QUELQUES SOUVENIRS SUR RENAN
Personne n'était d'un commerce plus agréable que Renan. Il savait très bien ce qu'il valait, mais il ne le faisait jamais sentir. Il a dit quelque part qu'il désirait toujours plaire à celui qui lui parlait. Ses ennemis se sont récriés là-dessus : C'est avouer sa duplicité ! Comment pourrait-on avoir confiance en lui, puisqu'il n'était qu'un courtisan ou un complaisant? Ces colères n'ont pas l'ombre du sens commun. On ne pourra donc plus être obligeant et aimable? Il avait son opinion, qu'il n'abandonnait pas, je vous prie de le croire, pour prendre celle du premier imbécile
qu'il rencontrait ; il ne la cachait pas non plus ; il la montrait par les côtés qui effarouchaient le moins le voisin ; ou bien, il insistait sur des opinions connexes, plus analogues aux instincts et aux désirs de l'interlocuteur. Pour ma part, je l'ai toujours connu très sincère ; et il était, par-dessus le marché, très affable et très complaisant. Être franc, mes bons amis, cela ne veut pas dire être cassant.
Je ne m'étonne pas qu'il fût adoré en Bretagne. Quand on se le représentait à Paris, on le regardait comme le plus grand savant et le plus grand génie du monde ; et quand on le voyait de près à Tréguier ou à Rosparamon, on trouvait qu'il était le meilleur homme et le camarade le plus facile. Il n'y avait pas moyen d'y résister. Lui, de son côté, se sentant aimé et admiré dans ce pays-là, s'y plaisait peut-être plus qu'a l'Académie et au Collège de France.
Dans sa jeunesse, il prenait ses villégiatures en Judée ou en Grèce, qui étaient le pays de
sa pensée. Il les prenait, arrivé à l'âge mur, dans son pays natal, sur la cote septentrionale de Bretagne. Il présidait d'abord son dîner celtique : il bénissait une statue, si on en dressait une quelque part, dans une grande ville ou dans un village : et vite, il allait s'enfouir dans sa maison isolée, ombragée, où il respirait l'air de la mer à pleins poumons. C'est là qu'il était chez lui. Au Collège de France, il était en exil.
J'ai mis le monde sur le pied de venir me voir et de ne pas compter sur ma visite. Comment trouvez-vous cette phrase-là? Est-elle assez impertinente? Le plus curieux, c'est qu'elle est vraie. C'est un fait que je ne puis moi-même m'expliquer. Scarron, avec lequel je n'ai pas la fatuité de me comparer, et qui, après tout, n'était pas du premier mérite, avait mis ses amis sur ce pied-là. Je voyais Renan chez moi assez souvent, et, tous les huit jours, à l'Académie et à la commission du dictionnaire dont nous faisions partie tous les deux. Nous faisions aussi quelquefois une course
rapide en Bretagne pour inaugurer une statue. Nos compatriotes aimaient assez à se faire faire deux discours dans ces occasions : un de lui, l'autre de moi. C'est comme leur musique; ils ont deux instruments de valeur très inégale : le biniou, qui est charmant, affriolant, réjouissant ; et la bombarde, qui forme une basse monotone et assez lugubre. La bombarde, qui serait assommante si elle était seule, passe pour un accompagnement agréable.
Nous sommes allés ensemble à Lorient, mon pays natal, pour inaugurer le monument de Brizeux. Lorsque nous fûmes invités à faire les honneurs de cette fête, j'avais une autre cérémonie à présider à douze lieues de là, dans la jolie petite ville de Pontivy. Il s'agissait de mon ami Guépin que Pienan ne connaissait pas, car Guépin n'était ni philosophe, ni poète, ni orientaliste. Il rentrait dans mon genre d'affaires comme républicain et grand philanthrope, mais Renan n'avait rien à démêler dans cette partie.
Il fit un crochet, pour ne pas me laisser
seul. Je vous laisse à penser quelle joie pour la ville de Pontivy. Le soir, pendant le banquet, où nous étions cent cinquante convives, on lui fit passer une carte. A peine fa-t-il vue, qu'il éclate de rire. Il remit la carte par-dessus la table à madame Renan, qui était vis-à-vis de lui, à ma droite. Madame Renan rit à son tour à gorge déployée. Nous voulûmes savoir le secret. C'était M. Ary Renan, qui arrivait à Pontivy à l'heure même, et qui voulait retourner à l'hôtel en apprenant que nous étions tous en habit noir, tandis qu'il était en complet de piqué blanc comme un gentleman en voyage. Vous pensez bien qu'on le fit entrer par force, et que le banquet, un peu solennel jusque-là à cause de la présence du maître, devint bruyant et animé à partir de ce moment. Nous autres Bretons nous ne connaissons pas les demi-teintes. Le lend main, ce fut le tour de Lorient d'offrir un banquet à M. Renan, et de lui porter un toast. Renan excellait dans cette littérature du dessert. Il s'y délectait, il mettait tout le monde en joie. Il restait assis, et parlait
à cent convives comme il aurait parlé à l'oreille de son voisin. Il parlait de lui le plus souvent, mais comme on n'était là que pour lui, on trouvait cela tout naturel.
Il ne craignait pas les difficultés ; il avait l'air de ne pas les voir. Lorient est une ville bretonne, et même très bretonne, qui n'est pas entamée dans ses mœurs, mais où la marine avec ses équipages et ses ateliers a importé le républicanisme. C'est comme une île dans le département ; une île républicaine et anticléricale au milieu d'un déparlement légitimiste et catholique. Renan le savait ; mais il savait aussi que ces anti-cléricaux et ces libres penseurs, qui étaient hier tout l'opposé, et qui retrouvaient le catholicisme dans toute sa ferveur en rentrant dans la maison, le reniaient par raisonnement et le révéraient par habitude. H y a partout en France, mais chez nous principalement, de ces incrédules qui s'abstiennent toute l'année de mettre les pieds à l'église, et qui font maigre rigoureusement le Vendredi-Saint. De plus, il va sans dire que
nous n'avons pas une muraille de la Chine autour de Lorient, et qu'on y trouve à chaque instant des gens venus d'Auray, la ville sainte, ou de Vannes, ou de Sainte-Anne d'Auray, Bretons à tête dure et à foi robuste. Renan choisit donc la ville de Lorient pour nous parler de ses affaires avec le ciel.
Gomment il introduisit ce sujet, je ne puis m'en souvenir, mais cela vint si simplement qu'il nous parut à tous qu'il ne pouvait vraiment pas parler d'autre chose. Il nous rassura sur l'enfer dès les premiers mots ; en supposant qu'il y eut un enfer, en dépit de Schrevelins qui n'y croyait pas, ce n'était pas un endroit fait pour lui, il était sûr d'y échapper. Tl commença par écarter dédaigneusement cette hypothèse.
Au contraire, il nous expliqua qu'il avait de grandes chances d'aller en purgatoire. Il finit même par nous déclarer qu'il était sur d'y aller.
— Oui, disait-il, en hochant la tète d'un air de réflexion profonde, et en appuyant son
menton sur sa poitrine, je ne puis manquer d'aller en purgatoire.
Il donna ses raisons ; je pourrais vous les redire ; mais vous n'y comprendriez rien, parce que ce serait du Renan sans Renan. Lui seul pouvait conserver cet air de gravité si profonde, et y joindre pourtant de l'enjouement et de la gaîté. Son purgatoire ressemblait à celai de Jean Reynaud (voyez Terre et Ciel) avec cette différence principale que le purgatoire de Jean Reynaud existe probablement, tandis que très probablement celui de Renan n'existe pas. On se disait : parle-t-il sérieusement, ou se moque-t-il de nous? 11 ne se moquait jamais de son auditoire, mais il se moquait quelquefois des raisonnements qu'il venait de faire, et en général, de la science humaine. Il se sentait capable ou de la diriger ou de l'abandonner, et c'est pour cela qu'il se sentait le maître. Il paraissait souvent se contredire. Ces apparentes contradictions venaient de ce qu'il voyait avec une égale clarté les deux côtés de la question. Il y avait en lui toute la
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puissance et toutes les faiblesses des âges critiques : ce qu'il nous disait à Lorient, en faisant semblant de boire du Champagne, et en se parlant à lui-même devant un auditoire où il ne connaissait personne, aurait ravi une assemblée de philosophes ou de poètes.
J'avais devant moi pendant qu'il parlait, un paysan de haute mine, dans la force de l'âge, portant les cheveux longs et le costume blanc du Finistère, avec le soleil de soie jaune et rouge brodé au milieu du dos. C'était le conseiller général de Quimperlé, bachelier, riche à vingt mille livres de rente, dont la femme jouait du piano et trayait les vaches, et qui, ayant conservé l'habit de ses pères, ne pouvait manquer d'avoir aussi conservé leurs croyances. On m'apprit qu'il avait été officier dans les zouaves pontificaux et que si par impossible une guerre civile avait éclaté, il aurait été le général de l'armée royaliste. Je le regardais attentivement pendant le discours, qui fut long. Je le vis d'abord irrité et méprisant, puis attentif, puis ébloui, puis ému
presque jusqu'aux larmes. Il mêla à la fin ses acclamations aux nôtres, et je suis sûr qu'il se promit ce soir-là de faire dire des messes pour la délivrance de Pienan, aussitôt qu'il le saurait bien établi dans son purgatoire.
Renan, pendant ce temps-là, ne pensait déjà plus au jugement dernier. Il avait trouvé un membre de la Société polymathique du Morbihan et causait avec lui d'un monument mégalithique récemment découvert aux environs de Garnac.
J'aimais beaucoup Renan, et j'aimais beaucoup son talent. Je n'aimais pas du tout ses opinions. Je lui pardonnais de douter, mais je ne lui pardonnais pas de s'en réjouir. 11 m'aimait aussi. Je sais bien qu'il s'est vanté de caresser un peu tout le monde. Cela veut dire qu'il caressait les vanités pour avoir la paix ; mais soyez sur qu'il avait ses préférences. Quand il fut reçu à l'Académie, je fus un de ses parrains ; Victor Hugo était l'autre. Il nous remercia publiquement tous les deux, en appelant Victor Hugo: « mon illustre confrère »5
et en m'appelant : « mon confrère bien-aimé ». Un journal voulut bien remarquer qu'il ne me donnait pas de l'illustre ; c'est qu'on ne m'en donne jamais et qu'on n'en donnait à personne à côté de Victor Hugo. J'étais content de mon lot, et, comme je viens de vous le dire, je croyais à la réalité de cette amitié. Ceux qui ont cru, sur la foi de Renan, à la banalité de ses sentiments, ou ne l'ont pas compris, ou ne l'ont pas connu.
Notre liaison remontait fort loin, puisque la première fois qu'il vint chez moi, il était en soutane. Justement, c'est pour cette soutane qu'il venait; il s'agissait de la quitter. Il prenait cela fort au tragique. C'était bien Renan ; mais il n'avait pas, dans cet âge tendre, la liberté d'esprit et l'absence de préjugés qui ont signalé son âge mûr. Il commença par me dire qu'il ne croyait plus et je me hâtai de lui répondre :
— Quittez cet habit.
11 avait un étrange scrupule.
— Mon oncle l'abbé, me dit-il, a payé tous
les frais de mon éducation dans la pensée de me faire prêtre. Si je m'en vais, je le vole.
Je lui ris au nez, ce qui lui fit un plaisir extrême. Pour quitter cet habit, il fallait en avoir un autre. Nous nous mîmes à la recherche d'une redingote. Je crois bien que c'est Hauréau qui la donna, mais je le dis avec hésitation, parce que je tremble de me tromper :
— J'aurai beau mettre cela, disait Renan, j'aurai toujours l'air d'un prêtre déguisé. Jamais je ne saurai regarder les gens en face. Ce n'était pas faute de courage. Jamais il n'y eut d'écrivain et de professeur plus audacieux. Si vous n'avez jamais été professeur au Collège de France, vous ne savez pas ce que c'est qu'un maître parlant à un tel auditoire, dans un tel lieu, avec une telle solennité et une telle responsabilité, et qui appelle Jésus-Christ un homme divin, comme il eut dit : le divin Platon. Renan disait cela tout naturellement et tout simplement sans crier gare. Remarquez qu'il n'avait pas l'habitude de soigner ses effets. Il ne courait pas, comme d'autres
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grands hommes, après les réclames. 11 savait que la gloire ne l'oublierait pas, et il la laissait venir.
Je sais de lui deux choses que le public ne devinerait pas : l'une, qu'il était excellent administrateur, très entendu en affaires et même un peu minutieux. C'est Boissier, son successeur et autrefois son adjoint, qui m'a appris cela. L'autre particularité, c'est qu'il aimait le monde. Il s'y plaisait. Il y était assidu. Ses immenses travaux ne l'empêchaient pas de dîner presque toujours en ville pendant la saison. Il n'était ni dédaigneux, ni prétentieux ; s'amusant de ce qui amusait les autres, causant avec beaucoup de grâce sans accaparer la conversation, toujours de bonne compagnie, riant, aimant à rire, le montrant et disant volontiers qu'ayant été toujours heureux dans la vie il avait mille raisons d'être toujours en joie et en belle humeur. Savez-vous qu'il n'étail pas facile de trouver un meilleur compagnon de voyage? Nous avons été deux fois ensemble à Lorient ; une première fois pour la statue
de Brizeux, et la seconde fois pour celle de Victor Massé1. Voici la lettre qu'il m'écrivit pour me demander d'aller avec lui à l'inauguration de la statue de Brizeux :
« Cher ami, y> Je voulais causer avec vous, quand je vous ai cherché à votre place, vous n'y étiez plus.
» Nos petits Bretons m'ont induit à patroner la tentative d'un jeune sculpteur de Saint- Brieux, M. Ogé, qui veut faire une statue de Brizeux pour la ville de Lorient. Je leur ai toujours dit que j'en voulais bien être, mais à une condition, c'est que vous en fussiez. Il faut que le président de l'œuvre soit le maire de Lorient. Puis il y aurait trois présidents honoraires qui seraient : vous. La Villernarqué et moi, puis le comité.
» Acceptons dans ces conditions, cher ami, vous leur avez fait un plaisir extrême l'été dernier. Nous nous trouverions à Lorient, où je