous, fuyez!
MARKE, avec une émotion profonde.
A moi ce discours? à moi ces mots, ô Tristan? Qu'est devenue la fidélité, puisque Tristan m'a trompé? Que sont devenus l'honneur et la loyauté, puisque l'asile de tout honneur, Tristan, l'a perdu? Toi qui avais pris Tristan pour bouclier, où t'estu retirée, ô vertu, puisque tu fuis mon ami, puisque Tristan me trahit?
294 TRISTAN ET TSEULT
« (Silence, — Tristan baisse lentement les yeux vers la terre; son air
et son attitude expriment, pendant que Marke poursuit, une tris-.
tesse croissante.)
A quoi bon les services sans nombre que tu m'as rendus, Thonneur et la gloire , la grandeur et la puissance que tu m'as conquis, si honneur et gloire, grandeur et puissance, et tous tes services devaient être vendus au prix de l'honneur de Marke? Sa reconnaissance t'a-t-elle paru mériter des dédains, lorsque, ce que tu lui avais conquis, gloire et royaume, il t'a tout légué pour patrimoine et pour héritage? Après avoir vu dès longtemps mourir sa femme sans héritier, Marke t'aimait à ce point de n'en vouloir pas prendre une nouvelle. Tout le peuple, courtisans et sujets, le pressaient, avec supplications et menaces, d'élire au royaume une reine, à lui-même une épouse; toi-même tu conjurais ton oncle de satisfaire par bonté le vœu de la cour, la volonté du peuple; fort contre la cour et le peuple, fort contre toi-même, il enveloppait d'artifices ses refus généreux, jusqu'à l'heure où tu le menaças d'abandonner pour toujours ma cour et mon royaume, si tu n'étais envoyé toi-même pour chercher au roi une fiancée. C'est alors seulement qu'il te laissa faire... Cette merveilleuse beauté, que m'avait conquise ton courage, qui pouvait la voir, la connaître, la nommer sienne avec orgueil, sans vanter son bonheur? Celle dont ma pensée n'osa jamais approcher, à laquelle mes désirs renoncèrent par un pieux respect, dont la grâce sublime et souveraine devait rafraîchir mon âme, la royale fiancée, tu me la présentas, malgré périls et ennemis. Maintenant que tu m'avais, par la possession d'un tel trésor, fait un cœur plus sensible qu'il ne Tétait naguère à la douleur, que tu en avais touché la