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Journal des Débats, 29 juillet

En récompense des services qu'il avait rendus en Orient à la cause catholique et à l'humanité il fut nommé chevalier de la Légion d'honneur et, en 1864, auditeur de Rote pour la France. La cour de Rote est un tribunal de cassation, où aboutissent en dernier ressort les affaires contentieuses de la juridiction ecclésiastique. Toutes les hautes puissances catholiques y sont représentées. La juridiction de la Rote est aujourd'hui presque nominale, les auditeurs ne sont plus que des évêques expectants. Deux ans après, on l'appela à l'évèché de Nancy. Pendant les quatre années qu'il y resta, il donna libre cours à son activité débordante et le diocèse devint rapidement sous sa direction, l'un des mieux organisés et des mieux administrés de toute la France. Préoccupé de donner grand essor à l'enseignement ecclésiastique, il fonda à Nancy, une école des hautes études pour les prêtres ; les sœurs qui se destinaient à l'enseignement primaire durent se soumettre à des examens sérieux. Il assura aux prêtres de son diocèse les moyens de vivre, en créant

une caisse de retraite et de prévoyance. L'archevêché d'Alger étant devenu vacant en 1867, le gouvernement lui offrit ce poste : il l'accepta. Ses amis lui reprochèrent de quitter le beau diocèse de Nancy où H s'était rendu populaire, où les esprits les plus indépendants respectaient la religion, où il était entouré de ces vieilles familles chrétiennes qui sont la joie et la consolation des évêques, pour aller, loin de la France continentale, dans un pays où notre autorité n'était pas encore affermie et où les musulmans étaient en majorité, se heurter à des difficultés de climat, de langue, de mœurs qu'augmentaient encore les exigences de l'autorité militaire. Mais il était poussé par le même esprit qui, plusieurs années auparavant l'avait placé sur le chemin de Jérusalem. Sa piété, quoique fervente, ne se contentait pas d'écrire des lettres pastorales et de diriger le clergé d'un diocèse : c'était un agissant et un militant, il voulait développer, par la charité et les bonnes œuvres, le prestige de la France et l'influence du catholicisme.

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Écoutons ses propres paroles : « Faire de la terre algérienne le berceau d'une nation grande, généreuse, chrétienne, d'une autre France en un mot, fille et sœur de la nôtre, et heureuse de marcher dans les voies de la justice et de L'honneur à côté de la mère patrie; répandre autour de nous, avec cette ardente initiative, qui est le don de notre race et de notre foi, les vraies lumières d'une civilisation dont l'Évangile est la source et la loi, les porter au delà du désert, avec les flottes terrestres qui le traversent et que vous guiderez, un jour, jusqu'au centre de ce continent encore plongé dans la barbarie; relier ainsi l'Afrique du nord et l'Afrique centrale à la vie des peuples chrétiens: telle est dans les desseins de Dieu, dans les espérances de la patrie, dans celles de l'Église, votre destinée providentielle. En pouvezvous concevoir de plus haute, de plus digne de vous et de votre patrie l ? »

Qui le croirait ? Le gouvernement, loin

I. Extrait de la première lettre pastorale que monseigneur Lavigerie adressa à ses diocésains.

d'aider l'archevêque dans sa tâche, s'efforçait de le réduire à l'inaction. Il croyait se faire bien venir des infidèles en renonçant à toute propagande. Erreur profonde ! Les musulmans ne rougissent pas de leur foi ; elle leur est comme une patrie. Un peuple sans foi est, à leurs yeux, comme une horde de sauvages, étrangère à la communion de l'humanité. Ce ne fut qu'après de longs services rendus et quand il fallut bien reconnaître en Lavigerie un grand citoyen en même temps qu'un grand évêque, ce fut alors seulement qu'on lui accorda, pour récompense la permission de prêcher le catholicisme. Il avait été servi par la Providence comme les évêques veulent être servis. La famine avait décimé la population arabe. L'archevêque recueillit dix-huit cents orphelins et se chargea de leur entretien, sans même savoir d'où lui viendraient les ressources ; mais n'était-il pas le même homme qui avait amassé trois millions en quelques mois pour les victimes des massacres de la Syrie ? Il nourrit les dix-huit cents orphelins, il les

éleva3 leur fit apprendre des métiers, bâtit le village de Sainte-Monique et celui de Saint- Cyprien, où il établit une quarantaine de familles, administra ces deux villages en magistrat dévoué et développa leur population qui est aujourd'hui quadruple.

En même temps qu'il devenait colonisateur et fondateur de villes, il créait, parmi les populations indigènes de son diocèse, des dispensaires, des hôpitaux, des écoles; il savait que tout ce qu'il gagnait pour la religion était en même temps gagné pour la patrie. Il ne souffrait parmi ses auxiliaires ni défaillance ni indifférence. Il aurait pu dire aux profanes comme autrefois Lamennais: « Je vous ferai voir ce que c'est qu'un prêtre. » Son clergé algérien, à peine suffisant pour la population européenne, et qui n'avait pas encore été formé à son école, ne lui fournissait pas les auxiliaires dont il avait besoin; il se fit créateur d'ordres aussi facilement qu'il s'était fait fondateur de villes. Il institua l'ordre des Missionnaires d'Afrique si connus depuis sous le nom de

Pères Blancs ; il leur donna une règle dirigée uniquement ver- Faction. Ce qu'il lui fallait, en sa qualité de conquérant, ce n'étaient pas des contemplatifs. C'étaient des soldats. Il les voulut indifférents à la fatigue et aux privations méprisant le danger et ne demandant à Dieu et aux hommes que l'occasion de se rendre utiles. Sous sa direction, ils se plièrent à toutes les fonctions, semblables à des pionniers qui s'enfoncent dans un désert où ils ne trouveront de ressources qu'en eux-mêmes : ils furent prédicateurs, instituteurs, médecin-, gardes-malades, agriculteurs ; ils furent surtout bienfaiteurs.

Un Père Blanc, en Afrique, est comme la providence visible : on l'invoque dans tous les besoins. Le fondateur eut grand soin de ne pas circonscrire leur action dans les limites de notre conquête ; il les lança au dehors.

Dès 1875 , trois missionnaires cherchent à pénétrer au Soudan en traversant le Sahara ; ils sont égorgés par les Touaregs; trois autres tentent la même expédition et subissent le

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même sort. L'ardeur des Pères Blancs n'en est pas ralentie. Pendant ce temps, d'autres missionnaires, parmi lesquels le Père Livinhac, aujourd'hui évèque et supérieur des Pères Blancs, s'aventurent dans les profondeurs de l'Afrique centrale, dans la région des Grands Lacs. Enfin d'autres s'installent en Tunisie, quand la France ne songe pas encore à y établir son protectorat. Ils fondent, à Saint- Louis de Carthage, un collège où l'instruction est donnée à tous les enfants, sans distinction de croyance. Ils avaient déjà établi notre influence dans le pays, quand nos armées y entrèrent.

C'est surtout dans les pays musulmans, où la religion est si puissante, que Faction des missionnaires exerce son influence. L'Angleterre le sait bien, et les missions qu'elle envoie dans tous les pays du monde sont , à ses yeux, les précurseurs et les pionniers de ses conquêtes. Lavigerie, attentif à leurs efforts et à leurs projets, souffrait comme Français et comme catholique de notre infériorité, et ce

fut une des causes qui le déterminèrent à fonder l'ordre des Pères Blancs. Il nous avait frayé la route en Tunisie ; si le temps lui avait été donné, il aurait poussé clans tous les sens ses pacifiques conquêtes. Quel profit ne retirerions-nous pas aujourd'hui de ses efforts, s'il avait étendu son action jusqu'à Madagascar ! Pendant qu'il était en train de faire une expédition dans le monde barbare, Lavigerie eut l'idée d'associer les femmes à son action. Il savait avec quelle énergie et quelle ténacité certaines femmes supportent des travaux qui sembleraient au-dessus de leurs forces quand elles ont une fois arrêté leurs résolutions. Quels sont les moyens d'actions des missionnaires apostoliques? L'administration des sacrements, la prédicition, l'aumône, l'assistance médicale, et surtout lexemple. Les femmes pouvaient tout donner, sauf ladministration des sacrements. Elles pouvaient agir sur les femmes, dont la puissance est si grande dans les pays où elles sont esclaves, et qui forment comme un monde particulier

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i liai cessible aux hommes. Elles sont plus habiles que les hommes, sinon dans la science de guérir, au moins dans l'art de soulager les malades, et de pratiquer les règles hygiéniques. Leur charité est ardente, persévérante et douce. Leur faiblesse même donne à leurs exemples un charme et une autorité que les hommes ne sauraient avoir. Les commencements des sœurs missionnaires furent bien humbles. C'est un curé breton, qui, dans sa paroisse , recruta quelques filles de bonne volonté pour aller, au delà des mers, dans ces pays inconnus soigner des malades, élever de petits enfants et annoncer la parole de Dieu. On peut dire avec certitude qu'en partant sous la conduite de leur pasteur, elles ne savaient où elles allaient. Elles ne savaient comment elles vivraient chaque jour, pas plus que le mendiant qui se réveille le matin sans pouvoir compter sur autre chose que la pitié des âmes compatissantes et sur la grâce de Dieu. Elles ut pas plus riches aujourd'hui, mais elles ont derrière elles un passé déjà glorieux. C'est

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une richesse bien enviable, et qui les aidera sans doute à conquérir les ressources nécessaires à leur charité. Elles ont à Paris une maison centrale : et dans des pa}Ts à peine explorés, encore soumis à la domination des barbares, ici une chapelle, là un asile, ailleurs un dispensaire, partout où elles ont pénétré un établissement de bienfaisance où toutes les misères sont comprises et soulagées excepté la leur.

Les unes restent à la hutte, faisant une école, ou des pansements, ou des vêtements. D'autres partent le matin deux à deux, appuyées sur un bâton, et portant un panier plein de nourriture et de remèdes. Elles vont par des sentiers à peine accessibles ; et bravant des dangers de toutes sortes, pour répondre à la voix de Dieu qu'elles entendent partout où l'humanité gémit. Il sera beau, pour la France et pour le cardinal Lavigerie , quand les femmes seront émancipées dans l'Orient, qu'elles doivent leur émancipation aux sœurs blanches, et aux sept filles inconnues partie>

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d'an coin de la Bretagne pour commencer avec rien cette conquête magnifique.

Il faut trois sortes d'armées pour accomplir une conquête : la première, qui explore et prépare; la seconde, qui combat; la troisième, qui exploite et gouverne. Lavîgerîe avait la première armée et elle nous précéda dans fa Tunisie.

Il fut étranger à la seconde partie de la conquête, on peut jurer qu'il le regretta. Si Dieu lui avait mis en main une épée au lieu d'un crucifix, il eût été un grand général. Je vais peut-être trop loin en disant qu'il a été étranger à la conquête, puisqu'il l'avait préparée. Il était, mais dans un autre sens que Carnot, l'organisateur de la victoire. Quel fut son rôle après la constitution du Protectorat? Demandez aux Tunisiens si la France était représentée par son résident général ou par son archevêque. Il faut entendre les récits de tous ceux que leurs affaires ou la curiosité ont amenés sur le territoire de l'ancienne Carthage : amis et ennemis, catholiques et libres penseurs

sont d'accord pour déclarer que, dans ces deux diocèses d'Alger et de Carthage et dans les autres diocèses africains, Lavigerie exerçait l'hégémonie matérielle et spirituelle. Tl était dans le monde profane plus qu'un gouverneur ou un vice-roi ; dans l'Église, il était le premier après le Souverain Pontife. On lui avait prodigué toutes les grandeurs: cardinal, archevêque d'Alger et de Carthage, primat d'Afrique, apôtre de l'Afrique centrale. Ni le monde ni l'Église n'avaient plus rien à lui donner ; mais il ne voyait dans ces dignités qu'on lui prodiguait que le pouvoir; agir, toujours agir était son bonheur et sa règle. Il menait de front les travaux du fermier, du vigneron, du négociant, du chef d'ordre, du prédicateur, de l'évêque.

A sa mort, la Société des missionnaires d'Alger comptait, y compris les novices, trois cent quatre-vingt-trois membres , pères ou frères, répartis en sept provinces et six vicariats ou préfectures apostoliques, avec trois évêques, et quarante-sept établissements, dont

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trente-huit en Afrique. Depuis, de nouveaux établissements ont encore été créés.

Un jour vint où Léon XIII entendit les effroyables récits du trafic des esclaves. 11 tourna aussitôt les yeux vers Lavigerie; pour combattre un tel ennemi et affronter une charge si pesante on ne pouvait penser à nul autre. Lavigerie accepta ; il n'était pas pris au dépourvu ; déjà depuis assez longtemps il était préoccupé de la question de l'esclavage. Les Pères Blancs s'étaient trouvés sur la route des caravanes et lui avaient fait connaître ces horreurs ; il avait commencé avec ses seules forces cette lutte terrible, et fait un peu de bien avec de grands efforts. Se charger alors, à Tordre du Pape, de diriger une campagne en règle où il aurait à la fois contre lui les païens et les musulmans, c'était peut-être trop présumer des forces humaines. Il ne recula pas, même devant l'impossible; jamais il n'a -n ce que c'était que reculer. Il part sur l'appel du Pape el se met à prêcher lui-même la croisade, comme un nouveau Pierre l'Ermite. Il

parcourt l'Italie. l'Angleterre, la Belgique, la France. On se souvient encore ici de l'émotion terrible qu'il produisit à Saint-Sulpice; par tout ce qu'il avait fait on devinait ce qu'il allait faire. Il fonda à Paris, à Bruxelles, à Rome et dans beaucoup d'autres villes des sociétés anti-esclavagistes, indépendante- l'une de l'autre, mais qui se sont un jour réunies en congrès, à Paris, sous sa présidence.

Ce sont des sociétés mixtes composées de prêtres et de laïques, mais où l'élément laïque domine; celle de Paris a pour président d'honneur monseigneur Perraud, évêque d'Autun.

et pour président effectif un de ses confrères de l'Académie française. Elle compte aussi parmi ses présidents M. Wallon, l'auteur du grand ouvrage sur l'esclavage, M. Georges Picot; M. Alexandre Dumas a été remplacé par M. le duc de Brogiie ; elle renferme dans son sein des généraux tels que le général Béziat, le général Fay, le général Philebert, le général Keiser, l'amiral Bonie ;des hommes*d'État, M. le duc de Brogiie ; de grands

jurisconsultes. M. Bétolaud , M. Bérenger, M. Bardoux, M. Trarieux, ministre de la justice dans le ministère Bibot, M. Petit, conseiller à la Cour de cassation ; M. Arthur Desjardins, avocat général à la Cour de cassation ; quatre évoques, l'évêque d'Autun, l'évèque de Chartres, qui fut le vicaire général et l'ami de monseigneur Dupanloup *. Monseigneur Livinhac, évêque de Paconda, monseigneur Brincat, évèque d'Adrumète, ami et ancien vicaire général du cardinal et qui est aujourd'hui directeur de l'Œuvre2; M. Lefèvre-Pontalis , secrétaire général du comité, M. de Bodajs, directeur du Figaro, M. Anatole Leroy-Beaulieu , M. Lefébure, M. Fontaine de Besbecq. M. Relier dont on connaît l'activité généreuse 3, M. de Courcel, M. le marquis de Vogué, M. Etienne Lamy,

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