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Vie contemporaine du 1er janvier

Ce qui vaut mieux encore que ces excellents documents, ce sont les panégyriques du cardinal, prononcés par monseigneur Perraud, évêque d'Àutun, l'un à Alger, l'autre à Carthage, et dans lesquels il a résumé et jugé, avec une admirable hauteur de vues, l'histoire de ce grand combattant de la civilisation et de l'Église. L'évêque d'Autun et le cardinal se connaissaient de longue date. J'ai fait partie avec eux du comité des Ecoles d'Orient. L'abbé Perraud, qui avait été mon élève à l'École normale, venait tout récemment d'entrer à T Oratoire, et l'abbé Lavigerie, directeur de H Ëuvre, était professeur à la Faculté de théologie. Le cardinal Morlot, archevêque de Paris, avait organisé ce comité avec une liberté d'esprit qui honore sa mémoire. Le Père Gratry y côtoyait Crémieux, je m'y trouvais avec Saint- Marc -Girardin et Montalembert. C'était la première œuvre que Lavigerie dirigeait ; il y fit son éducation, mais cet écolier passa maître du premier coup.

Né à Bayonne en 1825, élevé à Paris par

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M. Dupanloup, qui fut depuis le grand évèque d'Orléans, au petit séminaire de Saint-Nicolasdu-Chardonnet, où il eut pour condisciples trois futurs archevêques : Foulon, Goullié et Langénieux, il appartenait à la Faculté de théologie comme professeur d'histoire ecclésiastique lorsqu'on voulut donner une impulsion plus grande à l'Œuvre des Écoles d'Orient. 11 s'agissait surtout de mettre la main sur un directeur habile, car, on le sait, la valeur d'une œuvre dépend de l'homme qui la dirige. Ce fut le Père Ravignan qui indiqua Lavigerie, dont il était le confesseur. Il faut ici copier l'évêque d'Autun. « Le Père de Ravignan aborda la question directement avec son pénitent. Celui-ci lui répondit : « Mon Père, si vous pensez que c'est la volonté de Dieu, je suis prêt. » Le Père de Ravignan répondit ; « Je le crois. » L'affaire était conclue.

L'abbé Lavigerie resta à la tête de l'Œuvre depuis 1856 jusqu'en 1861. Il fit des conférences il organisa des comités. A la suite des massacres de Syrie, en 1860, il adressa un cha-

leureux appel à la charité publique, et. en moins de quelques semaines, il réunit près de trois millions qu'il alla distribuer lui-même.

L'abbé Lavigerie était, comme l'abbé Dupanloup son premier maître, un prêtre militant, un homme d'action. Ce n'était ni un contemplatif, ni un érudit. Il n'avait jamais songé à se renfermer dans les devoirs d'un prêtre de paroisse, faisant des homélies, portant des consolations et des secours, administrant les sacrements et confessant les dévotes. Il se jeta dans les études théologiques, moins par inclination pour ces études en elles-mêmes, que pour assouvir par la polémique son désir de domination, n'ayant pas d'autres moyens à sa disposition que l'étude, l'enseignement et la presse. Son cours n'eut pas grand éclat, ni ses livres un grand débit. Il n'avait pas trouvé sa voie.

Il se fit, par ambition, des amis puissants. Son ambition n'était pas l'ambition de grandir, mais l'ambition de servir. Il serait plus exact de dire qu'il avait de l'ambition pour l'Église.

Le Père de Ravignan le détermina à se charger de la direction du comité des écoles d'Orient; la négociation fut d'autant moins difficile que l'abbé Lavigerie trouvait, dans ces nouvelles fonctions, une occasion d'étendre le champ de son activité, et de déployer en partie l'activité qui le dévorait. Son cours de la Sorbonne n'avait été qu'une occupation ; ceci était une affaire.

Je note ici en passant qu'il était encore professeur lorsque je le connus. J'étais son collègue à la Sorbonne, comme lui. Il avait assisté à mon cours, n'étant encore qu'élève à l'école des Carmes, et il continua, mais sans assiduité, lorsqu'il devint professeur. Je traitais de l'école d'Alexandrie, et par conséquent des origines du christianisme. Il eut plusieurs fois l'occasion de me demander des explications après la leçon, ce qui établit une sorte de liaison entre nous. C'est lui qui me Ta appris plus tard, quand je le rencontrai à l'oratoire, dans le cabinet du Père Péretot Je ne l'avais pas particulièrement remarqué, parmi les jeunes

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ecclésiastiques qui me consultaient assez fréquemment. Au contraire, je le remarquai surle-champ quand je le vis à l'œuvre comme directeur des écoles d'Orient. L'homme d'études n'était qu'un homme ordinaire : l'homme d'action était une volonté et une intelligence de premier ordre. Il était plein de respect pour les saints qui l'entouraient, et si j'ose le dire, plein de dédain. Il respectait leurs vertus, et il dédaignait leurs conseils. Il agissait en maître toutes les fois qu'il le pouvait, mais il n'était pas le maître, ou du inoins il ne Tétait pas tout à fait. Quand on parla d'envoyer un délégué en Orient pour distribuer les aumônes recueillies presque uniquement par lui, et pour organiser les secours et la propagande, il >e sentit attiré par cette nouvelle fonction. Voyager et gouverner ! Cela valait bien mieux que de quêter, et d'envoyer de Paris des règlements que personne ne comprenait et ne suivait.

On admira beaucoup son dévouement; je crois qu'il l'admira un peu lui-même. Il se

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trompait comme tous les autres. Il croyait faire un sacrifice : au fond il obéissait à ses instincts et à sa passion. Il eut trois fois dans sa vie cette chance heureuse d'être aidé dans sa vocation par les événements : cette fois-ci, quand il partit pour aller sur les lieux réparer les désastres commis par les Druses ; quelques années plus tard quand il quitta le paisible diocèse de Nancy pour aller à Alger créer le nouveau diocèse, et la nouvelle église que monseigneur Pavy n'avait fait que rêver ; et enfin, quand ayant réuni l'archidiocèse de Carthage à l'archidiocèse d'Alger, il porta sa résidence à Tunis, loin de la domination militaire, aux confins de la civilisation musulmane et de la barbarie païenne. Il ne pouvait souhaiter une situation plus conforme à ses aptitudes et à ses désirs, à moins d'être pape, et pape de l'ancien régime, roi temporel et chef des ordres militaires.

Il n'était encore qu'au début de sa vie de soldat, quand, professeur d'histoire ecclésiastique, et directeur des écoles d'Orient, il

partit pour aller en Syrie réorganiser au profit de la religion l'influence française.

M. (iebhart, dans un article du Journal de* Débats où il a donné beaucoup de place aux petits côtés, et quelque attention aux grands, comme on va le voir, raconte ainsi cet épisode de sa vie.

« Les Druses se mirent à massacrer dans les villages du Liban une telle foule de chrétiens maronites, que l'Europe s'émut, et que la France qui tenait à honneur de protéger efficacement sa clientèle orientale, envoya là-bas une escadre et des troupes de débarquement. L'abbé Lavigerie s'était toujours intéressé à ces vieilles chrétientés d'Asie Mineure ; il avait soutenu, à la Faculté des lettres, une thèse sur Vécole chrétienne (TE des se ; le comité des écoles d'Orient lui confia une mission apostolique; il ferma son cours et partit pour la Syrie. Il voyagea pendant plusieurs mois à cheval, à pied, au grand soleil, à la grande pluie, dans les profonds défilés ou sur les froids plateaux du Liban ; il pansa bien des

blessures, consola bien des misères, et revint à Paris en 1861, ayant dès lors une réputation faite d'homme d'action et d'administrateur l. »

Voici ce qu'il écrivait plus tard au sujet de cette époque importante de sa vie :

« J'étais convaincu que je ne reviendrais pas de ce vo}rage et que je mourrais sur cette terre d'Orient que j'allais secourir. Je disais donc intérieurement adieu à ma famille, k mes études, à tout ce que j'avais aimé jusque-là, et cependant, cet adieu ne m'attristait pas et j'éprouvais une secrète joie en pensant que j'allais mourir, si Dieu le voulait, pour secourir mes frères. >>

Ces sentiments honorent profondément l'abbé Lavigerie. Il les lisait dans son cœur où ils étaient profondément enracinés. En cherchant bien il avait découvert tout au fond une consolation d'une autre sorte dans la conquête qu'il venait de faire de sa liberté. Il était libre enfin puisque ses inclinations et ses devoirs étaient d'accord.

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