Voir le Temps du 6 août
raissaient complètement ; qu'on pourrait jouer la Marseillaise devant un roi — et justement on vient de la jouer devant l'empereur de Russie. J'entendais tous les jours de fête, il y a soixante-dix ans, jouer l'air de Vive Henri IV dans les églises ; personne ne pensait à son refrain qui est passablement égrillard. Si on faisait attention aux paroles, nos bonapartistes auraient été de fameux nigauds avec leur Beau Dunois !
On se trompe ici, en félicitant le cardinal, et là, en lui reprochant de s'être déclaré républicain. Il n'a pas fait cette déclaration et il n'avait pas à la faire. Il a dit tout simplement qu'il se soumettait, en bon citoyen, au gouvernement fondé et accepté par le pays. C'est son devoir comme Français, disais-je, et c'est aussi son devoir comme chrétien, puisque c'est l'intérêt évident de l'Église.
On demande ce jour-là, si le cardinal Lavigerie accepte la loi scolaire, la loi militaire, la loi sur le divorce ; et je réponds :
Il accepte le gouvernement ; il ne fait pas
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acte d'allégeance à un ministère, à une majorité, à un parti. Il garde le droit comme électeur ou comme député, de voter selon sa conscience.
II est citoyen comme nous, en pleine possession de sa liberté.
Les personnes infiniment respectables qui sont entrées après lui dans le mouvement dont il a donné le signal ont avec lui une ressemblance et une différence. Ils ont cette ressemblance, dont il faut les louer, c'est d'avoir compris qu'il ne convient pas à un clergé concordataire de bouder un gouvernement dont il reçoit la protection et les subsides ; et plus généralement à un clergé d'identifier les intérêts de la religion à ceux d'un parti : et ils ont cette différence qu'il faut, selon moi, leur reprocher, c'est de créer des ligues, des associations dont le but est la religion mais dont le moyen d'action sera la politique. Le Concordat, qui oblige le gouvernement à protéger le clergé, oblige le clergé, comme corps, à ne pas attaquer le gouvernement. Je crois, pour ma part, qu'il n'a ni le droit de l'attaquer, ni le droit de le
défendre. En dehors de la question de droit, dès que le clergé entre dans la politique, dès qu'il a ses candidats et son programme, il donne prise à la discussion et ravale les intérêts religieux au niveau des intérêts matériels. La France est loin d'être antireligieuse; elle est religieuse par les femmes, par les ruraux et par une partie notable des classes éclairées et dirigeantes ; mais elle est foncièrement anticléricale ; elle l'était même sous l'ancienne monarchie. Toutes les fois que le clergé se renferme dans les devoirs de son apostolat, la religion grandit en prestige et en influence ; toutes les fois qu'il se mêle à nos tristes débats, d'abord il s'amoindrit et s'abaisse lui-même, et ensuite il arrête le progrès des idées religieuses et donne lieu à des représailles.
J'espère, dans l'intérêt général, qu'on s'en tiendra à la ligne de conduite tracée par le cardinal Lavigerie. Il s'est avancé jusqu'où il fallait aller. Il est venu au bon moment. Le clergé comprenait qu'il y a danger pour lui à lutter contre la force. Il a besoin du gouverne-
loi LE CARDINAL LAV1GERIE.
ment qui nomme ses évêques, qui agrée ses curés, qui protège l'exercice de son culte et qui en paye les dépenses. Les républicains comprenaient que c'était mal servir la République que de lui faire un ennemi dans chaque paroisse, de France et d'entrer en lutte avec un corps dont la hiérarchie est si fortement constituée et l'influence morale si vivante. On sentait, de part et d'autres, qu'il était urgent de faire la paix. Le seul moyen de faire la paix, c'est de ne pas faire de programme. Le seul moyen pour le clergé de servir la bonne politique, c'est de ne pas faire de politique.
Les séances de réception ne sont souvent qu'un déploiement d'éloquence académique ; mais quand il s'agit d'un grand mort jugé par des esprits de haute portée, elles sont, dans L'histoire littéraire et philosophique, un événement, une date. Tout le monde a lu et veut relire les discours de MM. Challemel-Lacour et Bois^ier. J'engage fortement mes lecteurs à y joindre le discours prononcé par M. James Darmesteter devant la Société asiatique, dont Renan était le président.