‹ Quatre-vingt-deux jours de commandement de la province d'OranChapitre 6 sur 6 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le 14 janvier 1837^ l'armée, les alliés et la population, renfermés dans les murs d'Oran, ou réunis sous la protection du canon de la place, ne pouvaient se niontrer, même sur le terrain occupé par nos postes avancés, sans s'exposer au danger des attaques inattendues des maraudeurs et des cavaliers ennemis embusqués, constamment en observation à une très petite distance.

La population et les soldats éprouvaient des privations excessives par le manque absolu de bétail , et les mouvemens de l'armée étaient paralysés par l'impossibilité de faire suivre les subsistances indispensables pour agir.

La cavalerie française et arabe , les chevaux de toutes armes, les moyens de transport réguliers et auxiliaires étaient complètement hors de service. Tlemcen était à ravitailler et il fallait préparer, à Moslaganem et a la Tafna , les moyens indispensables pour entrer en campagne au printems, et opérer, selon les circonstances, dans l'est ou l'ouest de la pro-

vince ; enfin , suivre les mouvemens d'Abd-el-Kader, apprécier sa puissance et ses progrès, en instruire le gouvernement et l'éclairer sur ses projets ultérieurs.

Le 1^^ avril, la sécurité de douze lieues carrées de terrain avait été assurée; une partie livrée à la culture, Tennemi s'y était présenté, mais il avait été repoussé assez vertement pour ne plus y reparaître.

La cavalerie, les chevaux de toutes armes étaient en parfait état pour entrer en campagne ; ce qui manquait à l'administration pouvait être suppléé par les transports auxiliaires organisés régulièrement.

Le ravitaillement de Tlenicen avait été opéré sans fatigue pour Tarmée, avec économie des deniers du trésor, sans négociation directe avec Abd-el-Kader ^ ni aucun engagement de quelque nature quitfût; en telle sorle, que le général français pouvait agir, avant comme après le ravitaillement , avec toute indépendance.

Tout était préparé à Oran , a la Tafna et a Mostaganem pour entrer en opération le 10 avril. Enfin, la marche de l'Emir avait été surveillée avec soin,, et le lecteur a pu juger, d'après le quatrième chapitre, si cette partie de ma mission avait été remplie avec disr cernement.

Loin de moi d'attacher, aux services que j'ai ren-? dus, plus d'imporlance qu'ils ne méritent ; mais s'il est permis à un homme de parler de sa conduite et de faire valoir ses actions, c'est dans la position où je suis placé. Certes, je paye ce droit assez cher pour qu'il ne me soit pas contesté.

Toutefois, je suis obligé de reconnaître, que soit

défaut de pénétration ou de jugement^ soit peut-être aussi par suite d'une ténacité vaniteuse pour mes propres idées, il arrive, le plus souvent, que je soumets l'action de ma volonté et ma conduite aux intentions de ceux qui commandent, sans que mes opinions en soient le moindrement ébranlées. Cette conduite a de graves inconvéniens; mais les convictions d'un homme ne sont pas le fait de sou choix. Il peut les taire et les cacher, mais les changer, cela est impossible. Le plus grand bonheur qui puisse arriver au subordonné qui se trouve placé dans cette situation, est d'avoir tort; mais malheureusement encore, n'a pas tort qui veut. Le tems et les évènemens marchent en dépit des hommes, sans s'inquiéter de leurs intérêts ou de leurs rêveries. Ils ont marché depuis le 1 ^y avril 1 837 , et les nouvelles conséquences du passé se développent et vont se développer successivement. Je désire vivement m'être trompé, c'est l'intérêt de la France.

Après l'exposé de ce qui précède, le tableau serait incomplet , si je ne fesais connaître la position dans laquelle le commandant de la province d'Oran , s'est trouvé placé le 6 avril, et la relation de dépendance ou d'' indépendance dans laquelle s'est trouvée la province à l'égard du gouvernement général , le jour où le lieutenant - général , commandant la division active, a fait lui-même la part d'autorité qu^il jugeait devoir lui appartenir.

Ce lieutenant-général est arrivé à Oran le 5 avril. Aucune instruction n^avait été donnée , à ce sujet, au

commandant de la province. Toutefois , en leur absence, lesréglemens et le bon sens militaire suffisaient pour apprécier la distinction des pouvoirs.

Le commandant de la division active, indépendant du gouverneur général, n'avait aucun ordre à en recevoir. Il était à son égard dans la même situation que le gouverneur général , yis-à-vis de lui, commandant la division active, c'est-à-dire qu^ils avaient à s'entendre pour donner, a la direction des affaires, riiarmonie sans laquelle ni l'un ni l'autre , ne pouvaient espérer d'heureux résultats.

Par suite de cette combinaison , le général, commandant la province d'Oran , dont le commandement n'était pas et ne pouvait être détaché du gouvernement général , tout en restant dans les mêmes obligations, à l'égard de ce dernier, avait à obtempérer aux ordres du commandant de la division active, en ce qui concernait les opérations et les besoins de cette division; mais Tofficier-général qui la commandait n'avait à s'immiscer en rien dans les objets qui se rattachaient directement et nécessairement aux affaires ordinaires de la province et par conséquent relevant de l'autorité du gouverneur; dans les choses qui , tout en se rattachant à des détails dépendant du commandant de la province, pouvaient intéresser le service de la division active ; le lieutenant-général commandant celte division, ne poiivait agir directement: ses ordres devaient être donnés au commandant de la province, auquel il appartenait de les faire exécuter, et qui^ sous ce rapport^ devenait responsable à son égard*

Telle était la limite des pouvoirs respeclifs qui aurait laissé, à chaque autorité, Vaction réglementaire qui lui appartenait.

Telle n'a pas été l'opinion de monsieur le lieutenant-général, commandant la division active. Dès le 6 avril , il adressa au général , commandant la province, une lettre officielle dans laquelle, en supprimant le mot actwe y il disait avoir été investi du commandement de la division d'Oran ; et un ordre du jour dans lequel il exprimait que , conformément aux ordres du roi , il prenait le commandement de l'a province d'Oran, Or, comme monsieur le lieutenant-général , commandant la division active, ne voulait , en aucune façon , être placé sous les ordres du gou' verneur ^ il se substituait , de fait ^ h son autorité dont il usurpait les pouvoirs.

Ces observations présentées avec tous les ménagemens possibles ne purent prévaloir , et le commandant de la division active persista dans le système qu'il avait adopté. Mais les dépêches d'Alger, lui ayant fait enfin comprendre qu'il ne pouvait traiter directement avec le gouverneur sans reconnaître son autorité, il renvoyait, au général qu'il avait dépouillé du commandement de la province , les affaires qui exigeaient son attache , en ce qui concernait leur expédi' tion pour Alger, Ainsi ce dernier, sans autorité réelle à Oran , était encojx responsable , a Ngard du gouvcrneur^ des faits de ce commandement ; mais lout en reconnaissant la voie d'illégalilé dans laquelle il setail placé , monsieurle lieutenant-général , commandant

la division active, conseryaâiVautoràé directe enionle chose , et se V arrogeait même sur les affaires exclusive^ ment confiées a V administration civile.

Tel est l'état de choses établi par l'ordre du jour du 6 avril 1 837. Nous laisserons aux personnes qui s'occupent spécialement de réglemens sur le service et les attributions des divers grades ou fonctions, aux criminalistes , et enfin à nos législateurs, le soin d'apprécier et de qualifier des actes qui ont eu pour effet d'étendre les pouvoirs délégués par le souverain à Y exercice d'une autorité qu'ils excluaient; de fausser l'action de la justice militaire et de l'administration civile, et avaient enfin pour dernier résultat de détruire la garantie que l'état doit avoir dans l'enchaînement hiérarchique des divers grades et leur indépendance d'existence à l'égard les uns des autres; indépendance qui est déterminée et limitée par les réglemens, et consacrée par ces paroles, connues aussi bien du caporal que du maréchal de France: «Vous « lui obéirez en tout ce qu^il ordonnera pour le ser- «vice de Sa Majesté, conformément aux réglemens, »

Enfin , arrivé au terme de ce long mémoire , trop long sans doute pour la patience du lecteur, mais trop court pour épancher tout ce que mon esprit a conçu et tous les sentimens que comme ofïicier-général et père j'ai dû éprouver, je ne puis m'empécher de me livrer à une réflexion qui tout à la fois m'étonne et m'afflige profondément. Depuis le 14 juin 1830, jour où j'ai pour la première fois posé le pied sur le sol de l'Afrique, à côté du lieutenant-

général baron Berthezène , mon chef et mon ami , plus que tout autre j'ai dit vrai sur l'Afrique , autant que tout autre j'ai fait mon devoir; cependant deux fois j'ai quitté le sol de l'Algérie en butte à des persécutions injustes. L'auteur des premières fut le duc de Rovigo ', l'auteur des secondes est... le juif Durand ou tout autre.

« Je dois à la vérité de reconnaître que si M. le duc de Rovîgo s*est laissé entraîner vis-à-vis de moi à des actes que j'ai qualifiés avec sévérité, mais avec justice, de persécutions, il ne l'a fait qu'à regret et pour échapper à des obsessions privées, dont le motif est bien connu de tout ce qui fesait partie de l'armée d'Afrique à cette époque, et qu'il n'a pas eu ia pensée d'enter sur de prétendus griefs d'intérêt public.

J'ai eu plus d'une fois l'occasion de reconnaître la vérité de cette réflexion du général Foy , dont j'étais aide-de-camp à l'armée de Portugal, que «si dans sa conduite et l'accomplissement de ses devoirs on est mû par des vues d'intérêt général ou d'ordre public , il faut s'attendre à une vie de trouble et à peu de récompense ; car il est difficile d'éviter de se trouver , de façon ou d'autre, comme piene d'achoppement sur le chemin des intérêts personnels.»

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