QUATRIÈME CHAPITRE
Aperçu politique et militaire de la régence d'Alger et particulièrement de la province d'Oran, au i" avril 1837.
Je viens d'exposer les ëvènemens qui ont eu lieu pendant la première période de mon commandement dans la province d'Oran. La conduite que j'ai tenue a été la conséquence de l'opinion que je m^élais formée de la marche que la France devait suivre pour fonder sa puissance en Afrique. Le développement de cette opinion est donc la justification de mes actes; et en prenant ce qui va suivre comme point de départ, et base du jugement qui peut être porté sur les faits postérieurs au 1 er avrill 837 , le lecteur pourra juger si j'ai méconnu la vérité '.
Le jour de la prise d'Alger, tous les fils du pouvoir furent rompus par le vainqueur, et les différentes peuplades de la régence rentrèrent dans la jouissance
« Cet aperçu est le résumé de ma correspondance. Je l'ai rédigé dans les derniers jours de mars 1837. A cette époque , ayant su indi rectement qu'un illustre maréchal, auquel je crois devoir delà reconnaissance et de rattachement, dédirait connaître la situation de l'Afrique, je lui en fis hommage. Nul autre , que lui , n'en a eu connaissance. Je n'y ai point retouché depuis : les évènemens postéi ieurs n'ont donc exercé aucune influence sur les idées qu'il coutient et la manière dentelles sont présentée».
de leur iiidépeiulance politique. Cependant, quand la France a voulu gouverner, les moyens lui ont manqué pour ressaisir l'autorité brisée dans la main des Turcs. La force avait détruit un pouvoir que la force avait constitué et maintenu; elle seule pouvait le rétablir. C'était donc la guerre que la France allait faire.
Dans nos guerres d'Europe, lorsqu'à la suite d'une collision violente les armées sont dispersées, le peuple vainqueur s'empare des intérêts, pour s'en faire un moyen de gouverner les peuples vaincus.
En Afrique, Tarmée c'est toute la population. L'Arabe porte sa fortune et sa famille sur son cliameau, le cbamp qu'il cultive est sans limites : la seule chose qu'il craigne ^ c'est de perdre son indépendance. Ressaisir le pouvoir en soumettant les tribus une à une, était chose impossible. La chance la plus favorable, celle d'un pouvoir constitué, dont la France pût s'emparer pour gouverner dans son intérêt, ne pouvait manquer de se reproduire , soit que la France fît la paix ou la guerre.
La paix laissait les tribus en proie à l'anarchie. Cet état de choses ne pouvait durer. La nécessité d'un lien commun devait se faire sentir et conduire les tribus à se réunir en associations plus ou moins nombreuses.
La guerre les forçait à s'unir dans l'intérêt de la défense.
Dans l'un et l'autre cas , la France pouvait profiter de l'influence que les hommes de capacité devaient nécessairement obtenir.
Des siipériorilés se sont établies , mais elles ont grandi outre mesure, et sont devenues dangereuses par suite des fautes politiques et militaires qui ont été commises.
Dans Test, Achmet-Bey a perpétué la puissance turque.
Dans louest, Abd-el-Kader marche à grands pas vers la création d'une nationalité arabe.
Au centre, Sidi-Embarack a reconnu le pouvoir d'Abd-el-Kader, mais il ne serait pas impossible de le déterminer à se déclarer indépendant, sous la protection de la France.
Sans doute , si nous ne pouvons soumettre ces trois centres d'opposition et les rendre instrumens de notre puissance, il faudra les détruire; mais dès lors nous nous retrouverons dans l'état où nous avait placé la chute du pouvoir du Dey, et il s'agira de reconstruire de nouvelles influences qui puissent nous servir. Avant d'en arriver là, il faut tout tenter pour nous emparer de celles qui existent.
La puissance d'Achmet est la moins dangereuse. Constituée par la force , aucun autre lien ne rattache à lui les peuplades qui lui obéissent; c'est donc celui qui doit le plus redouter la guerre. La plus grande faute que l'on puisse commettre , serait d'agir contre Achmet pour détruire son autorité , à moins de pouvoir, au moment de sa chute, lui en substituer immédiatement une autre. En effet, nous avons dit plus haut, que la force est le seul moyen de puissance qui puisse tenir les Arabes réunis en société politique ; que cette
force une fois détruite, il ne resté plus de moyens d'influence saisissables, et que dès lors il faut édifier d'une main le pouvoir qui doit succéder à celui qu'on abat de l'autre.
Il y a une chose à observer, c'est que pour faire une campagne heureuse dans la province de Constantine, comme dans toute autre partie de l'Afrique, il faut des armées peu nombreuses; mais dans leur composition doubler , tripler la proportion de cavalerie et les moyens de transport.
Si pour la guerre contre Abd-el-Kader les conditions d'organisation de l'armée sont les mêmes, les circonstances politiques sont entièrement différentes.
Tout traité avec Achmet nous laissera dans les mêmes relations avec les peuples arabes , car Achmet ne traite que pour lui, tandis qu'Abd-el-Kader traite pour eux.
La puissance d'Abd-el-Kader est une puissance toute morale, et c'est en cela que consiste le danger de sa force; car, pour le détruire, il faudrait agir sur la conviction des hommes.
Disposant de tout le reste de la province^ il trouve encore quelque résistance dans les tribus de l'est, mais il marche rapidement vers leur soumission. Etabli sur la rive droite du Chéliff , il enrôle des hommes, frappe de contributions les tribus qui résistent. Ce système s'étend jusqu'aux portes d'Alger. . Si Abd-el-Kader se prépare à la guerre, il parle de paix; car il a dû se dire qu'au moment où la France cttlreprend une grande expédition contre Constan-
line, il doit se mettre en mesure de ne pas en ressentir le contre-coup. Il comprend que la France peut avoir la pensée de reporter sur la province d'Oran les élémens de succès qu'elle aura réunis dans celle de Constantine; mais que s'il parvient à endormir sa prévoyance par le leurre d'une j>acification possible , et que les armées rentrent sur le sol de la mère patrie, des années pourront s^écouler avant que notre vanité blessée ne nous porte à faire les mêmes sacrifices.
Les renforts envoyés à Oran, ne peuvent manquer de lui faire penser que l'ordre d'opération est interverti et que le gouvernement a l'intention d'entamer les opérations par la soumission de la province d'Oran. Cette dernière circonstance doit le prédisposer d'autant plus à la paix, et il y a lieu de penser qu'il sera prêt à reconnaître l'autorité de la France, à gouverner pour elle , pourvu que les populations soient abandonnées à sa discrétion et que nous restions sans territoire : à ce prix, il sera sujet de la France. Mais, cette paix ne peut convenir; notre puissance, reconnue de droit, serait nulle de fait, et Abd-el-Kader ne peut nous donner aucune garantie.
Dans l'hypolbèse de semblables conditions , c'est ia guerre qu'il faut, mais une guerre vive, conduite avec méthode et persévérance. Il faut séparer l'est de l'ouest. CeUe opération est facile à exécuter.
Toutefois, puisqu'Abd-el-Kader semble disposé à la paix, on peut essayer de traiter, afin d'obi enir par la négociation , ce qu'on pourrait conquérir par la force des armes*
Quel que soil le degré d'indépendance laissé a Abdel-Kader, et Télendue de son autorité , l'un et l'autre seront sans danger pour la France, si la paix nous place dans une situation où notre influence puisse s'accroître parallèlement à la sienne.
Enfin, la paix serait d'autant plus favorable, que notre principal établissement, Alger, serait séparé de son influence par une autorité intermédiaire. La sécurité sur ce point assurerait notre puissance dans l'avenir ; en effet, celle des chefs indigènes , sera bien près de sa chute ou de devenir régulière sous notre tutelle, lorsque les populations européennes cultiveront la plaine et les premières pentes de l'Atlas.
Abd-el-Kader sent parfaitement cette vérité ; aussi ferat-il toutes les concessions pour que l'homme d'Europe, et même l'Arabe, ne puissent vivre sur un sol protégé par nos lois.
Cependant il est deux choses qui semblent avoir fait impression sur son esprit, c'est que de son alliance avec la France peut résulter une grande prospérité pour le pays soumis à sa domination, et que cette alliance peut seule lui garantir sa puissance et en assurer la transmission à sa famille.
Il sera décidé par ces considérations, le jour où il sera convaincu qu'il n,e peut forcer la France à abandonner sa conquête.
Il y a lieu de penser que ces idées prennent crédit dans son esprit; seulement il hésite, parce qu'il; voit çles chances de succès , si la France ne se hâte de l'arrçtçr (\d^m sa marche.
Si au contraire la France prend les moyens d'abattre sa puissance, il traitera pour être prince, émir ou sultan de Mascara.
Pour Tentraîner à cette détermination , la guerre ne sera ni longue, ni difficile.
Dans les circonstances actuelles, il faut bien se garder d'abandonner la Tafna et Tlemcen ; seulement il faut approvisionner Tlemcen pour six mois, et dans six mois la question peut être décidée. Par l'occupation de ces deux points, on inquiète les communications d'Abd-el-Kader avec le Maroc, et on ébranle son influence sur des tribus nombreuses. Il est cependant vrai de dire que l'occupation de Tlemcen ne l'isole en rien des populations qui peuvent faire sa force principale; que l'un et l'autre point menacent plutôt ses ressources éventuelles qui s'appuient sur le Maroc , qu'ils n'attaquent sa puissance effective ; car c'est dans l'est qu'il chercbe avec raison à s'accroître, comme le prouvent les dernières opérations d'Embarack.
Ainsi que nous l'avons indiqué dans le commencement, c'est dans l'est qu'il faut attaquer sa puissance.
Les opérations préliminaires sont l'établissement d'un camp entre Oran et Arzew, et l'exécution d'une route entre ces deux places.
Arzew et Mostaganem deviendraient les points de réunion des approvisionnemens; la dernière de ces places le point de départ pour se porter sur l'IIabrah, et établir un camp retranché à une petite journée de
Mascara, vers la position indiquée sous le nom de camp Perregaux.
Les tribus du ChélifT qui sont riches et résistent à, Abd-el-Kader seraient tout a la fois suffisamment protégées contre lui et menacées par nous pour se décider en notre faveur. Avecleur concours et l'appui du camp de l'Habrah, Mascara serait occupé par nos alliés.
Abd-el-Kader serait forcé de se jeter dans l'Ouest; Sidi Embarak se trouverait abandonné a ses propres forces; ce serait le moment de le pousser à l'indépendance, pour forcer Abd-el-Kader a la paix. Dans cette dernière hypothèse, il serait si près de sa perle, qu'il se soumettrait probablement aux conditions suivantes qui sont les seules que la France puisse accorder, si elle veut conserver une influence réelle dans la province d'Oran .
1 o Abd-el-Kader serait reconnu souverain de la province d'Oran, constituée en souveraineté sous telle dénomination qui serait convenue, sous la suzeraineté de la France, sans tribut, si ce nVst l'obligation de fournir gratuitement un contingent militaire et peutêtre des denrées, telles que grains, bestiaux, etc.
2o La France lui en garantirait la possession pour lui et ses descendans;
3° Les villes d'Oran , d'Arzew et de Moslaganem , avec un territoire étendu , seraient détachées de la Province et placées sous l'autorité immédiate et directe de l'administration française ;
4° Leshabitans de la province d'Oran, à quelques nations qu'ils appartinssent , et quel que fût d'ailleurs
leur cul le, seraient libres de venir habiter le territoire gouverné par Abd-el-Kader , ou administré directement par la France, à leur choix , et sans être obUgés d'obtenir l'agrément , soit d' Abd-el-Kader , soit des administrations françaises ;
5® Les villes de Tlcmcen, Kallia, Menzouna et leur territoire , seraient déclarées libres sous la garantie de la protection de la France ;
6° Des postes militaires seraient occupés par la France dans les ports de Tenues et de Cherchell'^
7® Le Bey de Milinna , Sidi Embarack , aurait le Beylick de Titlery, sous l'autorité immédiate de la France, dans l'indépendance la plus absolue d'Ab-el- Kader, dont la souveraineté ne s'étendrait pas au-delà de la province d'Oran.
Abd-el-Kader trouverait sa garantie dans la position même de la France, qui, ayant obtenu tout ce qui peut lui être utile, n'aurait aucun intérêt a le troubler dans l'exercice de sa puissance. D'aventurier qu'il est, il deviendrait souverain reconnu, avantage, que vingt années de guerre ne suffiraient peut-être pas à lui assurer.
La France, par ce traité , sera arrivée a ce point , que sans intérêt pour conquérir, elle serait toute puissante pour se défendre. De même qu'Abd-el-Kader , elle aurait obtenu, par la paix, tout ce que la guerre aurait pu lui donner.
Suivant l'accomplissement de ce système, la situalion politique et commerciale de la France , serait celle-ci :
A Alger, puissance souveraine et agricole ; elle au rait , vers Tiitery et dans l'Est , un territoire considérable à mettre en culture ;
A Oran etBone, elle serait également souveraine: sa position serait plus spécialement commerciale , mais avec un territoire suffisant pour préparer son accroissement futur, conséquence de raccroissemcnl de la prospérité du territoire d'Alger proprement dit.
Mais ce n'est pas en se portant temporairement dans les plaines du Trélat, du Sig et deniabrah que l'ennemi a abandonnées , qu'on pourrait obtenir la soumission d'Abd-el-Kader. Le seul moyen que j'ai indiqué, l'occupation d'un camp, versl'Habrah, et l'occupation de Mascara par nos alliés, peuvent donner un résultat. Que faut-il pour l'obtenir ? des opérations méthodiques et suivies avec persévérance avec un corps de troupes peu nombreux, mais renfermant en lui et par son organisation tous les moyens qui peuvent perpétuer son action incessante; et il est à remarquer, à cet égard, que l'aspect du grand déploiement de forces que l'on fait en ce moment dans la province d'Oran, est plutôt fait pour effrayer sur les projets du gouvernement , que pour rassurer sur l'avenir? Un semblable état de choses n'est pas de nature à être maintenu ; on ne peut avoir été induit à prendre ces dispositions, que par la pensée d'une opération rapide qui aurait, pour résultat, d'entraîner la soumission immédiate des populations de la Province ; et, on ne saurait trop répéter, que par l'adoption de ce système j la France se placerait à côté de
la vérité, à moins que la paix ne se fasse avant que la guerre n'ait commencé. Mais s'il en était autrement, il serait fort à craindre que l'armée française ne fût jetée dans une opération sans solution heureuse possible. Je crois que la vérité de cette observation peut être facilement obtenue par l'examen de la nature des opérations qui peuvent avoir lieu.
Ou Abd-el-Kader, effrayé de la guerre qu'on lui prépare, demandera immédiatement la paix, a des conditions qui peuvent en assurer la durée, et ce serait la conclusion la plus désirable, car elle serait aussi la plus certaine dans ses résultats ;
Ou il se décidera a soutenir la guerre; mais avec la conscience de sa faiblesse et de l'impossibilité où il est d'opposer une résistance effective, il adoptera complètement le système qu'il a suivi depuis quelque lems, d'éloigner les populations, et d'éviter toute espèce de choc dans lequel il est certain de succomber.
Dans cette dernière hypothèse, deux cas peuvent se présenter : celui où entraînant à sa suite toutes les populations, nos opérations se borneraient à parcourir un territoire qui deviendrait désert sous nos pas; ou celui où une partie de la population resterait sur le sol et nous offrirait sa soumission.
11 est à remarquer que dans l'une ou l'autre de ces deux circonstances, la conclusion de la guerre est exactement subordonnée aux mêmes conditions.
Si la population entière prend parti pour Abd-el- Kader, les conséquences en sont faciles a prévoir: la province d'Oran deviendra une arène déserte, et dans
celle luue de persécuiion sans cesse renaissanle , on se demande auquel des deux peuples appariiendra le prix de la course et de la persévérance.
Mais il est déjà facile de remarquer que l'adoption de ce système engage dans des opérations dont la durée s'étend bien au delà de quelques jours et de quelques semaines , et qu'elle ne peut se terminer que par l'occupation de positions telles, que les Arabes ne puissent impunément revenir sur le terrain qu'ils auraient abandonné.
Si au contraire une partie des tribus se soumettent à la France, on pourra, il est vrai, profiter de leur intervention pour conduire les opérations contre iVbd-el-Kader à leur dernier terme , et le mettre dans l'impuissance de réagir contre elles; résultat qu'on ne peut obtenir que par sa destruction complète et la soumission des tribus de son parti à une autorité qui nous fût dévt>uée ; mais dans tous les cas, la France serait astreinte à conserver des positions telles, qu'elle pût maintenir son autorité sur les vaincus, ou tout au moins protéger ses alliés contre la réaction de l'ennemi commun.
On voit que , quelle que soit lliypolbèse dans laquelle on se place, on arrive nécessairement à ce terme, qu'il faut une force effective et permanente pour maintenir les résultats obtenus, et que dès lors toute opération active, quel que fût du reste son développement, serait sans résultat utile, si son effet ne devait être que temporaire.
Il importe de ne pas se faire illusion. Les Arabes,
éclairés par rexpérience du passé, sonl en garde contre la séduclion de nos succès apparens, et se sont accoutumés à considérer nos expéditions comme une invasion passagère. Leur soumission, pendant nos courses éphémères, a été pour eux une cause de malheur, et c'est une arme puissante dans la main d'Abd-el-Kader. Les tribus ïie se soumettront et n'auront de confiance que par rétablissement au milieu de leur territoire d'une autorité et d'une force permanente qui puisse les protéger. Jusque là, elles craindront de se soumettre , et accepteront au moins tacitement Fautorité d'Abd-el-Kader.
On peut a cet égard consulter l'expérience de l'Agha Muslapha-Ben-Ismaël ; il regarde toute opération passagère comme plus nuisible qu'utile à rétablissement de notre autorité j en ce qu'elle tend à nous déconsidérer; il ne conçoit de soumission possible que par un établissement solide à Mascara; pour arriver à ce résultat, il faut occuper un poste sur l'Habrah , tenir Mascara par nos alliés, et en faire le centre de fautorité du Bey de Mostaganem.
Il est a remarquer que ceci s'applique au cas d'une guerre d'extermination a l'égard de la puissance d'Abd-el-Kader; pour celui de la paix, les conditions rentrent dans celles dont j'ai posé les bases plus haut.
On a lieu de penser qu'Abd-el-Kader est disposé à faire des démarches actives paur obtenir la paix ; l'arrivée des troupes peut augmenter ce désir; mais il faut craindre que la grandeur du danger ne le jette dans un parti extrême. Il est homme cVe résolutiouj^
et il serait possible qu'une fois décidé à la guerre, il ne voulût pousser les choses à leur dernière extrémité. L^idée dominante des Arabes est que nous sommes incapables de persister dans nos projets : Abd-el-Kader est assez éclairé pour juger par la nature même et 1 étendue des mesures que nous prenons, qu'elles ne peuvent être de durée, et que dès lors il n'entre dans sa pensée de pousser les choses à l'extrême, et de s'en rapporter au tems pour nous vaincre.
Ce ne serait pas la première fois que l'excès même des mesures prises pour assurer le succès d'une entreprise 5 lui aurait été fatale.
Ainsi l'immensité des préparatifs et la grandeur des efforts que l'empereur a faits pour la campagne de 1812, peuvent être considérées comme les causes premières de la catastrophe qui Ta terminée , en ce qu'elle a jeté la nation russe dans des voies extrêmes, par le désespoir d'une résistance utile. Il est à remarquer que les circonstances dans lesquelles on se trouve en Afrique , et particulièrement dans la province d'Oran, a l'égard des peuples arabes, présentent avec cette observation une analogie frappante, avec cette particularité, toute à l'avantage des Arabes, que leur puissance n'a pas de centre matériel qu^il soit possible d'atteindre, et que dès lors ils n'ont pas de capitale a brûler pour en rompre l'unité. Mais, ainsi que les Russes ont trouvé un refuge dans l'immensité de leur territoire, et se sont défendus par la rigueur de leurs hivers, de même l'Arabe trouvera
un refuge dans ses déserts et saura se défendre par son climot.
Ainsi l'Émir avait fait des ouvertures de conciliation; il avait envoyé les prisonniers français sans condition d'échange; il autorisait Durand à fournir quelques bestiaux aux troupes françaises , et consentait au ravitaillement de Tlemcen. Les hostilités étaient suspendues de fait, mais l'Émir n'en marchait pas moins à son but avec persévérance. Placé sur la Mina, il soumettait les dernières populations de Test de la province d'Oran, maintenait son autorité d'une main vigoureuse dans l'ouest, et se préparait à agir sur les provinces de Tittery et d'Alger selon les circonstances et le jugement qu'il porlçrait des intentions réelles des nouveaux chefs désignés pour commander dans le nord de l'Afrique. S'est -il trompé sur sa situation? sur celle de l'armée française, sur ce qu'elle pouvait entreprendre, sur la situation respective des deux chefs; ce qu'il avait a en craindre ou en espérer, et les avantages qu'il pouvait en recueillir? C'est ce que les faits postérieurs au 1^^' avril peuvent seuls expliquer. Ma tache doit se borner en ce moment à indiquer la position des affaires sous le rapport politique et militaire et le jugement que j'en avais porté. Je crois que ce qui précède a rempli complètement^ ce but.