Revue de Paris du 15 lévrier
M. Boissier, qui joint à infiniment d'esprit une rectitude de jugement presque infaillible, a tracé en quelques pages un portrait qui restera. M. Ghallemel-Lacour, dans sa belle et forte étude sur son prédécesseur, a voulu faire un chapitre d'histoire et non un panégyrique. Il a loué avec joie; il a critiqué et blâmé en toute franchise. Il est surtout sévère pour la philosophie de M. Renan. Il va jusqu'à nier qu'elle existe. Il en donne ses raisons, qui ne sont pas de très mauvaises raisons. Il conteste aussi, il discute, tout au moins, la science de Renan, surtout à propos de la Vie de Jésus. Il le réduit presque à n'être qu'un lettré. On sait quels étaient précisément pour le lettré les dédains de Renan. Il est cruel de le réduire à cette condition basse et humiliante. C'était, selon Ghallemel, un grand lettré, le plus grand de tous les lettrés. Il tient un des premiers rangs parmi nos grands écrivains, mais il nous éblouit sans nous instruire.
Je constate cette sévérité. Je ne reproche pas au brillant orateur d'avoir dit toute sa pensée.
Renan lui-même n'aurait pas consenti à être épargné. Il était de force à supporter des coups. Sa gloire n'en sera pas diminuée ; son àme, s'il assiste à nos débats, n'en sera pas attristée. C'est aux petits et aux humbles qu'il faut toucher avec ménagement.
Après Challemel-Lacour, Boissier et Darmesteter, il n'y a plus de place pour un article ; il faut attendre le Livre, qui ne peut tarder. Je ne veux, dans les pages qu'on va lire, que rassembler quelques souvenirs personnels.
Je connaissais Renan depuis 1845 avant la publication d'Averroès; j'ai donc quelques droits à dire que je l'ai vu naître. Je dois avouer tout d'abord que je n'ai jamais été dans son intimité comme Berthelot et Boissier; je ne suis qu'un admirateur pris dans la foule, et même, à ma confusion, un admirateur ignorant. J'en sais assez long pour admirer les belles études de Renan ; mais je suis hors d'état de les juger. Quelques circonstances, que je signale ici sur-le-champ, donnent peut-
être à mon témoignage une certaine importance d'ordre tout à fait secondaire.
Je viens de dire que je le connaissais depuis 1845; nous n'avons cessé d'avoir, l'un pour l'autre, pendant plus de cinquante ans, une cordiale amitié ; c'est moi qui eus l'honneur de le rétablir dans sa chaire du Collège de France, d'où l'Empire l'avait exilé. Il voulut bien me choisir, lors de sa réception à l'Académie, pour être avec Victor Hugo, l'un de ses deux parrains (coïncidence douloureuse : j'ai été le parrain de son successeur) ; enfin, comme nous étions Bretons tous les deux, et Bretons profondément dévoués à la vieille province, il arrivait que nous allions ensemble, pendant les vacances, bénir quelque statue. Tantôt on nous appelait tous les deux : quand on en appelait qu'un, l'autre allait par amitié, et, si c'était moi, par dilettantisme.
Tréguier, la ville natale de Benan, est un petit port de cabotage où se fait un commerce assez actif de poisson et de céréales. Vous voyez un grand bassin de forme ovale, entouré
de tous cotés par des berges très richement boisées. Au fond est un pont élégant et hardi jeté sur l'embouchure de la petite rivière. Visà-vis du pont est la haute mer, mais on ne la voit pas, elle est cachée par les collines. Les bateaux se glissent entre deux de ces collines par une passe étroite et sinueuse, et la mer apparaît tout à coup après quelques coups de rames.
Le port n'occupe qu'une petite partie de la berge entre le pont et la passe. Il est fort gai, malgré quelques tours en ruine, contemporaines de Dugueselin, et accommodées aux usages modernes. La ville grimpe derrière le port par deux rues escarpées qui conduisent à une jolie cathédrale, achevée au xvie siècle, et commencée deux siècles plus tôt. C'est un édifice inondé de lumière, dont la flèche de pierre s'aperçoit au loin, et qui fait à juste titre l'orgueil du pays.
A droite de la cathédrale est l'ancien évèché, aujourd'hui inhabité, avec un cloître élégant du xve siècle; à gauche, une jolie place trian-
gulaire, où le marché se tient dans la matinée. A midi, chaque marchande emporte sa chaise et sa petite table, et la place, balayée en un clin d'œil par les vents de la mer, redevient proprette pour servir de promenoir aux rentiers. La mer, qui rend ce service aux habitants, ne se laisse voir ni de l'église, ni de la place, ni des rues avoisinantes. On ne voit le port que quand on y est, et la mer que quand on prend une barque pour aller la chercher.
La population se compose de marchands de grains, de rentiers, de marins retirés et de quelques gentilshommes, qui sont à Tréguier des seigneurs de haute lignée, et que personne ne connaît à trois lieues de là.
Il y a dans la ville de très nombreux couvents pour une si petite population. On cite surtout le petit séminaire, qui est un des collèges les plus renommés et les plus peuplés de la Bretagne. Les élèves s'y comptent par centaines ; l'enseignement y est donné par des prêtres. C'est là que Renan a été élevé. C'est
là que M. Dupanloup a été le chercher pour lui donner une place dans son petit séminaire du Ghardonnet, d'où il passa plus tard à Saint- Sulpice. La maison où il est né, et qui n'a pas cessé de lui appartenir, est située dans une des longues rues qui, de la cathédrale, descendent jusqu'au port : le petit séminaire est tout en haut, de l'autre côté de la place, séparé de la maison natale par une longueur de deux cents à trois cents pas.
Quand je le visitai pour la dernière fois, il y a quinze ou vingt ans, les bons prêtres me parlèrent de Renan avec de grandes marques d'admiration, et ce qui me surprit un peu, et me charma, avec une affectueuse tristesse. Ce ton contrastait avec les colères que suscitait ailleurs la Vie de Jésus. Ils me montrèrent la cellule qu'il avait occupée, et qu'ils ont laissée vide. « Il la retrouvera quand il voudra, disaient-ils. Il serait reçu à bras ouverts. On ne lui demanderait rien, pas même une explication. »
Ces paroles me touchèrent beaucoup. J'en
1 1 î i EU N E S I R E N A N .
fis part à Renan, qui fut moins étonné que moi. Il ne pouvait pas ignorer certaines violences ; mais il les regardait comme des aigreurs et des colères toutes personnelles. Il ne croyait pas avoir olîensé le clergé en disant avec respect, mais avec franchise, ce qu'il cro}fait être la vérité. Il envoya la Vie de Jésus à plusieurs de ses camarades de Saint-Sulpice, devenus évèques, avec des dédicaces affectueuses.
J'ai assisté, peu de temps après 1863, à un déjeuner où il y avait, outre un professeur de philosophie révoqué, un vicaire de la Madeleine, un des plus admirables maître de l'art musical en France, un évèque qui depuis est devenu cardinal, et M. Arnaud de l'Ariège, que j'appellerai, ne sachant dans quelle catégorie le placer, un Père de l'Église laïc. Nous avions tous reçu, de notre ami Renan, un exemplaire de la Vie de Jésus, avec une affectueuse dédicace de l'auteur. On ne parla pas d'autre chose; et pendant toute cette fin d'année, on ne parlait pas d'autre chose en France. « Je pense qu'il
ERNEST RENAN. JGb
attend mes remerciements, disait l'évêque. — Et pourquoi ne lui en feriez-vous pas, monseigneur? lui dit-on. Vous ne pouvez reprocher que de se tromper... » L'évêque interrompit sur ce mot et parla d'apostasie. L'interlocuteur reprit ses paroles en y insistant et en les complétant : « Vous ne pourriez lui reprocher que de s'être trompé, et de n'avoir pas voulu tromper les autres. »
J'insiste à mon tour sur cette distinction entre l'erreur et la faute, parce qu'elle est, à mon avis, très nécessaire pour la juste appréciation du caractère de Renan et de son œuvre.
Tout le monde sait que l'Église catholique traite comme un crime une erreur en matière de foi. Renan était sur ce point en désaccord complet avec elle. Il admettait la liberté de penser dans toute sa plénitude. Non seulement il l'admettait, mais il en faisait la règle essentielle de la morale, comme il faisait de la recherche de la vérité le but essentiel de la vie. Son idéal était celui-ci : employer tout son temps et toutes ses facultés à la recherche
et à la constatation de la vérité ; quand on est en possession de la vérité, l'exposer et la défendre avec tout le zèle dont on est capable. Les apôtres de la foi chrétienne peuvent avoir et ont le plus souvent un double but : répandre la foi ; arracher des âmes à l'erreur. Le côté charitable échappait absolument à Renan, qui ne se sentait pas chargé de peupler le ciel, et qui, tout en respectant profondément la morale, et en souhaitant l'amélioration de l'espèce humaine, ne se regardait à aucun degré comme un directeur de conscience. C'est uniquement à la vérité qu'il songeait ; c'était pour lui une même chose, de cesser de penser, ou de cesser de penser librement. Son attachement pour la vérité était sans emportement et sans violence; ce n'était pas une passion, c'était une seconde nature. Il ne se concevait pas lui-même abandonnant ou cachant la vérité ; il ne comprenait pas les autres lui reprochant son opinion, du moment que son opinion était sincère; car c'était lui reprocher d'être lui-même. Sur ce point, je le répète, il
était en désaccord et en dissentiment avec ses maîtres de Saint-Sulpice.
La seconde différence roulait sur le dogme catholique lui-même. Renan n'admettait pas la divinité de Jésus, ni par conséquent les dogmes et les mystères qui s'y rattachent. Il croyait que ses maîtres étaient dans l'erreur, et le leur disait avec simplicité, comme il leur aurait dit qu'ils se trompaient sur les dimensions de la lune. Personne ne rendra jamais un plus bel hommage que lui à la personne, au talent et même à l'érudition de M. Le Hir, son professeur. Ses maîtres s'indignaient contre lui et pleuraient sur lui.
Pendant ce temps-là, il leur faisait sa plus profonde révérence, et leur offrait ses services pour rectifier la version de saint Jérôme sur laquelle ils s'appuyaient et qui, d'après Renan, fourmillait d'erreurs. Non seulement il ne leur rendait pas colère pour colère ; mais c'est à peine s'il s'affligeait des colères dont il était l'objet. Il entendait bien les injures ; mais il était habitué aux docteurs
du moyen âge dont la polémique était toujours accompagnée de malédictions. Il prenait ces malédictions pour des ornements oratoires, dont il n'usait pas, mais dont il trouvait fort naturel qu'on se servît en parlant de lui. Ces polémiques ardentes étaient en réalité une preuve d'amitié.
Il était convaincu que la vérité était pour lui. Il se savait gré de l'avoir exprimée avec précision, et d'avoir, en toute occasion, rendu pleine et éclatante justice à Jésus et à ses disciples. Il pensait qu'à part les points controversés, on aurait pu le considérer comme un apologiste. Je n'ose dire, pour ne pas être taxé d'exagération, qu'il croyait avoir droit aux remerciements des prêtres catholiques pour avoir fait de Jésus, dont ils font l'homme-Dieu, un homme divin.
Le troisième point de controverse était la question de savoir si Renan, une fois convaincu que Jésus n'était qu'un prophète au sens humain de ce mot, c'est-à-dire un poète et un chef de culte inspiré, avait le droit, avait le
devoir d'abandonner à jamais ceux qui le présentaient comme un Dieu, qui prêchaient et même imposaient la croyance au Symbole de Nicée. Cette troisième question ne pouvait faire de doute, ni pour Renan, ni pour ses maîtres. Peut-être quelques vieux confesseurs auraient-ils essayé de le retenir, en comptant sur une conversion, et en le tenant à l'écart jusqu'à ce qu'elle se produisît. La discussion l'éclairerait. ou la pénitence le materait (je n'ose me servir du mot de Pascal), ou la grâce le toucherait. Mais la maison de Saint-Sulpice a une morale trop éclairée et trop droite pour ne pas être la première à conseiller la séparation, une fois la dissidence constatée.
Quant à Renan lui-même, il n'avait aucun doute, ni sur la doctrine qu'il devait croire comme historien, ni sur la conduite qu'il devait tenir comme homme. On a parlé de scepticisme. C'est une accusation que les catholiques portent volontiers contre ceux qui ne partagent pas leur croyance. Mais le mot n'est pas bien appliqué. Renan et ses analogues ne
doutent pas; ils affirment très positivement l'humanité de Jésus-Christ et l'absence de révélation divine. Ce sont des incrédules, ce ne sont pas des sceptiques.
Disons ici sur-le-champ, pour rapprocher deux opinions qui dépendent du même principe, qu'on a accusé Renan d'être sceptique en toutes choses, et autant pour le moins en philosophie qu'en théologie. Le symbole de Nicée n'est pas le seul qu'il renie. Il n'est ni avec Descartes, ni avec Leibniz, ni avec Kant, ni avec Schopenhauer. M. Challemel-Lacour le représente comme un homme qui se contredit d'une page à l'autre, et quelquefois dans la même page, et jusque dans la même phrase. 11 y met, comme Galatée, de la coquetterie. Il vous échappe au moment où vous croyez le saisir.
Je réponds pour la philosophie, comme pour la théologie, que l'incrédulité est autre chose que le scepticisme. Il ne croyait pas aux systèmes, qu'il appelait des coquilles de noix, et qui dans le fond ne sont que des hypo-
thèses glus ou moins brillantes avec lesquelles on s'efforce d'expliquer l'inexplicable. Cette incrédulité qu'il opposait aux systèmes ne l'empêchait pas d'adhérer fortement à un certain nombre de doctrines et d'y conformer sa conduite. Ce sceptique prétendu, comme M. Boissier et M. Darmesteter en font la remarque, s'est peut-être contredit dans ses opinions, mais il ne s'est jamais contredit dans ses actes. Il a plus d'une fois sacrifié sa position pour se rester fidèle à lui-même. Quitter Saint-Sulpice, risquer de perdre sa chaire au Collège de France, sont des actes de foi qui méritent d'être signalés et qui sentent autre chose que l'absence d'une doctrine.
Mais il appartenait à un siècle critique; il avait, plus encore que ses contemporains, le souci de voir tous les côtés d'une question. De là ces contradictions dont on dénature le caractère quand on y voit une sorte d'ironie préméditée. Ce sont plutôt des exagérations et des subtilités, conséquences fâcheuses de deux qualités excellentes, la clairvoyance et la
dialectique. Leibniz a prononcé contre les écarts de cette sorte une condamnation : « Prenez garde aux logiciens à outrance. Cave a conséquent iariis. Prenez garde à ceux qui voient tous les cotés de la question. »
Ce besoin de tout voir, et de ne souffrir aucune limite ni à sa curiosité, ni à sa sincérité, qui était la noie dominante du caractère deUenan, expliquera rancune contre Descartes. Descartes a contre lui ceux qui ne veulent pas du doute méthodique, parce qu'ils le savent envahissant, et, à l'autre extrémité du monde philosophique, ceux qui ne veulent pas de l'arche sainte où il mettait à part les vérités qui touchent à la morale. Descartes croyait, et Kant a cru après lui, que la morale fait partie intégrante de la méthode.
Mais Renan avait trop l'habitude de penser librement pour accepter une limite à la liberté. Il croyait que, comme l'eau est faite pour couler, une grande intelligence est faite pour voir la vérité jusqu'au bout. En même temps qu'il obéissait à cette nécessité de sa nature,
il sentait l'impuissance qui naît des triomphes mêmes de la critique. Il savait que les foules ont besoin de dogmes; que c'est à la fois leur faiblesse, puisque c'est une limite, et leur force, parce que c'est leur raison d'agir et leur moyen de penser. Il contestait la légitimité de l'arche sainte, mais il en reconnaissait la nécessité. Il ne riait pas de ce problème, puisqu'il lui a consacré dans sa jeunesse un livre qu'il n'a jamais publié que dans sa vieillesse. Il riait des solutions essayées, dont aucune en effet ne peut être sérieusement défendue. Celle qu'il propose dans son livre De F Avenir de la science est plutôt un aveu d'impuissance qu'une solution. En face de deux besoins contradictoires également contestés, il n'essayait point de système ; il proposait à la religion et à la science qui ne peuvent ni s'annihiler, ni se fusionner, de conclure une paix éternelle, en s'attribuant chacune un domaine particulier : à la science, la recherche de la vérité ; à la théologie, la consolidation des préjugés nécessaires. Donnez-
nous les académies et le Collège de France avec les journaux scientifiques, et nous vous laisserons les petites écoles et vos catéchismes. Cette opinion ne diffère pas tant qu'on le croirait des deux sœurs immortelles tant reprochées à Thiers et à Cousin. Renan l'exposait d'abord, et il terminait son exposition par un éclat de rire, qui, cette fois, était à sa place.
Entre ces deux mondes, le clairvoyant impuissant par excès de clairvoyance, et l'aveuglé que ses illusions mêmes rendaient capable de produire, le choix de Renan n'était pas douteux ; il allait du côté de la vérité. Il fit ses premiers pas dans cette séparation en 1845, quand il sortit du séminaire, et il y persista toute sa vie.
C'est à l'occasion de son changement d'état que je le vis pour la première fois. Je le connaissais beaucoup de réputation, quoiqu'il lut tout jeune. Dès son enfance, il avait été la merveille de Tréguier, et depuis qu'il était à Saint-Sulpice, on pensait qu'il serait un Lamennais. Il était tout le contraire; mais nos coin-
patriotes voulaient dire seulement qu'il serait, comme Lamennais, un très grand homme.
Je le vis entrer un matin dans la chambre où j'écris en ce moment. Je le fis asseoir dans le fauteuil qui est là devant moi; c'est la même chambre, le même fauteuil. Il y a de cela bien près de cinquante ans. C'était en 1845. Si vous voulez savoir quel était alors son aspect extérieur, vous n'avez qu'à fermer les yeux, et à vous le réprésenter tel à peu près qu'il était il y a quatre ans. On peut dire de lui (|ue son corps n'avait jamais été jeune, et que son esprit l'a toujours été.
Il était en soutane, et j aurais juré alors que ce costume était fait pour lui ; qu'il n'en porterait jamais d'autre. Il fut quelque temps à trouver une place pour son chapeau. Il commença par le mettre à terre; puis il le prit sur ses genoux ; puis il le remit à terre, où définitivement il le laissa.
Il me dit qu'il venait me voir parce que j'étais Breton et professeur de philosophie. Il avait, me disait-il, un conseil à me demander.
Je crois surtout qu'il avait un récit à me faire. Il était bien sûr qu'en me le faisant il le faisait à Uzel, à Quintin, à Saint-Brieuc , où il avait intérêt à donner ses raisons. Ses premiers mots me mirent au courant de la situation.
— Je suis, dit-il, élève de Saint-Sulpice. Il s'agit pour moi, de sortir du séminaire et de quitter cet habit.
Ce n'était pas la première confession de ce genre qui me fût faite. Mais les deux autres m'avaient parlé en philosophes, sur les conditions de la certitude, et sur l'impossibilité de concilier les miracles avec les principes de la raison : M. Renan ne me parla que de philologie.
— Vous savez, me dit-il, combien la version de saint Jérôme est inexacte, et le parti que les apologistes ont tiré de la fameuse phrase...
11 me flattait. Ce qu'il y a de plus remarquable en moi , c'est ma profonde ignorance. J'en rougis et j'en gémis; mais je n'ai jamais pu réagir contre le défaut d'éducation première.
Je l'en avertis, et le priai d'entrer dans
tous les détails nécessaires pour que je fusse bien au courant.
L'abbé Le Hir avait donc cité la phrase de saint Jérôme, et, dans un commentaire lumineux, il en avait déduit l'authenticité de la Révélation, avec toutes les conséquences qui s'ensuivent.
— 11 était évident pour moi, dit M. Renan, que l'abbé Le Hir ne savait pas l'hébreu, ce qui était désolant pour un professeur d'exégèse.
Je fis un geste d'assentiment.
— Quoique fort ému, continua mon visiteur, je crus devoir l'avertir de la méprise qu'il commettait. Je me levai, m'inclinai, suivant l'usage, et prononçai la formule accoutumée :
» — Liceat loqui, pater révérend issiine. » » — Do veniam, me dit-il avec bonté.
» J'exposai alors que son argumentation était très forte, mais qu'elle reposait sur le lexte de saint Jérôme, lequel était un contresens.
— Vous auriez raison, lui dis-je, si saint Jérôme avait traduit fidèlement l'hébreu. Mais
voici le texte hébreu, qui dit précisément le contraire; d'où il résulte que vous avez tort.
— Et que dit alors l'abbé Le Hir? m'écriai-je, vivement intéressé par cette scène d'intérieur.
— Il réfléchit quelque temps, dit M. Renan. Puis il me dit avec douceur ces propres paroles :
— » Monsieur l'abbé, vous réciterez les sept Psaumes de la pénitence à genoux devant le saint sacrement.
— Et vous, lui dis-je, que répondites-vous?
— Je répondis ce qu'on répond en pareil cas : « Gratias ago quam maximas, pater dilectissime. »
— Et vous fîtes votre pénitence?
— Et je la fis.
Il débita alors un panégyrique de l'abbé Le Hir, qu'il conclut par ces mots :
— Mais il ne savait pas l'hébreu.
— Et depuis? demandai-je.
— Je suis revenu à la charge, dit Renan, et je n'ai eu que la même réponse. Je ne puis
pourtant point passer ma vie à réciter les Psaumes de la pénitence.
Je souriais. Il rêvait. Mais je ne voyais pas l'anxiété poignante d'un chrétien qui va perdre la foi. C'était plutôt un philosophe qni faisait un pas de plus dans la découverte de la vérité et qui découvre de nouveaux horizons. Je fus très frappé de cette situation sur le moment. Je me dis que ce n'était pas un passionné, un tourmenté comme Lamennais, qu'il vivait de curiosité, calme, résolu, souriant. Pour le moment il était préoccupé de sa situation matérielle qu'il ne prenait pas au tragique, mais dont il sentait la gravité.
Rentrer dans le monde, il le fallait sans doute. Il n'y avait pas un coin dans le monde où il fut attendu. « J'aurai beau quitter cet habit, disait-il, on me reconnaîtra partout. L'éducation que j'ai reçue est comme les sacrements de l'Église qui impriment un caractère. »
A l'époque où cette scène se passait, je ne connaissais pas la sœur Henriette, c'est depuis la mort de Renan qu'elle a fait irruption dans
son histoire. D'abord on a publié une nouvelle édition de l'opuscule qu'il lui a consacré, et qui n'était connu jusque-là que des initiés; c'est un morceau vraiment délicieux, et qui fait autant d'honneur à l'àme de Renan qu'à son génie d'écrivain. Ensuite, on a exhumé un paquet de lettres entre le frère et la sœur où se trouve traitée la grosse question de la vocation. C'est un recueil aussi intéressant pour la morale et la psychologie que pour l'histoire de Renan.
J'ai vécu dans l'intimité d'un ancien prêtre dont on disait qu'il avait tout à fait oublié cet incident de sa vie. J'ai toujours regretté de n'avoir pas assez pénétré dans sa confiance pour oser l'interroger, ou tout au moins pour jeter la sonde dans cet abîme. 11 menait la vie d'un sage et presque d'un ascète; il n'aurait pas vécu autrement s'il était resté dans le sacerdoce. Il n'ouvrait pas la bouche sur les questions religieuses et gardait un silence obstiné si on les traitait devant lui.
Je crois qu'il n'allait pas à l'église; mais
je remarquai à la longue qu'il ne sortait jamais de chez lui pendant les offices où la présence des fidèles est obligatoire. A quel motif obéissait-il en agissant ainsi? Je ne puis faire que des conjectures.
L'université se peupla sous l'Empire de prêtres assermentés et de prêtres séculaires, membres pour la plupart des anciennes congrégations enseignantes. C'était le temps où les Talleyrand et les Fouché étaient ministres; où les Daunou, les Desrenaudes, les La Romigttière occupaient les places les plus élevées dans l'enseignement. Il y eut, après 1870, une nouvelle génération de déserteurs; mais ceuxci se retiraient volontairement, sans y être poussés par les sévices et la proscription. C'étaient pour la plupart des jeunes gens qui n'avaient reçu que les ordres mineurs. Leur rentrée dans le monde était pour eux un simple changement de carrière, tandis que les autres avaient reçu la terrible visite d'une révolution sociale.
Renan et Lamennais n'ont rien de commun
ERNES1 Uh.NAN.
ni avec les prêtres de l'ancien régime qui, entre la mort et le siècle, ont opté pour le siècle; ni avec les abbés de la restauration qui ont changé
d'avis sur le sacerdoce en même temps qu'il a cessé de mener aux emplois et aux honneurs.
Si je rapproche un instant Renan et Lamennais, qui n'ont rien de commun entre eux que d'être entrés dans l'Église et de l'avoir quittée, c'est que ce sont deux esprits d'un ordre supérieur et qu'il est curieux de comparer les raisons de l'un à celles de l'autre. Lamennais a quitté l'Eglise et la foi par colère. On ne peut pas dire que Renan soit un révolté. Il n'a jamais ni voulu ni cru l'être. Il était en dissidence avec des confrères sur la divinité de Jésus-Christ. Cela ne l'empêchait ni de les estimer ni de les aimer.
J'ai seulement côtoyé Lamennais, qui a toujours été de ma part l'objet d'une curiosité ardente et inassouvie. Nous avons échangé deux lettres à propos de la politique. J'ai publié la sienne dans laquelle il refusait une candidature à la Chambre des députés
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par cette raison ou sous ce prétexte, qu'il n'était ni éligible ni même électeur. A l'Assemblée constituante, où j'ai été son collègue, il était comme un chartreux voué à l'éternel silence. On ne le vit jamais en conversation avec personne. Même il n'échangeait pas une parole avec un voisin. Nous avions deux représentants qui semblaient s'être condamnés au mutisme absolu : le prince Louis Napoléon et Lamennais. Mais le prince Louis Napoléon, tout en écartant la familiarité, obéissait aux règles de la politesse. Il ressemblait plus à un prisonnier qu'a un moine. On pouvait lui parler; il daignait répondre. L'idée de parler à Lamennais ne venait à personne. C'était un fantôme. Il décourageait les intelligents et faisait peur aux autres. Ce petit homme maigre, vêtu de noir, portant un deuil éternel sur sa figure et dans toute sa personne, traversait une révolution sans s'y mêler, et sans cesser un instant de regretter son isolement. On apprit, j'ignore comment, qu'il voulait être membre de la Commission chargée de préparer la Consti-
talion. On le nomma; il accepta; il n'eut pas l'idée de collaborer avec les autres à l'œuvre commune; il fit une Constitution à lui seul. On la dédaigna avec raison. Il se tut devant cet affront, comme il avait coutume en toute occasion de se taire. 11 avait été violent et ardent avant d'être sombre. C'était un charbon éteint. Renan n'avait pas été dans les ordres. Il n'était que tonsuré, ce qui n'est rien. Il faut être sous-diacre pour être astreint au célibat. Il était passé du collège au séminaire, ou plutôt du petit séminaire au séminaire. Il n'était pas encore célèbre. Le combat qui se livrait en lui n'était rendu tragique que par la délicatesse de sa conscience. Une fois son parti pris, il n'y eut dans sa vie, ni remords ni occasion de remords. Au contraire il avait la satisfaction de se dire qu'il avait agi en honnête homme et en homme sage. Malgré tout, le changement était si considérable, et la résolution tellement irrévocable, que la crise fut longue et cruelle. Que lui auraient répondu ses maîtres, s'il les avait consultés? Lui au-
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raient-ils dit : « Priez et jeûnez, pour que la foi vous soit rendue, » ou, conformément à l'esprit du siècle : « Retirez-vous, vous qui doutez ? » Nous le savons pour un d'entre eux, le supérieur, que Renan consulta. Le supérieur, dont il vantait la bonté et la sagesse, lui conseilla une première fois l'abstention. En vous abstenant, lui dit-il, vous ne prenez parti ni d'un côté ni de l'autre. Il semble qu'à l'ordination suivante, il ait donné au contraire l'avis de faire ce premier pas. Deux refus successifs d'entrer dans les ordres auraient ressemblé de bien près à une renonciation. Et que risquez-vous? lui dit son supérieur; vous ne faites qu'une promesse n'ayant aucun caractère sacramentel, et par conséquent vous restez libre de vos délibérations ultérieures.
Renan céda. Je ne m'engage, dit-il à sa sœur, qu'à aimer et pratiquer la religion, à mener une vie chrétienne; c'est m'engager seulement à persévérer dans la conduite que j'ai toujours tenue jusqu'ici, et dont je suis résolu à ne pas m'écarter.
Dans la correspondance entre Lui et sa sœur publiée dans la Revue de Paris, il expose avec la plus grande précision les motifs qui l'ont déterminé à changer de carrière. Et quoique ces pages se trouvent à présent dans toutes les mains, on ne peut se dispenser de les reproduire textuellement ; elles sont d'ailleurs d'une grande hauteur de vues et font autant d'honneur à son intelligence qu'à son caractère.
« Je ne me rappelle pas, dit-il, t'avoir jamais exposé les motifs pour lesquels la carrière ecclésiastique a cessé de me sourire ; je veux le faire aujourd'hui avec toute la netteté d'une âme franche et droite parlant à une intelligence capable de la comprendre. Eh bien! le voici en un seul mot : je ne crois pas assez. Tandis que le catholicisme a été pour moi la vérité absolue, le sacerdoce s'est montré à moi entouré d'un éclatant prestige de grandeur et de beauté. Quelques circonstances accidentelles, provenant des hommes et non des choses, ont pu ralentir quelques instants l'élan spontané de mon âme ; mais ce n'étaient
que de légers nuages qui se sont dissipés, aussitôt que j'ai compris que toutes les conditions de la vie étaient assujetties à ces épreuves, et à de plus cruelles encore. Maintenant plus que jamais je me sentirais prêt à les mépriser, et si Dieu m'accordait en ce moment cette illumination intérieure, qui fait toucher l'évidence et ne permet plus le doute, oui, dès ce moment, je me consacrerais au catholicisme, et je me dévouerais, non pas à la mort, puisqu'il ne s'agit plus de cela, mais au mépris et à la raillerie, pour défendre une cause qui aurait ravi ma conviction.
» Mais au milieu de tout cela, ma pensée poursuivait un immense travail. Du moment où ma raison se réveilla, elle réclama ses droits légitimes tels que tous les temps et toutes les écoles les lui ont accordés; j'entrepris dès lors la vérification rationnelle du christianisme. Dieu, qui voit le fond de mon âme, sait si j'y ai procédé avec attention et sincérité. Comment, en effet, juger légèrement et en se jouant les dogmes devant lesquels
dix-huit siècles se sont prosternés? Certainement si j'avais à me défendre de quelque partialité, elle leur était favorable et non hostile. Tout ne me portait-il pas à être chrétien? Et le bonheur de ma vie, et une longue habitude, et le charme d'une doctrine dont on s'est nourri, qui a pénétré toutes les idées île la vie? Mais tout a dû céder à la perception de la vérité. Dieu me garde de dire que le christianisme est faux : ce mot dénoterait bien peu de portée d'esprit : le mensonge ne produit pas d'aussi beaux fruits. Mais autre chose est de dire que le christianisme n'est pas faux, autre chose qu'il est la vérité absolue, au moins en l'entendant comme l'entendent ceux qui se portent pour ses interprètes.
» Je l'aimerai, je l'admirerai toujours. C'est lui qui a nourri et réjoui mon enfance, il m'a fait ce que je suis, sa morale (j'entends celle de l'Évangile) sera toujours ma règle; toujours j'aurai en aversion ces sophistes qui emploient contre lui la calomnie et la mauvaise foi, car il y en a qui le font; ceux-là le comprennent
bien moins encore que ceux qui se livrent à lui en se fermant les yeux. Jésus surtout sera toujours mon Dieu. Mais quand on descend de ce christianisme pur, qui bien entendu ne serait que la raison elle-même, à des idées mesquines et étroites, à toute cette mythologie qui tombe devant la critique... Henriette, pardonne-moi de te dire tout cela; je n'adhère pas à ces pensées, mais je doute, et il ne dépend pas de moi de voir autrement que je vois. Et pourtant ils vous disent qu'il faut admettre tout cela, qu'on n'est pas catholique sans cela. G mon Dieu, mon Dieu, que faut-il être donc?... Voilà mon état, ma pauvre Henriette... 11 ne s'agit pas entre nous de toute cette théorie. Mais tu comprends maintenant ma position. Oui, je te le répète, c'est là Tunique cause qui m'éloigne du sacerdoce; Humainement, tout m'y sourirait; la vie qu'il impose ne serait pas bien différente de celle qu'en tout cas je mènerai. Je serais sûr en l'embrassant d'un avenir parfaitement conforme à mes goûts, toutes les circonstances semblent
réunies pour m'aplanir les voies: je puis même te le dire, une réputation commencée qui m'assure que je parviendrais à sortir de cet insipide vulgaire... mais tout doit céder au devoir. Il n'y a que maman qui me déchire le cœur; là il n'y a pas de remède. »
En lisant ces lettres, on reste persuadé qu'un des éléments les plus puissants de sa détermination fut la crainte d'affliger sa mère. Lors de son premier refus, il ne pensait qu'au chagrin qu'il allait lui faire. Elle supporta le coup plus courageusement qu'il ne l'avait cru. Il en fut ravi, et s'en félicita vivement avec sa sœur. Elle aurait bien plus souffert la seconde fois parce qu'elle aurait senti qu'il s'agissait d'une résolution définitive.
A ce motif puissant, j'allais presque dire toutpuissant, peut-être se mêlait- il aussi ce désir inné chez Renan, et qui faisait partie de son caractère, de ne pas affliger les personnes avec lesquelles il se trouvait en rapport. Il jugeait très finement et un peu malicieusement les maîtres du séminaire au milieu desquels il vivait;
mais il avait besoin de leur bienveillance, et il n'envisageait pas sans frayeur une rupture qui allait le mettre en froideur ou en hostilité avec tout ce qui l'entourait.
La cessation de la foi qui était la question principale, celle qui devait dominer toutes les autres, et qui, ainsi que je le lui dis sur-lechamp quand il eut l'idée de me consulter, ne laissait pas même place à la délibération ; cette question est loin de tenir la principale place dans cette longue délibération avec luimême, ou, ce qui est la même chose, avec sa sœur : c'est un peu parce qu'il n'avait pas à consulter Henriette sur la question philologique ou sur la question théologique. L'affaire à ce point de vue ne concernait que lui-même; il ne consultait que son propre jugement. En réalité, il voyait surtout dans son changement d'état un changement de méthode. Ce qui le préoccupait, c'était la façon d'étudier. 11 ne voyait que cela dans la vie. Il parut en plusieurs circonstances qu'il subordonnait tout, dans la vie, à la liberté de penser,
c'est-à-dire de chercher et de prouver. En réfléchissant à la situation qui serait la sienne s'il était prêtre, il ne paraissait pas se souvenir de l'exercice du ministère spirituel. La prédication même, s'il y pensait, lui apparaissait comme une controverse. La carrière sacerdotale n'était à ses yeux que la carrière théologique. Un prêtre n'était qu'un homme voué à l'étude des questions religieuses, et menant, par profession et par goût, une vie austère. Il voyait bien cette différence entre le savant engagé dans les ordres et le savant resté dans le monde, que le premier avait des supérieurs. Mais, disait-il, Malebranche était prêtre; il était moine; et cependant il était libre et même audacieux; et sa doctrine ne lui attira jamais ni persécution ni tracasserie. Il est clair qu'en parlant ainsi, Renan a un bandeau sur les yeux. Les Pères de l'Oratoire ont pu fermer les yeux sur la prémotion physique; mais qu'auraient-ils dit, qu'auraient-ils fait si Malebranche avait mis en doute la divinité de Jésus-Christ ?
ERNEST RENAN. d 93
On peut s'étonner de l'hésitation de Renan. Il n'hésitait pas à nier; il ne pouvait donc pas hésiter à quitter. Henriette voyait cela très clairement ; mais elle ne venait pas de passer cinq années dans un séminaire; elle n'avait pas subi l'ascendant de la préparation; elle n'avait pas reçu du ciel, comme lui, ce tempérament qui lui faisait dire : « Je suis toujours de l'avis de celui qui me parle. » Il n'avait plus la foi, mais il avait toujours la pénétration et l'intelligence. 11 admirait ce qu'il quittait. Il y avait des moments où l'admiration allait jusqu'à l'acceptation. Il était séparé par une question de grammaire, par la traduction d'une phrase, par le sens d'un mot. Il jouait sa vie sur une virgule.
Je me suis souvent rappelé cette conversation, que Renan paraissait avoir oubliée. Je me la suis surtout rappelée dans l'Oratoire de la rue Saint-Honoré en assistant au mariage de Renan avec mademoiselle Henri Scheffer, fille du peintre Henri Scheffer, et nièce d'Ary Scheffer, le peintre de Mignon. Renan m'avait donné
dans celte première entrevue l'idée d'un homme supérieur, guidé par une conscience délicate. 11 ne tarda pas à entrer dans la célébrité par ses études sur Averroès. Je me félicite de Tavoir connu dans les temps difficiles, parce que c'est là surtout qu'on connaît un homme.
Une pensée qu'il me confia aussi le retenait, ou plutôt le troublait sans le retenir. Son oncle, qui était prêtre et professeur au petit séminaire de Tréguier, avait consacré les économies de toute sa vie à pa}Ter les frais de son éducation. Il voulait faire de lui un prêtre. « Il me semble, disait Renan, que je vais faire faillite. Je manque à la parole donnée. » Mais il n'avait pas donné parole, et on ne donne pas parole contre la morale.
Je me serais reproché d'avoir omis ce détail caractéristique. Renan ne voulait pas contrister son oncle. Il ne voulait pas encourir sa malveillance.
Il fut d'abord maître d'études, dans je ne sais quelle petite institution du Quartier latin, où Marcelin Rerthelot était élève. L'écolier et
le maître se devinèrent. Là commença entre le grand philologue et le grand chimiste, une amitié que la mort même n'a pu rompre, et qui profita grandement aux études de l'un et de l'autre. En 1848, Taschereau le prit à la bibliothèque. Il y végéta. Il avait commencé ses admirables travaux; la gloire lui venait; mais l'administration le dédaignait ou l'oubliait. Il était de beaucoup le premier par le mérite, mais il était le dernier par le rang officiel; Taschereau m'en dit la raison : « On ne veut pas, me dit-il, d'un inférieur à qui il faut parler chapeau bas. »
Les commencements furent rudes, mais, en somme, la vie fut heureuse. Il le disait luimême quand il était déjà vieux harcelé par la calomnie et la maladie.
— Tout m'a réussi, disait-il. Tout m'a souri.
Ses premiers ouvrages avaient solidement fondé sa réputation de savant. La Vie de Jésus le mit en rapport avec le grand public. C'est un des plus grands succès du siècle. Tous les
-avants durent l'étudier et la discuter. Les profanes, les femmes elles-mêmes la dévorèrent. Était-ce de l'histoire et de la philosophie"? Était-ce un roman, un poème? C'était tout cela. Les docteurs en ont encore pour longtemps à la discuter; mais on la lut jusque dans les alcùves, comme on avait Iule Vicaire savoyard, comme on avait lu Jocelyn. Le livre aboutissait à la négation, et, par un rare privilège, il gardait les apparences et le prestige de la foi. On cria au scepticisme. Si c'est du scepticisme, Renan aura créé le scepticisme attendrissant et émotionnant.
Rien ne lui manqua de ce qu'il pouvait souhaiter, c'est-à-dire de ce qu'il pouvait utiliser pour le but unique de sa vie, qui était la recherche de la vérité sans parti pris. Il voulut voir l'Orient, il le vit dans les conditions les meilleures. Il lui fallait une bibliothèque : tous les grands dépôts de Paris furent à sa disposition. Il avait besoin d'auxiliaires : l'École des hautes études lui en fournit, et de l'ordre le plus élevé. On lui donna la chaire du Collège
de France, une chaire indépendante où le professeur n'a pas charge d'âmes : il n'est chargé que de chercher librement. Mais, comme la liberté ne sera jamais chez nous sans une pointe de despotisme, il fut un jour révoqué. La France avait autrefois offert un asile et une chaire à Spinoza ; Spinoza, qui était un sage, n'hésita pas à refuser. Cette petite persécution, supportée avec calme, montra la fermeté d'âme de Renan. Je le rétablis dans sa chaire sans qu'il me l'eut demandé. Ainsi Renan joua deux fois sa carrière, à Saint-Sulpice, au Collège de France, et les deux fois pour la même cause, pour rester fidèle à la vérité, à ce qu'il regardait comme la vérité. Il le fit simplement, sans chercher à se faire payer en popularité. Il fut hanté à plusieurs reprises par le désir d'être député, ce que je n'approuvais pas beaucoup. Je fus chargé une fois de lui offrir une candidature au Sénat. J'avais fait la même démarche auprès de Pasteur, qui ne douta pas du succès, mais ne put découvrir à quoi le Sénat lui servirait pour guérir la
tuberculose et la diphtérie. Renan aurait accepté. Les partis sont exigeants et impitoyables.
On lui demanda :
— Yoterez-vous avec nous ?
Il réfléchit plusieurs minutes, et répondit enfin :
— Assez souvent.
Cette parole, qui n'était que la déclaration d'un homme sincère, fut acceptée comme un refus.
Il était plus populaire que Taine, ce qui d'ailleurs ne prouve rien. Il était surtout populaire à l'étranger. On disait à Berlin et à Londres: « Renan, Taine, Pasteur ». Son nom était un des noms qui protégeaient la France. Il n'était pourtant ni l'homme d'une église, ni, quoi qu'on en ait dit, le chef d'une école. Il n'était pas sceptique, puisqu'il n'érigeait pas le scepticisme en doctrine, et qu'il avait un certain nombre de croyances, ou gardées d'autrefois, ou acquises: mais il ne les rattachait pas ensemble par un lien systématique.
S'il avait fait une hypothèse, ce qui l'aurait tenté comme on le sent et le voit dans ses Mémoires, il l'aurait donnée pour une hypothèse. Sa force résidait dans son érudition variée et immense, dans l'entière liberté de son esprit et dans son style.
On dit partout : « C'était un magicien. » C'était en effet un magicien. Ce mot semble fait exprès pour exprimer l'espèce de fascination qu'il exerçait.
Son style était chaste, ce qu'il faut louer particulièrement de nos jours. On ne rencontrerait pas dans ses très nombreux ouvrages un mot, une image qui ne soit digne d'être employée par un grand esprit. Sa langue était pure ; le seul joug qu'il acceptât était celui de l'orthodoxie classique. Il parlait naturellement la langue des grands écrivains, parce qu'il était de leur compagnie et de leur monde. La majesté de sa phrase ne lui ôtait pas sa souplesse, sa variété et sa grâce. C'est même un caractère frappant de sa manière que cette alliance du nombre et de l'élévation avec une
grâce aimable et souriante qui ne l'abandonne jamais.
On a remarqué qu'il riait un peu de tout, de trop de choses peut-être ; en tout cas, c'était un rire bienveillant et comme affectueux.
Pour expliquer ce double caractère, la poésie et l'ironie, si rarement unies, et qui, dans Renan, ne se séparent pas, on a eu recours à une certaine théorie d'atavisme qui lui était chère. Il y avait en lui, par ses origines, du Gascon et du Breton.
Je me permets de ne tenir aucun compte de l'atavisme, et de voir dans Renan un pur Breton sur lequel la Gascogne n'a aucun droit à faire valoir. Je veux bien reconnaître qu'on hérite de la force physique de ses pères et qu'on profite de leurs économies, parce que je vois clairement la transmission : mais pour l'âme, au contraire, je ne la vois pas, et elle n'existe pas. Où la conscience ne voit rien dans le monde de l'esprit, la continuité est chimérique. Je connais l'atavisme depuis longtemps, puisque j'ai été à l'école de Platon, qui lui-
même ne le donnait pas pour une doctrine originale, pas plus que la distinction, qui lui était familière, entre le monde du devenir et l'unité dégagée de toute matière et conçue dans l'unification la plus absolue. Ceux qui ne savent pas que la Bretagne est partagée entre le rire et la mélancolie ne connaissent pas les mystères de Brocéliande. La Bretagne est comme la mer, qui a ses tempêtes et ses accalmies, et n'en est pas moins éternellement semblable à elle-même.
Ceux qui exagèrent le scepticisme de M. Renan, que je ne veux pas nier d'une façon absolue et qui souvent laisse trop peu de place à l'affirmation, n'ont peut-être pas étudié assez à fond la qualité de son style. Le rire leur a caché l'émotion.
Il me disait, quand il quitta le séminaire, qu'on reconnaîtrait toujours en lui le prêtre, rien qu'en le regardant. On le reconnaissait aussi en le lisant. Ses plus belles pages sont catholiques. Son cerveau était une cathédrale désaffectée, comme l'a dit un homme de
beaucoup d'esprit ; mais c'était une cathédrale. Elle avait conservé sa vaste nef aux proportions majestueuses, ses bas-côtés pleins de mystère, ses images symboliques, ses traditions vénérées. On y respirait encore la suave odeur de l'encens ; on y ressentait l'émotion de la bénédiction et de la prière. Après tout, il a vécu avec les saints et les prophètes, et c'est tout au [>lus s'il croyait les avoir abandonnés.
Il était certainement ondoyant et divers, et par conséquent on fera des portraits de lui qui ne se ressembleront pas entre eux ; mais il y avait sous cette variété une unité qu'il ne se souciait pas assez de montrer. C'était un grand voyageur dans le monde de la pensée. Je voudrais qu'il ne nous eût pas conduits un jour à l'abbaye de Jouarre ; mais il nous a conduits au lac de Némi, à Jérusalem, en Phénicie, en Grèce, sur tous les sommets à travers tous les siècles.
11 n'a pas fait école en philosophie; il n'a pas voulu en faire. Il ne faut le regretter, ni pour lui. ni pour les autres. Je ne puis juger
l'orientaliste que par les yeux de Darmesteter. Tout compte fait, c'était avant tout un grain l écrivain. Cet éloge, qu'il aurait peut-être dédaigné, est le plus grand qu'on puisse décerner à un penseur. Savoir penser est la première condition pour savoir écrire. Renan approfondissait les questions ; mais il avait encore plus d'étendue que de profondeur. Il avait des vues originales sur toutes choses, dans tous les ordres de la science. Il les exprimait dans la langue la plus orthodoxe, persuadé que ceux-là seuls se plaignent de la pauvreté de la langue française, qui n'en connaissent pas les ressources et n'en connaissent pas l'histoire. Vous chercheriez en vain un néologisme ou une incorrection dans les nombreux volumes qu'il a laissés. Son style prend aisément les tons les plus divers; il en était de même de sa parole, car il était orateur, et surtout professeur, autant qu'écrivain. Ce n'était pas la phrase courte, simple, élégante de Voltaire. Il se rapprochait plutôt de la langue à la fois aisée et majestueuse de
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Rousseau, mais avec plus de force. Il savait être simple et familier suivant les sujets. Il passait d'un ton à l'autre et d'un sujet à l'autre avec une facilité sans égale. Il semblait toujours nouveau, et il était toujours attrayant. On lui a reproché d'avoir trop abusé du rire. Peut-être, en effet, en a-t-il abusé dans les derniers temps ; mais son rire, comme son scepticisme, a besoin d'être compris. Je me hâte de dire avant tout qu'il n'était jamais affligeant ni décourageant pour personne. 11 riait quelquefois des systèmes et des hypothèses, ce qui n'est pas rire de la raison. Il était de ces heureux esprits qui sont contents de la vie. Sans doute, elle avait été bonne pour lui. Elle l'avait pris dans les derniers rangs de la société, pauvre, sans amis, sans appui ; et elle lui avait donné un rang dans le monde, les ressources de l'étude en abondance, le commerce des plus grands esprits de son temps, la popularité, et par-dessus toutes choses, la gloire.
Mais il avait eu des heures douloureuses. Il
avait été renié, calomnié, condamné au silence, réduit à sentir les plus dures épreuves de la pauvreté. Sa santé, qui n'avait jamais été fort brillante, s'était avec le temps ^délabrée. Il souffrait de deux ou trois maladies à la fois ; et au milieu de tous ces maux, podagre, diabétique, ne pouvant plus ni manger, ni dormir, ni presque parler, il disait encore : « Je suis heureux ; j'ai été favorisé ; je rends des aclions de grâce. » Son rire était quelquefois de Tironie, et souvent de la joie. Il nous a laissé ce beau précepte : de faire notre œuvre en chantant.