‹ Quatre portraitsChapitre 6 sur 20 · Monseigneur L'évêque de Chartres est décédé en · texte numérisé non relu

Monseigneur L'évêque de Chartres est décédé en

■2. Monseigneur Brincat a été remplacé sur sa demande par monseigneur Jourdan de la Passardière, qui a remplacé pendant trois ans monseigneur Lavigerie à la tête de Tévèché de Paris.

3. II. Keller a, depuis, donné sa démisssion, au grand regret du président, et sans doute de l'association toute entière. *

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M. Hervé, M. Brunetière, M. Thureau-Dangin, M. Xavier Charmes, le R. P. Gharmetant, M. Chesnelong, M. Cheysson , M. Eugène Gouin, M. Lavedan, M. Le Myre de Vilers, M. Marbeau; la liste serait longue et glorieuse: je ne donne ici que quelques noms pris au hasard.

Le cardinal, en réunissant de tels hommes autour de lui, se proposait un triple but: d'abord il voulait créer une autorité morale, toujours prête à plaider devant les puissances la cause de l'humanité; il pensait que du milieu de cette société pourrait se lever un apôtre capable d'émouvoir les foules ou un homme d'Etat dont la parole arracherait les gouvernements à leur indifférence coupable; les missionnaires, dont les huttes sont élevées au loin, parmi les barbares, qui sont exposés à tous les mauvais traitements, quelquefois même à des supplices atroces , tromperaient dans les membres de la société anti-esclavagiste des défenseurs , des protecteurs. Un bulletin # mensuel appelle la pitié sur les

esclaves et peut devenir, avec le temps, le journal des explorateurs pour tout ce qui reste encore dans le monde de terre inconnue : terra incognito.

La seconde pensée du cardinal était de recueillir un peu d'argent pour un grand bienfait. Si on ne peut toucher ou combattre les rois barbares, si ou ne peut fermer les marchés publics où Ton vend les hommes et surtout les femmes; si on ne peut faire cesser les traitements épouvantables que subissent les esclaves dans ces tristes caravanes, on peut toujours acheter les plus malheureux, leur procurer la nourriture, des vêlements ou des remèdes. De tous les magiciens qui remplissent les anciennes légendes , le seul qui subsiste encore, c'est l'argent ; le cardinal était accoutumé à le dompter, et comme il avait versé des millions dans toutes ses œuvres d'Afrique, il comptait en verser aussi dans la caisse des esclaves.

Mais sa troisième pensée était la plus caractéristique. Les longues files d'esclaves, enchaînés

par le cou, traversaient toute l'Afrique, sous la conduite de quelques brigands qui les poussaient à coups de fouet et même en les piquant de leur lances, qui les abattaient d'un coup de pistolet quand ils refusaient de marcher, ou qui, à la moindre maladie, les abandonnaient en pâture aux lions du désert; les ossements des esclaves dévorés permettaient de suivre la trace des caravanes. Le sang du cardinal bouillonnait à cette pensée ; il n'osait compter sur l'intervention des puissances civilisées, et se rappelant les siècles de la Chevalerie, il se demandait si on ne pouvait pas créer en Europe un État indépendant d'une nouvelle espèce qui n'aurait pas de territoire, qui serait une armée et une armée de nomades, qui combattrait et exterminerait les trafiquants d'esclaves, sans aucun profit personnel pour les soldats et avec la seule pensée d'accomplir une œuvre juste ; en un mot, il rêvait de rétablir les chevaliers de Malte ; il y aurait eu un Ordre de moinessoldats dont il aurait été le Grand Maître. Je suis bien aise qu'il ait eu cette pensée

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parce qu'elle complète son personnage, et je suis bien aise qu'elle soit restée dans les rêves, parce qu'elle ne lui aurait apporté que des déceptions. Il pensait aux zouaves pontificaux qui étaient aussi des chevaliers, mais des chevaliers combattant en bataille rangée, sous les ordres d'un général, pour une cause déterminée et avec l'appui d'un grand parti politique.

Au milieu de cette activité dévorante, le cardinal reçut du Pape une mission nouvelle qui n'était pas la moins périlleuse de toutes celles qu'il avait remplies : il ne s'agissait de rien moins que de réconcilier l'Église de France avec la République française.

A qui appartient l'initiative de cette grande résolution? Est-ce au Pape Léon XIII? Est-ce au cardinal? Il y a des récits dans les deux sens ; j'incline à croire que la même pensée est venue à la fois à deux hommes supérieurs et qu'ils se sont unis pour la mettre à exécution.

Le Pape voyait que l'Église française ne voulait ni ne pouvait cesser d'être concordataire;

elle était en relations nécessaires avec l'État, et dans ses relations elle apportait une réserve et une froideur qui ressemblaient de très près à de l'hostilité ; elle n'était attachée à aucun des partis qui conspiraient contre la République ; on ne pouvait dire qu'elle fut orléaniste ou bonapartiste ; mais elle était malveillante. Le clergé donnait pour raison de cette attitude l'inimitié dont il était l'objet, les coups dont on ne cessait de l'accabler et qui retombaient sur la religion elle-même. Pouvait-il se montrer respectueux et sympathique pour un régime qui lui était manifestement contraire ? Les gens sages dans le clergé, et le plus sage de tous était le Pape, répondaient à cela que cette situation était sans issue, à moins qu'elle n'aboutît à la rupture du Concordat ; que, si on voulait la faire cesser, c'était au clergé à donner l'exemple, qu'il représentait la morale évangélique dont le premier mot est le pardon des injures, que tout le monde s'accordait a dire et à penser qu'il devait s'abstenir de toute intervention dans la politique] que le

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clergé lui-même en convenait. Cette mauvaise humeur, mal dissimulée par les uns, étalée par les autres, sous prétexte de liberté sacerdotale, n'était -elle pas en réalité une intervention politique ?

Même en ne se considérant que comme citoyens, les prêtres devaient respecter le gouvernement que la nation s'était donné ; c'est le devoir de tous et un devoir plus particulier pour eux puisqu'ils doivent donner l'exemple. Respecter le gouvernement ce n'est ni l'approuver ni le soutenir, c'est lui obéir suivant la parole de Jésus-Christ : « Rendez à César ce qui appartient à César » et honorer en lui la nation, puisqu'il la représente. Se séparer ostensiblement de l'autorité, c'est faire de la politique; lui obéir et la respecter, c'est n'en pas faire.

Les mécontents le reconnaissaient, mais ils voulaient se tenir dans la stricte exécution du traité concordataire ; nous chanterons le Domine salvam, disaient-ils, parce que le contrat nous y oblige ; mais on ne chantera pas devant nous

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la Marseillaise, parce que nous ne reconnaissons pas la République.

On ne vous demande pas de zèle, disait la sagesse ; on ne vous demande pas de déclarations bruyantes, on vous demande seulement de ne pas blesser la majorité populaire par vos réticences. Ce chant de la Marseillaise est en ce moment le chant national, de même que la République est maintenant la France.

Le cardinal, de son coté, arrivait à la même conclusion. Pour ce grand mouvement de propagande chrétienne et de propagande française qu'il opérait en Afrique, il avait besoin à chaque instant de l'appui du gouvernement. Il sentait que par un cordial concours le gouvernement et lui se donneraient mutuellement de la force. Léon XIII qui, entre autres qualités d'un grand roi, a celle de connaître les hommes, résolut de frapper un grand coup et de se servir pour cela du cardinal Lavigerie. Voici les paroles prononcées à Carthage par l'évoque d'Autun dont la situation est telle dans l'Église de France et dans l'Église universelle que des défi

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clarations venant de lui équivalent à des actes : Précisément, dit-il, parce qu'il était affligé du tort irréparable fait à la France par les haines aveugles et étroites des sectaires, le cardinal était persuadé qu'il fallait faire sans hésiter le sacrifice de ses préférences ou répugnances politiques pour s'unir étroitement sur le terrain constitutionnel, afin de revendiquer la liberté religieuse.

On a trop facilement cru que les paroles prononcées par lui le 12 novembre 1890, en présence de Tétat-major delà marine, révélaient de sa part un changement inexplicable d'attitude et le mettaient en contradiction flagrante avec tout son passé. Déjà en 1889, il recommandait au clergé de se soumettre simplement à la forme du gouvernement national. Et dans l'intervalle de ces deux dates, il avait reçu des ordres du Pape. L'encyclique pontificale du 16 février 1892 est venu jeter sur ce point des flots de lumière et prouver que l'archevêque d'Alger n'a été que le docile interprète des pensées du chef de l'Église.

On sait que l'Église n'a pas immédiatement compris le sens du grand acte qui venait de s'accomplir. Beaucoup de catholiques ont pensé qu'il s'agissait de sortir de la neutralité pour entrer dans l'action, tandis qu'au contraire il s'agissait de sortir de l'hostilité pour entrer dans la soumission et la concorde. Le Pape même n'a pas été obéi universellement et du premier coup. On s'est écrié qu'il n'était infaillible qu'en matière théologique. Peu de spectacles sont plus émouvants que celui de ce vieillard tenant tête à l'orage avec douceur et fermeté, ne se plaignant point, ne s'irritant point, ne cédant point, et ramenant peu à peu les plus récalcitrants par la seule force de la persuasion. Le cardinal ne fut pas doux et inébranlable comme le Souverain Pontife ; il fut impétueux à son ordinaire, et comme il eut l'éclat de la passion il en eut la souffrance et les abattements. On rejeta sur lui les colères qu'on n'osait faire tomber sur le chef de l'Église. Ce grand homme qui avait tant fait pour ces deux causes bienaimées, l'Église et la France, cet apôtre, ce

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créateur, ce consolateur fut tout à coup l'objet des injures et de la haine dans le monde même qui avait lant proûté de son inépuisable activité et qui aurait dû regarder sa gloire comme un patrimoine sacré auquel il était défendu de toucher.

Cette réaction impitoyable eut une conséquence cruelle. Les offrandes qui alimentaient les œuvres du cardinal s'arrêtèrent tout à coup. Ce monde naissant, car c'était tout un monde, fut menacé de périr dans sa première éclosion. Le cardinal Lavigerie souffrit si douloureusement de cet abandon et de cette détresse que la vie même lui échappa. On peut dire que l'ingratitude des siens l'a tué. Son héritage a été partagé entre plusieurs: monseigneur Dusserre est archevêque d'Alger; monseigneur Combes est archevêque de Carthage. avec le titre de primat d'Afrique ; monseigneur Livinhac est supérieur général des Pères Blancs : monseigneur Brincat, qui, déjà du vivant du cardinal, était son vicaire général et son représentant a Paris, est directeur de l'Œuvre anti-

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esclavagiste. Chacun, clans son poste, rivalisera de dévouement. Les Pères Blancs qui formaient, pour ainsi dire, la famille du cardinal, continueront à édifier et à étonner le monde par leurs vertus. Tous ensemble, ils n'arriveront pas à remplacer celui qui n'est plus. Une grande force a été supprimée; une lumière s'est éteinte au milieu de nous.

On parle de lui élever deux statues : Tune à Carthage, qu'il a ressuscitée, l'autre à Rayonne, sa patrie. C'est monseigneur Combes, archevêque de Carthage, et monseigneur Perraud, l'évèque d'Autun, le nouveau cardinal, qui se sont chargés du monument de Carthage. M. Bonnat le peintre illustre, compatriote et ami de Lavigerie, en élèvera un autre à Bayonne. Il faut à ce grand Français un monument sur la terre de France. La France, pour laquelle il a tant travaillé, ne peut l'abandonner complètement à l'Afrique.

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