Revue de Pans du 1" août
main. Il devra étudier la diplomatie et jusqu'aux plus petits détails de la vie des courtisans. C'est un des caractères particuliers de l'esprit du jeune Empereur de gouverner à la fois les plus grandes choses et les plus petites; il sait d'avance ce que contiennent les rapports de ses ministres et ceux de ses chambellans.
Son biographe devra aussi connaître avec la plus grande exactitude la vie de plusieurs contemporains qui se confond, presque, avec la sienne : celle du prince de Bismarck qui a été, en quelque sorte, associé à l'Empire; celle du comte de Moltke, dont la destinée a été aussi glorieuse et moins orageuse.
Il a fallu longtemps un jugement très subtil pour discerner dans la direction des affaires ce qui venait du ministre et ce qui indiquait les intentions personnelles du souverain.
Je n'ai rien de ce qu'il me faudrait pour un portrait, et le sujet est trop sérieux pour que je me contente d'une simple esquisse.
On me dit que j'ai vu l'Empereur, que j'ai causé avec lui ; j'ai cela de commun avec tous
les diplomates qui ont passé quelque temps à Berlin. On ne juge pas un homme tel que celui-là en une heure ou deux.
Il y a deux sortes d'hommes d'État : les taciturnes et, comment dirai-je? je ne veux pas dire les bavards. Les premiers ont toujours l'air de garder un secret, même lorsqu'ils n'ont rien à garder, et les seconds sont si prodigues de leurs confidences, qu'ils ne font que céder au plaisir de parler. Les premiers déroutent la curiosité par la disette, et les seconds par l'abondance. Je dirais volontiers qu'il faut faire une catégorie à part pour Guillaume II; il parle beaucoup parce qu'il pense beaucoup et il vous confie sa pensée sans vous connaître, parce qu'il voudrait la confier à tout l'univers; en me rappelant ce que j'ai vu de lui, je me le représente sous des aspects bien divers ; je ne puis jamais le voir au repos.
L'Empereur avait eu l'idée de faire étudier dans un congrès les grandes questions relatives au travail et à la condition des ouvriers. Il
avait demandé à tous les peuples de l'Europe d'envoyer des délégués au congrès de Berlin ; presque tous avaient répondu. Nos ministres pensèrent que l'abstention de la France serait une abdication et une maladresse. M. Spuller, alors ministre des Affaires étrangères, prit la peine de venir chez moi pour me prier de faire partie de cette délégation. Je n'avais aucune objection sur l'envoi de commissaires à Berlin; j'en avais beaucoup sur le choix qu'on faisait de moi. Je les développerai peut-être un jour si j'ai le temps d'écrire l'histoire de ce Congrès dont on a beaucoup parlé pendant trois mois, et qu'on a maintenant presque oublié. Les notes que je réunis ici ne concernent pas le Congrès lui-même, mais le prince qui l'avait convoqué. Je me demandais très naturellement quel accueil il ferait à la France et à ses délégués; c'était un des côtés intéressants de la question. Le Congrès était une affaire sociale, et la réception que nous trouverions à Berlin était une affaire politique.
Le Congrès se tenait dans les salons de la
chancellerie, c'est-à-dire chez M. de Bismarck, dont la situation ne paraissait pas menacée, quoiqu'il fût à la veille de sa disgrâce. L'Empereur ne vint pas à l'ouverture de nos séances et ne parut jamais au Congrès: mais nous fûmes invités à une grande réception de cour, h un concert qui eut lieu pour fêter le Prince de Galles et à un banquet que l'Empereur donna pour nous. Ces cérémonies monarchiques étaient un spectacle intéressant pour moi qui n'ai pas été élevé sur les genoux des duchesses, et pour mes collègues français, qui n'avaient pas même connu l'empereur Napoléon III. Le palais impérial ne ressemble guère à ce qu'étaient les Tuileries : c'est un immense bâtiment, très élevé, construit en quadrilatère, qui renferme une grande cour pavée, sans aucun ornement, et se termine par une grande terrasse qui est peut-être un jardin. Les salons où l'Empereur reçoit sont tout en haut. On nous fit monter plusieurs étages par un escalier qu'on aurait pu prendre pour un escalier de service, s'il n'avait pas été très éclairé et formé
de grandes dalles en marbre blanc. 11 y en a un autre immense et destiné seulement aux Altesses. Xous nous trouvâmes tout à coup devant une porte de dimensions ordinaires gardée par deux soldats magnifiques; c'était l'entrée des salons, où l'on pénétrait sans transition, et où la foule des invités était déjà rassemblée.
Ces salons sont grands et nombreux ; ils ne me parurent pas contenir beaucoup de tableaux ni d'objets d'art. Vous pouvez croire que nous prêtions peu d'attention à ces détails, et que nous songions uniquement à l'Empereur qui allait bientôt paraître.
Toute cette foule se porta vers la grande entrée des salons, au moment où l'on annonça Leurs Majestés. L'Empereur et l'Impératrice saluaient à droite et à gauche, et parlaient un moment aux visiteurs privilégiés. L'Empereur me dit quelques paroles obligeantes et l'Impératrice en fit autant, ce qui était une faveur rarement accordée. Je sentis à l'instant que je venais d'acquérir une sorte de petite impor-
tance, et je me demandai, non sans me moquer un peu de moi, si je ne me trouvais pas transformé en courtisan. Ce fut bien plus fort quand le grand maréchal du palais vint me dire de marcher seul derrière l'Empereur et de me mettre à table à sa droite. Je fus reconnaissant, comme je le devais, de ces marques de bienveillances accordées à mon pays, et qui ne se démentirent pas pendant toute la durée du Congrès.
Je me trouvai donc à table entre l'Empereur, une dame que je crus être la dame d'honneur ou la grande maîtresse. L'Empereur avait à sa gauche l'Impératrice, et l'Impératrice avait à sa gauche l'évêque de Breslau, mon collègue dans la vice-présidence du Congrès et qui est aujourd'hui monseigneur le cardinal Kopp. Le diocèse de Breslau est un des plus grands diocèses du monde ; il contient la ville de Berlin . Son évêque est, me dit un ministre, la plus forte tète du clergé catholique allemand. Je puis dire, pour ma part, qu'il présidait avec beaucoup de talent et d'impartialité et qu'il
me donna personnellement des preuves de bonté dont je demeure touché et reconnaissant.
M. de Moltke était vis-à-vis de l'Empereur, et, par conséquent, devant moi.
L'Empereur voulut bien causer avec moi tout le temps du dîner. Ma mémoire n'est pas assez précise pour que je puisse raconter ce qu'il me dit ce jour-là en le distinguant de ce qu'il me dit un autre jour ; mais je me souviens des moindres paroles qu'il a prononcées dans les entretiens que j'ai eus avec lui. Le jour où il reçut toute la cour du haut de son trône, je ne pus que l'apercevoir, et de même le jour du grand concert, dans la salle blanche; mais il a créé une autre cour dont il m'a fait lui-même l'éloge et qui est aussi enviée que les Marly de Louis XIV; il reçoit, par semaine, une vingtaine d'amis, pas davantage. Je cite le mot même dont il s'est servi : « Je reçois une vingtaine d'amis, pas davantage; des officiers, des professeurs; on croit dans le public que nous tenons une sorte de conseil secret pour nous occuper de politique; au contraire, nous
sommes là pour prendre un peu de récréation, pour godailler; nous parlons d'art, de littérature. » Il me fit l'honneur de m'inviter à une de ces réunions privées.
Je montai de nouveau, et cette fois avec le ministre du commerce, M. Berlepsch, notre aimable et habile président, l'escalier qui conduit aux appartements de gala ; mais nous nous arrêtâmes à l'étage au dessous, où je vis plusieurs officiers, parmi lesquels mon compagnon se mêla. Je me trouvai seul et un peu embarrassé de ma personne, ne sachant pas qui nous recevait en ce moment. Il était neuf heures ; la pièce était assez mal éclairée dans la lutte produite par la lumière décroissante du jour et la lumière des bougies. Je ne discernais que des sièges et une table en fer à cheval, sur laquelle était cloué un tapis vert. Je croyais être dans une salle d'attente quand un officier, se détachant du groupe le plus éloigné, vint tout seul à moi, en me demandant si j'étais content de ma visite à Sans-Souci.
Je reconnus à l'instant l'Empereur.
•2:!»'' l'empereur Guillaume ii.
J'avais, en effet, visité Sans-Souci le matin, avec sa permission, et dans une des voitures de la cour, qu'on nous avait obligeamment prêtée. Il voulut savoir en détail ce que j'en pensais. Je lui avouai que je n'admirais pas beaucoup la chambre de Voltaire qui est d'un goût un peu tourmenté. Il me parla surtout de celle du grand Frédéric. J'ai vu, lui dis-je, le pupitre, mais je n'ai pas vu la flûte. Il me répondit en riant que je verrais au moins les partitions ; qu'il en faisait faire une édition avec beaucoup de soin, et qu'il m'en donnerait un exemplaire : ce Ce sera, ajouta-t-il, un souvenir de votre visite à Berlin. » On ne peut pas faire un cadeau avec plus de grâce. Le volume m'a été remis, quelque temps après, à Paris, par l'ambassade d'Allemagne. On prit séance autour de la table au tapis vert, et, comme au jour du banquet, je fus averti de me placer à la droite de l'Empereur. On se mit à boire et à fumer. Cette fois encore, j'eus avec lui une longue conversation, puisque la séance se prolongea au delà de minuit.
Je voudrais bien, avant de vous dire de quoi nous parlâmes, vous décrire la personne de l'Empereur; je ne sais trop si j'y parviendrai. Je ne l'ai jamais vu qu'en uniforme militaire, dans la rue, au théâtre, dans les cérémonies et même dans cette soirée sans apparat. Je ne crois pas qu'il porte jamais un autre costume. Le jour dont je parle, il avait un uniforme de hussard blanc, et, comme il est très svelte, je l'avais pris de loin pour un jeune officier. On dit qu'il s'habille volontiers en hussard pour dissimuler l'immobilité de son bras gauche ; il est certain que je n'avais aperçu rien en lui de particulier, et que je n'ai pas même songé à vérifier s'il se servait de sa main gauche avec facilité. Je ne connais que par le bruit public l'incommodité dont on le dit atteint. En le rencontrant sans connaître sa qualité, je l'aurais pris pour un jeune officier bien portant et alerte. Sa figure est agréable; son air affable et bienveillant ; ses cheveux châtains ont quelques reflets d'un blond doré. Ne pensezvous pas que je parle un peu dans le style des
anciens passeports, et j'ajoute, pour compléter la ressemblance que l'Empereur a le teint peu coloré. Il me donnait assez l'idée d'un de nos jeunes nobles normands : il avait leur affabilité et leur gaîté. S'il faut tout dire, je croyais bien démêler, derrière cet aspect aimable, quelque chose qui vous avertissait qu'il ne ferait pas bon être en désaccord avec lui en matière grave ; peut-être cette idée me venait-elle de la connaissance que j'avais de sa qualité. Je crois plutôt qu'elle me venait de l'examen attentif de sa physionomie et de sa personne.
Où je fus surtout frappé de ce caractère. c'est quand je le vis en grande pompe dans la salle du trône. Nous étions parqués par catégories dans les salons a voisinants, et, à mesure qu'une catégorie était appelée, les membres qui la composaient passaient devant l'Empereur et lliupératrice en sinclinant profondément.
Leurs Majestés étaient sur une estrade assez basse et se tenaient debout devant leurs fauteuils. Vous savez la célèbre définition du trône : quatre planches de sapin recouvertes
d'un peu de velours : celui qui s'y assied en fait la force. Je crois que le trône de ce jeune prince était un siège solide, et il le fit voir deux jours après quand il brisa comme verre le chancelier qu'on disait tout-puissant et éternel.
L'Impératrice était en grand deuil, l'Empereur portait son costume de hussard blanc; mais il le portait ce soir-là dans toute sa pompe. On ne l'aurait pas pris pour un souslieutenant comme j'ai été tenté une fois de le faire ; il avait sous le bras un kolbach de fourrure surmonté d'une aigrette attachée avec un gros diamant. L'étoffe de son manteau disparaissait sous les insignes de tous les ordres du monde. C'était bien l'Empereur qu'on voyait là, immobile, impassible, sévère et, comme aurait dit Saint-Simon, ne bronchant pour personne.
Avant de vous parler de sa conversation, je dois vous dire un mot de sa langue : il parlait français. Facilement? — Très facilement. — Correctement ? — Très correctement ? —
240 l'empereur Guillaume ei.
Avait-il un accent? — Pas le moindre. Celui qui de nous deux parlait le plus purement, c'était lui ; car j'ai un peu, très peu, l'accent breton et l'Empereur parle comme un Parisien. Il me demanda en riant comment je trouvais sa prononciation :
— Vous parlez, lui dis-je, comme un Parisien.
— Ce n'est pas étonnant, dit-il, j'ai un ami, — il affectionne ce terme en parlant de ses serviteurs, — qui a été mon professeur pendant dix ans et qui est resté ici avec moi ; c'est un Parisien et un puriste ; et m'avez-vous entendu me servir d'une expression peu orthodoxe ? (Je ne suis pas seulement académicien, je suis membre de la Commission du dictionnaire.)
— Une seule fois, lui dis-je.
Je vis qu'il prenait l'alarme.
— Et quand cela? dit-il.
— Tout à l'heure, quand Votre Majesté a dit: « Xous nous réunissons ici pour godailler. »
— Godailler est français, il est dans le dictionnaire de l'Académie.
L'EMPEREUR GUILLAUME II. 2 il
— 11 est dans le dictionnaire, mais on ne le dit pas à l'Académie, ni dans les salons de l'Académie.
— Je m'en souviendrai : et c'est la seule fois ?
— Je le jure, Votre Majesté est, comme son professeur, un puriste.
Il parut s'amuser beaucoup de cette bagatelle.
Il me laissa voir ensuite qu'il avait une connaissance approfondie de nos principaux écrivains. Gomme je savais qu'il se tient dans les plus grands détails au courant des affaires de l'État et de celles de l'armée, et que je voyais sa vie occupée et agitée, je ne pouvais comprendre qu'il trouvât encore du temps pour lire nos romans français ; il m'assura qu'il aimait par-dessus tout ta vie de famille, qu'il n'était jamais plus heureux que quand il dînait tranquillement chez lui, comme un bon bourgeois de Berlin, avec sa femme, et qu'il lui lisait un chapitre de roman avant de s'endormir. Il faut bien que cela soit vrai, puis-
qu'il le dit, quoique cette universalité soit à peine vraisemblable. C'est un esprit qui n'est jamais en repos, qui ne perd jamais une minute, et qui saisit tout avec une étonnante rapidité. Je voulus savoir son avis sur nos écrivains en vogue; il ne se fit pas prier; il avait pour le moment une admiration et une antipathie, l'une et l'autre également passionnées. L'admiration était pour M. Ohnet, dont il me fit l'éloge en quelques mots, avec le talent d'un critique de profession.
L'antipathie était pour M. Zola: je dois dire qu'elle était violente.
J'essayai de défendre mon célèbre compatriote en disant que c'était un conteur incomparable et un profond observateur.
— Je veux bien qu'il ait de grandes qualités, me dit l'Empereur; ce n'est pas à elles qu'il doit ses succès, c'est aux vilenies morales et aux saletés dont il empoisonne ses écrits. Voilà ce que vous préférez en ce moment, ce qui vous charme et ce qui donne aux étrangers le droit de juger sévèrement votre état moral.
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Je souffrais beaucoup pendant ce temps-là, et d'autant plus que l'Empereur n'y mettait aucune malveillance, aucun parti pris contre nous.
— On dit qu'il va publier un nouveau livre ; vous allez voir comme il sera dévoré ; toute votre littérature disparaîtra devant ce chef-d'œuvre.
Je me hasardai à dire qu'on le lirait aussi à Berlin :
— Avec dégoût, dit l'Empereur, et par curiosité; il n'aura ici que des lecteurs très clairsemés ; il sera chez vous dans les mains de tout le monde.
Il se trompait: je visitai le lendemain les vitrines des grandes librairies ; on n'y voyait que Zola; on avait fait disparaître, momentanément, tous les autres livres pour le mieux mettre en évidence. J'appris que plusieurs grandes maisons avaient renouvelé leur commande par le télégraphe. J'ai su, depuis, que la vogue n'avait pas été moindre à Londres.
J'aurais bien voulu obtenir de l'Empereur
■2 î î L'E.MPEliEUR GUI h L A U ME II.
quelques mots de politique ; je ne pouvais le provoquer directement sans inconvenance. Je fis plusieurs tentatives avec toute l'habileté dont je fus capable, et toute l'innocence dont je parvins à me décorer, mais il mettait un art consommé à ne pas entendre un mot de ce que je disais. Je réussis pourtant à lui arracher deux phrases, que je n'entendis pas sans plaisir, malgré leur généralité. Nous parlions de la guerre d'une façon abstraite :
— J'ai beaucoup réfléchi depuis mon avènement, dit-il, et je pense que, dans la situation où je suis, il vaut mieux faire du bien aux hommes que de leur faire peur.
Et, comme je serrais la question d'un peu plus près en parlant d'une guerre enlre nos deux pays, et en ajoutant que la France, dans sa grande majorité, était pacifique :
— Je vous parle, dit l'Empereur, avec une entière impartialité; votre armée a travaillé; elle a fait de grands progrès, elle est prête. Si, par impossible, elle se trouvait en champ clos avec l'armée allemande, nul ne pourrait
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préjuger les conséquences de la lutte. C'est pourquoi je regarderais comme un fou et un criminel quiconque pousserait les deux peuples à se faire la guerre.
L'homme qui parlait ainsi avec une sincérité dont il n'est pas permis de douter est le même qui a choisi l'Alsace-Lorraine pour théâtre des grandes manœuvres, qui a présidé en personne aux mouvements de l'armée ; qui, à plusieurs reprises, a tenu un langage douloureux pour des âmes françaises et qui a voulu avoir pour témoins de ces démarches l'héritier du trône d'Italie.
Il n'y a peut-être pas entre sa conduite et ses paroles, la contradiction que nous sommes portés à y voir. Les Allemands pensent que les deux pays ont un intérêt égal à se rapprocher, autant au point de vue financier et industriel, qu'au point de vue politique. Us disent, comme M. Crispi et M. de Bismarck, comme l'Empereur lui-même, qu'en attendant l'alliance franco-allemande, ils ont assuré la paix pour de longues [années en créant la
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triple alliance. Ils disent qu'il dépend de nous, Français, d'assurer le bonheur de la France et la paix du monde, simplement en acceptant sans arrière-pensée des faits accomplis, sur lesquels il n'est au pouvoir de personne de revenir, et ils soutiennent que la raison nous prescrit cette conduite ; qu'il nous serait possible de la faire accepter à la population et qu'au lieu de nous indigner contre la triple alliance, nous devrions regarder comme un bienfait la ligue qui nous empêche de suivre une politique désastreuse.
Ils font la sourde oreille quand nous leur répondons qu'ils ont jugé autrement le cœur humain après Iéna et qu'il y a quelque différence entre un peuple qui jouit de la paix parce qu'il l'impose et un peuple qui jouit de la paix parce qu'il la subit.
Mais j'écarte ici ces pensées auxquelles on ne peut échapper un instant lorsqu'on demeure en Prusse, et je répète que, selon moi, les paroles pacifiques de l'Empereur expriment une conviction raisonnée et sérieuse ; qu'il veut réel-
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lement la paix et qu'il se flatte d'y avoir travaillé plus que personne.
Hélas! il n'y a pas de doctrine plus fausse que celle qui prépare la guerre pour avoir la paix : premièrement, elle a tous les inconvénients de la guerre, car elle sacrifie les finances des États et les florissantes espérances de la jeunesse; et, secondement, elle inspire de tels sentiments, et elle rend les occasions de conflits si nombreuses et si faciles, qu'il faut un miracle continuel pour éviter une explosion qui serait infailliblement un cataclysme.
Guillaume 11 a fait plusieurs démarches qui témoignent d'un désir de rapprochement sincère: le Congrès auquel j'ai pris part avec mes amis Burdeau et Tolain en était une. Je citerai encore le voyage à Paris de l'impératrice Frédéric. L'impératrice reçut à Paris l'accueil que ses hautes qualités, son malheur et ses sentiments personnels envers la France devaient lui assurer. Mais nos artistes furent moins résignés ou moins habiles que nos politiques ;
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ils refusèrent d'écouter des offres qui, en ellesmêmes, étaient honorables pour la France et qui devaient être mieux accueillies, ne fût-ce qu'à cause de l'auguste princesse qui avait consenti à les apporter. La paix fut sérieusement menacée par cette aventure, et pourtant elle ne fut pas troublée, et j'en tire cette conséquence que l'empereur Guillaume II es< réellement ami de la paix.
Je l'ai trouvé beaucoup moins réservé sur les questions sociales que sur les questions politiques, et pour celles-là, j'avais pleine liberté d'en parler, puisqu'elles faisaient l'objet même du Congrès. Je puis dire sur-le-champ qu'il avait sondé très attentivement ce grand problème. Ce n'était pas un philanthrope, ou du moins, ce n'est pas le philanthrope que j'ai aperçu en lui : c'est l'homme d'État inquiet de la formation d'un État dans l'État. Il me dit qu'il fallait se préoccuper de l'audace croissante des socialistes. Moi qui vais plus loin que la préoccupation, et depuis longtemps, je me hâtai de répondre moitié sérieusement et moitié en riant, que la
peur est le commencement de la sagesse. Je voudrais bien que l'on eût peur du socialisme , on n'en a qu'une peur intermittente et mal réglée. Un compagnon de haute marque venait de mourir à Elberfeld (je me trompe peut-être de lieu) ; c'était un de ces hommes sur lesquels il y a un nuage. Le conclave socialiste délibéra dans la nuit pour savoir si on lui ferait ou non des funérailles. La résolution de lui décerner les honneurs de chef de parti ne fut prise qu'à deux heures du matin. A huit heures, dix mille personnes suivaient le cercueil :
— Je n'aurais pu faire cela, disait l'Empereur.
Il comparaît, non sans effroi, la force de l'opinion à celle que la loi mettait dans sa main.
Cette force dont il était dépositaire, il ne la laisserait pas entamer, mais il irait au-devant de tout ce qui serait juste.
Il mettait au premier rang dans ses préoccupations le charbon ; question de vie ou de mort, aussi nécessaire pour la défense de l'État
et l'existence de l'industrie que le pain pour la vie elle-même. Il roulait dans son esprit la formation de régiments de mineurs, avec une forte mainmise de l'État et de grands avantages pour les ouvriers.
A un point de vue tout différent, il songeait à restreindre la durée du travail des femmes; il voyait, dans cette mesure, la restauration de la vie de famille et, dans l'interdiction du travail pour les femmes en couches, la restauration de la race. Cette préoccupation de la race se rattache, chez lui, au culte qu'il professe pour le grand Frédéric. Le jour où le Congrès vota l'interdiction du travail pendant la semaine qui suit l'accouchement, il voulut bien me féliciter de la part que j'avais prise à la discussion.
— Sire, lui dis-je en riant, ce vote-là pourra vous coûter cher.
— Pour une pareille cause, répondit-il, l'argent ne compte pas.
Je cite aussi le repos du dimanche. On n'a pas là-bas de nos sots préjugés qui nous font
remplacer dans le texte de la loi le repos dominical par le repos hebdomadaire. On se garde bien de perdre une occasion de fraternité et de joie pour y substituer une occasion de querelle.
Il ne s'expliqua pas sur l'assurance obligatoire, probablement parce que la question lui semblait résolue pour l'Allemagne. Les objections tirées de la liberté absolue le touchaient peu.
— C'est l'abdication ou la suppression de l'État, disait-il.
En effet, il ne s'agit dans la question sociale que de poser la borne entre l'État et la liberté; le tout est de la placer là où elle doit être, selon les lumières et la force de l'initiative privée. Il ne faut pas, sous prétexte de combattre le socialisme d'État, faire la guerre à l'État lui-même.
Le Congrès m'a laissé deux regrets : sa durée a été trop courte ; il n'a pas eu pour conséquence un Congrès diplomatique.
On ne pouvait guère en vingt jours qu'ef-
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lleurer le sujet. On a été droit aux solutions pratiques, et on laissé dans l'ombre les théories philosophiques pour ne pas se perdre dans les généralités. Je n'ai pas même eu le temps de défendre les deux axiomes qui me sont chers et que je répète ici puisque j'en trouve l'occasion. Le premier c'est que l'État doit faire tout le bien que l'initiative privée n'est pas encore capable de faire ; et le second c'est qu'il doit constamment travailler à se rendre inutile en éclairant et en fortifiant l'initiative privée.
Les socialistes du Parlement affectèrent une grande indifférence pour nos travaux; il fut manifeste qu'ils ne voulaient pas recevoir; ils voulaient prendre.
Aucun État, si ce n'est la France, n'avait mis d'ouvriers, parmi ses délégués et la France n'en avait mis qu'un. Si on voulait les voir venir, il était peut-être nécessaire de les appeler.
Je ne dois ni ne puis me faire juge de la composition des autres délégations. La France
avait cinq délégués : trois hommes politiques, M. Tolain, M. Burdeau et moi: un ingénieur du plus haut mérite, M. Linder, qui est à la tête du corps des mines, et un ouvrier mécanicien qui demande incessamment la création du Crédit ouvrier au capital de soixante-quinze milliards ; en dehors de cette prétention dont le sens n'échappe à personne, M. Delahaye est instruit et capable ; il a beaucoup voyagé et, grâce à sa qualité d'ouvrier mécanicien et à ses soixante-quinze milliards, il a été le lion du Congrès. Je n'ai pas besoin de dire quel rôle jouèrent M. Tolain à qui toutes ces questions sont familières, et M. Burdeau, qui se les assimilait toutes avec autant d'aisance que de supériorité et qui était destiné à un si grand avenir.
La session du Congrès coïncida avec le plus grand événement historique du nouvel Empire d'Allemagne. Ce fut pour elle une mauvaise chance. Quand nous arrivâmes, M. de Bismarck était menacé, mais tout-puissant. On pensait que l'Empereur voulait le renverser, mais on
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s'accordait à dire qu'il ne l'oserait ni ne le pourrait.
Il l'osa et il réussit. Ce fut l'affaire d'une journée. Dans une même journée, la démission fut provoquée, donnée et acceptée. Le chancelier était remplacé le lendemain ; le surlendemain, à midi, il quittait l'hôtel de la chancellerie et Berlin.
Les délégués français dînèrent chez lui la veille de son départ. Nous étions les seuls invités avec notre ami M. Jacquot, consul général de France à Leipzig. J'eus une longue conversation en tète à tête avec le prince après dîner; mais ce n'est pas de lui que je vous parle, c est de l'Empereur, et la façon dont il se comporta pendant ces trois jours d'émotion générale n'est pas un des caractères les moins frappants de sa physionomie.
Je cherchai vainement une ombre sur son front ou dans ses yeux. Il est clair qu'il n'admit, à aucun moment, la possibilité d'une difficulté. L'événement était moins grave à ses yeux qu'aux yeux des autres. Les autres deman-
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daient quel premier ministre il allait prendre ; s'il serait tout puissant, comme l'avait été M. de Bismarck; si l'Empereur donnerait suite au désir qu'il avait manifesté, en plusieurs occasions, de gouverner par lui-même, et, dans le cas où il l'essayerait, s'il en était capable. C'était un vaste sujet de conversation et d'hésitation. Mais l'Empereur savait à quoi s'en tenir sur tous les points. Son parti était pris de gouverner, et il assumait, sans sourciller, cette tâche redoutable. 11 fut le seul de tous les hommes politiques réunis à Berlin qui dormit tranquille ces deux nuits-là.
Un spectacle curieux pour moi fut l'action exercée par l'Empereur sur sa capitale. Disons d'abord ce qui se passa au moment où se répandit la nouvelle que la démission était donnée; tout le monde se dit: elle sera refusée. On apprit presque aussitôt qu'elle était acceptée; ce fut de la stupeur. Cela durera-t-il ? Cela peut-il durer? Le silence de la cour se prolongeant, et paraissant annoncer une résolution arrêtée, on commença à parler du successeur.
Tous les hommes semblaient petits et insignifiants comparés à M. de Bismarck. On disait d'ailleurs : c'est pour six mois, pour trois mois Le nom de M. de Caprivi était prononcé avec plusieurs autres. L'homme paraissait assez connu. Ce n'est ni un politicien, ni un courtisan : c'est un général, raison de plus pour que l'Empereur le choisisse.
On sut assez vite dans la journée qu'il était choisi, et même qu'il était arrivé. Il dîna tout seul à une petite table dans la grande salle du restaurant Raiserhof, où je le vis de loin tout à mon aise.
Il était peu question de M. de Bismarck dans tout cela. Où irait-il ? que ferait-il ? Il irait dans ses terres. Il écrirait ses Mémoires. Il me le dit lui-même, en s'étendant complaisamment sur l'immensité de ses forêts : « Elles ont besoin du maître; Herbert n'est pas bon pour cela. » Il n'était bon, apparemment, qu'à diriger le ministère des affaires étrangères.
On sut que l'Empereur avait conféré au ministre sortant le duché de Lauenbourg, ce
L EMPEREUR GUILLAUME II. ZDi
qui était une dignité presque royale, bien supérieure à celle de prince. Une grande dame chez laquelle je me trouvais dit vivement : « J'espère bien qu'il refusera » , et parut regretter de l'avoir dit. Tout le monde se tut.
Plus étonnante était encore la conduite du peuple. Il me semblait bien que la ville était un peu morne, mais je ne saurais dire à présent sur quels indices je me fondais. Je passai plusieurs fois par curiosité dans la rue de la Chancellerie près de laquelle je demeurais et elle me semblait déserte. Personne ne s'arrêtait devant l'hôtel du chancelier. Les rares passants allaient à leurs affaires sans même tourner la tête. Lui, il resta plusieurs heures à se promener tout seul dans les allées du jardin, accompagné de deux grands chiens qui ne le quittent jamais. Je le voyais aller, venir, de la salle où se tenait le Congrès. Je pensais qu'il devait moins souffrir de sa disgrâce que de la solitude où on le laissait et de l'ingratitude de ce peuple qui lui devait tant. Tout changea en un clin d'œil aux dernières heures. Ce fut comme une
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de ces métamorphoses que produit, dans une féerie, le coup de sifflet du machiniste. La ville entière de Berlin inonda la large rue de la Chancellerie, la place qui la termine du côté du Kaiserhof et à l'autre extrémité, les parties avoisinantes de l'avenue Sous les Tilleuls.
A partir de ce moment, le grand abandonné fut le grand acclamé. Il monta dans sa voiture au milieu des hurrahs frénétiques: il disparut aussitôt sous les fleurs; pendant longtemps il ne put sortir de la cour ; il fallut changer L'heure du train. On dit que l'impassible chancelier pleura. Toute la foule, on pourrait dire toute la ville, le suivit jusqu'à la gare.
Je ne manquai pas de m'enquérir des raisons de ce contraste: pourquoi cette solitude de la veille, etcet enthousiasme du lendemain ? Tout s'expliquait par la volonté de l'Empereur : la veille, les plus petits se disaient comme les grands :
■ Permet-il quon exprime ses regrets"? »
Il n'avait pas écrit de manifeste, il n'avait pas donné d'ordres ; il avait simplement
fait entendre à son entourage qu'il laissait le champ libre.
Il m'avait dit un jour d'un air songeur, en parlant des ouvriers d'Elberfeld et des funérailles qu'ils avaient organisées en l'honneur d'un socialiste :
— Je n'aurais pu faire cela.
Mais il venait de conduire deux millions d'hommes à la baguette. J'aurais bien voulu me rendre compte de la nature de cette puissance; je ne vois guère que l'empereur de Russie qui soit en mesure de produire de tels miracles ; mais, ces deux forces, qui produisent des résultats presque égaux, sont en elles-mêmes très différentes. La monarchie russe est essentiellement hiératique. La puissance du tsar est consacrée par la religion, par la nature, par la tradition. C'est le représentant de Dieu; c'est le Père de la famille immense ; c'est le symbole de la Patrie. L'obéissance du peuple allemand est une opinion philosophique ; elle est fondée sur le raisonnement. C'est une théorie. La Russie n'est pas encore sortie de la
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poésie et des traditions du moyen âge ; mais l'Allemagne est la proie des écoles. Le navire a quitté l'ancrage séculaire ; un avenir peut-être rapproché nous apprendra si la raison est aussi forte que la foi pour fonder des institutions séculaires.
Si je n'ai pas osé vous donner un portrait de l'empereur Guillaume II, ce n'est pas faute de l'avoir attentivement observé pendant que je me trouvais dans son voisinage. Le Congrès me prenait la plus grande partie de la journée, et l'Empereur me prenait le reste, car il jouait en ce moment un de ces grands coups qui fixent la destinée d'un règne. A mon départ, il me semblait presque que ce n'était pas Berlin que je quittais : c'était l'Empereur. Il était alors le mouvement en personne, il semble s'être un peu calmé depuis ; mais l'intensité de son action sur les affaires humaines n'en est pas diminuée, au contraire.
J'espère que dans ces courtes notes ma mémoire ne m'a pas trahi; j'ai été volontairement incomplet ; j'espère avoir été exact. J'espère
surtout que ces pages portent l'empreinte de ma gratitude pour l'accueil bienveillant que nous avons reçu de l'Empereur.
Je ne puis me dispenser de dire que sa conduite envers la France, clans ces dernières semaines, a été conforme à mes impressions et à mes espérances. Le noble langage qu'il avait tenu dans son message à madame Garnot, et l'émotion sincère qu'on y sentait avaient causé une grande impression dans le pays. Le jour des funérailles, au moment où le cortège s'ébranlait pour aller à Xotre-Dame, et, de là, au Panthéon, M. de Munster, ambassadeur d'Allemagne, avertit le gouvernement que l'Empereur avait fait remise entière de leur peine à deux officiers français condamnés, l'un à six ans de forteresse, et l'autre à quatre ans, pour un de ces crimes qui ne touchent pas à l'honneur et qui ne sont que la continuation de la guerre. A l'heure même où l'ambassadeur recevait, pour son souverain, les remerciements du président de la République, nos deux compatriotes étaient déjà en liberté.
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On m'a appris que la famille de l'un deux avait intéressé à leur cause la fille de l'ambassadeur d'Allemagne ; que mademoiselle de Munster avait écrit à l'Impératrice une lettre touchante et éloquente, et que l'Impératrice avait bien voulu promettre d'intercéder. L'Empereur eut la pensée de manifester sa bienveillance pour notre pays en accordant cette grâce au moment même où nous étions frappés par ce deuil si inattendu et si lamentable. Cette pensée devait aller au cœur de la France. C'était sans doute une pensée très politique, mais il fallait plus que de la politique pour l'avoir conçue avec tant de spontanéité et exécutée avec tant de grandeur.
Les funérailles de M. Carnot auront dans l'histoire ce caractère d'avoir provoqué chez tous les peuples un mouvement de sympathie pour la France cruellement éprouvée. Rien d'aussi beau ne s'était vu depuis le jour où l'empereur de Russie nous avait spontanément tendu la main.
Cette entente de la solidarité humaine entre
les sociétés, et de la fraternité entre tous les peuples est quelque chose de très nouveau et de très grand. Cela s'appelle aujourd'hui une Trêve : la Trêve de Dieu ! cela s'appellera peut-être un jour : la Paix !