‹ Quatre portraitsChapitre 12 sur 20 · E. RENAN · texte numérisé non relu

E. RENAN

Outre les deux statues de Brizeux et de Massé, Lorient possède encore, et depuis longtemps, la statue de Bisson. Renan me disait en riant : « Il n'y a plus de place ». En effet, il n'y en a plus. Mais je n'étais pas dupe de cette malice. Si Lorient se souvient de moi quand je mourrai, ce sera pour mettre une plaque sur l'échoppe de la rue du Portj qui m'a vu naître, il y a quelques printemps. Une plaque est un monument à bon marché, qui est à la portée de toutes les médiocrités et de

toutes les fortunes. Il y en a des fabriques. Cela revient à tant par mètre carré. On en a de belles pour une centaine de francs.

Mais il faut s'occuper de la statue de Renan ; il me semble qu'on tarde bien. Nous avons inauguré ensemble la statue du docteur Guépin, à Pontivy. Ce même docteur Guépin a maintenant une autre statue à Nantes. Le président de la République devait l'inaugurer. Je ne doute pas que Renan en ait deux aussi quelque jour, l'une à Paris, l'autre en Rretagne. Il sera chez lui dans la grande ville et dans la petite; car ce grand sceptique parisien et ce savant universel était resté Breton jusque dans ses moelles.

Je voudrais voir sa statue à Tréguier. C'est un peu difficile, j'en conviens. Tréguier est une ville monacale, plus religieuse peut-être et plus catholique que Saint-Pol-de-Léon. Il fallait jusqu'en ces derniers temps aller la chercher au fond des terres, comme on dit dans le pays, car aucun chemin ne passait par là. Une ville de pèlerinage, une ville sainte, très bien située,

du reste sur le penchant d'une colline. En haut, la ravissante cathédrale, tout ajourée et riante, avec ses flèches qui montent au ciel ; un jolie place à côté, et deux rues qui descendent jusqu'au quai. On ne voit pas la pleine mer, cachée aux yeux par un promontoire; on n'aperçoit qu'une sorte de canal qui forme un petit port, ayant à droite le pont de Lézardrieux, élégant et hardi; à gauche, un goulet qui donne accès dans la vaste mer. Tout ce petit recoin, embelli par de belles ruines, est entouré de côtes escarpées, mais fleuries et verdoyantes; les arbres semblent vouloir baigner dans l'eau leurs racines. Où mettrait-on la statue? Sur la place, ou sur le port? Il n'y a pas d'espace dans la rue où il est né et devant la maison qui lui appartenait. Mais la place n'est pas loin de là.

Reste à savoir ce que diraient nos paysans. Quand la ville de Saint-Brieuc a donné le nom de Renan à une rue nouvelle il y a quelques années, l'évêque a protesté. Il est évêque de Saint-Brieuc et de Tréguier. Il ne voudra peut-

être pas de ce grand douteur à côté du tombeau de saint Yves. Depuis qu'on plante partout des statues, nous sommes accoutumés à trouver des difficultés pour l'emplacement. Une des statues de M. Thiers est restée plusieurs années dans l'atelier du sculpteur.

Les petits Bretons aux yeux bleus et aux cheveux blancs qui joueront au pied de la statue demanderont ce que c'est que ce saint-là. On leur dira que Renan est un grand voyageur qui est parti de Tréguier pour aller en Egypte et en Palestine et qui a rempli le monde de sa renommée.

Non, malgré ce titre ambitieux, ce n'est pas un portrait que je vous donne, ce n'est pas même une esquisse. Voilà longtemps qu'on me demande un portrait de Guillaume II. Mais je suis résolu à ne pas le faire. Il me faudrait, pour cette besogne, beaucoup plus de temps que je n'en ai à ma disposition.

Celui qui fera ce portrait devra d'abord étudier à fond l'histoire de l'Europe depuis la mort de l'empereur Frédéric ; car il n'y a pas un événement où Guillaume II n'ait mis la

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