‹ Quatre portraitsChapitre 2 sur 20 · JULES SIMON · texte numérisé non relu

JULES SIMON

Il y eut, clans l'Assemblée nationale, trois poètes : Béranger, Victor Hugo, Lamartine.

Béranger avait été longtemps, il était encore, comme chansonnier, l'idole du pays. On l'admirait, et on l'aimait. Ses chansons avaient un peu perdu de leur vogue ; elles avaient gardé toute leur renommée. Il passait, parmi ses amis, pour un homme d'un grand sens, même en politique. Il fut élu malgré lai. Il sentit sur-le-champ qu'il n'y avait pas de place pour des chansons dans cette assemblée ; qu'il était hors d'état d'aborder la tribune ; qu'un ministère, s'il était condamné à gouverner, le

ol LE CENTENAIRE DE LAMARTINE.

détruirait de fond en comble dans l'esprit public, qu'il n'avait ni goût ni aptitude pour le métier de ministre ni pour celui de représentant, qu'il demeurait un poète de haut mérite en sortant de l'Assemblée, et qu'il ne serait plus, s'il y restait, qu'un député vulgaire. Tout le monde l'approuva de donner sa démission. Tout le monde la refusa. Il insista, on le laissa partir. Ce poète était un sage.

Victor Hugo fut quelque temps à chercher sa voie. Le gouvernement des esprits le tentait. Déjà en 1834, quand J.-J. Ampère avait donné sa démission, il avait posé tout à coup sa candidature pour être professeur de belleslettres à l'École normale. Il avait pour concurrents Sainte-Beuve et Nisard. Le gouvernement préféra Nisard. En 1848, il voulut être ministre de l'instruction publique ; on lui préféra Freslon. Il renonça dès lors à prendre part à la vie active comme un simple mortel, et prit le rôle de plénipotentiaire de la poésie auprès de la politique. Il apparaissait seulement dans les occasions solennelles, pour parler le langage

de la morale ou de la pitié. Après le coup d:État, il fut le vengeur.

Lamartine est le seul qui joua véritablement un rôle politique. Il laissait volontiers entendre qu'il avait autant d'aptitude pour la politique que pour la poésie. On en souriait. On parlait de M. Ingres, qui se croyait un grand artiste sur le violon. Il était député depuis longtemps; il parlait souvent, car il avait au plus haut degré le don de la parole. Onlécoutait avec déférence à cause de ses vers. Les maîtres de forges et les filateurs de coton, qui peuplaient les bancs de la Chambre, se disaient entre eux que la véritable discussion commencerait quand ce rêveur aurait fini de parler. Il était un peu socialiste, en ce sens qu'il avait grand souci des déshérités. Ne sachant où le classer entre Garnier-Pagès (l'aîné) et Odilon-Barrot, on créa pour lui le parti social, dont il fut déclaré le chef, et qu'il formait à lui tout seul. Cette situation d'isolé lui convenait. Il ne pouvait pas avoir un chef; il lui était difficile d'avoir des soldats.

Je laisse à l'histoire le soin de juger sa conduite à la veille de la révolution. Il contribua puissamment au renversement de la monarchie. Quand on créa le gouvernement provisoire par une sorte d'acclamation, son nom se trouva sur toutes les listes.

Nous, qui n'étions que les spectateurs des événements, et qui pouvions en être les victimes, nous attendions anxieusement les noms de nos maîtres. Je ne puis rapporter que l'impression produite dans mon milieu, qui était un milieu de républicains modérés. Albert, l'ouvrier, nous effrayait profondément, le pauvre garçon. C'était l'inconnu, et c'était aussi la menace. Louis Blanc avec ses conférences du Luxembourg, nous faisait peur ; mais nous craignions par-dessus tout Ledru-Rollin, qui semblait annoncer la résurrection des Jacobins. On riait de Marrast, on rougissait de Flocon, on supportait sans trop se plaindre Marie et Garnier- Pagès. Grémieux paraissait plus singulier et plus inquiétant. Mais toutes les aspirations allèrent d'abord à François Arago et à La-

martine. On ne dit pas : ces deux-là sont grands, l'un par la science, l'autre par la poésie. Il s'agissait bien de ces grandeurs-là ! On dit de tous côtés : ils sont honnêtes. Gela voulait dire: ils nous rassurent.

Nous avons un proverbe qui dit : On ne prête qu'aux riches. Nous ne disons pas, et pour cause, on ne vole que les riches. On m'a beaucoup volé, quoique je sois pauvre : on m'a volé des idées, des actes, des mots, et même de l'argent.

Parmi les objets qu'on m'a volés, il n'y en a pas que je regrette plus amèrement qu'un petit bouquin, couvert de papier à ramage blanc et bleu, qui n'était rien moins que l'édition anonyme des Méditations, portant sur la première page ces deux lignes de la main de Lamartine: Au meilleur des oncles, Alphonse.

Cet oncle était un chanoine, son oncle maternel qui lui laissa sa fortune, à condition qu'il prendrait son nom. L'éditeur annonçait dans une sorte de préface ou d'avant-propos que, « si ces vers étaient du goût du public, l'auteur en avait d'autres en portefeuille qu'il se déterminerait peut-être à faire paraître. » Cette plaquette, qui fut du goût du public, comme on sait, parut en 1820. L'auteur avait trente ans. Victor Hugo en avait dix-huit.

C'est avec cette modestie que furent introduits dans le monde un de nos plus grands poètes et un genre nouveau de poésie française. Lamartine était classique dans la forme, car il parlait, en l'assouplissant, la langue du grand siècle, et romantique dans le fond, car, sans s'arrêter aux conventions et aux règles établies, il peignait la nature telle qu'il la voyait ou plutôt telle qu'il la sentait. 11 n'eut jamais l'idée de fonder une école ni de soutenir une controverse. Son àme portait les beaux vers, comme un arbre porte les fruits et les fleurs. Aucun poète n'avait touché les cœurs

aussi profondément, ni découvert dans les cieux étoiles de si vastes espaces. L'enthousiasme et l'émotion s'accrurent encore par les Harmonies, le Voyage en Orient et Jocehjn, où la religion, que Chateaubriand avait montrée si grande dans ses splendeurs, parut plus grande encore dans ses consolations.

On apprit avec étonnement qu'un collège électoral (celui de Dunkerque) avait eu l'idée de transporter le poète dans la politique, et qu'il avait accepté.

A la Chambre, il ne s attacha à aucun parti ou plutôt il vit plus haut et plus loin que les partis. Il traita avec un parfait dédain les querelles de personnes, et n'accepta le pouvoir que comme un moyen de faire du bien aux déshérités. Il refusa de s'associer, en 1839, à la coalition contre Mole, et en 1847, à la coalition contre Guizot. Mais tout en refusant de pousser à une révolution, il ne pardonnait pas à Louis-Philippe d'en être une. Il lui reprochait d'avoir éludé l'élection après avoir détruit l'hérédité ; d'avoir trop fait contre la

tradition et trop peu pour le peuple. Il a dit uo jour à la tribune :

« Je n'ai jamais ni désiré ni tramé la grande révolution qui a éclaté sous nos pas en 1848. »

11 l'a un peu aidée par ses discours, et plus encore par son Histoire des Girondins. Histoire? Non ; c'est plutôt un roman, ou, si vous voulez, un poème, mais un poème qui a rendu la République populaire sous la monarchie. 11 a soin de constater que quand il s'est laissé porter au pouvoir, le roi auquel il avait prêté serment avait disparu. Il fallait à la France une égide contre le néant. Il sentit, dès la première heure, que la France conservatrice était avec lui. 11 se dévoua à la sauver.

A peine était-il à l'Hôtel de Ville que la terreur accourut avec son drapeau sanglant. Il se leva seul, non pas contre un peuple, mais contre ce qui reste de sauvage et de barbare dans un peuple civilisé. Il n'avait rien, ni soldats, ni mandat. Ses collègues mêmes étaient divisés, car on avait fait une part au jacobinisme et au socialisme dans le gouvernement

provisoire. Son éloquence arrêta l'émeute sur la place de l'Hôtel-de-Yille et enchanta la France et l'Europe. Il commença ce jour-là sa double incantation. Pendant deux mois, nous vécûmes de lui et par lui. Son courage fut une digue suffisante pour nous préserver du communisme et de l'anarchie. Il dompta la révolution au point de la rendre tolérante en matière religieuse.

Et quelle fut la fin? Quomodo cecidit potens? Il ne voulut pas séparer sa fortune de celle de ses compagnons dans le gouvernement. Gela suffît pour l'abattre. Celui qui, en mai, aurait été élu président avec une majorité formidable, réunit à peine dix-huit mille voix, huit mois après. Il ne fut pas réélu à la Législative.

Il était pauvre et réduit à travailler pour vivre. Il mourut dans une sorte d'isolement. Chateaubriand avant lui était mort dans la pauvreté. Il n'y a pas à blâmer leurs contemporains. L'un et l'autre l'ont voulu. Lamartine surtout n'avait qu'à consentir. Il tint à payer par son travail des dettes contractées par sa

charité. Rien ne lui a manqué de ce qui honore le plus l'humanité. Il a montré à la poésie des voies nouvelles. Avia Pieridum. 11 a tenu tête à une Révolution. Il a jeté à pleines mains l'argent qu'il avait et même celui qu'il n'avait pas. Il entre autant d'amitié que d'admiration dans la gloire qui l'environne. Il fut clément envers le malheur et envers la mort. Jamais il n'avait injurié un ennemi; il n'avait abusé contre personne de la victoire ; il accepta la défaite presque avec orgueil ; il subit l'injustice avec indifférence. Il traversa toutes les classes de la société sans jamais contracter une souillure et fut mêlé à toutes les polémiques des partis sans rien perdre de sa dignité personnelle et de la noble sérénité de sa pensée.

«Tai assisté au centenaire de Lamartine. Il avait été convenu qu'on ne dirait pas un mot de politique et qu'il serait uniquement question du poète. En conséquence nous avons tous répété l'un après l'autre, qu'il était le fondateur de la République.

Nous savions tous par cœur son Ode à Napoléon. Elle est splendide:

Ah ! si rendant le sceptre à ses mains légitimes, Plaçant sur ton pavois de royales victimes, Tes mains des saints bandeaux avaient lavé l'affront. Soldat vengeur des rois, plus grand que ces rois mêmes De quel divin parfum, de quel pur diadème, La gloire aurait sacré ton front!

Lamartine a commencé par être légitimiste, et il est arrivé peu à peu à la République.

De même Victor Hugo. Il raconte qu'il a été d'abord bonapartiste, puis légitimiste, puis orléaniste. Il est devenu républicain sous le second Empire.

Je me trouvais chez lui à Bruxelles, lorsqu'on lui annonça une députation d'étudiants, dont l'orateur le loua, entre autres choses, de la magnifique unité de sa vie.

— Vous tombez bien, dit-il. Voilà justement un de mes amis qui m'a connu légitimiste. Mais, ajouta-t-il avec beaucoup de noblesse, je n'ai jamais ni caché, ni voilé ma pensée ; et j'ai toujours marché vers le soleil.

Si Ton était obligé d'avoir toujours une opinion parce qu'on l'a eue autrefois, je ne sais plus ce qu'on appellerait le progrès. Ce n'est pas une gloire pour un homme d'avoir longtemps vécu sans avoir rien appris.

L'orateur, en montant à la tribune, se persuade qu'il modifiera la majorité. II ne se donnerait pas la peine de parler, s'il n'avait

pas cette espérance. Il dit à ses auditeurs : « Je vous estime assez pour croire que vous changerez d'avis quand vous aurez entendu mes bonnes raisons. » Il ne les croit pas déshonorés quand ils se déclarent convertis.

11 y a beaucoup de vérité dans la doctrine des légitimistes. C'est la société calquée sur la famille. Il y a surtout beaucoup de poésie. Cette vérité et cette poésie ont été exprimées avec une magnificence admirable par les deux grands poètes de ce siècle. Puis ils ont prêté l'oreille aux enseignements de l'histoire. Ils ont compris que l'humanité était entrée dans l'âge adulte, et que la tutelle des rois, nécessaire et salutaire au commencement, devenait presque sacrilège quand elle semblait s'imposer à la raison consciente de sa force. Même à l'âge de la foi, Lamartine était préoccupé du sort des travailleurs et des misérables. Entré dans la vie politique, il dédaigna les questions de coteries et même toutes les questions sérieuses qui n'avaient pas pour objet direct l'amélioration du sort des masses. Il porta

avant tout le monde, à la tribune, ce qu'on a depuis appelé les questions sociales. Il était donc comme prédestiné à la fondation de la République. Il y arriva tout naturellement, sans effort, en suivant l'impulsion native de son cœur et le développement logique de son esprit.

Victor Hugo et lui donnent au monde le spectacle psychologique de deux carrières absolument différentes l'une de l'autre. Ils sont allés tous les deux de la souveraineté héréditaire à la démocratie maîtresse d'elle-même; mais Lamartine est arrivé à cette conclusion parce qu'il y a été conduit par tous ses instincts, et Victor Hugo parce qu'il l'a voulu. La vie de Lamartine se passe d'effort ; celle de Victor Hugo est une volonté persistante. Vous trouverez cette opposition dans tous leurs actes et dans toutes leurs œuvres.

Je disais tout à l'heure que Lamartine porte ses beaux vers comme un arbre porte ses fruits. L'arbre n'est pas moins vigoureux chez Victor Hugo, et il est perfectionné par une

culture savante. Lamartine ne daigne pas retoucher ses vers, et Victor Hugo ne consent pas à laisser paraître un de ses vers sans s'être assuré qu'il touche à la perfection. Ils sont féconds tous les deux ; mais Lamartine est une inépuisable fontaine. Victor Hugo est oblige de frapper le rocher pour en faire jaillir une source. 11 est une volonté; Lamartine est un sublime rêveur.

On a conté tant d'anecdotes sur Lamartine qu'il est difficile d'en dire une nouvelle. Celle-ci pourtant est inédite. Hachette, le fondateur de la maison, se trouvait à la veille de publier un volume de Lamartine et un volume de Michèle t. On vint lui signaler, dans chacun des deux livres, une phrase incorrecte. C'était un bon linguiste, élève de l'École normale, agrégé de grammaire. Il se considérait dans sa librairie comme un chef d'institution qu'il avait été, comme un professeur qu'il serait toujours, et il avait pris ces mots pour devise : Sic quoque docebo. Pour rien au monde il n'aurait laissé passer une faute de français.

Les deux auteurs étaient à la campagne. Il leur écrivit à l'un et à l'autre, leur dévoilant ce mystère plein d'horreur et leur demandant leurs corrections courrier par courrier. îl allait même, dans l'excès de son zèle, jusqu'à suggérer les rectifications. Voici les réponses : Michelet lui écrivit :

— Merci, mon cher éditeur. L'imprimeur a parfaitement copié le texte. Il n'y a pas une syllabe à changer.

Et Lamartine :

— Merci, mon cher éditeur. Vous avez fort heureusement modifié le texte. Une autre fois, faites les corrections sans prendre la peine de m'écrire.

Il était loin d'être indifférent pour sa gloire: mais il ne la faisait pas dépendre d'un hémistiche.

Il y a, dans la vie de tout homme et de toute nation, des heures douloureuses. Victor Hugo réagissait et parvenait, à force de volonté, à reprendre le dessus. Lamartine recevait le coup sans broncher, et continuait à suivre

sou chemin. Il avait été porté en triomphe jusqu'à son Histoire des Girondins, qui lui suscita d'ardents ennemis. Il ne songea pas à soutenir une polémique. Après les ovations et la toute-puissance du gouvernement provisoire, il perdit coup sur coup la popularité et le pouvoir. Personne ne l'entendit se plaindre ; il ensevelit tout en lui-même. Ceux qui le voyaient tous les jours à l'Assemblée ne purent constater en lui aucun changement. Il fut calme et impassible clans la défaite comme il l'avait été dans le triomphe. Il n'avait pas courbé la tête un instant pour solliciter la fortune ; il ne la courba jamais devant le malheur. Deux choses lui demeurèrent toujours inconnues : l'intrigue et la plainte. Il se sentait plus grand que la fortune, soit qu'elle l'élevât au faîte ou qu'elle l'en précipitât.

Celui qui avait été élu à la fois dans huit collèges, et qui aurait été, dans les premières semaines, élu président par des millions de suffrages, se trouva dans sa petite maison de la rue Ville-l'Évèque sans aucun lien avec la vie

publique, et chargé de dettes qu'il n'aurait pas éteintes, même en vendant toutes les propriétés de sa famille. Il faut dire comment il avait contracté celte dette énorme, et comment il se comporta avec elle.

On dit alors, et on répète toujours depuis, «pie l'argent lui coulait entre les doigts, qu'il ne savait rien refuser, ni se rien refuser, et que ce même Lamartine, qui se présenta toujours comme un grand financier, ne sut jamais tenir un compte, et no voulut jamais tenir les siens.

Je ne conteste pas ce dernier point. Il lui arrivait de se réveiller un matin homme d'affaires appliqué et opiniâtre. Cela durait quelques heures; après quoi, charmé d'avoir fait un temps de galop, il lâchait la bride et se laissait mener où Ton voulait, sans songer au lendemain. J'exprimerai la même pensée en disant qu'il avait dû être un fils de famille assez mal réglé dans ses dépenses. On n'a pourtant aucune trace de discussions avec sa famille. On n'a pas d'autre raison, que sa

ruine, pour parler de sa prodigalité. Ce n'était pas un homme obscur; la publicité s'attachait à tout ce qui le concernait.

Une seule fois, il fut fastueux et prodigue ; c'est dans son voyage d'Orient. Il jeta, dit-il lui-même, trente mille francs sur sa route. Cela ne paraîtrait pas aujourd'hui si extraordinaire. On en fit grand bruit il y a soixante ans. Cette dépense était disproportionnée avec ses ressources. Il voulut se donner cette grande jouissance de ne penser qu'à bien voir et à bien sentir le monde oriental. Il penserait à ses affaires après son retour en Europe. Il n'était pas, en Orient, un voyageur ; il était un visiteur. L'Orient, en sachant sa venue, l'attendit. Il accourut auprès de lui dès qu'il put le joindre. Les sages, les prophètes afll Lièrent. Les rois se réjouirent de l'avoir entrevu. Le grand Seigneur lui fit présent d'un domaine. Cette course à travers l'Asie fut comme un rêve splendide. On n'ose pas le lui reprocher. Cette fantaisie est digue d'un roi ou d'un poète. Elle contribua à sa ruine sans la

LE CENTENAIRE DE LAMARTINE. iji

causer. Il serait venu à bout d'une dette de trente mille francs en quelques mois.

Si j'insiste sur cet incident qui, au point de vue financier n'est qu'un petit incident, c'est parce qu'il est unique dans la vie de Lamartine. Les femmes ne contribuèrent pas à le ruiner. On connaît ses aventures avec elles. Il eut sa Béatrice comme Le Dante. Il trouvait, dans sa famille, les deux anges qui l'auraient préservé de toutes les fautes, si la poésie n'avait pas été sa première maîtresse. Il n'y avait dans sa vie aucun goût dispendieux, aucun étalage de luxe. Il n'avait pas de voiture. Il fit une fois une tirelire pour en acheter une, et il était en bon chemin de réussite quand il rencontra une grande infortune à secourir. Personne, parmi les plus malveillants, ne parla de luxe et de prodigalité. On parla encore moins de jeu et d'aventures financières. Il n'avait la main dans aucune affaire. Il souscrivait beaucoup, mais toujours pour donner ou aider. J'en sais quelque chose. Quand je fondai avec Jacques, Saisset et

Merruau, la Liberté de penser, nous n'avions pas de quoi payer l'impression du premier numéro. Nous avions compté sur notre économie et sur nos amis. Notre économie fut admirable. Nous donnâmes nos soins et notre collaboration pour rien. Jacques, le numéro fini, le metlait sous bande et le portait luimême au domicile de nos abonnés. Moi, je faisais d'abord un article signé, et puis un article anonyme, et enfin un article signé d'un pseudonyme. Nos amis se montrèrent plus résistants. Ne voulant pas ou ne pouvant pas donner d'argent, ils nous donnaient des conseils. « Si vous ne faites pas cela, vous courez à votre perte. Je ne vous aiderai pas à vous casser le cou. » Ni Jacques ni moi ne connaissions Lamartine. Nous nous dîmes qu'il voudrait peut-être aider des jeunes gens de bonne volonté. Jacques, qui était plein de courage, se décida à tenter l'aventure. Nous étions plein d'anxiété; car indépendamment de l'argent qui nous manquait totalement, le nom de Lamartine sur notre liste nous semblait un

tel honneur, ou plutôt une telle gloire, que nous n'osions pas l'espérer. Jacques revint au bout d'une demi-heure. Il était radieux, je n'ai jamais vu un homme plus heureux.

— Il souscrit pour mille francs ! me cria-t-il du plus loin qu'il m'aperçut.

Même alors, je ne pouvais y croire.

— Sans nous connaître ! disais-je.

— Tu te trompes, me dit Jacques. Quand je lui ai prononcé ton nom, il m'a dit sur-lechamp : « C'est le suppliant de Cousin. Parlez à Cousin ! »

» — J'ai trouvé là une excellente entrée en matière pour lui expliquer l'œuvre d'émancipation que nous voulions tenter.

» — Bon cela, m'a-t-il dit; j'aime la liberté et la jeunesse. Je suis avec vous.

Vous voyez si j'avais raison de dire qu'il n'était pas un homme d'affaires. En voici une autre preuve d'un genre tout différent.

Ulbach causait un jour avec lui de ce qu'on appelle communément, dans les maisons un peu obérées, la difficulté des temps. Lamartine

était appuyé, ou plutôt assis sur une table de marbre. Dans un mouvement qu'il fit, le marbre se déplaça, et laissa voir entre lui et la planche qui le supportait, un billet de mille francs.

— C'est comme la manne dans le désert, dit Lamartine en souriant. — A^ous ne le saviez pas là?

Il prit un air confidentiel :

— Il doit être là depuis bien longtemps. Quand je me trouve en fonds, je mets assez volontiers de l'argent dans quelque coin, et je l'y oublie. Cela me donne ensuite, quand je le retrouve, un moment de joie. C'est une loterie à laquelle je mets.

Il appelait cela une loterie, le pauvre grand financier.

Non, ce n'est ni aux femmes, ni au jeu, ni au faste qu'il fallait attribuer le triste état de ses affaires domestiques. On dit bien, quand le désastre fut connu, avec une certaine compassion : « Ce pauvre Lamartine a tout donné. » Mais on ne lui en faisait pas un grand mérite.

Il avait donné par insouciance, par ignorance. Il s'était laissé tromper de toutes les façons. Parmi ceux qui le jugeaient, plus d'un aurait été plus miséricordieux pour des palais, des équipages, des réceptions, des galeries de tableaux. En somme, ce qui surnagea fut ce mot : « Il s'est cassé le cou à force d'insouciance et de maladresse. »

On se demanda comment il sortirait du gouffre où il s'était jeté. Aurait-il recours à l'État? ou aux affaires? ou au travail? Il choisit le travail. On ne l'en a pas assez loué. L'État aurait fait quelque chose; — non pas la République, qui aurait tout au plus donné une pension : et qu'aurait-il fait avec une pension ? — Mais l'Empire, qui n'était pas arrêté par les scrupules législatifs, et qui en effet proposa à Lamartine de payer ses dettes. Les grandes maisons financières auraient trouvé le moyen de le libérer, et même de l'enrichir. Elles font, quand il leur plaît, des miracles. Et je connais tel financier à qui il aurait plu, de rendre Lamartine à lui-même et à la poésie.

ab LE CENTENAIRE DE LAMARTINE.

\on ; il voulut se sauver par ses propres forces.

Ce fut un long et triste spectacle. D'un coté, un magnifique courage ; de l'autre une demande répétée, incessante, et, pour tout dire, fatigante. On ne vit que la demande, qu'on appela immédiatement la contrefaçon de Bélisaire. Il fit une grande édition de ses œuvres et la vendit par souscription. On trouva et je trouve aussi qu'il fit son métier d'éditeur avec une sorte de violence. Il écrivit lui-même une circulaire à toutes les personnes qui lui semblaient obligées de souscrire. Quand la circulaire ne produisit pas d'effet, il la redoubla. Tous ses anciens collègues la reçurent. Comme je n'étais pas encore de l'Institut, je ne sais pas s'il étendit jusque-là sa propagande. Il ne tarda pas à comprendre que le produit de la souscription ne lui fournirait pas le moyen d'éteindre sa dette. Puisqu'il ne suffisait pas de vendre, il résolut de travailler. Il se tourna vers la seule industrie qu'il connût, celle d'écrivain. C'était, pour un tel esprit, une

résolution terrible. Quand il avait publié les premières Méditations, il ne songeait qu'à la gloire. Il fut peut-être obligé de se dompter, de se sermonner avant de consentir à être payé par ses éditeurs. En tout cas, il prit leur argent et le mit dans son portefeuille sans même le regarder. Il devint plus attentif à la longue, quand le souci de ses dettes vint l'assaillir. Il aurait fait, sans scrupule, d'énormes bénéfices, comme il avait fait, saus regret, d'énormes générosités. Mais il y a une grande différence entre gagner en écrivant, ou écrire pour gagner. L'idée d'éteindre sa dette s'était tellement emparée de lui, elle le possédait à tel point, qu'il franchit encore ce pas sans hésiter.

Il pensa qu'on achetait beaucoup de journaux, et peu de livres; que le succès des Girondins ne se renouvellerait pas dans les mêmes proportions, mais qu'une publication périodique, entièrement de sa main, attirerait un nombre infini de lecteurs. Il ne se trompa pas. Dès qu'on sut qu'il s'engageait à écrire

chaque semaine un numéro du Conseiller du peuple, on voulut le voir dans ce nouveau rôle de conférencier et de journaliste ; on se demanda de to; îles parts s'il saurait se plier à ce dur métier; s'il aurait ce courage et cetle fécondité; s'il résisterait au dégoût et à la fatigue, il avait le choix entre tous les sujets. 11 garda sa liberté; ses lecteurs ne savaient pas ce que la semaine leur apporterait; et luimême, en écrivant le dernier feuillet d'un numéro, ne savait pas encore quel serait le sujet du numéro suivant. Il choisit pourtant, d'une façon générale, et en se réservant le droit de faire des excursions suivant que les circonstances ou sa fantaisie l'y porteraient, d'écrire une sorte de cours de littérature française.

Ce fut un ravissement pour une société affairée et de plus en plus positive d'avoir chaque semaine une conversation de Lamartine, en douze ou quinze pages, sur un poète, un historien, un philosophe. On y prenait plaisir, parce que c'était charmant, un peu

aussi parce que c'était court, et parce qu'on faisait le Mécène sans s'appauvrir.

Ceux qui n'ont jamais écrit croient qu'un écrivain met tout son bonheur à écrire. Ils ont raison. Pris d'une manière générale, le travail est réconfortant et réjouissant. Le travail littéraire, en particulier, transforme l'âme, la met en rapport, je dirais presque en contact avec tout ce qu'il y a de grand, efface pendant sa durée les souvenirs pénibles, crée à côté de la vie réelle, une autre vie toute remplie dé joies idéales. Le grand écrivain, qui est le bienfaiteur de l'humanité, jouit le premier des trésors qu'il répand, et il jouit en même temps du sentiment intime de sa force.

Mais il y a bien quelque différence, si l'écrivain au lieu de suivre son inspiration, est obligé de chercher le succès, c'est-à-dire de suivre le goût de la foule ignorante et grossière. Se donner à ce maître, c'est' s'abaisser; n'est-ce pas s'avilir? On sait qu'on n'ira pas jusqu'à flatter de mauvais instincts; qu'on luttera, au besoin, pour la justice. On

tfO LE CENTENAIRE DE LAMARTINE.

le sait mieux que personne, quand on est Lamartine. Pourtant il y a des frivolités auxquelles on s'assouplira, des concessions à craindre, des faiblesses. En faisant une entreprise de librairie, on sait d'avance qu'il faudra se résigner à des concessions, à des compro-

missions.

Le travail, si attrayant quand on travaille à ses heures, quand on est maître de choisir son sujet et son temps, de s'arrêter si l'inspiration fait défaut, de quitter une tâche devenue ingrate, pour choisir une matière plus charmante ou plus passionnante, le travail libre, en un mot, est tout autre chose que le travail prescrit, le travail vendu.

Il y a aussi la question de durée; la journée de douze heures. Le cerveau se fatigue plus vite que les bras. La fatigue a pour conséquence directe, immédiate, l'infériorité, et parfois, l'impossibilité du travail.

La langue distingue l'auteur qui écrit en vers, et celui qui écrit en prose. On dit : le poète, le prosateur. Il ne suffit pas d'aligner

des vers pour être poète. On peut être poète en écrivant de la prose. Qu'est-ce qu'un poète? le mot le dit, c'est un créateur. Créateur, en grec, se dit poète. J'ai dit mes prières en grec pendant bien des années, et je me rappelle toujours ces paroles du symbole : IIicejw zl; xbs hizi. \\y~izy. TcavroxpaTcpa... Kei^fHjV oupavou /.ai -fîç. Je crois en Dieu, le père tout-puissant, poète du ciel et de la terre. Descartes est le poète du Discours de la méthode; Montesquieu, de YEsprit des Lois. Il prend soin de le déclarer en prenant pour épigraphe ces mots : Prolem sine maire [creatam. Quand le poète compose, quand il crée, il se sent investi de la toutepuissance sur sa créature. Cette toute-puissance est une des conditions de sa force et de sa joie. Tant que son manuscrit est dans ses mains, il est maitre de le publier, de le changer, de l'anéantir. Comme il se donnera lui-même en le donnant, il est juste que sa toute-puissance reste entière jusqu'au dernier moment.

Mais l'écrivain à gages, l'écrivain à heure

fixe n'a pas le droit de vie ou de mort sur son œuvre. Elle est commandée. Il n'est plus à proprement parler le poète. Il ne produit pas la pensée ; il ne fait qu'en modifier la forme. Il n'est pas maître absolu de son style, puis qu'il faut livrer à heure fixe. Si le temps ne lui manquait pas, il déchirerait cette page, qui est fausse de ton et de style, qui détonne avec la page précédente, qui alourdit et obscurcit la pensée. Il en tient une plus claire et mieux frappée, qui montrerait mieux la suite des idées, et donnerait de la lumière à sa démonstration. Mais l'imprimeur est là, réclamant le manuscrit. Il le prend encore humide sous votre plume. Il l'emporte en courant ; il le livre aux ouvriers qui s'empressent pour être prêts à l'heure dite, et presque aussitôt au monstre lui-même, qui va, en quelques minutes, le reproduire à dix mille, à cent mille exemplaires. C'en est fait, cette moitié de votre pensée est fixée pour les lecteurs d'aujourd'hui, et pour ceux qui vous liront dans cent ans, pendant que vous, le

poète, penché sur votre pupitre, vous vous efforcez d'atténuer ou de retirer ce que vous avez écrit tout à l'heure, de vous continuer, de vous compléter, de vous contredire, sachant à peine si cela est vrai ou faux, intelligible ou obscur, et si vous serez reçu par des applaudissements ou par des sifflets.

L'ouvrier chargé d'un travail manuel quitte son travail à l'heure fixée pour prendre du repos. Il le quitte vraiment, pour un temps donné. Pendant cet intervalle, il peut oublier sa tache, ou môme s'en donner momentanément une autre. Il n'en est pas de même de cette sorte d'ouvrier dont le labeur consiste à créer des idées, ou à les habiller. Il peut, comme l'autre, suspendre son travail, mais il ne le quitte pas pour cela. Il ferme le manuscrit ; il le cache au fond de son bureau. Il prend tous les moyens de s'en distraire. Il va dans le monde pour se dissiper. Il s'entoure des joies de la famille. Il reprend une lecture commencée. Il a recours aux beaux arts. Il parcourt un musée, il écoute de la musique.

i.i LE CENTENAIRE DE LAMARTINE.

Le manuscrit abandonné, enterré sous une pile de volumes, luit en quelque sorte dans sa pensée. Il le voit, il le lit plus distinctement que quand il l'avait sous les yeux. Il lui impose l'obligation de chercher un dénouement à cette aventure, une réponse à cette objection, une conclusion à ces prémices. Il est souverain de son manuscrit, puisqu'il peut l'anéantir ; et le manuscrit à son tour est le souverain de son auteur. Il le poursuit partout, même la nuit, pendant son sommeil. Gomment échapper à cette obsession, à cette possession, si Fauteur est obligé de fournir cetto œuvre, et de la livrer à heure fixe?

J'allais beaucoup chez Ary Scheffer quand il faisait son tableau de la tentation. Il y avait, dans Ary Scheffer, un poète et un peintre. Le poète avait choisi pour langue la peinture ; mais le peintre, en lui, était inférieur au poète. Pour ce tableau difficile, le poète avait conçu un bel idéal que le peintre ne parvenait pas à réaliser. C'était tous les jours un nouvel effort d'un côté, un nouveau découragement et de

nouveaux emportements de l'autre. Ary Scheffer excellait à critiquer la peinture des autres, et surtout les siennes. 11 savait ce qu'il fallait faire et ne réussissait pas à en venir à bout. Il ne se lassait pas de recommencer ce tableau ; c'était tous les malins un tableau nouveau. Les amis se divisaient. Les uns lui disaient : Renoncez ! D'autres offraient leurs conseils. Jamais il n'y eut homme plus malheureux. Son caractère même était changé. Il était brusque et irritable. On n'osait plus l'approcher. Je le trouvai un matin, jouant des airs joyeux sur son piano, affable, de belle humeur. Je me dis : Il a trouvé ! Le tableau est fait. Je me glissai vers le chevalet, et levai la toile en tremblant d'émotion. Il n'y avait plus qu'une toile barbouillée du haut en bas de blanc et de noir. Je me retournai. Le poète était derrière moi, tout souriant de ma déconvenue. — Oui, me dit-il, je me suis délivré ; je vais vivre! J'attendrai quelque temps, ajouta-t-il ; je me referai ; et je le referai peut-être aussi quand j'aurai assez oublié cette année terrible.

Heureux peintre, qui pouvait porter jusqu'à l'immolation le respect de sa pensée !

Lamartine n'avait pas mesuré l'immensité de la tache qu'il s'imposait. Il n'en avait pas vu les difficultés. Il croyait commencer un de ces discours auxquels il s'abandonnait sous la Constituante, qui devaient durer une heure, et qui duraient encore quatre heures après quand l'obscurité tombait sur l'Assemblée. La parole écrite n'a pas les immunités de la parole parlée. Ce discours, au lieu de durer quatre heures, durait indéfiniment. La matière, qu'il avait crue inépuisable, parce qu'il était réellement très lettré, menaçait de prendre fin. C'est seulement en écrivant qu'on s'aperçoit de son ignorance. On ne savait qu'à peu près. On savait assez pour la conversation, qui s'accommode des exemples et des digressions. Il glissa des philosophes aux artistes ; c'était une ample matière à discourir. Mais ici tout lui échappait, jusqu'à la langue particulière de la musique ou de la peinture. C'est à peine s'il retrouvait dans sa mémoire la date de leur naissance et

les noms de leurs principaux ouvrages. Il fut séduit un moment par la chimère des gens du monde qui comptent sur l'ignorance pour parler des arts avec originalité ; mais son esprit supérieur comprit vite ce qu'était et ce que valait ce genre d'originalité. Il avait )a ressource des dictionnaires. L'art des dictionnaires a été bien perfectionné de nos jours; et on trouve dans plusieurs d'entre eux de la science toute faite. Mais c'était aussi par trop descendre que de copier des auteurs de troisième ou de quatrième nom. Il résolut d'avoir pour chaque genre un secrétaire, — ou un maître compétent. Le maître ferait une notice décolorée ; et Lamartine, après l'avoir lue, l'écrirait de nouveau, et se la rendrait propre en y ajoutant la magie de son style. On pouvait le comparer à ces grands artistes qui reçoivent de l'or en barre, et le rendent à leurs clients après l'avoir habilement ciselé. Il parvint ainsi à traiter tous les sujets, et à enseigner ce qu'il ne savait pas.

Ce fut un étonnement pour les ignorants ; et

plus encore pour les savants qui apprirent à son école des idées justes et nouvelles. Il se trouva que, dans ce poêle, dans cet orateur, dans cet homme d'État, il y avait un journaliste et un professeur.

Mais le travail du journaliste élait d'autant plus accablant qu'il fallait chaque semaine consumer la moitié de son temps à étudier. Ces canevas étaient le plus souvent mal conçus ; ils étaient mal écrits, obscurs. Il lui fallait de longues conversations pour se les assimiler. D'autres avaient la prétention d'être des chefsd'œuvre auxquels Lamartine pouvait se contenter d'ajouter son nom. Cette façon de travailler avait été souvent employée par les orateurs de l'Assemblée constituante. Quelles que fussent leur activité et leur assiduité au travail, le temps leur aurait manqué pour étudier tant de matières, et composer tant de discours. Les uns prenaient des secrétaires ; les autres, des collaborateurs ; quelques-uns consentaient à lire à la tribune des discours qu'on leur fournissait tout composés. Mirabeau

a donné l'immortalité à des discours qui n'étaient pas de lui, et qu'il avait lus à la tribune comme étant de lui. L'ancien évêque d'Autun, voulant proposer à l'Assemblée de créer un institut national, fit composer le projet et rédiger le rapport par le vicaire général de son diocèse. Lamartine transformait si complètement les esquisses qu'on lui apportait, qu'aucun de ses collaborateurs n'essaya de s'attribuer une part de paternité dans le Conseiller du peuple. Les lecteurs retrouvaient si évidemment Lamartine dans chaque ligne de ses articles qu'il n'avait pas la pensée de rechercher le canevas informe sous l'œuvre brillante et parée.

On ne sait qui se serait épuisé le premier, de la satisfaction du public, ou de la verve de l'artiste. Cette vogue si longtemps soutenue était une merveille dans notre temps où on se lasse de tout, et de l'admiration plus que de tout le reste. On commençait pourtant à sentir une décroissance. Il fallut, à plusieurs reprises, changer le cadre et modifier la façon pour

retenir le lecteur. Quant à Fauteur, il ne sentait ni le découragement, ni l'épuisement. Il continuait cette dure besogne sans prendre un moment de repos. Sa vie était celle d'un condamné aux travaux forcés; un condamné volontaire. 11 avait pris cette résolution, et il la tenait jusqu'au bout avec un courage étonnant. On ne l'a pas assez admiré, parce qu'on ne l'a pas assez compris. Il y a des journalistes qui écrivent chaque semaine autant de copie : mais ils n'ont pas été Lamartine ; ils n'ont pas régné pendant un demi-siècle sur les esprits et sur les cœurs ; ils n'ont pas lutté contre une révolution ; ils ne l'ont pas disciplinée et conduite. Ils n'ont pas abordé ce métier de conférencier et de journaliste quand ils étaient arrivés déjà au seuil de la vieillesse: ils n'avaient pas à lutter chaque jour contre les exigences de créanciers nombreux et avides ; ils ne se refusaient pas avec cette obstination quelques instants de repos.

Il ne voyait plus, dans ses dernières années, que les agents nécessaires de la souscription.

quelques admirateurs qui forçaient la porte, et des malheureux, aux instances de qui il n'essaya jamais de se soustraire. Il eut longtemps l'appui d'une femme incomparable, qui avait toutes les vertus et tous les courages, et jusqu'à la fin celui d'une nièce, capable de comprendre ses écrits et de juger sa conduite. Je mentionne sa levrette, parce qu'il ne l'aurait pas oubliée s'il avait fait la nomenclature de ses derniers amis, et Dargaud, un écrivain de mérite, qui n'avait plus d'autre occupation que d'être auprès de lui, de l'écouter, de l'approuver, de l'admirer, de le respirer.

Lamartine habitait un très petit hôtel, enclavé dans les bâtiments du ministère de l'Intérieur. La cour qui le précède donne sur la place qui termine la rue de la Ville-Lévèque; cour déserte et désolée dans les derniers temps de la vie du poète. La muraille qui ferme la cour du côté de la place est percée d'une porte cochère toujours fermée, et qui semblait n'avoir jamais été ouverte. La cour est fermée des deux côtés par de hautes maisons, en bordure sur

il LE CENTENAIRE DE LAMARTINE.

la place et qui ne profilent sur cette cour isolée que leurs murailles grises sans fenêtres. L'hôtel fait le quatrième côté de f enclos. On n'ouvre pas les fenêtres qui donnent sur la cour ; il a vue, par derrière, sur les jardins assez vulgaires du ministère de l'Intérieur. Lamartine travaillait là depuis le matin, probablement dans sa chambre. Je ne me le représente pas écrivant son journal sur un grand bureau. Il avait sans doute une petite table. Il laissait tomber ses feuillets, que le lévrier respectait et gardait jusqu'à ce qu'on vint les relever et les classer. Sa plume ne quittait pas le papier. Elle courait rapidement, comme eût couru sa parole s'il avait été à la tribune. Les images, les comparaisons, les raisonnements lui venaient comme d'une source largement épanchée, sans qu'il eût besoin d'aucun eiîort. Tout ce qu'il écrit est sage, poétique, harmonieux. On ne sent pas l'effort, ce qui est une qualité commune à la plupart des grands écrivains; mais pour lui, ce n'est pas assez de dire qu'on ne sent pas l'effort ;

on sent qu'il n'y en a pas. Ses derniers écrits montrent profondément sa vie, quand on sait pour quels motifs il les a faits; tout ce qu'on peut dire de leur mérite littéraire, c'est qu'ils ne déshonorent pas son œuvre. C'est bien loin du Voyage en Orient et des Girondins ; c'est à mille lieues des Méditations et deJocelyn; mais c'est encore Lamartine.

Vers trois heures de la journée, il n'en peut plus. Sa main se refuse à tenir la plume ; ses yeux voient trouble. C'est le moment de Dargaud. Il entre ; poignée de main fraternelle ; le temps d'échanger des nouvelles sur la nuit écoulée, sur le travail de la matinée. Le maître a quelquefois dans la main une liste de renseignements que Dargaud prendra, qu'il apportera le lendemain, tout heureux de cette collaboration toute matérielle, qui lui donne le moyen de se rendre utile. Il pourrait davantage, car il sait écrire. 11 y a des livres de lui sur Jane Grey, sur les questions religieuses en France pendant la Révolution que les érudits lisent avec intérêt. Mais ce n'est pas son

affaire de collaborer ; il est à Lamartine pour la promenade, les renseignements et la conversation. Rien de plus. C'est un lot assez beau, puisqu'il répond à tous les désirs de Dargaud.

Je les voyais passer tous les deux, à trois heures et quart, avec l'exactitude d'une horloge, le long de la grille de l'église de la Madeleine et du grand escalier. Je pourrais dire tous les trois, en comptant le lévrier. Lamartine au milieu, toujours droit, mince dans sa grande taille, silencieux et grave. Dargaud, petit, assez épais, marche à coté de lui en levant la tète pour être entendu là-haut, et sans jamais cesser de parler. De temps en temps, un passant, qui reconnaît la figure du ; poète, s'arrête et salue. Lamartine rend poliment le salut, mais sans regarder, et ne s'arrête jamais. Si quelqu'un insiste pour dire un mot, Dargaud l'écoute une minute et reconduit.

Jean-Marie Dargaud ! Le Blondel de Cœur de Lion. Le meilleur et le plus fidèle des amis. Le plus fidèle, mais non pas le seul fidèle ; car Lamartine a conservé jusqu'à la fin des

admirateurs et des adorateurs, en France, en Russie, en Amérique. C'est à Paris seulement, dans cet hôtel mort de la rue la Ville- Lévêque, que Lamartine était mort : pour tout le monde, excepté pour madame de Lamartine, madame Valentine de Cessia, la nièce de Lamartine, et Dargaud.

Non contente d'avoir élevé une statue à Lamartine, la ville de Màcon a célébré son centenaire le 18 octobre 1890. C'est l'Académie de Màcon, ou plutôt c'est l'Académie Lamartine qui avait pris l'initiative de cette solennité. Je pense, comme mon ami Francisque Bouillier, que les académies ont un double but: favoriser le progrès des sciences et des lettres, et rendre hommage aux grands hommes qui ont fait ou accru leur gloire. Lamartine a joué un très grand rôle politique ; les partis, le gouvernement auraient pu se charger de célébrer son anniversaire. Il vaut bien mieux que cette

pensée soit née, en dehors de tout esprit de parti, dans un corps littéraire. Bien au-dessus de l'homme politique, qui a été très grand, la postérité placera le grand poète. Tous les amis du grand art pouvaient oublier l'histoire de ce demi-siècle, et se présenter devant la statue de l'auteur immortel des Méditations et de Jocelyn. Une telle gloire appartient à l'humanité tout entière.

Avant même de s'adresser aux habitants de sa ville natale, l'Académie de Mâcon, pour bien marquer sa pensée, avait écrit à l'Académie française, et lui avait demandé de prendre la fête sous son patronage. L'Académie accepta avec empressement et reconnaissance. Il fallait, pour la représenter, un poète, et un grand poète. Elle désigna M. Goppée. On pourrait s'étonner de me voir associé à la mission de mon illustre confrère. Je dois cet honneur à l'Académie de Mâcon, qui m'avait écrit dès le premier jour. Le livre publié par l'Académie de Màcon sous ce titre : le Centenaire de Lamartine, constate cette désignation de la façon sui-

vante. « Tous les souscripteurs furent réunis à l'hôtel de ville, et chargés de former euxmêmes le comité. Réunis en assemblée générale, Us décidèrent de placer la manifestation sous le haut patronage de M. le ministre de l'Instruction publique, et de M. Jules Simon, sénateur, membre de l'Académie française. » Et ailleurs : « Sur des démarches très instantes, faites auprès de lui, M. Jules Simon, l'éminent philosophe, voulut bien accepter la présidence de nos solennités littéraires. »

Si je rapporte ces paroles, c'est d'abord, je n'ai pas à le dissimuler, pour m'en faire honneur. C'est aussi pour remercier les auteurs de la relation, et les souscripteurs eux-mêmes. Rien n'explique ce choix à mes propres yeux, car j'avais perdu mes deux amis de Màcon, M. Charles Rolland, et M. Alexandre. J'avais depuis la chute de Lamartine cherché toutes les occasions de célébrer la gloire de Lamartine. On voulut bien s'en souvenir à Màcon.

J'ai vu à Paris de grandes funérailles, et particulièrement, dans ces dernières années,

celles de Thiers, de Gambetta, de Victor Hugo. Rien ne peut être comparé à ces manifestations. Rien n'est aussi imposant et aussi majestueux qu'une foule immense, quand elle est inspirée par un grand sentiment. Mais c'étaient des funérailles ; et, même pour Victor Hugo, des triomphes politiques. Ce que nous avons eu à Mâcon, c'est une fête où l'amitié a tenu autant de place que l'admiration. Le sauveur de 1848 disparaissait; on oubliait le tribun et l'homme d'État, pour penser uniquement au poète. Le poète même n'était pas l'objet particulier de ces hommages; ils s'adressaient au concitoyen, à l'homme. Lamartine est le bienfaiteur de sa ville natale, non seulement par la gloire qu'il jette sur elle, mais, dans le sens strict du mot, par son inépuisable générosité. Le poète semait les beaux vers et les grandes pensées. Le concitoyen semait son or sans compter. Il donnait, il prêtait, il commanditait. Quand il n'avait pas d'argent, il donnait sa signature. Il donnait sans faste; mais à la longue, les malheureux savent le

nom et la demeure de ceux dont la main est toujours ouverte. C'était le rejeton d'une vieille et patriarchale famille; bienfaiteur de père en fils, avec cette différence que le poète voyait plus haut et sentait plus grandement.

J'ai découvert à Mâcon, dans la conversalion de M. Lombard de Buffières, de M. Aubert, de M. Pellorce, et dans un charmant discours du rédacteur en chef du Journal de Saôneet-Loire, M. Deton, un Lamartine que nous connaissons à peine à Paris ; c'est le Lamartine bienfaisant et généreux jusqu'à l'héroïsme, ou, si vous l'aimez mieux, jusqu'à la folie. Nous ne savions pas ici à quoi avait passé sa fortune. Excepté ce voyage d'Orient où il s'était conduit en prince, il vivait très simplement, même au temps de sa prospérité. Il n'y avait pas un agent de change qui ne déployât plus

de luxe que lui. Il s'était ruiné à force de donner. Je n'approuve pas qu'on se ruine ; mais de toutes les façons de se ruiner, c'est assurément la plus pardonnable.

M. Lombard de Buffières m'avait dit : « Nous avons fait une souscription à cinquante centimes, pour avoir tous les noms, en exemptant toutefois les locataires dont le loyer normal ne

dépasse pas cent francs. Ces pauvres gens ont

* réclamé. Ils se sont syndiqués, d'abord pour

réclamer, et ensuite pour souscrire. » Je n'ai

compris cette réclamation d'un nouveau genre

qu'a force d'entendre conter de tous côtés les

générosités de Lamartine. La fête en est devenue

pour moi bien plus touchante.

Il faudra lire les récits attachants de M. Deton. En voici deux que me fournit ma mémoire et qui peuvent trouver place ici :

Il avait un goût passionné pour se faire traîner en voiture découverte. Remarquez que c'était aussi le goût de Victor Hugo, qui m'a dit un jour :

— Je n'aime rien tant que cela.

Lamartine voulut se donner le luxe d'un petit panier pour aller au Bois. Il fallait trois mille francs. Il se mit à les économiser. Il approchait du terme, quand une pauvre veuve, qu'il ne connaissait pas, vint lui conter la douloureuse histoire des veuves. Son mari l'avait laissée sans fortune, avec trois enfants. Elle était habituée au grand luxe et aux grands espoirs. Elle ne savait qu'un peu de couture et un peu de piano, juste autant qu'il en faut pour être applaudie par ses invités. Elle pleura. Il fut ému. Elle parla de je ne sais quel commerce, qui l'aurait tirée d'affaire ; mais il fallait une bien grosse somme. Elle cherchait des souscripteurs. C'était sa première démarche.

— Quelle somme-?

— Mille francs.

Lamartine se dirigea vers sa tirelire ; il la cassa; il mit les mille francs dans la main de sa solliciteuse, qui n'osait croire à tant de bonheur.

— Et la voiture, mon oncle? dit une jeune voix doucement émue.

— Eh bien, chère enfant, nous irons à pied.

— Oh ! avec quel bonheur I

Un poète lui écrivit pour le prier d'accepter la dédicace de ses œuvres. Il répondit qu'il voulait voir le manuscrit. Le poète vint. Ce n'était pas trop vulgaire ; il y avait çà et là, comme un rayon. Tout en lisant, Lamartine regardait l'auteur : c'était la misère en personne. Cet homme-là n'était pas vêtu ; il devait manquer de pain.

— J'accepte, dit Lamartine, et je souscris pour les premiers exemplaires.

Il lui mit quelques louis dans la main ; l'autre se confondit en remerciements. Lamartine le reconduisit jusque dans l'antichambre. On était en hiver. Le pauvre homme n'avait sur lui qu'un veston d'été, usé et rapiécé, qui ne pouvait le défendre contre le froid. Lamartine prit son propre manteau, un manteau tout neuf, qui était accroché à une patère. il le mit lui-même sur les épaules du visiteur.

— Vous oubliez votre manteau, dit-il.

— Il n'est pas à moi, répondit le poète.

— Il faut bien qu'il soit à vous, dit Lamartine, puisqu'il n'est plus à moi.

On nous racontait de pareilles histoires, à Màcon, toute la journée. Nous répondions par les Méditations et par Jocehjn. C'était, en vérité, une belle fête î

YI

Ici, à Paris, les malveillants, les indifférents, cl même quelques amis, avaient sans cesse ces deux mots à la bouche : prodigalité, mendicité.

On voulait bien admettre qu'il était généreux ; mais tout le monde répétait : « On ne donne pas un million ; on le jette. » Un million, il y a cinquante ans, c'était une grosse somme. On disait un million, comme on dirait aujourd'hui un milliard. Avoir été millionnaire, et être menacé et pourchassé tous les jours par ses créanciers ! Accepter la tâche de produire un million par son travail, en tirant tout de

soi-même ! Alimenter trois journaux ! Avoir sous presse, à la fois, cinq volumes! Subir cette vie terrible, écrasante, pour ceux qui étaient venus à lui pendant sa prospérité, qui avaient cru en lui, dont il avait, depuis, oublié les noms, et qui ne savaient pas de quel prix il payait à présent ses propres bienfaits ! On ne l'admirait pas assez, parce qu'on ne savait pas assez le fond des choses. Il avait des moments d'orgueil. 11 disait à ceux de ses amis qui lui parlaient de repos, ou d'accommodement : « Laissez-moi mon courage ! » Si sa santé le lui eût permis, si sa vie s'était prolongée quelques années, il serait venu à bout de son million. Il disait : « Ce sera mon chef-d'œuvre! »

Mâcon se souvint quand la France oubliait. L'Académie Lamartine (l'Académie de Mâcon) eut le très grand honneur de prendre l'initiative; le Midi accourut le premier; la France se réveilla : l'affluence fut énorme, les fêtes superbes. Tout le peuple sans exception y coopéra. Elles gardèrent leur caractère acadé-

mique. Des orateurs désignés par l'Académie de MâcoD et les autres Académies du Midi lurent d'éloquentes apologies de Lamartine. La plus attendue et la plus admirée fut l'éloge funèbre du grand poète par monseigneur Perraud, évèque d'Autun, membre de l'Académie française. Il le lut au cours d'un service religieux célébré en grande pompe dans la cathédrale : ce fut la magnifique conclusion de toutes ces fêtes.

Voici le discours que j'avais prononcé la veille, dans la séance académique tenue sous une tente immense, devant plusieurs milliers de personnes '.

1. Vuir le beau volume sur le Centenaire de Lamartine, puljlit- par M. Protat, à Mâcon. 1891.

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