‹ Quatre portraitsChapitre 19 sur 20 · Figaro du 7 novembre · texte numérisé non relu

Figaro du 7 novembre

respecter. Le souverain absolu est celui qui n'a au-dessus ou à côté de lui aucune force ayant le droit ou le pouvoir de changer ses résolutions.

Cette indépendance doit être aussi accablante que le serait un complet anéantissement. Dans la réalité, elle est ordinairement tempérée par une de ces trois causes : par l'amour de la gloire, par le désir d'estime ou par la crainte de Dieu.

L'amour de la gloire fait les grands hommes, mais il fait aussi les hommes funestes. Il y a en lui de la grandeur; il y a aussi de l'incertitude ; la question est de discerner la vraie et la fausse gloire.

Le désir d'estime est un meilleur guide, car il assujettit l'âme à la morale générale. Mais le véritable sauveur est l'amour et la crainte de Dieu. Quand cet homme, devant qui tous les fronts se courbent, se courbe à son tour devant Dieu, il entre par son obéissance, plus encore que par son pouvoir, dans la possession de sa grandeur; il se regarde comme l'envoyé ici-bas

de Celui qui est la justice. Nous pouvons penser que cette belle conception de la souveraineté ne confère pas l'infaillibilité aux souverains ; mais si elle ne nous donne pas une sécurité complète, elle n'en mérite pas moins notre admiration.

Louis XVI et Marie-Antoinette étaient presque des enfants à la mort de Louis XV; Louis XVI s'écria :

— 0 mon Dieu ! prends pitié de nous, nous régnons trop jeunes î

Il ne prévoyait pas la Révolution qui arrivait sur lui ! S'il avait pu la concevoir, sa peur aurait été horrible; il ne songeait qu'à gouverner vingt-cinq millions d'hommes en se conformant aux lois et en s'efforçant de les rendre heureux.

Le souverain auquel je pense est aussi absolu que l'était Louis XVI ; il est moins entravé que lui par la force des traditions et l'autorité des grands corps de l'État. Sa part dans le gouvernement du monde est bien autrement considérable ; sa volonté est respec-

tée par plus de cent vingt millions d'hommes son empire est, par son étendue, un des grands États de l'Europe et un des grands États de l'Asie. Il réunit sous sa main des populations qui appartiennent à des civilisations différentes, et, il n'applique pas seulement la loi, il la fait. Il est l'arbitre de la paix et de la guerre pour les autres États; il est limitrophe de la Scandinavie, de la Prusse, de l'Autriche et de la Hongrie, des Balkans, de la Turquie. La France même et l'Angleterre sont obligées de compter avec sa volonté. Quand l'Europe a voulu protéger Constantinople et l'Egypte contre lui, la France et l'Angleterre ont dû s'unir, comme autrefois pour les croisades, et la chute de Sébastopol est restée longtemps incertaine; aujourd'hui, il peut choisir ses alliances, et le peuple auquel il portera son appui a toutes les chances d'avoir le dessus dans une conflagration générale.

On a vu ce que c'est qu'un tsar de Russie quand la nouvelle de la maladie d'Alexandre III

a éclaté en Europe : la Russie a été atterrée, car, dans cet étonnant pays, le souverain est aimé comme un père. Tous les autres États de l'Europe se sont sentis menacés dans leur sécurité. La France a éprouvé une angoisse patriotique.

Elle l'aimait : il n'y avait entre elle et lui aucune affinité d'idées et de croyances. Alexandre II avait fait un pas vers la liberté; Alexandre III recula; ils étaient patriotes l'un et l'autre; mais la patrie rêvée et voulue par le fils était la patrie russe avec la religion russe, qui est la religion orthodoxe, et la politique russe, qui est la politique de l'autocratie. Comme chef de la religion orthodoxe, il dédaigna et combattit la liberté de conscience; comme autocrate, il contint les moujiks sous la verge de la noblesse. Il suivait de l'œil les progrès de l'Occident ; les progrès scientifiques et techniques pour se les approprier, les progrès politiques pour les repousser; il voulait joindre les croyances du moyen âge à toutes les ressources de la science moderne

■2$<r> L'EMPEREUR GUILLAUME II.

et rendre ses sujets riches et heureux sous le joug. Ennemi de nos idées, avait-il, en dépit de tout, de la sympathie pour notre caractère national ? Peut-être. Ce sentiment d'amitié pour la France existe certainement chez son peuple, et la France, de son côté, se souvient des services que les tsars lui ont rendus à plusieurs reprises dans ses jours d'infortune. 11 pensait que la grande préoccupation de son règne devait se porter sur l'Asie. Comme s'il avait prévu que la Chine s'apprêtait à sortir de son long sommeil, il voulait, à tout événement, traverser l'Asie tout entière par un chemin de fer qu'il a commencé et qui sera la plus colossale des entreprises humaines; il lui fallait, pour une telle entreprise, la paix et des millions par centaines. Les millions, il ne pouvait les demander qu'au marché français; la paix, il ne pouvait l'assurer dans la mesure du possible qu'en s'associant avec la France. Il le comprit, ce qui n'est pas d'un esprit médiocre; il le voulut, il le fit. Il n'eut pas à en délibérer avec des ministres, ni à consulter un

Conseil d'État, ni à livrer un projet aux délibérations d'une Chambre élective, ni à tâter et à préparer l'opinion par des articles de journaux.

Un jour que des navires de la marine française visitaient un de ses ports, l'Empereur parut tout à coup pour saluer nos marins et la France. Il nous rendait à nous-mêmes, par le premier mot d'amitié qu'il nous adressa. Il alla jusqu'à faire jouer la Marseillaise, qui ne signifie plus depuis longtemps autre chose que : Vive la France !

On sait comment la France répondit. Les cris de : « Vive l'Empereur ! » qui éclatèrent de toutes parts à Cronstadt, à Toulon, à Marseille, à Paris signifiaient : « Vive notre indépendance nationale et vive Alexandre III qui nous rend les moyens de combattre la Triplice à armes égales! »

Il faisait plus et mieux : il donnait la paix au monde ! Voilà la véritable grandeur. Dieu lui avait donné à gouverner le tiers de la population de l'Europe et la sixième partie de

la terre ; mais lai, par sa résolution magnanime, il s'était encore élevé au-dessus de ce faite des grandeur^. Il avait donné la paix à l'univers.

L'auguste héritier s'en souviendra.'

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