‹ Quatre poèmes d'opéras traduits en prose françaiseChapitre 157 sur 163 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

s'insinuer de mon cœur à mon cerveau. Nul remède à présent, nulle douce mort qui puisse jamais m'affranchir de la torture du désir. Nulle part, nulle part, hélas! je ne trouverai le repos ; la nuit me rejette au jour pour repaître éternellement de mes souffrances l'œil du soleil. 0 brûlant rayon de ce soleil, de quelles douleurs cuisantes il embrase mon cœur ! Contre ces ardeurs qui consument et abattent, pas une ombre, hélas ! qui me prête son abri rafraîchissant ! Contre les horribles déchirements de ces douleurs, quel baume pourrait m' offrir un adoucissement? Ce breuvage terrible, qui m'a fiancé au supplice, c'est moi, c'est moi-même qui l'ai broyé ! Des infortunes de mon père, des souffrances de ma mère, de toutes les larmes d'amour que j'ai jamais versées, du rire et des pleurs, du sang et des blessures, j'ai formé les poisons de ce breuvage l Breuvage que j'ai broyé, qui as coulé pour moi, que j'ai pris à longs traits de volupté, maudit sois-tu, breuvage terrible ! maudite soit la main qui t'a broyé !

(Il retombe évanoui. )

KURWENAL, qui s'est vainement efforcé de calmer Tristan, s'écrie très— haut avec épouvante.

Tristan ! mon seigneur ! Enchantement effroyable ! Mensonge, tyrannie de l'amour! Illusion la plus chère aux hommes, n'en est-ce pas fait de toi ! Le voici étendu maintenant, le héros qui charmait tout, qui a aimé, aimé comme nul n'aima jamais : voyez maintenant quel prix en a recueilli l'amour, quel prix il recueillera toujours!... Es tu mort, ou vis-tu encore? Ta malédiction a-t-elle emporté ton âme? Bonheur! il n'est pas mort! il se meut ! il vit ! Ses lèvres s'agitent doucement !

TRISTAN, revenant lentement à lui, Le navire, ne le vois-tu pas encore ?

KURWENAL,

Le navire? oui certes, tu vas le voir approcher aujourd'hui, il ne peut maintenant tarder longtemps.

TRISTAN

Et sur le navire, Iseult! la vois-tu me faire signe, vois-tu comme elle boit avec bonté à notre réconciliation ? Ne la vois* tu pas encore? Comme elle traverse en souveraine, majestueuse et douce, les champs de la mer? Elle vient sur de nobles vagues de fleurs enivrantes, doucement portée vers la terre; de son sourire elle verse sur moi la consolation et le repos ; elle m'apporte le suprême rafraîchissement. Iseult, Iseult, que tu es gracieuse, que tu es belle!... Et toi, Kurwenal, quoi donc? ne la reverrais-tu pas encore? Monte, monte sur la tour, homme aux faibles yeux, se peut-il que ce que je vois dans une clarté si vive, tu ne l'aperçoives pas? Ne m'entends-tu pas? Sur la tour, hâte-toi ! vite sur la tour ! Le navire, le navire d'Iseult, tu dois le voir, tu dois bien le voir; ne le verrais-tu pas encore?

(Pendant que Kurwenal, hésitant, lutte encore avec Tristan, le berger fait entendre du dehors un air joyeux.)

KURWENAL, tressaillant de joie, et montant rapidement sur la

tour.

0 joie! ô bonheur! le navire! je le vois, il approche du côté du nord.

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