Quatre portraits
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Je n'ai pas essayé de donner à ces quatre portraits un titre commun. Il n'y a aucune analogie entre les quatre modèles que je me suis proposé de peindre. Les autres volumes de portraits que j'ai publiés ont été écrits pour l'Académie des Sciences morales et politiques, et prononcés devant elle dans ses séances publiques. Ces quatre notices ont une Kgine toute autre. La première est le iiscours que j'ai prononcé au nom de i'Acalémie française pendant la célébration du Éitenaire de Lamartine à Mâcon. Les deux lotices sur Renan et l'empereur Guillaume îî
ont été publiées dans la Revue de Paris. La notice sur le cardinal Lavigerie est extraite de la Vie contemporaine. Je les ai modifiées à quelques égards, et surtout je les ai développées pour les introduire dans ce volume. Il parait tous les jours des mémoires et des articles de critique. Le jugement sur les hommes du xixe siècle n'est pas encore fait. Il <e fait pendant que nous écrivons ; et lorsqu'on a fini son travail, on trouve à côté de soi toute une série de documents nouveaux. Autrefois, le mal dont se plaignaient les historiens était la disette de documents, ils se plaignent aujourd'hui de leur abondance. M. Poirson est l'auteur d'une Histoire d'Henri IV qui n'est pas sans mérite. Quand il m'apporta son dernier volume, je lui dis. croyant bien faire, qu'il avait dû déchiffrer d'innombrables munuscrits.
Je n'en ai pas louché un seul, me dit-il
Si j'avais entrepris de faire Y Histoire d'Henri 1 par les manuscrits, je n'en serais pas encor au siège de Paris. J'ai lu tous les impr
mes : et je vous assure que ma vie a été bien remplie.
J'avais rêvé d'écrire un autre volume de portraits, qui aurait compris Chateaubriand, Victor Hugo, le roi Louis-Philippe, M. Guizot et M. Thiers. Les deux dernières notices sont faites et publiées depuis longtemps. Malgré l'immense publicité dont tous les détails de la vie de Victor Hugo ont été entourés, je crois qu'après une intimité de plus de vingt ans, j'aurais encore trouvé quelques incidents à raconter, quelques nuances à signaler. Je suis loin d'avoir le droit de dire que j'ai connu le roi Louis-Philippe; mais enfin je l'ai approché. J'ai eu un jour avec lui une conversation qui a duré plus d'une heure, et dont j'ai raconté ailleurs l'occasion et le caractère. C'est Chateaubriand qui m'aurait gène. J'ai vu de près, ne fût-ce qu'une fois, tous les personnages dont j'ai parlé; la plupart ont été mes amis. Mais Chateaubriand m'est inconnu tout à fait. Je l'ai vu bien souvent; je ne lui ai jamais adressé la parole. Je suis pourtant son compa-
,; î- ni: FA CE.
triote. J'ai eu, à ce titre, quelques relations avec La Mennais; je n'en ai jamais eu avec Chateaubriand.
Des quatre portraits que je donne aujourd'hui (et je dois d'abord in excuser de ce mot trop ambitieux de portraits; ce sont seulement des esquisses), de ces quatre portraits, dis-je, un seul est celui d'un ami. J'ai connu Renan en 1848, et je suis devenu son ami presque aussitôt. Sans avoir aucune liaison personnelle avec M. de Lamartine, j'ai eu de nombreuses occasions de le voir de près et de converser avec lui. Il en est à peu près de même du cardinal Lavigerie, pour lequel j'avais un respect très profond et qui, je le crois, avait pour moi de la bienveillance.
Je puis dire de l'empereur Guillaume II ce que je disais tout à l'heure du roi Louis- Philippe. Je l'ai seulement approché. Pendant mon séjour à Berlin, j'ai été reçu quatre fois à la cour, et j'ai eu, avec l'empereur, deux longues conversations. Je pourrais presque dire que c'étaient des conversations tète à tète,
quoique la première ait eu lieu au milieu d'une table entourée de nombreux convives. L'empereur avait à sa gauche l'impératrice, parce que les souverains et les souveraines ne se font pas vis-à-vis comme nous autres simples mortels; ils sont placés côte à côte. M. de Moltke était en face de l'empereur; l'empereur m'avait fait mettre à sa droite, et causa uniquement avec moi pendant tout le dîner. Je suis en état de décrire très exactement sa personne physique, et je crois avoir sur sa personne intellectuelle et morale quelques données que la lecture des journaux ne m'aurait pas procurées. Mais, je le répète, je ne suis guère qu'un passant. Je n'ai fait qu'entrevoir cette curieuse et attachante figure. Mon seul mérite, comme peintre, est ma complète impartialité. Je ne sais vraiment pas si l'impartialité poussée aussi loin que je le fais est une qualité ou un défaut. Je ne suis pas né impartial; je le suis devenu. La justice que je rends aux grandes qualités de Tempereur Guillaume ne n'empêche pas d'être un
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ardent patriote, et de considérer la perte de l'Alsace et de la Lorraine, non seulement comme un malheur pour la France et pour l'Europe, mais comme une infortune qui me serait personnelle.
La notice sur l'empereur est la seule que je reproduise textuellement, sans y rien changer, y rien ajouter, en rien retrancher. Je l'ai fait suivre d'un article sur l'empereur de Russie, parce que, dans toutes mes publications, livres, revues et journaux, j'ai un but que je ne cesse de poursuivre : la paix entre les hommes et entre les peuples. J'ai vu la fin de la triplice (car elle n'est plus), je verrai peut-être la fin de la paix armée, dont la triplice était le triomphe. Dieu veuille qu'elle finisse, non par une catastrophe, mais par la raison et la justice !
M. de Vogué signalait dans le Figaro le nombre d'écrits dont Lamartine est redevenu l'objet après une éclipse de quelques années. Ce sont les lettrés qui l'oubliaient; car, si j'en crois ses derniers éditeurs, le public lui
restait fidèle. Enfin, ce qui est certain, c'est qu'il n'a jamais plus été admiré et plus aimé qu'aujourd'hui. Le retour à la gloire et à la popularité est postérieur aux fêtes du centenaire. Je ne vois pas que M. Deschanel, qui a publié deux très beaux et très attachants volumes sur Lamartine, ni M. Lemaître, qui vient de lui consacrer onze articles dans le Journal des Débats, rappellent que le mouvement a été donné d'abord par la ville de Màcon et l'Académie de Mâcon. Une ovation est plus éclatante quand elle a lieu à Paris. Le cercueil de Victor Hugo est resté vingt-quatre heures sous l'Arc de Triomphe. Il a été suivi par un peuple entier. La majesté de cette immensité était telle que les pompes officielles disparaissaient comme de vains oripeaux attachés à une belle statue. Màcon n'est pas même au premier rang parmi nos villes de province. Je vous réponds que, le jour du centenaire, il rivalisait au moins avec Paris. La foule était grande parce que le département tout entier, et les nombreuses académies du midi de Ja
France étaient venus. Nous n'étions que six cents au banquet, parce qu'il faut trouver des emplacements, et qu'une table de six cents couverts est difficile à dresser, même à Paris. On ne peut trop répéter que les organisateurs de la fête avaient fixé la cotisation à un chiffre minime, pour que ce fut bien la fête de tous, qu'ils avaient exempté les plus pauvres, et que les plus pauvres réclamèrent le droit de payer. Ce qui dominait toute cette cérémonie, ce n'était pas l'admiration, c'était l'amitié. Beaucoup de ces paysans n'avaient jamais lu un vers de Lamartine, et savaient à peine ce que c'est qu'un vers. Beaucoup n'avaient entendu qu'un écho lointain et, pour eux, difficilement appréciable des événements de Paris en 1848. Tous savaient que Lamartine était le bienfaiteur de la contrée et l'honneur de la France.
Dans le discours de clôture que j'ai prononcé, je me suis réjoui d'avoir assisté à une fête spiritualiste. J'avais un autre sujet de joie que je n'ai pas dit à ce dernier moment. C'était la
fête de la justice et de la réconciliation. Un grand évèque mêlait sa voix à la nôtre. Tous les rangs et tous les partis se confondaient dans un même sentiment de reconnaissance.
Les partis, qui ne voient que leurs intérêts, ont pu chercher querelle à Lamartine. Moimême j'aurais des réserves à faire sur l'opportunité et le rôle des Girondins. Quel parti oserait aujourd'hui ou le quereller, ou le revendiquer? Son rôle politique est tout entier dans cette glorieuse semaine où il a défendu la civilisation, seul contre un peuple. L'homme a été grand et bon ; mais l'homme disparait dans le poète, et l'humanité met Lamartine au nombre des plus grands poètes qui l'ont enchantée sur la terre et ravie vers le ciel.
On a dit de Lamartine qu'on pourrait faire l'histoire de Lamartine après sa mort. Le mot serait encore plus vrai du cardinal Lavigerie. On connaissait durant sa vie son infatigable activité. On savait qu'il y avait là-bas, en Algérie, un évèque toujours en mouvement, contondant l'avenir et les inté-
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rêls de L'église avec ceux de la France, fécond en projets, persévérant dans ses œuvres, incapable de reculer ou de céder, gouvernant son clergé comme un père, mais comme un père qui, ne connaissant pas d'obstacle, n'admet pas la désobéissance. Mais ses conquêtes étaient des conquêtes spirituelles, dont la France a peu de souci. Tout se passait aux extrémités du territoire français, c'est-à-dire au bout du monde : on n'avait pas encore découvert l'Afrique, qui n'est conquise que moralement, et ne l'est que depuis quelques années. Lavigerie n'entra en contact avec la métropole que par deux grands événements : il prononça, devant une réunion d'officiers un discours d'adhésion à la république ; il prononça à Saint-Sulpice un discours où il révélait au monde les horreurs de la traite des noirs. On peut presque dire qu'il en révéla l'existence, car tout le monde s'efforçait de ne pas la voir, et s'accordait pour ne pas la combattre. Il entra ainsi de deux côlés à la fois dans le courant de la vie mondaine. Il
amenait l'Église à la république; il rendait à la France son ancien rôle de protectrice universelle. C'est au lendemain de ces deux coups d'éclat que la mort vint le prendre.
Elle le prit trop tôt. L'élan était donné. Il n'était pas assez fort pour qu'on pût se passer de l'initiateur. Lavigerie manquait à Lavigerie. Il fut évident que le cardinal n'avait fait qu'obéir au pape; mais ce que pouvait un cardinal français le pape ne le pouvait pas dans la môme mesure. Il parlait de plus haut mais de plus loin; avec plus de majesté, mais avec plus de mesure. Il y eut contre lui-même, contre le vénéré Léon XIII, une sorte d'insurrection. On commença par discuter sa participation à l'œuvre de Lavigerie. Quand il eut dissipé tous les nuages, on s'écria qu'il ne parlait pas, en ces matières, comme pontife infaillible, mais comme prince sujet à l'erreur. L'histoire dira quel art consommé il déploya pour obtenir au moins le silence et une sorte d'obéissance passive. Les dissidents se rejetaient sur Lavigerie, et bientôt sur la mémoire de Lavi-
gerie. On déversait sur lui des colères qui, au fond, avaient le pape pour objet. Il aurait sans doute tenu tète à ces violences; mais elles avaient une conséquence inattendue et douloureuse. Ses frères blancs, ses sœurs blanches, ses sociétés anti-esclavagistes ne vivaient que par des souscriptions et des oblations volontaires. Cette source en un clin d'œil cessa de couler. Le trésor de la charité se vida. Le cardinal tremblait pour la durée de ses entreprises quand il mourut.
Elles vivront sans doute. Il avait autour de lui de véritables héros. L'un est évèque de Garthage, l'autre d'Alger; d'autres sont évèques de pays sauvages où ils sont exposés tous les jours aux supplices et à la mort. Les sociétés anti-esclavagistes subsistent. Celle de Belgique es! très florissante. Celle de Paris, dont je suis le président, a pour président d'honneur mon confrère à l'Académie, et mon ancien élève à l'École normale, monseigneur Perraud évêque d'Autun et aujourd'hui cardinal. Le directeur de la Société est monseigneur Jourdan de la
Passardière qui a été plusieurs années évêque auxiliaire de Tunis sous monseigneur Lavigerie. M. Wallon, M. Georges Picot, M. le duc de Broglie, M. Lefèvre-Pontalis participent activement aux soins de la présidence et de l'administration. Nous publions, comme l'association belge, un bulletin de l'œuvre où l'on rend compte de la situation de nos colonies africaines. Ce bulletin est confié aux habiles mains de M. Marbeau. C'est le meilleur moniteur des événements importants qui préparent une Afrique nouvelle. .\ous sentons chaque jour combien le cardinal nous manque. Lui seul pouvait échauffer les tièdes, retenir les hésitants, et créer des ressources.
L'œuvre de la soumission du clergé, plus difficile en soi, mais qui n'a pas besoin d'être alimentée par la charité, marche avec plus de rapidité et de succès. L'église de France a enfin compris qu'on ne lui demande pas de faire de la politique; on lui demande, au contraire, de ne pas en faire. Se soumettre à la loi, c'est ne pas faire de politique; mais bouder
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le gouvernement, expliquer en toute occasion qu'on ne se soumet qu'à la force, c'est-à-dire qu'on ne se soumettrait pas si on croyait être en état de résister efficacement, c'est faire de la politique au premier chef. Je n'examine pas ici la politique de nos législateurs. Si je le taisais, je leur demanderais de rendre compte des mesures vexatoires et cruelles qu'ils ont jugé à propos de prendre au moment même où le clergé revenait de tous côtés, et où cette grande force morale cessait d'être hostile au gouvernement régulier du pays. La loi d'accroissement répond au même ordre de passions que le défunt article 7 et les décrets contre les congrégations. Elle a, quoiqu'à un degré inférieur, les mêmes conséquences.
L'œuvre de pacitication est entre les mains des hommes politiques. Le cardinal Lavigerie a fait, peut-être au prix de sa vie, tout ce qu'il y avait à faire du côté de l'Église.
Qui aurait dit que Renan aurait aussi son histoire posthume? 11 vivait au grand jour, disant ou écrivant à mesure tout ce qu'il pen-
sail. On répétait tous ses mots; on s'arrachait le moindre de ses écrits. Il faisait des cours publics, il prononçait des discours d'inauguration. L'Académie le chargeait très souvent de recevoir ses nouveaux membres. C'était une fête pour le public de le voir et de l'écouter. Quoiqu'il commençât à vieillir, qu'il fût goutteux et envahi par l'embonpoint, il aimait le monde, il acceptait volontiers les invitations. Ses œuvres proprement dites sont très volumineuses. Car non seulement il se livrait ainsi, et à plusieurs mondes à la fois, mais il aimait à se raconter, à recueillir ses souvenirs d'enfance et de jeunesse, à faire ses confessions en public. Sa nature le portait à cette continuelle expansion, et il y était aussi attiré par le succès. Toutes ses confidences étaient accueillies avec faveur. Elles l'honoraient, elles le grandissaient, elles l'amusaient, de telle sorte que dans les salons, les académies et les amphithéâtres tout le monde était prêt à jurer qu'il savait son Renan par cœur. Renan, oui peut-être; mais non pas sa sœur
Henriette, et Renan sans la sœur Henriette n\ st qu'un Renan incomplet. Elle tenait plus de la moitié de son cœur. Il était Breton, comme vous savez, et les Bretons sont par-dessus tout des hommes de famille. On a publié récemment un charmant petit opuscule écrit par lui après la mort de cette sœur chérie, tiré d'abord à un très petit nombre d'exemplaires, et qui fut donné seulement à ceux qui l'avaient connue. Cette courte brochure était tout simplement un chef-d'œuvre. On la lui demandait de toutes parts, mais il était inflexible. J'ai lu la collection de ses ouvrages qu'il a pris la peine de réunir pour moi et de mettre en ordre. Il n'y manquait que le petit livre. La librairie Caïman n Lévy vient d'en donner une édition qui est à proprement parler la première. Ce livre raconte autant Renan qu'Henriette. Enhardi par le succès, qui a été considérable, ses amis ont eu l'idée de publier sa correspondance avec Henriette. Voilà des Lettres d'autant plus curieuses qu'elles ont été écrites sans aucune préoccupation de publicité.
Elles sont restées bien longtemps dans l'obscurité puisqu'il a dû les écrire à vingt-quatre ans. Disons d'abord qu'elles attestent une maturité d'esprit extraordinaire dans un âge si peu avancé, et chez un homme qui ayant vécu presque constamment dans un séminaire, ne connaissait guère du monde que ce qu'il en avait pu deviner. Le style est très bon; simple, clair, élégant, élevé et tendre quand il le faut; enfin du style de Renan, ce qui est tout dire. Il n'avait pas encore arrêté sa manière et laissait courir sa plume sur sa bonne foi; elle n'en allait peut-être que mieux. Cette correspondance roule sur le plus délicat de tous les sujets. Renan y débat sous toutes ces faces ce redoutable problème : Dois-je me faire prêtre?
A l'époque où je l'ai connu, c'est-à-dire en 1848, il ne pensait pas encore à autre chose. Il portait encore la soutane; mais elle commençait à le brûler comme la robe de Nessus- II eut avec moi sur ce sujet deux longues conversations dans lesquelles il me dit tout;
les grosses raisons comme les petites. J'ai cru longtemps que les petites tenaient plus de place dans sa détermination que les grosses. Je me trompais. En me parlant, il savait qu'il parlait à ses parents et à ses amis, qui tous m'étaient connus, et il me disait ce qu'il croyait propre à faire impression sur eux. Depuis, il m'a souvent parlé de ses professeurs de Saint-Sulpice qu'il aimait et révérait beaucoup; quelquefois de ses condisciples, dont plusieurs sont devenus illustres; jamais de son changement de carrière. Il semble qu'il n'en ait connu l'importance qu'au moment où il l'accomplissait, et qu'il n'y ait vu ensuite qu'une simple évolution de sa pensée.
Je conseille à tous ceux qui aiment les études psychologiques de lire cette correspondance. Ce n'est pas du tout une tempête sous un crâne. Renan n'est pas agité de mille passions furieuses. 11 souffre beaucoup; il est en proie à la plus vive anxiété ; mais il conserve son sang-froid ; il expose le pour et le contre avec une parfaite lucidité, en restant constamment
maître de lui. Comme je le disais tout à l'heure, il donne les petites et les grosses raisons, mais il les apprécie les unes et les autres à leur véritable valeur. Au fond, il n'est préoccupé très sérieusement que de ces deux questions : Ai-je la foi ? car si je ne l'ai plus, si je n'ai plus la foi complète, absolue, fervente, je ne puis en conscience et en honneur garder cet habit. Il n'y a rien à dire après cela, si la foi a disparu. Une seconde question le troublait : (Jue dira ma mère? Et tout de suite venait le long cortège des sophismes. Je crois les grands dogmes, je ne suis séparé que sur des points de moindre importance. Je ne promets que des actes conformes à mes opinions et même à mes goûts. Ce que je ferai en vertu de mes vœux, je l'aurais fait en vertu de mes opinions et de mes inclinations. Il répète et développe tous ces arguments dans sa correspondance avec Henriette. Il n'est pas question pour lui d'exercer le ministère spirituel; mais de vivre en bénédictin s'il le pouvait, loin du monde dans une bibliothèque, en
éclairant par ses recherches des points d'histoire et de théologie. Il s'exalte à cette pensée. C'est mon rêve, dit-il. Henriette semble quelque temps le partager; et mêaie. comme la vaillante fille a une place d'institutrice dans une bonne maison étrangère qui lui a permis de faire des économies, elle pense aussi qu'elle pourrait lui trouver à lui-même une place de précepteur. « Cherchez, » dit-il.
Mais ce ne sont que des rêves, et il me semble qu'ils le comprennent eux-mêmes dans le dernier fond de leur conscience. Henriette est la première à se réveiller. « Non, dit-elle, c'est une barrière infranchissable. Si seulement vous doutez, il faut reculer. » Renan, dont les hésitations n'étaient que de surface, prend enfin son parti et tout de suite « que va dire ma mère ? » La mère était une Bretonne de bonne trempe, incapable d'admettre des faux-fuyants et des équivoques. Elle supporta le coup avec coura^«\ Renan put enfin respirer. Il n'appartenait plus qu'à la science.
Je ne vois plus dans tout cela la trace de
l'abbé Mignot, qui avait tenu une si grande place dans sa première conversation avec moi. C'était un proche parent, un oncle peut-être, qui avait payé les frais de l'éducation de son neveu dans le but nettement exprimé d'en faire un prêtre. Le récit qu'il me fit et le silence qu'il garde ensuite me confirment dans la pensée, que dans les deux heures que nous passâmes dans mon cabinet, il parlait à moi et pensait à d'autres.
J'ai dit que ces publications nouvelles changeaient quelque chose à l'idée que nous nous étions faite de Renan. 11 est bien, après ce livre, ce qu'il était avant. On le retrouve avec tous les éléments de son caractère ; mais ces éléments prennent une importance et une valeur nouvelles. On voit mieux combien était profonde sa tendresse pour sa mère et pour sa sœur. On rend mieux justice aux sentiments que je pourrais appeler des sentiments d'honneur philosophique qui lui dictèrent sa conduite. J'ai insisté de nouveau, dans la notice qu'on va lire, sur toute cette histoire de sa conversion, parce
que c'est en même temps l'histoire d'une partie de ses contemporains, et surtout de la génération qui Ta précédé et qui avait été élevée à l'école du génie du christianisme. Nous ne portions pas la soutane, et nous ne nous destinions pas à la vie sacerdolale ; mais nous étions croyants et même dévots, et nous eûmes, comme Renan, une période de transition à traverser. Le scepticisme nous envahit presque tous, et aboutit assez rapidement à l'indifférence en matière de religion. Cette indifférence eut deux formes, la forme brutale qui consiste plutôt à ne pas penser ni à nier, et qui pourtant, à y regarder de près, équivaut à une vaste négation embrassant Dieu, l'âme humaine et la vie à venir ; et la forme raffinée d'un scepticisme qui ne nie pas, qui n'affirme pas non plus, et qui est bien véritablement un scepticisme, puisque le scepticisme est le doute, qui permet de rêver la foi, puisqu'après tout, il ne nie pas, qui s'en donne les voluptés en même temps que l'apparence, qui se fait à lui-même une religion, comme le Vicaire savoyard, mais
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qui, à la différence du Vicaire savoyard, supporte tout, n'affirme rien, et croit se grandir et s'émanciper en n'affirmant pas. Les poètes du vol de Lamartine s'appuient sur une foi solide. Ils rêvent aussi ; mais leur sommeil est gardé par de bons anges. La différence entre eux et les philosophes spiritualistes est qu'ils devinent ce que les philosophes découvrent. Ajoutons pour les poètes la lyre d'or.
Je connais des républicains qui affectent de traiter les rois comme de simples mortels. La première république française, qui mêlait tant de petitesses à tant de grandeur, inventa de donner à Louis XVI le nom de Gapet. Ce n'est pas un travers particulier aux républicains, car le gouvernement anglais, après que l'empereur se fut livré volontairement à lui, prescrivit à tous ses agents de ne lui donner que le titre de général. Pour toute personne sage, un roi représente son peuple, et les honneurs qu'on lui rend sont rendus en réalité au peuple qu'il représente. La France républicaine rend les honneurs royaux aux princes qui viennent la
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visiter. C'est la règle, et c'est le bon sens. L'empereur d'Allemagne n'a pas été consulté quand l'Allemagne a déclaré la guerre à la France. Il n'a pas été consulté quand le traité de Francfort a été signé. Il détient nos deux provinces en vertu de sa charge. Il ne peut nous les rendre quand il le voudrait. Il ne pourrait que proposer au Reichstag de nous les rendre. Il est plus que probable qu'une proposition pareille faite aujourd'hui, aurait pour conséquence une révolution. Guillaume II en plusieurs circonstances, notamment à la mort de M. Garnot a fait des avances à notre pays. Il est personnellement sympathique. 11 a reçu une éducation supérieure dont il a bien profité. Il parle le français dans la perfection, il est aussi au courant de notre littérature que de notre situation politique. S'il fait de la musique, il a le droit plus que tout autre de penser qu'on peut être à la fois un grand homme d'Etat et un artiste. Il a émerveillé les marins et les officiers par une conférence qui était un acte politique, et dans
laquelle il a développé une science et une éloquence qui suffiraient pour faire la réputation d'un particulier. C'est certainement un homme. Notre temps n'a pas de figure plus curieuse.
Ce qui nous intéresse surtout en lui, c'est la grande éventualité qui peut se produire dans sa destinée. Supposez qu'il nous fasse un jour la guerre et qu'il l'emporte sur nous, il deviendra un grand empereur, comme il y en a tant dans l'histoire. Il peut aussi être vaincu ; mais même alors il ne serait pas détruit, car je le répète, c'est un homme. Il peut aussi concevoir comme Alexandre III une grande pensée, y travailler longtemps avec ténacité et habileté, devenir maître de son peuple, et se servir enfin de cette puissance qui serait énorme, pour l'émancipation de l'Àlsace-Lorraine. S'il fait cela, il rendra au monde le service le plus signalé que le monde ait jamais reçu. Non seulement il donnera la paix, mais il supprimera la menace persistante de la guerre. 11 enrichira le genre humain. Il donnera aux
arts et à l'industrie les ressources que leur enlève chaque année la préoccupation de la guerre. Il rétablira la justice. Il fera de l'amour de la patrie un sentiment vrai et une pensée juste. Il sera à son tour le grand empereur; mais sur le rang d'Auguste et même en le dépassant.
Je ne dis pas qu'il fera cela. Je ne dis même pas qu'il est probable qu'il le fera. Je dis qu'il est possible qu'il le fasse, et, si Ton veut, qu'il n'est pas impossible qu'il le fasse. J'ajoute, comme le plus grand éloge qu'on puisse lui faire, qu'il me parait digne de le vouloir un jour. C'est pour cette raison, plutôt psychologique que politique, je l'avoue, que j'aurais voulu être à même de l'étudier. Je n'ai fait que l'entrevoir. L'histoire changera ce portrait. Il aura été vrai à son heure. Il a au moins le mérite d'être impartial et sincère.