‹ Quatre poèmes d'opéras traduits en prose françaiseChapitre 156 sur 163 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

TRISTAN, hors de lui.

Iseult arrive ! Iseult approche! 0 fidélité ! noble et magnanime fidélité! Kurwenal, mon généreux ami, comment Tristan reconnaîtra-t-il ton dévouement inébranlable? Mon rempart et mon bouclier dans le combat, que j'ai toujours trouvé prêt dans le plaisir et la douleur; ce que je haïssais, tu l'as haï, ce que j'ai aimé , tu Tas aimé. J'ai servi loyalement le bon Marke, tu lui as montré une fidélité pure comme For ! J'ai été condamné à trahir le noble seigneur, tu as servi ma trahison sans hésiter ! Tu n'es pas à toi, tout à moi, tout entier, tu souffres avec moi quand je souffre: seulement ce que je souffre, non, tu ne peux le souffrir. Ce vague et redoutable désir qui me dévore, ce feu implacable qui me consume, si je pouvais te le dire, si tu pouvais me comprendre ! Alors tu ne resterais pas ici, tu courrais au sommet de la tour, tu tendrais tous tes sens, tu épierais au loin le premier souffle de sa voile, qui volant vers moi, poussée par le vent, apporte ici mon Iseult, animée par l'aiguillon de l'amour ! La voici, la voici qui approche avec une vitesse intrépide; vois-tu, vois-tu flotter à la pointe du mât la banderole ? Le navire ! le navire ! il rase les écueils ! Ne le voistu pas, Kurwenal ! ne le vois-tu pas ?

(Kurwenal, qui ne veut pas abandonner Tristan, hésite, et Tristan le regarde avec une muette impatience ; alors on entend tout près, comme au début, puis s'éloigner peu à peu la plaintive mélodie du berger.)

KURWENAL, avec abattement.

Aucun navire n'est encore en vue !

3 OZi TRISTAN ET ÏSEULT

TRISTAN

(Tandis qu'il écoute, son exaltation tombe peu à peu, puis il commence avec une tristesse croissante.)

Est-ce que je dois te comprendre, vieille et sérieuse mélodie, comprendre tes sons plaintifs? À travers la brise du soir, elle m'arrivait mélancolique, lorsqu'enfant, elle m'annonça autrefois Ja mort de mon père ; elle m'arriva, à travers les ombres du matin, toujours plus mélancolique, lorsque mon cœur filial apprit le destin maternel. Quand mon père m'engendra et mourut, quand ma mère me mit au jour en expirant, la vieille mélodie portait aussi jusqu'à leurs oreilles ses sons languissants et tristes ; c'est elle qui me demandait autrefois, et me demande encore à cette heure, pour quelle destinée je naissais alors ? Pour quelle destinée ? La vieille mélodie me le répète à son tour : pour désirer et mourir, mourir et désirer! Oh! non, non ! Ce n'est pas là ton sens : désirer ! désirer, désirer jusque dans la mort, ne pas mourir de désir!.. L'immortelle mélodie, soupirant après le repos de la mort, invoque maintenant la lointaine médiatrice du salut. Mourant, j'étais couché eu silence dans la nacelle ; le venin de la blessure approchait de mon cœur ; la mélodie fit retentir ses sons remplis de plainte et de désir ; le vent, gonflant la voile, nous poussa vers la fille d'Irlande. La blessure que ses remèdes avaient fermée, elle la rouvrit avec l'épée ; puis elle laissa tomber l'épée, elle me donna à boire le breuvage empoisonné. A l'heure où j'espérais de guérir tout à fait, elle me choisit le philtre le plus dévorant, pour éloigner de moi la mort à jamais, pour me vouer à un éternel supplice. 0 breuvage ! breuvage ! formidable breuvage ! avec quelle furie je le sentis

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