DE L'INSTITUT
Messieurs,
Quand le général Bonaparte prit le commandement de l'armée d'Egypte, il signa aussitôt de la façon suivante ses proclamations et ses ordres : « Bonaparte, général en chef, membre de l'Institut, » « bien sur, disait-il, d'être compris du dernier tambour ».
L'Institut n'avait pas trois ans. Il a fait depuis ce temps-là quelque bruit dans le monde. Je ne puis donc me flatter d'apprendre
1. L'Institut de France ayant célébré son centenaire le 25 octobre 1895, M. Jules Simon a été chargé par les cinq Académies de porter la parole en leur nom et a prononcé ce discours.
292 CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTLTUT.
à personne sa courte et glorieuse histoire. Je la résumerai en quelques mots pour nous réjouir en commun de ses grandeurs et non pour nous en instruire.
Les grandes assemblées qui prirent en mains le sort de la France à la fin du xvnie siècle eurent dès leur premier jour l'instinct révolutionnaire. Elles ne se proposèrent pas pour but de conserver les institutions existantes en les améliorant et en les purgeant de leurs abus ; elles firent partout table rase, et quand elles eurent tout renversé, elles s'occupèrent, en liberté, de tout reconstruire.
Les académies avaient largement contribué à l'avènement de la Révolution. A peine eut-on passé de la théorie à l'action qu'elles trouvèrent qu'on allait trop loin. Elles avaient voulu réformer ; on ne songeait plus autour d'elles qu'à détruire. La Révolution, de son coté, fit comme toutes les révolutions : elle oublia ce qu'on lui avait donné et s'irrita de ce qu'on lui refusait. Elle se borna d'abord à des mesures malveillantes.
CENTENAIRE DE LA FONDATION DE i/lNSTITUT. 293
L'Assemblée constituante vota avec hésitation et provisoirement pour une année, en accompagnant son vote d'aigres reproches, les subventions que le Comité des finances demandait pour les corps littéraires '.
La Convention frappa les grands coups.
Elle défendit d'abord de pourvoir aux sièges vacants, et enfin, en août 1793, elle supprima « toutes les académies et sociétés littéraires patentées par la Nation » .
On a souvent remarqué que cette même révolution qui avait supprimé toutes les académies créa l'Institut, qui est une académie. Ce n'est pas versatilité dans les assemblées. La pensée de créer de toutes pièces une académie nouvelle était contemporaine de la résolution prise d'en finir avec les académies anciennes.
L'Assemblée constituante avait chargé Mira-
1. Pour l'Académie française, 25217 livres, plus 1200 livres pour un prix à donner : pour l'Académie des belles-lettres» 43908 livres ; pour l'Académie des sciences, 93458 livres ; ces deux Académies devaient aussi décerner chacune un prix de 1200 livres.
-2lU CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT.
beau de lui soumettre le plan d'une académie nationale. Mirabeau appela Chamfort qui était en querelle avec l' Académie française. Chamfort écrivit une violente diatribe et prépara un projet que Mirabeau n'eut pas le temps de lire à la tribune.
Les projets se multiplièrent sous la Convention. Condorcet, d'Alembert, Daunou , Talleyrand, tous ceux qui avaient le souci des grandes choses, apportèrent leur contribution. On dit que Talleyrand accepta la paternité d'un projet entièrement rédigé par l'abbé Desrenaudes qu'il avait eu pour vicaire général à Autun et que nous avons connu membre du Conseil de l'Instruction publique. Talleyrand était de ceux qui peuvent se passer d'un secrétaire ; mais la tradition est ancienne et persistante.
Tous les auteurs de projets ont réclamé à l'envi le titre glorieux de fondateurs de l'Institut. La vérité historique exige que l'on écrive un autre nom en tête de cette liste d'honneur, et ce nom est celui de Richelieu, fondateur de l'Académie française.
CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT. 295
Nous sommes plus justes aujourd'hui que ne l'ont été nos pères. Notre admiration pour les grandes œuvres de la Révolution ne nous cache pas les gloires de la monarchie, qui sont les gloires de la France. Nous fêtons le centenaire de l'Institut de France, mais il ne nous en coûte pas d'associer à l'honneur de cette journée le fondateur ou les fondateurs des académies dont l'Institut a reçu l'héritage, Louis XIII et Louis XIV, Richelieu, Séguier, Colbert. L'Institut existe depuis le 25 octobre 1795 ; mais les académies qui le composent remontent à 1635. Assurément l'Institut de France, depuis sa fondation, compte dans ses rangs un nombre considérable d'hommes illustres. J'en veux citer quelques-uns, avec le regret de ne pas les citer tous : Chateaubriand, Lamartine , Victor Hugo , Alfred de Musset, Alfred de Vigny, Guizot , Cousin, Thiers pour l'Académie française; Monge, Berthollet, Lagrange, Laplace, Lavoisier, Fresnel, Ampère, Arago, Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, Cauchy, Chasles , Claude Bernard pour l'Académie
ï% CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'INSTITUT»
des sciences ; Daunou , Victor Le Clerc, Littré, Boissonnade , Hase, Naudet, Burnouf pour l'Académie des inscriptions ; Louis David, Ingres, Delacroix, Gounod, Meissonier, David (d'Angers) pour l'Académie des beaux-arts.
J avais arrêté là cette liste de nos gloires contemporaines pour obéir à la loi qui m'est imposée de ne prononcer le nom d'aucun vivant; faut-il que je doive aujourd'hui ajouter le nom d'un homme que j'ai connu il y a plus de cinquante ans, à l'École normale où il était élève, où j'étais professeur , qui était notre ami à tous, car on ne pouvait le connaître sans l'aimer , et qui était avant tout l'ami et le bienfaiteur de l'humanité: le nom immortel de Louis Pasteur? Les voûtes de cette salle gardent l'écho des acclamations qui l'accueillirent quand il vint, à cette place même, recevoir les hommages du monde savant. L'humanité, ce jour-là, fut reconnaissante et juste.
Ainsi l'Institut de France a eu, dès son premier siècle, une magnifique floraison de grands hommes. Nous sommes fiers de nos gloires
CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT. 297
nouvelles; mais nous gardons pour nos gloires séculaires un culte reconnaissant et filial. Nous ne renonçons ni à Corneille et Racine, ni à Boileau, ni à La Fontaine, ni à Bossuet, n à .Voltaire, ni à Montesquieu, ni à Buffon ni à Clairaut, ni àd'Alembert, ni àHuyghens ni à Mariotte, ni à Mabillon, ni à Rollin, ni à Turgot, ni à Lebrun, ni à Mignard, ni à Lesueur ni à Philippe de Champagne, ni à Mansart, ni à Soufflot.
Messieurs, le drapeau aux trois couleurs est toujours pour nous « le drapeau chéri » ; c'est l'astre de la liberté et de la civilisation; mais nous suivons avec amour et orgueil le drapeau blanc fleurdelisé remontant les âges jusqu'au siècle qui fut le grand siècle et qui reste par excellence le siècle français.
C'est le 29 janvier 1635 que l'Académie française reçut sa consécration officielle . L'Académie des beaux-arts eut le même honneur en 1648, l'Académie des inscriptions en 1663 et l'Académie des sciences en 1666.
Il ne suffit pas d'avoir restitué la création
des académies à Louis XIII et à Richelieu, il faut remonter jusqu'à Conrart. La première en date, l'Académie française, est, comme beaucoup de grandes choses, due à l'initiative privée. Conrart n'était rien. Il n'est rien devenu. Il n'est célèbre que par son silence : un genre de célébrité créé tout exprès pour lui par Boileau. C'est lui qui eut l'idée de donner un règlement à une Compagnie qui se réunissait tour à tour chez chacun de ses membres pour parler de littérature. Ils étaient neuf en le comptant. De petits hommes, dit Voltaire, d'un ton dédaigneux. Des hommes obscurs, dit-il ensuite en parlant des premiers académiciens, au nombre de vingt-huit, qui reçurent ce titre après les lettres royales de 1635. Sans doute on n'eut pas sur-le-champ un Corneille ou un Racine à introduire dans l'Académie. Il fallut attendre douze ans pour Corneille, trente-six ans pour Bossuet, trente-sept ans pour Racine, quarante-neuf ans pour La Fontaine et Boileau. L'assemblée se garnissait de grands hommes peu à peu. Elle ne devait jamais avoir quarante
grands hommes. Aucune Assemblée en aucun temps et chez aucun peuple ne pourra en avoir à la fois qu'un nombre très limité. Ceux que Voltaire appelle de petits hommes ne sont peutêtre pas aussi petits qu'il le croit. Ils semblent petits à la postérité ; ils étaient grands pour leurs contemporains. Apprenons, ne fût-ce que par prudence, à respecter les hommes d'élite qui ne sont ni des Voltaire ni des Molière. On ne peut pas, et on ne doit pas se tromper sur les hommes de génie : on peut hésiter sur le choix entre les hommes vraiment supérieurs sans être grands, ceux que j'appellerai les hommes distingués dans le genre médiocre.
C'est un honneur pour la société éclairée du xvnc siècle d'avoir sur-le-champ attaché de l'importance à cette réunion de quelques hommes de goût, qui ne s'occupaient entre eux ni de religion ni de politique, et parlaient uniquement des lettres et des ouvrages de l'esprit. L'amour des lettres est resté un des caractères de notre génie national. Dès que le public fut admis aux réceptions de l'Académie
française, il y courut. Quand elle ouvrit en 17ij2 ses portes aux femmes pour ces jours-là, les femmes affluèrent. L'Académie n'a eu garde de renoncer à cet usage qui a pris avec le temps plus de solennité. Une réception à l'Académie est, par excellence, un événement parisien. Il faut y avoir assisté ; il faut avoir son avis sur les deux discours. On attache moins d'importance aux séances les plus passionnantes de la Chambre. La fameuse coupole est un instrument de torture ; on y étouffe, on y perd connaissance. Ces femmes évanouies sont un accroissement de succès pour les deux orateurs. Elles font penser aux corridas espagnoles, qui ne sont admirables, au dire de leurs ennemis, que quand un toréador a été tué.
On parla de la Société de Gonrart au cardinal de Richelieu. Il avait l'instinct du grand et du stable. Il jugea que cette Compagnie pouvait devenir une institution. Il offrit aux amis de Conrart de reconnaître officiellement l'existence de leur association. Ce fut à peu près tout ce qu'il offrit ; « des privilèges honorables', dit
Voltaire, aucun d'utile, son fondateur ne lui ayant même pas procuré une salle d'assemblée ».
En réalité, il ne rendait à l'Académie d'autre service que de ne pas l'ignorer, mais il pensa, et tout le monde pensa avec lui, que puisqu'il ne l'ignorait pas, il la gouvernait. Plusieurs des amis de Conrart hésitèrent. Ce qu'ils avaient cherché, c'était la liberté, on leur offrait l'assujetlissement. Cette résistance ne pouvait durer; on ne résistait pas au roi, ni au cardinal, qui était le roi. Refuser une grâce qu'ils offraient, c'était plus que résister, c'était désobéir. On céda, on remercia. On exalta le roi et le grand ministre Richelieu qui promettait de protéger.
Il y eut une autre difficulté à la création officielle de l'Académie. Le Parlement aussi eut la velléité de résister. On sait que l'enregistrement était alors nécessaire pour donner efficacité aux décisions royales. Le Parlement pouvait retarder, il pouvait faire des observations et même des remontrances. A la fin, dans les grandes occasions, on avait raison de
30'2 CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT.
lui par un lit de justice. On n'alla pas jusqu'à ces extrémités pour la transformation des réunions de Conrart en Académie royale ; mais le Parlement manifesta sa mauvaise humeur par un retard d'un an. Le cardinal fut obligé de faire entendre qu'il voulait être obéi.
On a cherché la cause de cette mauvaise volonté du Parlement. Il ne s'agissait pas de la création d'une cour souveraine, mais « de simples peseurs de syllabes et de jurés fabricateurs de mots », comme disaient les mauvais plaisants de l'époque.
Le Parlement, suivant Voltaire, craignit que l'Académie ne s'attribuât quelque juridiction sur la librairie, et ajouta cette clause aux lettres patentes du roi : « L'Académie ne connaîtra que de la langue française et des livres qu'elle aura faits ou qu'on exposera à son jugement. »
Je crois plutôt que le Parlement craignait pour l'autorité qu'il s'attribuait en matière religieuse et philosophique. La question des académies touchait à la question des écoles. La
CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT. 303
théologie était tout près ; plus l'autorité du Parlement était contestée en matière religieuse, plus il s'en montrait jaloux. Il obéissait dans toute cette affaire au même esprit qui inspira plus tard la réforme de l'Université par le président Rolland.
Le roi, et je parle ici de Louis XV autant que de Louis XIV et de Louis XIII, fut constamment pour les académies un bon maître, mais un maître. Les élections durent être soumises à son approbation ; c'est un droit qui a toujours été conservé au pouvoir public; il existe encore aujourd'hui. Louis XIV l'exerça une fois dans une occasion très éclatante. Il voulait l'élection de Boileau ; l'Académie élut La Fontaine. Le roi refusa son approbation. L'Académie s'empressa d'élire Boileau à la première vacance. « A présent, dit le roi, vous pouvez procéder à la réception de La Fontaine. »
Le roi intervint aussi, mais bien rarement, dans les travaux de l'Académie. C'est lui, ou plutôt c'est Richelieu, auteur de la tragédie de
301 CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT.
Mi rame, qui prescrivit cet examen du Ciel inventé pour exalter la gloire du cardinal et dont le résultat fut de montrer dans tout son éclat la gloire de Corneille. Voltaire, au siècle suivant, sous prétexte d'impartialité et en mêlant l'apothéose à la critique, essaya la même entreprise et aboutit au même résultat.
Les académiciens, un moment détournés de leurs travaux plus paisibles, revinrent au Dictionnaire. On ne manqua pas sous la Révolution de leur reprocher de n'avoir fait ni la Grammaire, ni la Poétique que le roi attendait d'eux et d'avoir mené trop lentement le travail du Dictionnaire.
L'Académie n'était pas si coupable qu'on le croyait. Des trois objets confiés à ses soins, elle avait choisi le Dictionnaire, qui rendait à la langue le double service d'en fixer les termes et d'en expliquer les règles par des exemples empruntés aux meilleurs écrivains.
Le Dictionnaire avançait lentement. Cette lenteur fait sa force. Les variantes qu'il enregistre ont toutes été jugées et consacrées par le
CENTENAIRE DE LA FONDATION DE LINSTITUT. 30o
temps, avant de recevoir cette confirmation officielle.
Le Dictionnaire est à lui seul toute l'Académie française. A notre langue essentiellement souple et vivante, qui exprime avec facilité les passions et les idées à mesure qu'elles se renouvellent et qui suffit, sans néologïsmes, à l'exposition et à la démonstration des découvertes scientifiques, il donne la solidité et la majesté des deux langues qui ont successivement incarné la Grèce et Rome.
Louis XIV voulait qu'il y eût une langue de Louis XIV comme il y avait une langue de Périclès et une langue d'Auguste, et il revendiquait pour lui-même l'honneur de cette pensée lorsqu'il disait : « Le soin des Lettres et des Beaux-Arts ayant toujours contribué à la splendeur des États, le feu roi, notre très honoré seigneur et père, ordonna, en 1635, l'établissement de l'Académie française pour porter la langue, l'éloquence et la poésie au point de perfection où elles sont enfin parvenues sous notre règne. »
30G CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT.
Je n'ai garde d'insister ; je dis la pensée de Louis XIV et de ceux qu'on appelait dès lors les Quarante.
Notre admiration pour nos chefs-d'œuvre et notre langue ne nous empêche pas d'admirer la gloire des autres nations. Nous nous sommes associés au centenaire de Shakespeare. Goethe, Schiller, Cervantes, sont populaires dans nos écoles. Nul n'entrera jamais sans une respectueuse et solennelle émotion dans la collégiale de Westminster, ou dans cette église de Santa- Groce à Florence où sont réunis, autour du cénotaphe du Dante, les tombeaux de Galilée, de Michel- Ange, de Machiavel, d'Alfieri, de Cherubini.
Le xvur siècle reprochait toujours aux académies et surtout à l'Académie française — qui portait le poids des querelles parce qu'elle avait porté celui de la gloire et parce que le public pouvait plus facilement suivre ses travaux — d'avoir élu des hommes médiocres et d'avoir laissé en dehors d'elle des hommes de génie.
CENTENAIRE DE I, A FONDATION DE L'iNSTITUT. 307
Je connais deux hommes de génie qui n'ont pas été de l'Académie française, Descartes et Molière. Rousseau, dont on prononce quelquefois le nom à propos des omissions de l'Académie, était citoyen de Genève.
Deux erreurs en un siècle et demi ! Les hommes se trompent ordinairement plus que cela. La plupart des ouvrages de Descartes sont écrits en latin. Le Discours de la Méthode, qui est un des grands monuments de la langue française, n'était connu que d'un petit nombre de savants et de philosophes. Le grand éclat de la renommée de Descartes n'a commencé qu'après sa mort, quand on a enfin compris qu'il avait émancipé la raison humaine. Molière avait contre lui sa profession ; on se rirait aujourd'hui, avec raison, d'un tel obstacle. C'était quelque chose sous Louis XIV. Messieurs les tapissiers valets de chambre du roi n'auraient plus voulu être de l'Académie. Je ne sais pas ce que Molière lui-même aurait pensé de son élection. On était alors conservateur du rang comme on l'est aujourd'hui de la pro-
308 CENTENAIRE DE LA FONDATION DE l/ INSTITUT.
priété. Il fallut contraindre Catinat à se laisser faire maréchal de France.
Quant aux autres grands hommes dont la Convention regrettait si amèrement l'absence, ils appartenaient à la catégorie de ceux que nous appelions tout à l'heure des hommes distingués dans le genre médiocre. Ils étaient admirés, à juste titre, par leurs contemporains ; la postérité a le droit de choisir entre eux. Dufresny, Raynal, Helvétius sont des grands hommes dont on blâmait en 1793 l'omission, et dont on blâmerait aujourd'hui l'élection si l'Académie les avait élus.
De tous les griefs dirigés contre l'Académie, le plus fréquemment invoqué était sa courtisanerie envers le roi. C'était une compagnie de courtisans qui pouvait, en ce genre, donner des leçons à tous les Dangeau. N'est-ce pas elle qui avait mis au concours cette question : « Quelle est celle des vertus du roi qui mérite le plus d'être louée ? »
On était bien loin de ce style et de ces sentiments lorsque Grégoire, reprochant au « bon
CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT. 309
Fénelon » d'avoir fait un traité sur la direction de la conscience d'un roi, ajoutait : « Comme si les rois avaient de la conscience ! Autant eût valu disserter sur la douceur des bêtes fauves. »
Le tort des hommes aveuglés par la passion est de vouloir toujours juger sans tenir compte des temps et des milieux. N'en déplaise aux niveleurs de 1793, l'esprit libéral qui s'était manifesté dans le sein de l'Académie au moment de sa création officielle subsista pendant toute sa durée. Il s'associait chez elle à une admiration pour le roi dont nous ne comprenons plus la nature. L'Académie voyait la France dans le roi. A cette époque de l'histoire, on n'était puissant qu'à condition d'être dépendant. Ce qui est indiscutable, c'est que les académies entourées d'honneurs par la monarchie étaient devenues peu à peu de véritables aristocraties. Elles avaient aux yeux des républicains le double défaut d'être des corporations, et des corporations privilégiées, très entichées de leurs privilèges. Un usage intro-
310 CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT.
duit par Colbert, ou plutôt par l'abbé Bignon, son neveu et son représentant dans le gouvernement des sociétés savantes, divisait les Académies des inscriptions, des sciences et des lettres en trois classes d'académiciens : les honoraires, les pensionnaires et les élèves : ce qui constituait un privilège dans le privilège. Seule l'Académie française avait énergiquement refusé de subir l'affront de ce règlement.
L'Académie française avait toujours eu dans son sein, depuis sa création, des ducs, des maréchaux, des évoques , des magistrats de cours souveraines. Ces grands seigneurs apprenaient à traiter les gens de lettres comme des égaux; mais, en même temps, les gens de lettres apprenaient à se croire grands seigneurs. Ils se donnaient des compliments les uns aux autres, pour s'exercer à leur fonction principale qui était d'encenser le roi et le ministre. Les compliments sont devenus nos discours de réception ; Voltaire n'était pas tendre pour eux : « Ce que j'entrevois dans ces beaux dis-
cours, dit-il, c'est que le récipiendaire ayant assuré que son prédécesseur était un grand homme, que le cardinal de Richelieu était un très grand homme, le chancelier ^éguier un grand homme, le directeur lui répond la même chose, et ajoute que le récipiendaire pourrait bien aussi être une espèce de grand homme, et que pour lui, directeur, il n'en quitte pas sa part. » Et plus loin : « La nécessité de parler, l'embarras de n'avoir rien à dire et l'envie d'avoir de l'esprit sont trois choses capables de rendre ridicule même le plus grand homme. »
La Convention pouvait-elle souffrir l'existence d'un corps qui passait son temps à célébrer les vertus des rois, qui était lui-même un corps privilégié, et qui comptait dans son sein des membres investis d'un double privilège? C'était l'aristocratie de l'esprit, mais c'était une aristocratie. La Montagne et la Plaine étaient d'accord pour la renverser.
Il s'était pourtant passé vers le milieu du xvme siècle un fait considérable qui aurait pu modifier les jugements des révolutionnaires.
312 CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT.
Voltaire était entré à l'Académie. Les académiciens s'étaient vaillamment défendus. Voltaire fut refusé deux fois. Enfin, il entra : et dès ce jour l'Académie lui appartint. Il avait déjà son journal qui était Y Encyclopédie. L' Encyclopédie entra avec lui à l'Académie, qui fut ainsi transformée par anticipation en véritable Académie des sciences morales et politiques. Il y fit nommer successivement Duclos, d'Alembert, Marmontel, Condillac, Morellet. Il échoua pour Diderot. Il s'en plaint vivement, et avec raison du reste, car si Diderot n'est pas précisément un génie académique, c'est sans conteste un homme supérieur. Voltaire écrit à l'abbé d'Olivet :
« Tâchez, mon cher maître, de nous donner un véritable académicien à la place de l'abbé de Saint-Cyr et un savant à la place de l'abbé Salier. Pourquoi n'aurions-nous pas cette fois-ci M. Diderot? Vous savez qu'il ne faut pas que l'Académie soit un séminaire et qu'elle ne doit pas être la Cour des pairs. Quelques ornements d'or à notre lyre sont
CENTENAIRE DE LA FONDATION DE i/lNSTITUT. 313
convenables; mais il faut que les cordes soient à boyau et qu'elles soient sonores. »
Voltaire n'était pas accoutumé aux échecs et avait pris sa revanche. Il avait le gros de son armée à l'Académie française, il avait à l'Académie des sciences Condorcet, d'Alembert, Fontenelle. L'Académie des inscriptions était plus résistante, mais il avait pénétré partout. Il était l'oracle des cercles de précieuses dont l'influence avait remplacé l'influence décroissante de la cour. Madame de Lambert, madame de Tencin, madame Du Deffand, mademoiselle de Lespinasse, madame Geoffrin, madame Du Châtelet recevaient ses inspirations. Il était l'ami (intermittent) du roi de Prusse, le correspondant (et le flatteur) de la grande Catherine. Il avait traité Corneille de haut ; il se croyait plus pathétique que Racine. En philosophie il tenait tète au clergé, tout en faisant ses pâques à Ferney et en dédiant au pape sa tragédie de Mahomet. Quand on le juge à présent, on ne peut s'empêcher de voir en lui un précurseur de la Révolution. Voltaire et toute l'armée
314 CENTENAIRE DE LA FONDATION DE i/lNSTITUT.
qu'il commandait avaient, en effet, semé les idées révolutionnaires, mais ils avaient cru évoquer un génie ; et quand ils furent en face de lui (je parle des lieutenants de Voltaire, car il était mort en 1778), il leur sembla qu'ils avaient évoqué le diable.
Ils s'arrêtèrent en chemin, et devinrent, par cela même, les plus grands ennemis de leurs anciens amis. On pourrait ici parodier cette grande parole : « Il y a plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui se repent... » et dire : « Il y a plus de colère dans l'armée révolutionnaire pour un ami qui s'arrête en chemin... »
Les académies, dont on oublia les services, eurent le sort des parlements et du clergé. Grégoire, dans un rapport ridiculement emphatique, proposa la suppression des académies, tout en demandant que « du milieu des décombres, le sanctuaire des arts, s'élevant sous les auspices de la liberté, présentât la réunion organisée de tous les savants et de tous les moyens de science ». « Après-demain, disait-
CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT. 315
il, la République française fera son entrée dans l'univers. En ce jour où le soleil n'éclairera qu'un peuple de frères, les regards ne doivent plus rencontrer sur le sol français d'institutions qui dérogent aux principes éternels que nous avons consacrés, et cependant quelques-unes, qui portent encore l'empreinte du despotisme ou dont l'organisation heurte l'égalité, avaient échappé à la règle générale: ce sont les académies. » Deux ans après avoir congédié les académies avec cette politesse, la Convention faisait une grande, une très grande chose. Elle les rétablissait, et en les rétablissant, elle leur faisait subir une modification profonde. Le rêve d'une assemblée unique des savants et des artistes, des poètes et des philosophes, déjà conçu par la Constituante, devenait une réalité. Jamais la fraternité des lettres, des sciences et des arts n'avait été affirmée avec cet éclat. La nouvelle institution réunissait en un faisceau toutes les forces de la passion et de la pensée. Elle créait au-dessus de la société vulgaire, occupée des soins de la vie, une sorte de
monde à part d'où sortiraient sans cesse pour éclairer l'humanité, pour la fortifier et la charmer, des vérités et des chefs-d'œuvre. L'Institut ne participerait pas au gouvernement, il ne serait pas chargé de l'enseignement. Son action serait d'une nature plus haute : elle s'exercerait par l'exemple. De même que le Dieu d'Aristote meut sans être mû et peut ignorer le monde auquel il donne la vie, il suffit aux savants et aux poètes d'être, et d'être connus. Leurs œuvres produisent le mouvement, et en même temps elles le règlent par l'admiration qu'elles inspirent.
Daunou parlant au nom de la Convention disait : a Nous avons emprunté de Talleyrand et de Condorcet le plan «l'un Institut national, idée grande et majestueuse dont l'exécution doit effacer en splendeur toutes les académies des rois... Ce sera en quelque sorte l'abrégé du monde savant, le corps représentatif de la république des lettres, un temple national dont les portes toujours fermées à l'intrigue ne s'ouvriront qu'au bruit d'une juste renommée. »
CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT. 317
Cette union majestueuse et féconde de tout ce qu'il y a d'éternel dans le sentiment et la pensée n'est pas la seule grandeur de l'institution nouvelle. Les académies jusque-là avaient été purement locales. Elles se recrutaient dans une seule ville et représentaient le mouvement scientifique ou littéraire de la ville où elles étaient nées. Mais l'Institut créé en 1795 pour remplacer les académies n'est pas un institut parisien, c'est un institut national, c'est l'Institut de France. La constitution de l'an III, dont la formule est fidèlement reproduite par la constitution de l'an VIII, le déclare en ces termes solennels : « Il y a pour toute la République un Institut national chargé de recueillir les découvertes, de perfectionner les arts et les sciences. »
Pourrais-je oublier, en présence de cette assemblée que la Convention nationale ouvrit les portes de son Institut non seulement à tous les Fiançais, mais à tous les grands hommes quelle que fût leur origine? De même que Louis XIV récompensait le génie à quelque nation qu'il appartint, la Convention créa dans
318 CENTENAIRE DE LA FONDATION DE l/iNSTITIT.
le sein de l'Institut l'ordre des associés étrangers, qui nous permet d'inscrire sur nos listes d'honneur Huyghens. Newton, Leibnitz. et plus près de nous Rossini et Meyerbeer.
L'œuvre de la Convention n'est donc pas la reproduction des anciennes académies déguisées sous des noms nouveaux et modifiées dans les détails secondaires de leur organisation. C'est bien une œuvre nouvelle. C'est une création, une puissante création. C'est l'Académie de France, représentant à la fois les lettres, les sciences et les arts. Elle contient les anciennes académies, mais les enfermant dans une synthèse nouvelle et forte. C'est notre droit et notre devoir, en ce jour de fête, d'adresser également nos hommages aux anciennes académies qui ont préparé l'Institut et à l'Institut qui contient et complète les anciennes académies.
L'œuvre de la Convention est assez belle pour que nous puissions avouer maintenant que l'Assemblée avait été moins heureuse dans les détails d'exécution que dans la conception première. Elle avait tout exagéré: sa propre
autorité sur l'Institut et l'autorité de l'Institut sur les membres qui le composaient. Elle ne connaissait pas la liberté. Elle disait comme Louis XIV: « L'État, c'est moi, » et quand elle avait usurpé tous les pouvoirs, elle disait : « Nous voilà libres. »
La première faute de la Convention, en ceci comme en bien d'autres choses, fut son amour immodéré de la table rase. Elle avait supprimé 1 es académies qu'elle pouvait modifier en les conservant. Elle supprima jusqu'à leurs noms dans la réorganisation qu'elle fit ensuite. On a dit d'elle avec vérité qu'elle avait peur des mots. Elle remplaça ces noms illustres par les appellations vulgaires de première, seconde, troisième classe, et ne réussit par ces changements qu'à voiler les traditions historiques. Elle effaça un autre nom qui aurait dû lui être particulièrement sacré. Ayant à placer la phylosophie dans la classe des sciences morales et politiques qu'elle organisait pour la première fois, elle remplaça ce nom, qui pouvait rappeler les croyances spiritualistes, par celui d'Analyse
320 CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITLT,
des sensations et des idées, qui ne rappelait que Condillac. Chaptal, qui déjà en 1801 reprochait à l'organisation de l'Institut « de s'être beaucoup trop écartée de ce que l'expérience avait montré de perfection dans la composition de nos anciennes académies », fit en 1803 un nouveau projet où il se montra plus équitable et plus habile que la Convention. Il proposait même de rétablir le nom des anciennes académies, dont la France s'honorait depuis plus d'un siècle, et qui étaient devenues le modèle des institutions savantes et littéraires formées successivement dans tous les États de l'Europe. Le Conseil d'État ne voulut pas y consentir. Il approuva le fond de la proposition mais il ne rendit pas leurs noms aux anciennes compagnies.
L'Académie des sciences morales et politiques, fondée pour la première fois en 1795, et qui formait la seconde classe de l'Institut, eut une courte existence. Le Premier Consul avait dit un jour à M. de Ségur : « Vous présidez la seconde classe de l'Institut; je vous
CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT. 321
ordonne de lui dire que je ne veux pas qu'on parle de politique dans les séances. Si la classe désobéit, je la casserai comme un mauvais club. » Fidèle jusqu'au bout à son aversion pour ceux qu'il appelait les idéologues, quand il procéda à la réorganisation de l'Institut en 4803, il supprima la deuxième classe par prétention en supprimant son nom et en répartissaut ses membres dans les autres classes.
La première faute de la Convention fut donc de renoncer à des noms vénérables et à un passé illustre ; elle fit une seconde faute dans le mode d'élection qu'elle adopta. Les candidats furent présentés par la classe dans laquelle s'ouvrait une vacance, et l'Institut en corps fut chargé de choisir entre les candidats ainsi présentés. Jamais la compétence ne fut traitée avec un pareil mépris. LTn comédien décidait de l'élection d'un mathématicien. Un peintre jugeait un philosophe. On reconnaît bien là une assemblée qui admettait les juifs au nombre des votants pour l'élection des évêques catholiques. L'élection par classe ou
322 CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT.
académie ne fut établie qu'en l'an XI, sur le rapport de Ghaptal.
La Gonventiou commit une troisième faute. Les deux premières avaient pour effet d'exagérer l'unité ; celle-ci exagérait et faussait le caractère national de l'Institut. C'était l'Institut de France : on voulut qu'à ce titre il fût composé par moitié de Parisiens et de provinciaux. 11 aurait suffi de dire que les choix pouvaient se porter également sur les hommes du premier mérite, qu'ils eussent leur résidence à Paris ou ailleurs. Non. Il sembla plus radical de partager par moitié. Cela cessait même d'être juste, car Paris ne comptait que cinq cent mille habitants et la province en avait vingt-cinq millions. Et cela n'était pas raisonnable; car un homme d'élite peut désirer le séjour de Paris à cause des bibliothèques, des musées, des amphithéâtres et de tous les autres moyens d'étude. On avait admis une section de l'art dramatique : trois comédiens parisiens, trois comédiens de province. Tout le monde sait que les grands comédiens peuvent se former en province, mais
CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITLT 323
qu'ils ne peuvent y rester. Ils n'y trouvent ni les traditions, ni les écoles, ni les auxiliaires, ni le public dont ils ont besoin, ni les ressources matérielles. On en peut dire autant des érudits, des artistes. La règle de résidence était sévère alors; plus sévère qu'elle ne l'a été depuis. Un membre nommé pour représenter Paris et qui s'établissait définitivement en province était obligé de donner sa démission. Destutt de Tracy, qui habitait Auteuil, fut nommé membre non résident.
La plus grande erreur commise est peut-être le règlement intérieur des travaux imposé par décret organique.
Le gouvernement s'attribuait dans ce règlement le droit de requérir l'avis des classes de l'Institut. C'est surtout à l'Académie des sciences qu'il adressa ses réquisitions. Il la consulta sur les voitures couvertes destinées au transport des malades, sur le perfectionnement à apporter au régime des hôpitaux, sur le système monétaire, sur la manière d'accorder l'ère de la République avec l'ère vulgaire, sur un nouveau
324 CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT.
boulet, sur un taffetas huilé propre à faire des manteaux pour les troupes, sur l'idée de faire établir plusieurs rangées de canons sur un seul affût, sur la conservation des eaux potables à bord des navires, sur la conservation des biscuits et des légumes en mer. Il y avait aussi des questions pour les autres classes, même des questions philosophiques, ce qui tendait à faire une doctrine d'État. Rien n'est plus contraire à la philosophie et à la vraie politique, et rien ne peut nuire davantage aux progrès de la science et à l'éclat des académies. Dans un corps littéraire bien organisé, l'autorité de chaque membre s'accroît de celle de la compagnie, mais à condition qu'il n'en résulte aucune ingérence de l'académie ni des gouvernements sur le travail individuel. Quand le général Cavaignac, pour réfuter les socialistes de 1848, demanda à l'Académie des sciences morales et politiques des petits livres populaires, l'Académie échoua, il faut le dire résolument, quoiqu'elle se fût adressée aux plus grands noms de la science. Un grand esprit ne se retrouve
CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT. 325
pas dans un travail fait sur commande : il faut au génie l'air de la liberté.
■ Ce droit de réquisition n'était pas seulement attribué au gouvernement, il appartenait aussi au public. Tout auteur pouvait exiger uneanalyse de son livre, tout inventeur un examen de sa découverte. Ainsi les académiciens n'étaient plus maîtres de leur temps. Je ne m'étonne plus qu'on leur eût attribué deux costumes : un costume de cérémonie et un costume de travail. On ne vo}Tait pas qu'assujettis au service de tout le monde, il ne leur restait plus de temps pour le service de la science.
Je ne veux pas tout énumérer. Je citerai pourtant la suppression des secrétaires perpétuels, remplacés par deux secrétaires semestriels : c'était ôter aux académies leur unité, leur vie. Chaptal, en 1 80 1 , parlant des anciennes académies, disait :
« Le même homme suivait tous les détails de l'Académie, en devenait l'historien, et attachait d'une manière toute particulière la
326 CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT.
gloire de son nom à celle du corps dont il était l'organe ; il y avait plus de suite dans l'administration, plus de célérité dans l'exécution, plus d'ordre dans la marche, et on ne peut pas nier que le rétablissement d'un secrétaire perpétuel pour chaque classe de l'Institut, en rouvrant une carrière qui présente tant de grands hommes pour modèles, ne contribuât à la gloire de ce corps et aux progrès des sciences. »
Et plus tard, en 1803, il revenait à la charge :
(( Le rétablissement de ces places, disait-il en parlant des secrétaires perpétuels, fera renaître une branche d'éloquence très négligée depuis dix ans et donnera aux travaux académiques cet esprit de suite, cet enchaînement de faits et de pensées qui, seuls, peuvent fixer l'époque des découvertes et tracer avec exaclitude l'histoire des connaissances humaines. »
Tout en déclarant qu'elle renonçait au passé académique, la Convention, par la force même
CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT. 327
des choses, avait conservé à son Institut tous les avantages dont avaient joui les anciennes académies. Elle maintenait la reconnaissance dellnstitut par l'État et l'intervention de l'État dans les règlements intérieurs de l'Institut. Elle laissait à l'Institut le local des académies, la bibliothèque, la participation à la nomination des professeurs dans les grands établissements littéraires et scientifiques. L'Institut a conservé cette prérogative et présente encore aujourd'hui des candidats pour le Collège de France, le Muséum, l'Académie de Rome, les Écoles de Rome et d'Athènes, l'École des chartes, l'École des langues orientales vivantes, le Conservatoire des arts et métiers, l'Observatoire, l'École polytechnique. Il a conservé les impressions gratuites et les prix connus sous le nom de prix du budget, auxquels s'ajoutent à présent des prix fondés par l'initiative privée, dont le chiffre annuel n'est pas inférieur à cinq cent vingt-quatre mille cinq cent francs Le 29 messidor au IV, la Convention donnait aux membres une indemnité annuelle de sept
cent cinquante myriagrammes de froment, et le 19 thermidor suivant, elle décidait que « sur cette indemnité, il serait distrait à l'égard de chacun des membres une somme égale à la valeur de cent cinquante myriagrammes de froment, pour être répartie par forme de droit de présence entre les assistants aux séances, tant générales que particulières, de chaque classe ».
En 1803, sur le rapport de Chaptal , on permit aux membres de l'Institut d'être de plusieurs académies à la fois, et par conséquent de réunir plusieurs indemnités. « C'est, dit Chaptal, le moyen d'ouvrir aux hommes distingués plusieurs routes à la gloire et à l'aisance, et par conséquent le moyen de multiplier et d'agrandir les talents. »
Le droit de cumuler les académies subsiste, mais on a enlevé celui de cumuler les indemnités. Nous en sommes restés aux sept cent cinquante myriagrammes.
Ceux d'entre nous qui font partie de plusieurs académies ne touchent l'indemnité qu'une
CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT. 329
seule fois. Nous nous vantons de n'être pas riches .
Les membres de l'Institut, quand on fixait à sept cent cinquante myriagrammes de froment, c'est-à-dire pour parler en langage intelligible, à mille cinq cent francs, l'indemnité qui devait les délivrer de tous les soucis de la vie, n'imaginaient pas dans leurs rêves les plus ambitieux qu'ils auraient un jour à eux l'on des plus beaux palais du monde, avec une galerie de tableaux, une bibliothèque créée d'une seule venue par un grand écrivain doublé d'un érudit consommé, des bois, des eaux, et tout un monde de beaux souvenirs.
Peut-être est-il bon de rappeler ici, pour expliquer à la fois notre richesse et notre pauvreté, que tous les dons faits à l'Institut sont faits à la science ou aux pauvres. Les membres de l'Institut n'en profitent jamais. Une nouvelle donation n'est pour eux qu'un surcroît de travail. L'empereur Napoléon III voulut un jour élever à cinq mille francs l'indemnité annuelle de mille cinq cent francs, ce qui
330 CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT.
faisait une quantité de froment fort respectable. L'Institut, consulté, exprima sa reconnaissance, et refusa.
On a dit quelquefois que tous les efforts de la Révolution pour transformer les académies n'avaient été qu'une illusion. Le 8 août 1793, on les supprime; le 24 octobre 1795, on les remplace par l'Institut. On s'aperçoit sur-lechamp que cet Institut, à force d'être nouveau, n'est pas viable. Dès 1803 on commence à le réformer ; les réformes se multiplient d'année en année, et à quoi aboutissent-elles ? A supprimer la plupart des innovations, à refaire les anciennes académies et même en 1816, à leur rendre leur nom.
Ceux qui parlent ainsi ne voient pas qu'il reste à la Révolution la gloire d'avoir établi un lien étroit entre les académies, d'avoir compris la solidarité des lettres, des sciences et des arts, d'avoir mis les académies en communication plus intime avec le public et de leur avoir donné de nouveaux et sérieux moyens d'influence.
CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT. 331
Des anciennes compagnies, des remaniements opérés sur les nouvelles est résulté l'Institut acluel, où la protection de l'État n'exclut pas la liberté des membres, où chacun répond seul de sa doctrine, où la solidarité d'honneur qui unit tous les membres rend impossibles les excentricités, où tous les travaux tendent à la manifestation de la vérité et aux triomphes de l'art, où tous les membres rassemblés sans être confondus se prêtent une mutuelle assistance sans jamais tomber dans la confusion ; un corps enfin qui réunit dans une juste proportion l'autorité et la liberté, et qui mérite d'être proposé comme modèle à toutes les nations civilisées.
J'ose ajouter, messieurs, que votre présence ici, celle du chef respecté de l'État, et l'éclat qui en résulte vont donner à Tlnstitut national de France une consécration nouvelle.
Le monde assiste depuis vingt-cinq ans à un singulier spectacle. D'une part les gouvernements multiplient avec une sorte de rage les préparatifs de guerre. Ils construisent des for-
332 CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTITUT.
teresses, ils coulent des canons, ils emplissent les arsenaux de projectiles ; ils jettent dans ce gouffre des milliards; ils imposent le service militaire dans l'armée active à tous les jeunes gens sans exception, au point de vider les écoles, de désorganiser les services publics et particuliers, d'ôter à l'agriculture et à l'industrie les bras dont elles ont besoin. Ils retiennent les citoyens dans les liens du service militaire jusqu'à quarante-cinq ans. 11 semble que la bataille doive se livrer demain.
En même temps, tous les philosophes, tous les publicistes, les hommes d'État, les souverains eux-mêmes protestent à grands cris de leur horreur pour la guerre. Ils veulent la paix, il la leur faut pour rendre au travail la sécurité, à F intelligence ses droits et à l'année son printemps. On fonde de toutes parts des ligues pour la paix, on assemble des congrès pour protester contre la paix armée, plus ruineuse et plus meurtrière que la guerre.
Hélas ! ces congrès n'apportent que des vœux. C'est beaucoup et ce n'est rien. Ils
CENTENAIRE DE LA FONDATION DE L'iNSTlTUT. 333
apportent des vœux ; je n'ose pas dire qu'ils apportent des espérances.
Ce qu'il faut à l'humanité, ce ne sont pas des paroles, ce ne sont pas des soupirs, ce sont des actes. Ce qui fera renaître la fraternité entre les hommes, ce sont de grands travaux faits en commun, de grands services rendus à l'humanité.
Le voilà devant vos yeux, le congrès de la paix ! Voilà le congrès où la vérité est aimée pour elle-même, quel que soit le pays où elle éclate, où la poésie est adorée dans toutes les langues, où les grandes découvertes excitent le même enthousiasme, quelle que soit leur origine, et où l'on ne connaît d'autre émulation que celle de bien faire. La patrie de l'éternelle vérité et de l'éternelle beauté est aussi la patrie de la paix.
Associés et correspondants de l'Institut de France, vous n'emporterez pas seulement d'ici le souvenir des chaleureuses sympathies qui vous ont accueillis. Nous emporterons tous, de cette réunion fraternelle, un redoublement
d'amour pour la paix, pour les sciences qui la fécondent et pour les arts qui l'embellissent; et nous travaillerons, chacun dans notre coin préféré de l'atelier universel, à la prospérité de la maison, c'est-à-dire au bonheur de l'humanité.