CHAPTER L
LA CORVETTE CLAYMOKE.
Dans les derniers jours de mai 1793, un des bataillons parisiens amenés en Bretagne^ par Santerre' fouillait le redoutable bois de la Saudraie en Âstillé. Ou n'était pas plus de trois cents, car le bataillon était décimé par cette rude guerre. C'était l'époque où, après l'Argonne, Jemmapes et Valmy," du premier bataillon de Paris, qui était de six cents volontaires, il restait vingt-sept hommes, du deuxième trente-trois, et du troisième cinquante- sept. ^ Temps des luttes épiques.
Les bataillons envoyés de Paris en Vendée' comptaient neuf cent douze hommes. Chaque bataillon avait trois pièces de canon. Ils avaient été rapidement mis sur pied. Le 1" mai, Santerre était prêt à faire partir' douze mille soldats, trente pièces de campagne et un bataillon de oanonniers. Ces bataillons, faits si vite, furent si bien faits, qu'ils servent Mijourd'hui de modèles; c'est d'après leur mode de composition qu'on forme les compagnies de ligne.
Le 28 avril, la commune de Paris avait donné aux volontaires de Santerre cette consigne : "Point de grâce. Point de quartier." A la fin de mai, sur les douze mille partis de Paris, huit mille étaient morts.
Le bataillon engagé dans le bois de la Saudraie se tenait sur ses gardes. On ne se hâtait point. On regaidait à la fois à droite et à gauche, devant soi et derrière soi; Kléber* a dit: "Le toldat a un œil dans le dot." Il y avait longtemps qu'on marchait. Quelle heure pouvait-il être? à quel moment du jour en était-on 7 11 eût été di£Scile de le dire,
Quatrevingt- Treize.
car il y a toujours tine sorte de soir dans de si sauvages balliers, et il ne fait jamais clair dans ce liois-là.
Le bois de la Suudraie était tiagique. C'était dans ce taillis que, dès le mois de novembre 1792, la cuerre civile avait commencé ses crimes. Pas de lien plus épouvantable. Les soldats s'y enfonçaient avec précaution. Tout était plein de fleurs; on avait autour de soi une tremblante muraille de branches d'où t-imbait la charmante fiaîcheur des feuilles. Lfs soldats avançaient pas à pas, en silence, en écartant doucement les broussailles.' Les oiseaux gazouillaient audessus des liayonnetles.
La SauTae était un de ces balliers oîi jadis, dans les temps paisibles, on avait fait la chastse aux oiseaux pendant la nuit; maintenant on y faisait la chasse aux hommes.
Le taillis était tout de bouleaux, de hêtres et de chênes; le sol plat; la mousse et l'herbe épaisse amurtissaiunt le bruit des hommes en marche ; aucun sentier, ou des sentiers tout de suite perdus ; ' des hnux. des prunelliers sauvages, des fougères, des haies d'an ête-bœuf ; ' de hautes ronces ; impi issibilité de voir un homme à dix pas. Par instants passait dans le branchage un hérun ou une poule d'eau indiquant le voisinage des marais.
Ou marchait. On allait à l'aventnrn, avec inquiétude, et en craiifnant de trouver ce qu'on cherchait.
De temps en temps on rencontrait des traces de campements, des places brûlées, des herbes foulées, des bâtons en croix, des branches sanglantes. Là on aviiit fait la soupe, là on avait dit la messe, là on avait pansé des blessés. Mnis ceux qui avaient passé avaient disparu. Où éiaient-ils? Bien loin peu'-être? peut-être là tout près, cachés, l'espingole au poing?'" Le bois semblait désert. Le bataillon redoublait de prudence. Solitude, donc défiance. On ne voyait personne; raison de plus pour redouter quelqu'un. On avait affaire à une forêt mal famée
Une embusc ide était probable.
Trente grenadiers, détachés en éclaireurs, et commandés par un sergent, marchaient en avant à une assez grande distance du gros de la troupe. La vivandière du bataillon les accompagnait. Les vivandières se joignent volontiers aux avant-gaides. On court des dangers, mais on va voir quelque chose. La curiosité est une des formes de la bravoure féminine.
Tuut à coup les soldats de cette petite troupe d'avant-garde
La Corvette Claymore.
eurent" ce trcBeaillement cunnn des chasseurs qui indique qu'on touclie au gîte." On avait entendu comme un souffle au centre d'un fuurié, et il scmblaii qu'on venait de voir un mouvement Hans les l'eiiilles. Les soldats se firent signe.
Dans l'espèce de guet et de quête confiée aux éclaireurs, les officiers n'ont pas besoin de s'en mêler ; ce qui doit être l'ait se fait de soi-méiiie.
En muiuB d'une minute le point où l'on avait remué fut cerné, un ceicle de fusils braqués l'entoura; le cintre obscur du halliev fut couché en joue de tous les i ôiés à la fois, et les soldats, le doigt sur la détente, l'oeil sur le lieu suspect, n'attendirent plus pour le mitrailler que le commandement du sergent.
Cependant la vivandière s'était hasardée à regarder à travers les broussailles, et, au moment où le sergent allait crier : " Feu ! " cette femme cria : " Halte ! "
Et se tournant vers les soldats : " Ne tirez pas, camarades ! "
Et elle se précipita dans le taillis. On l'y suivit.
11 y avait quelqu'un là en effet.
Au plus épais du fourré, au bord d'une de ces petites clairières rondes que font dars les bois les fourneaux à charbon en brûlant les racines des arbres, dans une sorte de trou de branches, espèce de chambre de feuillage, entr'ouverte comme une alcôve, une femme était assise sur la mousse, ayant, au sein un enfant et sur ses genoux les deux têtes blondes de deux enfants endormis.
C'était là )'emt)uscade.
" Qu'est-ce que vous faites ici, vous ? " cria la vivandière.
La femme leva la tête.
La^ vivandière ajouta, furieuse:
"Etes-vous folle d'être là!"
Et elle reprit :
"Un peu plus, vous étiez exterminée!
Et, 8'adre>sant aux soldats, la vivandière ajouta:
" C'est une femme."
" Pardine," nous le voyons bien ! " dit un grenadier. La vivandière poursuivit :
"Venir dans les bois se faire massacrer! a-t-on idée" de faire des bêtises comme ça ! "
La femme stupéfaite, efiTurée, pétrifiée, regardait autour d'elle, comme à ti avers un lêve, ces fusils, ces sabres, ces bayonnettes, ces faces farouches.
Les deux enfants se réveillèrent et crièrent.
Qmtrevingt- Treize,
"J'ai faim," dit l'un.
" J'ai peur," dit l'autre.
La mère était muette d'effroi.
Le sergent lui cria :
"N'ayez pas peur, nous sommes le bataillon du Bonnet- Eouge."
La femme trembla de la tête aux pieds. Elle regarda le sergent, rude visage dont on ne voyait que les sourcils, les moustaches, et deux braises qui étaient les deux yeux.
" Le bataillon de la ci-devant Croix-Eouge," ajouta la vivandière.
Et le sergent continua :
" Qui es-tu, madame ? "
La femme le considérait, terrifiée. Elle était maigre, jeune, pâle, en haillons; elle avait le gros capuchon des paysannes bretonnes et la couverture de laine rattachée au cou avec une ficelle. Ses pieds, sans bas ni souliers, saignaient.
" C'est une pauvre," dit le sergent.
Et la vivandière reprit de sa voix soldatesque et féminine, douce en dessous :
" Comment vous appelez- vous ? "
La femme murmura dans un bégaiement presque indistinct : " Michelle Fléchard."
Cependant la vivandière caressait avec sa grosse main la petite tête du nourrisson.
La mère commençait à se rassurer. Les deux petits qui s'étaient réveillés étaient plus curieux qu'effrayés. Ils admiraient les plumets.
" Ah ! " dit la mère, " ils ont bien faim."
"On leur donnera à manger," cria le sergent, "et à toi aussi. Mais ce n'est pas tout ça. Quelleei sont tes opinions politiques? "
La femme regarda le sergent, et ne répondit pas.
"Entends- tu ma question?"
Elle balbutia :
" J'ai été mise au couvent toute jeune, mais je me suis mariée, je ne suis pas religieuse. Les sœurs m'ont appris à parler français. On a mis le feu au village. Nous nous sommes sauvés si vite que je n'ai pas eu le temps de mettre des souliers."
" Je te demande quelles sont tes opinions politiques ? " "Je ne sais pas ça."
La Corvette Claymore.
Le sergent poursuivit :
" C'est qu'il y a des espionnes. Ça se fusille," les espionnes. Voyons. Parle. Tu n'es pas bohémienne ? " Quelle est ta patrie ? "
Elle continua de le regarder comme ne comprenant pas. Le sergent répéta :
" Quelle est ta patrie? "
" Je ne sais pas," dit-elle.
" Comment I tu ne sais pas quel est ton pays ? " «' Ah ! mon pays. Si fait." " " Eh bien, quel est ton pays?" La femme répondit :
" C'est la métairie de Siscoignard, dans la paroisse d'Azé." Ce fut le tour du sergent d'être stupéfait. Il demeura un moment pensif. Fuis il reprit : "Tu dis?" " Siscoignard."
l'e n'est pas une patrie, ça." " C'est mon pays."
Et la femme, après un instant de réflexion, ajouta : *'Je comprends, monsieur. Vous êtes de France, -moi je suis de Bretagne."* " Eh bien?"
Ce n'est pas le même pays." " Mais c'est la même patrie ! " cria le sergent. La femme se borna à répondre :
"Je suis de Siscoignard."
Va pour Siscoignard I " reprit le sergent. " C'est do là qu'est t\ famille ? " "Oui."
"Que fait-elle?"
*' Elle est toute morte. Je n'ai plus personne." Le sergent, qui ét iit un peu beau parleur, continua l'interrogatoire.
" On a des parents, que diable 1 ou on en a eu." Qui es-tu ? Parle?"
La femme écouta, ahurie," cet — ou on en a eu, — qui ressemblait plus à un cri de bête fauve qu'à une pnrole humaine.
La vivandière sentit le besoin d'intervenir.
" Comment s'appelle la petite ? " demauda-t-ello ; " car c'est une fille, ça."
La mère répondit : " Georgi-tte."
" Et l'aîné ? car c'est un homme, œ polisson-là."
Quatrevingt-Treize.
" René- Jean."
"Et le cadet? car lai aussi, il est un homme, et joufflu encore ! " "
" Gros-Alain," dit la mère.
" Ils sont gentils, ces petits," dit la vivandière; " ça vous " a déjà des airs d'être des personnes." Cependant le sergent insistait.
" Parle donc, madame. As-tu une maison ? " " J'en avais une." «Qù ça?" ••AAzé."
"Pourquoi n'es-tu pas dans ta maison?" " Parce qu'on l'a brûlée." " Qui ça?"
"Je ne sais pas. Une bataille."
" D'où viens-tu ? "
«De là."
"Où vas-tu?"
" Je ne sais pas."
" Arrive au fait." Qui es-tu ? "
" Je ne sais pas."
" Tu ne sais pas qui tu es ? "
" Nous sommes des gens qui nous sauvons."
"De quel paiti es-tu?"
" Je ne sais pas "
" Es-tu des bleus ? Es-tu des blancs ?" Avec qui es-ta ? " "Je suis avec mes enfunts." Le sergent recommença.
"Mais tes parents I Voyons, madame, mets-nnus au fait de tes parents. Moi, je m'appelle Eadoub, je suis ssrgent, je suis de la rue du Cherche-Midi, mou père et ma mère en étaient, je peux parler de mes parents. Parle-nous des tiens. Dis-nous ce que c'était que tes parents." C'étaient les Fié hard. Voilà tout."
" Oui, les Fiéchard sont les Fléohard, comme les Radoub ' sont les Eadoub. Mais on a un état.'^ Quel était l'état de tes parents? Qu'est-ce qu'ils faisaient ? Qu'est-ne qu'ils font? "
" C'étaient des laboureurs. Mon père était infirme et ne pouvait travailler à cau.se qu'il avait reçu des coups de l'âton que le seigneur, son seigneur, notre beigneur.-lui avait fait donner, ce qui était une bonté," parce que mon père avait pris un lapin, pour le fait de quoi™ on était jugé à mort; mais le * seigneur avait fait grâce, et avait dit : ' Donuese-lui
La Corvette Claymore.
seulement cent coups de bâton:' et mon père était demeuiô estropié." "Et puis?"
"Mon grand-père était huguenot. Monsieur le curé l'a fait envoyer aux galères. J'étais toute petite." "Et puis?"
" Le père de mon mari était un faux saulnier.*^ Le roi l'a fait pondre."
"Et ton mari, qu'est-oe qu'il fait?" " Ces jours-ci il se battait."
" Pour qui ? " " Pour le roi." ".Et puis?"
" Dame,'* pour son seigneur." "Et puis?"
"Dame, pour monsieur le curé."
La vivandière s'assit à côté de la femme, et attira entre ses genoux l'aîné des enfants, qui so laissa faire. Les enfants simt rassurés comme ils sont effarouchés, sans qu'on sache pourquoi.
"Ma pauvre bonne femme de ce pays-ci, vous avez de jolis mioches," c'est toujours ça. On devine leur âge. Le grand a quatre ans, son frère a trois ans. Voyez-vous, madame, ne craignez rien. Vous devriez entrer dans le bataillon. Votis feriez comme moi. Je m'appelle Houzarde. C'est un sobriquet. Je suis la cantinière, comme qui dirait celle qui donne à boire quand on se mitraille et qu'on s'assassine. Nous avons à peu près le même pied, je vous donnerai des souliers à moi. Voyez-vous, venez avec nous. On est des bons garçons dans le bataillon, vous serez la cantinière numéro deux, je vous montrerai l'état. Oh! c'est bien simple! on a son bidon et sa clochette, on s'en va dans le vacarme, dans les feux de peloton, dans les coups de canon, dans le hourvari," en criant : Qui est-ce qui veut boire un coup, les enfants ? Ce n'est pas plus malaisé que ça. Moi, je verse à boire à tout le monde. Ma foi oui. Aux blancs comme aux bleus, quoique je sois une bleue. Et même une bonne bleue. Mais je donne à boire à tous. Les blessés, ça a soif. On meurt sans distinction d'opinion. Les gens qui meurent, ça devrait se serrer la main. Venez avec jious. Si je suis tuée, vous aurez ma survivance. Voyez-vous, j'ai l'air comme ça, mais je suis une bonne femme et un brave homme." Ne craignez rien."
Cependant le sergent 'Radoub intervint.
Quatrevingt-Tretze.
Et il se tourna vers la femme.
" Et ton mari, madame ? que fait-il ? Qu'est oo qu'i devenu?"
" Il est devenu rien," puisqu'on l'a tué." "Où ça?" "Dans la haie."
"Quand ça?" •
" Il y a trois jours.**
"Qui ça?"
" Je ne sais pas."
" Comment 1 tu ne sais pas qui a tué ton mari ? " "Non."
" Est-ce un bleu ? Est-ce un blanc ? " " C'est un coup de fusil." "Et il y a trois jours?" "Oui"
"De quel côté ?"|
" Du côté d'Ernée." Mon mari est tombé. Voilà. "
" Et depuis que ton mari est mort, qu'est-ce que tu fa
"J'emporte mes petits."
" Oïl les,emportes-tu ? "
" Devant moi."
" Où couches-tu?"
" Par terre."
" Qu'est-ce que tu manges ? " "Eien."
Le sergent eut cette moue militaire qui fait toucber 1 par les moustaches.
" Rien?"
" C'est-à-dire des prunelles, des mûres dans les r( quand il y en a de reste de l'an passé, des graines de my des pousses de fougère."
" Oui. Autant dire rien."
L'aiué des enfants, qui semblait comprendre, dit: faim."
Le sergent tira de sa poche un morceau de pain de i tion et le tendit à la mère. La uière rompit lo pain eu morceaux et les donna aux enfauts. Les petits mon avidement.
" Elle n'en a pas gardé pour elle," grommela le sergei " C'est qu'elle n'a pas faim," dit un soldat. " C'est qu'elle est la mère," dit le sergent. 11 reprit:
La Corvette Claymore.
Et comme ça, madame, tu te sauves ?" * " Il faut bien."
" A travers champs, va comme je te pousse ! " * "Je COUTS de toutes mes forces, et puis je| marche, et puis je tombe."
" Pauvre paroissienne ! " dit la vivandière.
" Lee gens se battent," balbutia la femme. " Je suis tout entourée de coups de fusil. Je ne sais pas ce qu'on se veut.*" On m'a tué mon mari. Je n'ai compris que ça."
Le sergent fit sonner à terre la crusse de sou fusil, et cria :
" Quelle bête de guerre ! "
La femme continua :
" La nuit passée, nous avons couché dans une émousse." '
Tous les quatre ? " " Tous les quatre." •' Couché?" " Couché."
" Alors," dit le sergent, " couolié debout." Et il se tourna vers les soldats.
"Camarades, un gros vieux arbre creux et mort oh un liomme peut se fourrer comme dans une gaînc, ces sauvage.i appellent ça une émousse. Qu'est-ce que vous voulez? Ils ne sont pas forcés d'être de Paris."
" Coucher dans le creux d'un arbre!" dit la vivandière, " et avec trois enfants ! "
" Heureusement, c'est l'été," soupira la femme.
Elle regardait la terre, résignée, ayant dans les yeux réfonnement des catastrophes.
Les soldats silencieux faisaient cercle autour de cette misère."
Une veuve, trois orphelins, la fuite, l'abandon, la solitudi-, la gneiTe grondant tout autour de l'horizon, la faim, la suif, pas d'autre nourriture que l'herbe, pas d'autre toit que le ciel.
Le sergent s'approcha de la femme.
Puis il éleva la voix.
"Camarades, do tout ça je conclus que le bataillon va devenir pèro. Est-ce convenu? Nuu;i adoptons ces trois enfants-là."
" Vive la République ! " crièrent les grenadiers. " C'est dit," fit le sergent.
Et il étendit les deux mains au-dessus de la mère et des en'ànts.
*' Voilà," dit-il, "les enfants du bataillon du Bonnet- Bouge."
Quat revingt- Tr eize.
La vivandière santa de juie.
"Trois têtes dans un bonnet! " cria-t-elle.
Fuis elle éclata en sanglots, embrassa éperdument la pauvre Teuve, et lui dit :
" Comme la petite a déjà l'air gamine ! " *• ""Vive la Képublique ! " répétèrent les soldats. Et le sergent dit à la mère :
" Venez, citoyenne."
Ân printemrpg de 1793," au moment où la Franc(>, attaquée à la fois à toutes ses frontières, avait la pathétique distraction de la chute des Girondins," voici ce qui se passait dans l'archipel de la Manche.
Un soir, le 1" juin, à Jersey, dans la petite baie déserte de Bonnenuit," une heure environ avant le coucher du soleil, par un de ces temps brumeux qui sont commodes pour s'enfuir parce qu'ils sont dangereux pour naviguer, une corvette mettait à la voile. Ce bâtiment était monté " par un équipage français, mais faisait partie de la flott 'lle anglaise placée en station et comme en sentinelle à la pointe orientale de l-'île. Lê prince de La Tour-d' Auvergne, qui était de la maison de Bouillon, commandait la flottille anglaise, et c'était par ses ordres, et pour un service urgent et spécial, que la corvette en avait été détachée.
Cette corvette, immatriculée * à la Trinity-House sons le nom de the Glaymore, était en apparence une corvette de charge, mais en réalité une corvette de guerre. Elle avait la lourde et pacifique allure marchande; il ne fallait pas s'y fier pourtant. Elle avait été construite à deux fins, ruse et force ; tromper, s'il est possible, combattre, s'il est nécessaire. Pour le service qu'elle avait à faire cette nuit-là, le chargement avait é*é remplacé dans l'entre-pont par trente oaronades de fort calibre. Ces trente caronades, soit qu'on prévît une tempête, soit plutôt qu'on voulût donner une figure débonnaire" au navire, étaient à la serre,™ c'est-à-dire fortement amarrées en dedans par de triples chaînes et la volée appuyée aux écoutilles tamponnées ; rien ne se voyiiit au detiors ; les sabords étaient aveuglés; les panneaux étaient fermés ; c'était comme un masque mis à la corvette. La Glaymore était d'un gabarit massif et trapu," et pourtant bonne marcheuse ; c'était la coque la plus solide de toute la marine anglaise, et au combat elle valait presque une frégate, quoiqu'elle n'eût pour mât d'artimon qu'un mâtereau avec
La Covvetle Claymore.
une simple lirigantine. Son gouvernail, de forme rare et savante, avait une membrure conrbe presque unique qui avait coûté cinquante livres sterling duns les chantiers de Sonthampton.
L'équipage, tout français, était composé d'officiers émisrrés" et de matelots déserteurs. Ces hommes étaient tr^és ; pas un qui ne fût hon maT'in, bon soldat et bon royaliste. Ils avHient" le tiiple fanatisme du navire, de l'éiiéo et du roi.
Un demi-bataillon d'infanterie de marine, pouvant au be- ■oin être débarqué, était amalgamé à l'équipage.
La corvette Claymore avait pour capitaine un chevalier de Saint-Louis, le comte du Boisberthelot, un des meilleurs o£BoierB de l'ancienne marine royale, pour second le chevalir-r de La Vieuville qui avait commandé aux gardes-françaises la compagnie oîi Hoche" avait été sergent et pour pilote le plus sagace patron de Jersey, Philip Gacquoil."
On devinait que ce navire avait à faire (luelque chose d'extraordinaire. Un homme en effet venait d« s'y embarquer, qui avait tout l'air d'entrer dans une aventure. C'était un haut vieillard, droit et robuste, à figure sévère, dont il oût été difScile de préciser râo:e, parce qu'il semblait à la fois vieux et jeune ; un de ces hommes qui sont pleins d'années et pleins de force, qui ont des cheveux blancs sur le front et un éclair dans le regard ; quarante ans pour " la vigueur et qnatrevingts ans pour l'autorifé. Au moment oîi il était monté sur la corvette, son manteau de mer s'était entr'ouvert, et l'on avait pu le voir vétu, sous ce manteau, de larges braies, de buttes-jambières, et d'une veste en peau de chèvre montrant en dessus le cuir passementé de soie, et en dessous le poil liérissé et (sauvage, costume complet de paj'san breton. Ces anciennes vestes bretonnes étaient à deux fins," servaient aux jours de fête comme aux jours de travail, et se retournaient, offrant à volonté le côté velu et le côté brodé ; peaux de bête toute la semaine, habits de gala le dimanche. Le vêtement de paysan que portait ce vieillard était, comme pour ajouter à une vraisemblance cherchée et voulue,™ usé aux genoux et aux coudes, et paraissait avuir été longtemps porté, et le manteau de mer, de grosse ét<iflFe, ressemblait à un haillon de pêcheur. Ce vieillard avait sur la tête le chapeau rond du temjis, à haute forme et à large bord, qui, rabattu, a l'aspect campagnard, et, relevé d'un côté par une ganse à cocarde, a l'aspect militaire. Il portait oe chapeau rabaissé à la paysanne, sans ganse ni cocarde.
Lord Balcarias, gouverneur de l'île, et le prince de La Tour-d'Auverjçne, l'avaient en personne conduit et installé à bord. L'agent secret des princes, Gélambre," ancien garde du corps de M. le comte d'Artois, avait lui-même veillé à l'aménagement de sa cabine, poussant le soin et le respect, quoique fort bon gentilhomme, jusqu'à porter derrière ce vieillard sa valise. Kn le quittant pour retourner à terre. M. de Gélambre avait fait à ce paysan un profond S'ilut ; lord Balcarras lui avait dit : " Bonne chance, général," et le prince de la Tour-d'Auvergne lui avait dit : " Au revoir, mon cousin."
" Le paysan," c'était en effet le nom sons lequel les gens de l'équipage s'étaient mis tout de suite à désigner leur passager, dans les courts dialogues que les hommes de mer ont entre eux ; mais, sans en savoir plus long, ils comprenaient que ce paysan n'était pas plus un paysan que la corvette de guerre n'était une corvette de charge.
Il y avait peu de vent. La Claymore quitta Bonneniiit, pa»sa devant Boulay-Bay,*" et fut quelque temps en vue, courant des bordées ; " puis elle décrut dans la nuit croissante, et s'effaça.
Une heure après, Gélambre, rentré chez lui à Saint-Hélier, expédia, par l'exprès de Southampton, à M. le copite d'Artois, au quartier général du duo d'York, les quatre lignes qui suivent :
" Monseigneur le départ vient d'avoir lien. Succès certain. Dans huit jours toute la côte sera en feu," de Granville à Saint- Malo."
Quatre jours auparavant, pai; émissaire seoret, le rep' ésentant Prieur de la Marne, en mission près de l'année d"8 côtes de Cherbourg, et momentanément en résidence à GranviUe, avait reçu, écrit de la même écriture que la dépêuhe [irécédente, le message qu'on va lire :
" Citoyen représentant, le 1" juin, à l'heure de la marée, la corvette de guerre Glaymore, à batterie masquée, appareillera*" pour déposer sur la côte de France un homme de t voici le signalement : haute taille, vieux, cheveux blancs, habits de paysan, mains d'aristocrate. Je vous enverrai demain plus de détails. Il débarquera le 2 au matin. Avertissez la oroisièie, capturez la corvette, faites guiUotiuer l'homme."
La corvett«, au lien de prendre par le sud et de se diriger ▼ers Sainte-Catherine, avait mis le cap au nord, puis avait tourné à l'ouest et s'était résolument engagée entre Serk et
La Corvette Claymore.
Jersey dana le hras de mer qu'on appelle le Passage de la Déroute. II n'y avait alors de phare sur aucun point de ces deux côtes.
Le soleil s'était bien couché ; la nuit était noire, plus que ne le sont d'ortlitiaire les nuitH d'é'é ; c'était une nuit de lune, mais de yastes nuages, plutôt de l'équinoxe que du solstice, plafonnaient le ciel, et, selon t 'Utd apparenC'-, la lune ne serait visible que lorsqu'elle touchai ait l'hdrizon, an moment de son counher. Quelques nuéeii pendaient jusque sur la mer et la couvraient de brume.
Toute cette obscurité était favornble.
L'intention du pilote Gacquoil était de laisser Jersey à gauche et Guernesey à droite, et de gagner, par une marche hardie entre les Hanois et les Douvres,'* une baie quelconque du littoral de Saint-Malo, route moins courte que par les Minquiers," mais plus sûre, la croisière française ayiint pour consigne habituelle de faire surtout le guet entre Saint-Hélier et Granville.
Si le vent s'y prêtait, si rien ne survenait, et en couvrant la corvette de toile, Gacquoil espérait toucher la côte de France au point du jour.
Tout allait bien, la corvette venait de dépasser Gios-Nez ; vers neuf heures, le temps fit mine de bouder, comme disent les marins et il y eut du vent et de la mer ; mais ce vent était bon, et cette mer était forte sans être violente. Pourtant, à de certuins coups de lame, l'avant de la corvette embarquait."
Le " paysan " que lord Balcarras avait appelé général, et auquel le prince de La Tour-d'Auvergne avait dit mon cousin, avait le pied marin " et se promenait avec une gravité tranquille sur le pont de la corvette. 11 n'avait jias l'air de s'apercevoir qu'elle étsit fort secouée.
Il ne parlait à personne, si ce n'esf, par instants, bas et brièvement, au capitaine, qui l'écoutait avec déférence et semblait considérer ce passager comme plus commandant que lui-même.
La Claymore, liabilement pilotée, côtoya, inaperçue dans le brouillard, le long escarpement nord de Jersey, serrant de près la côte,* à cause du redoutable écueil Pierres-de-Lecq qui est an milieu du bras de mer entre Jersey et Serk. Gacquoil, debout à la barre, signalant tuur à tour la Grève de Leiq, Gros-Nez, Piémont, faisait glisser la corvette parmi ces chaînes de récifs, en quelque sorte à tâtons, mais avi.o oerti-
Qmtrevingt-Treize.
tu'l«, comme nn homme qui est de la maisou et qni oonnatt \tf, éire« de l'océan. La corvette n'avait pas de feu à l'avant,
de craint<; de «iéuoncfcr tion pats-age dans ces niere surveillées. Ou se félici'ait du bi ouillard. On atteignit la Grande-Étape ; la bnitjje était si épaisse qn'à fieine dibtingiiait-on la hant« silhouette du Piriac-le. On enten<Ut dis heurrs sonner hq cl'X;lier de Saiiit-Oueii* signe que le vent se maintenait ventarriére. Tout (yjntiuuait d'aller bien ; la mer devenait plus houleuse à cause du voisinage de la Corbière.
Un p<:U après dix heures, le comte du Boibberthelot et le chevalier de La Vieuville reconduisirent l'homme aux habits de pa>s iu jn^^u'à sa cabine, qui était la propie chambre du capitaine. Au moment d'y entrer, il leur dit en baissant la voix:
" Vous le savez, mcssitrurs, le secret importe. iSilence juif^u'au moment de l'explosion Vous seuls connaissez ici mon nom."
">'<jus l'emporteions au tombeau," répondit Boisbei-thelot. " Quant à moi," repartit le vieillard, " l'ussé-je devant la mort,'" je ne le dirais pas." Kt il entra dans sa cliamhre.
Le cotninandaut et le second remontèrent sur le pont et se mitent à marclier côte à côte en causant. Ils parlaient évidemment de leur passager, et voici à peu près le dialogue que lo vent dispersait dans li-s ténèbres
JSoisljerthelot grommela à demi-voix à l'oreille de La Vieuvillo:
" NoiiH allons voir si c'est un chef." "
La Vieuville répondit:
" Kn attendant, c'est un prince."
"i'resque."
" (ieutilliomme en France, mais prince en Bretagne."
"(vonimo les La Trémoille, comme les Rohan."
"Dont il .'Bt l'allié.""
liiiisberthflot reprit:
Kn France et dans les carrosses du roi, il est marquis ooninio ju suis comte ut comme vous êtes chevalier."
" 1 Ih sont loin les cari osses 1 " s'écria La Vieuville. '■ Nous en Hommes un toinbercau."''
11 y eut un silence.
lioiNbertluilot repartit;
"A défaut d'un prince fiançais, on prend un prince hreton." " Faute do grives. . *. . Non, faute d'un aigle, on prend nu corbeau."
La Corvette Claymore.
"J'aimerais mieux un vautour," dit Boisberthelot.
Et La Yieuville répliqua : •
" Certes ! un bec et des griffes."
" Nous allons voir." Oui," reprit La Vieuville, " il est temps qu'il y ait un chef. Je suis de l'avis de Tinténiao : ' un chef, et de la poudre !' Tenez, commatidant, je connais à peu près tous' les cliefs possibles et impossibles ; ceux d'hier, ceux d'aujourd'hui et ceux de demain ; pas un n'est la caboche de guerre qu'il nous faut. Dans cette diable do Vendée, il faut un général qui sjit en même temps un procureur; il faut ennuyer l'eunemi, lui disputer le moulin, le buisson, le fossé, le caillou, lui faire de mauvaises querelles, tirer parti de tout, veiller à >oiitr massacrer l>eaacoup, faire dos exemples, n'avoir ni sommeil ni pitié. À cette heure, dans cette armée de paysans, il y a des héros, il n'y a pas de capitaines. * D'£lbée est nul, Lescure est malade, Bonchamps fait grâce ; il est bon, c'est béte. La Boohejaquelein est un magnifique sous-lieutenant ; Silz est un offîner de rase oamp.tgne, impropre à la guerre d'expédients ; Catbelineau est un charretier naïf, Gharette est horrible." #
Boisberthelot n'eut pas le temps de répondre à La Yieuville. La Vieuville eut la parole brusquement coupée par un cri désespéré, et en même temps on entendit un bruit qui ne ressemblait à aucun des bruits qu'on entend. Ce cri et ces bruits venaient du dedans du navire.
Le capitaine et le lieutenant se précipitèrent vers l'entrepont, mais ne purent y entrer. Tous les canonniei s remontaient éperdi:B.
Une chostt effrayante venait d'arriver."
Une des caronades de la batterie, une pièce de vingt-quatre, s'était détachée.
Ceci est le plus redoutable peut-être des événements de mer. Bien de plus terrible ne peut arriver à un navire de guerre au large et en pleine marche."
Un canon qui casse son an)arre devient brusquement on ne sait quelle bête surnaturelle. C'est une machine qui se transforme en un monstre. Cette masse court sur ses roues, a des mouvements de bille billard, penche avec le roulis, plonge avec le tangage," va, vient, s'arrête, paraît méditer, reprend sa course, traverse comme une flèche le navire d'un
* AU thèse royalist chiefs of Ln Vendée are referred to later on in tha Notes, aa tlieir names recur iu the tuzt.
Quatrevingt- Treize.
>>oiit à l'antre, pirouette, se dérobp, s'évade, se cahre, henrte, ébrèche, tue, extermine. C'est un bélier qui bat à sa fantaisie une muraille. Ajoutez ceci : le bélier est de fer, la muraille est de bois. C'est l'entrée en liberté de la matière ; on dirait que cet esclave éternel se venge ; il semble que la méchanceté qui est ™ dans ce que nous appelons les objets inertes sot te et éclate tout à coup ; cela a l'air de perdre patience et de prendre une étrange revanche obscure; rien de plus inexf»rable que la colère de l'inanimé. Ce bloc forcené " a les sauts de la panthère, la lourdeur de l'éléphant, l'agilité de 1» souris, l'opiniâtreté de la cognée, l'inattendu de la houle, les coups de coude"* de l'éclair, la surdité du sépulcre. Il pèse dix mille, et il ricoche comme une balle d'enfant. Ce sont des tournoiements brusquement coupés d'angles droits. Et que faire?' .Comment en venir à bout?" Une tempête cesse, un cjclône passe, un vent tombe, un mftt brisé se remplace, une voie d'eau se bouche, un incendie s'éteint; mais que devenir avec cette énorme brute de bronze? De quelle façon s'y prendre?" Vous pouvez raisonner un dogue, étonner un taureau, fasciner un boa, effrayer un tigre, attendrir un lion; aucune Ressource avec ce monstre, un canon lâché. Vous ne powraz pas le tuer, il est mort. Et en même temps, il vit. Il vit d'une vie sinistre qui lui vient de l'infini. Il a sous lui son plancher qui le balance. Il est remué par le navire qui est remué par la mer qui est remuée par le vent. Cet exterminateur est un jouet. Le navire, les flots, les soufiBes, tout cela le tient ; de là sa vie affreuse. Que faire à cet engrenage ? Comment entraver " oe mécanisme monstrueux du naufrage? Comment prévoir ces allées et venues, ces retours, ces ari>ât8, ces chocs ? Chacun de ses coups an bordage peut défoncer le navire. Comment deviner ces affreux méandres? On a affaire à°* an projectile qui se ravise, qui a l'air d'avoir des idées, et qui change à chaque instant de direction. Comment arrêter ce qu'il faut éviter? L'horrible canon se démène, avance, recule, frappe à droite, frappe à gauche, fuit, passe, déconcerte l'attente, broie l'obstacle, écrase les hommes comme des mouches. Toute la terreur de la situation est dans la mobilité du plancher. * Comment combattre un plan incliné qui a des caprices? Le navire a, pour ainsi dire, dans le ventre la foudre prisonnière qui cherche à s'échapper; quelque chose comme un tonnerre roulant sur un tremblement de terre.
En un instant tout l'équipage fat sur pied. La faute
La Corvette Claymore.
étoft au chef de pièce qui avait négli<;é de serrer l'énroTi de la chaîne d'amarraeie et mal entravé les quatre roues de la carcnade. Ua paquet de mer étant venu frapper le sabord, la caromide mal amarrée avait reculé et brisé sa chaîne, et s'était mise à errer formidablement dans l'entre-pont.
Qu'on se figure, pour avoir une idée de ce glissement étrange, une goutte d'eau courant sur* une vitre.
Au moment où l'amarre ca^sa. les canonniers étaient dann la batterie. Les uns groupés, les autres épars, occupés aux ouvrages de mer que font les marins en prévoyance d'un branle-bas de combat.'' La caronade, lancée par le tangage, fit une trouée dans ce tas d'hommes et en écrasa quatre du premier coup, puis, reprise et décochée par le roulis, elle coupa en deux un cinquième misérable, et alla heurter à la muraille de bâbord une pièce de la batterie qu'elle démonta. De là le cri de détresse qu'on venait d'entendre. Tous les hommes se pressèrent à l'escalier-échelfe.'* La batterie se vida en un clin d'œil,
L'énorme pièce avait été laissée Feule. Elle était livrée à elle-même. Elle était sa maîtresse, et la maîtresse du navire. Elle pouvait en faire ce qu'elle voulait. Tout cet équipage d'hommes accoutumés à rire dans la bataille tremblait. Dire l'épouvante" est impossible.
Le capitaine Boisberthelot et le lieutenant La Vieuville, deux intiépides pourtant, s'étaient arrêtés au haut de l'escalier, et, muets, pâles, hésitants, regardaient dans l'eutrepont. Quelqu'un les écarta du coude et descendit.
C était leur passa;;er, le paysan, l'homme dont ils venaient de parler le moment d'auparavant.
Arrivé au bas de l'escalicr-échelle, il s'arrêta.
Le canon allait et venait"" dans l'entre-pont.
11 continuait l'i-xécution du navire. Il avait déjà fracnssé quatre autres pièces et fait dans la muraille deux crevasses, heureusement au-de»^6us de la flottaison, mais par où l'eau entrerait, s'il survenait une bi>urrasque." Il se ruait frénétiquement sur la membrure ; les porques très robustes résistaient, les bois courbes ont une solidité particulière; mais on entundait leurs craquements sons cotte massue démesurée, frappant, avec une sorte d'ubiquité inouïe, de tous les côtés à la fois. Un grain de plomb secoué dans une bouteille n'a pas des percussinns plus insensées et plus rapides. Les quatre roues pa.-saient et repHSsaient sur les hommes tués, les coupaient, les dépeçaient et lus déchiquetaient, et des cinq
Quatrevingt- Treize.
cadavres araîent fait vingt tronçons qui roulaient à travers laba terie; les têtes murtiés semblaient crier; des ruisseaux de sang se tordaient sur le plancher selon les balancements du roulis. Le vaigrage, avarié'^ en plusieurs endroits, commençait à B'eutr'uuvrir. Tout le navire était plein d'un bruit monstrueux.
Le capitaine avait promptement repris son sangfroid, et Bur son ordre on avait jeté par le carré, dans l'entre-pont, tout ce qui pouvait amortir et entraver la course effrénée du canon, les matelas, les hamacs, les rechanges de voiles, les rouleaux de cordages, les sass d'équipage.
Mais que ponvaient faire ces chiffons, personne n'osant descendre pour les disposer comme il eût fallu? En quelques minutes ce fut de la charpie."
Il y avait juste assez de mer pour que l'accident fût aussi complet que possible. Une tempête eût été désirable; elle eût peut-être culbuté le canon, et, une fois les quatre roues en l'air, on eût pu s'en rendre maître.
Cependant le ravage s'aggravait. Il y avait des êcorchures et même des fractures aux mâts, qui, emboîtés dans la charpente de la quille, traversent les étages des navires et y font comme de gros piliers ronds. Sous les frappements convulsifs du canon, le mât de misaine s'était lézardé, le grand mât. lui-même était entamé. La batterie se disloquait." Dix pièces sur trente étaient hois de combat; les brèches au bordage se multipliaient, et la corvette commençait à faire eau.
Le vieux passager descendu dans l'entre-pont semblait un homme de pierre au lias de l'escalier. Il jetait sur cette dévastation un œil sévère. Il ne bougeait point. Il paraissait impossible de faire un pas dans la batterie.
Chaque mouvement de la caronade en liberté ébauchait l'effondrement du navire." Eue >t& quelques instants, et le naufrage était inévitable.
Il fallait périr ou couper court au désastre; prendre un parti,* mais lequel?
Quelle combattante que cette caronade!
11 s'agissait d'ariêter cette épouvantable fuUe.
Il s'agissait de colleter" cet éclair.
Il s'agissait de terrasser cette fuudreb
Boisberthelot dit à La Vienville :
'• Cl oyez- vous en Dieu, chevalier?"
La Yieu ville ré^.ondit :
La Corvette Claymore.
" Oui."
"Dans la tempéto?"
"Oui. Et dans des moments oirame oelui-oi."
" Il n'y a en efiet que Dieu qui puisse nous tirer de là,"* dit'Boislierthelot.
Tous se taisaient, laissant la oaroande faire son fracas horiible.
Du dehors, le flot" battant le navire répondait ans ohocs du canon par des coups de mer. On eût dit deux marteaux alternant.
Tout à coup, dans cette espèce de cirque inabordable où bondissait le < anon échappé, ou vit nn homine apparaître, «ne burro de for à 1» main. C'était l'auteur de la catastrophe, le oiief de pièce coupable de né>;Iigence et cause de l'accident, le maître de la caronade. Ayant fait le mal, il voulait le réparer. Il avait empoigné une l'arre d'anspect d'une main, une drosse à nœud cou'ant '°° de l'autre main, et il avait sauté par le carré dans l'entre-iiont.
Alors une chose farouche commença; spectacle titanique ; le combat du canon contre le cauonnier ; la bataille de la matière et de l'iuielligenoe, le duul de la oliose contre l'homme.
L'homme s'était posté dans un angle, et, sa barre et sa oorde dans ses deux points, adossé à une porque, affermi sur Bts jarrets qui semblaient deux piliers d'acier, livide, calme, tragique, comme enraciné dans le plancher, il attendait.
Il attemlait que le canon passât près do lui.
Le oanonnier connaissait sa pièce, et il lui semblait qu'elle devait le connaître. Il vivait depuis longtemps avec elle. Que de fuis il lui avait fourré la main dans la gueule! C'était son monstre familier. 11 se mit à lui parler comme à son chien. " Viens," disait-il. Il l'aimait peut-être.
Il paraissait souhaiter qu'elle vînt à lui.
Mais venir à lui, c'était venir sur lui. Et alors il était periiu. Comment éviter l'écrasement ? Là était la questicm. Tous regardaient, terrifiés. Pas une poitrine ne respirait librement, excepté peut-être colle du vieillard qui était seul dans l'eutre-pout avec les deux combattants, témoin sinistre.
Il pouvait lui-même être broyé par la p^èoe. Il ne bougeait pas.
Sous eux le flot, aveugle, dirigeait le oombat.
Au moment où, aoceptaut ce curps-à oorps efifroyable,^"* le
Quatrevingt- Treize.
ca^oTinier vint provoquer le canon, nn hasaril des halancemvutH de la mer fit que la caronade demeura un uiuiii«-nt immobile et comme stupéfaite. " Vieius donci" lui disait l'homme. El'e semblait écouter.
Subitement elle sauta sur lui. L'homme esqniva le ohoo. La lutte s'engagea. Lutte inonîe. Le fragile se colletant aveo 1 invulnérable. Le belluaire de chair atiaquant la béte d'airain. D'un côté une force, de l'antre une âme.
Tout cela se passait dans une pénombre. C'était comme Ia vision indistincte d'nn prodige.
Une fime, chose étrange, on eât dit gne le canon en avait ,'nne, Ini aussi; mais une âme de tiàfne et de rage. Cette oécîté'.ijarais'tait avoir des yeux. Le monstre avait l'air de ' etter l'homme. Il y avait, on l'eût pu croire du ipoinsjde . ruse dans cette masse. Elle aussi choisissait son mÀhièSt?'^ C'était on ne sait quel gigantesque insecte de fer ayant ou semblant avoir une vo onté de d|émoD. Far moments, cette • 'flbgtejtetle colossale cognait le pla^di^l bas de la t)à{terfe^f^ puis elle retombait sur ses quatrerottpé Hx)mme un tigre sur ses quatre grififes, et se remettais à- courir sur l'homn^. Lui, souple, agile, adroit, se èordaï6 'comme une sous tous ces mouvements de foudre. Il évitait les rencontres, mais les coups auxquels il se dérobait tombaieut sur lo navire et continuaient"* de le démolir.
Un bout de chaîne cassée était resté accroché à la caroTiado. Cette chaîne s'était enroulée on ne sait comment dans la vis du bout(m de eulasse."* Une extrémité de la chaîne était fixée à l'atTût. L'autre, libre, tournoyait éperdument autou; du canon dont elle exagérait tous les soubresauts. Ltt-'VÎà ïa tenait comme une main fermée, et cette chaîne, multipliant IcH coups (le bélier par des coups de lanière, faisait autour du canon un tourbillon terrible, fouet de fer dans un poing d'airain. Cette chaîne iComi)liguait le combat.
Pouitant l'homme hiltafti'- ' Même, par instants, c'était riiomme qui attaquait"^ canon ; il rampait Je long du borda^e, sa barre et sa corde à la main ; et le canon avait l'air de comprendre, et, comme s'il devinait un pie^i», fuyait. L'homme, formidable, le poursuivait.
De tulles choses ne peuvent durer longtemps. Le canon sembla se dire tout à coup : " Allons ! ij faut en finir ! " et il s'arrêta. On sentit l'approche du déno'flfliebt. Le canon, comme en suspens, semblait avoir ou avait, car pour tous c'était un être, une préméditation féroce, brusquement, il
La Corvette CJaymore. 21
Le canonnier se rtîfgoa~^6 .
sariDiv comino furieux, M'îyta*'**^*'
se précipita sur le canonnier.
côté, et le lai.-«a passer. Le
une caronade aHSnord ; ptiis rèfeèaia par la fronde invisible qui le tenait, il s'élançaà^mp^rd kut rh<^^et qui écliappa. 'J'roiB oaronades s'efiFonàrerCTit^sous Ja pousîW^tMrTsanim. L'homme s'était réfugié au pied de l'escaliMjà que^qiiea )>as du vieillard témoin. Le canonnier tenait sa liftiTO^irrolHjiect en arrêt. Le canon rgrut l'apercevoir, et, sans P'OC^]«iJgi,, peine de se retourner, TcoffflC^sur riiMiineavec une pft!mpj> tude de coup do haclie^^ L'homme accufè^ boiîlïil^"* était perdu. Tout l'équ^age poussa un cri.
Mais le vieux ( astiager jusqu'alors irnmaj^lp sjétait élancé, lui-même plas rapide que toutes ces f àpi^'î^J^ iaroucnes. Il avait wSJfûn ballot, et^au risque d'êire iecra«o^ il avait réussi à le jeter entre les WihîrfTfe la caronade. Ce mouvemoilt décisif et périlleux n'eût pas été cxé<;uté avec plus de jnstesf^e et de précisipn ]iar un homme rompu à tous les exei does décrits dans lenVmde Dnrosi-l sur^ Manœuvre ducanpn de mer.
Le ballot fit l'efifet d'nn tîÇmkA^' Un dÈiiîchi ènraye un bloc, une^branchei d'arbre deftrltftftS'Hine avalanche. La caronade trîljîîShs.^ Lu canonnier à son tour, saisiss^t ce joint redoutable, plongea sa baiTe do fer entre les raj^à'' d'une dos voues d'arrière. Le canon s'arrêta.
Il penchait. L'homme, d'un mouvement de levier inu)rimé à la baiTe, le fit bas(!uler. La lourde masse se TérA^.'raa, avon lo bru.t d'une clochfe qui s'écroule, et l'huinme" se ruant à, corps perdu,"* ruisselant do sueur, pasisa le iiœUiî'*toulaiit do la drossu au cou de bronze du monstre fc^ i'»^d.
C'était fini. L'homme avait vaincu. La fmîîmî avait eu raison du mustodoutu ; le m'gméo avait fait" le ton-
Dejre prisonnier. . '^^At*^^" >^jv.- «^--^ ^ . T
Les soldats et les msirins battirent des iiiauis.
Tout l'éqiîrpligb' se précipita aveu des câbles et dos chaînes, et en un instant lo canon fut amarré.
Le canonnier salua le passager.
Monsieur," lui dit-il, " voua m'avez sauvé la vie."
Le vieillard avait Vëffi3''Etni attitude impassilile, et ne répondit pas.
L'homme avait vaincu, iinais onrouvait dire que le canon avait vaincu aussi. Le'nîfttfltSj^èiîmniéiliat était éviié, mais la corvette n'était point ►«uvégj^jLe d6Whîj^liWfrt*8u navire paraissait irt®rti^*fblW**Le lîordago avait cinq brôehcajjdont^ une fort grande à l'avant; vingt uarunades sur trente a ^Cteft t
22 Quatrevingt- Treize.
dans leur cadre. La caronade^ ressaSe^^ rennse^'la chaîr
était elle-iiiêiiia hoiB de service ; la^H^ffd bouton de
était "ttVbë^fet par conséquent le çèiWtJse|impo8>ible. La batterie était réduite à neuf pièces. LacSLefaisait eau. 11 fallait tout de suite"" courir aux avaries' et faire jouer les pompc|^^^^ ^ .
L'entr^^ffc^^àintenant qu'jpn le pouvait regarder, était effroyable à voir. Le^eftins "fl'une cage, d'éléphant furieux n'est pas plus démantelé.d i.v(-v4A t...Ki-<( \
Quelle que fût"^ pour la corvette la néce^^sité de ne pas être aperçue, il y avait une nécessité plus impérieuse encore, le sairv^taM immédiat. Il avait fallu écla.ii«r le fi^V par quelques falots plantés ça et là dans le l^stSk^i. njijai ijtAlXuX Cependant, tout le temps qu'avait duré cette ower-ion"^ tragique, l'équipage étant ab8i>rbé par une question de vie ou de mort, on n'avait guère su ce flMiqe pa^'sait hop de la corvette. Le brouillard s'était ^paîllVi ; le U!^épâ**avait changé ; le vent avait fiut"*j^^u navije ce qu'il avait voulu ; on était hors de route, ài^ecoiiv^«^ Jertjy et de Guemesey, plus au sud qu'on ne devait l'être ; on se trouvait en présence ^d^ne pier démonjtée. De gr. ssfs ^^ùè's 'venaient baiser les plaies 1Jfâ%i'âe la corvette. Le BèKërhferft çie la mer était menaçant. La Tîrtèe' devenait bise. Une b(5Ti^b?^8t}Vte, une temt)ête peut-être, se ai§BÎbïiîft"^^ On ne voyait pas à quatre ^ïaiî>ês*devaiit soi.
Pendant que les hommes d'équipage réparaient en hâte et sommairement les ravages de l'entre-pont, i(vè^i'glàioi>t les voies d'eau et remettaient en batterie les pièces échappées au désastre, le vieux passager était remonté sur le pont. 11 s'était '^'aôssè au pM^ït*. ' ^
Il n'avait point pris garde à un mouvement qui avait en lien dans le navire. Le chevalier de la "Vieuville avait fait mettre en bataille des deux côtés du grand mât les soldats d'infanterie de maiine, et, sur un coup de sifflet du m ître d'éqriipage, les matelots occupés à la manœuvre"' s'étaient rangés debout sur ks vergues.
Le comte du Boisberthelot s'avança vers le passager, ^ , .
Derrière le capitaine marchait uu liom'me hagard, hâfetant, les habits en désordre, l'air satisfait pourtant. , P'était le canoùnier qui venait de se montrer si à jirbpbB 'âbmptèur de monstres, et qui avait eu rai>on du canon.
Le comte fit au vieillard vêtu en paysan le' salut militaire, et lui dit :
La Corvette Claymore.
"Mon général, voilà l'hoinrao."
Le cauonnier se tenait debuut, les yeux baissée, dans l'attitude d'ordoKteCWBy*^^^-^ Le comte du Boisberthelot reprit :
" Mon général, en présence de ce qu'a fait oebjjomme, ne pensez-vous pas qu'il y a pour 8e8''(Mîaft^■qùelque chose à faire r"
" .le le pense," dit le vieillard.
" Veuillez donner des ordres," repartit Boisberthelot. " C'est à vous de les donner. Vous êtes le capitaiiio." " Mais vous êtes le général," reprit Boisberthelot. Le vieillard regarda le canonnier.
" Approche," dit-il.
Le canonnier fit un pas.
Le vieillard se tourna vers le comte du Boisberthelot, détacha ^ croix de Saint-Louis du capitaine, et la noua à la^ gftrfl fg è <lu canonnier.
" Hurrah 1 " crièrent les matelots.
Les soldats de marine présentèrent les armes.
Et le vieux passagiir, montrant du duigt le canonnier ébloui, ajouta : V,
" Maintenant, qu'on Ttlsille cet homme."
La stupeur Miocé^la à l'acclamation.
Alors, an mili.u d'un silence de tombe, le vieillard éleva la voix. Il dit: ^ . i J ^
" Une négligence a 'chinpi^rhls^-À^ navire. A cette heure il est peut-être perdu. Être en mer, c'est être devant l'ennemi. Un navire qui fait une t^aver ée est une uraiée qui livre une bataille. La tempête se flètet»b;''mais ne s'absente pas. Toute la mer est une (iii^ffMea'fle'.'^?eine de mort à toute ^^j{iaiite commftè en présence de l'ennemi. Le courage doit être reooïïtfwiisé, et la négligence doit être punie."
Ces paroles tombaient l'une après l'autre, lentement, gravement, avec, une sorte jle mesure inexorable,™ oomiue di-a coups de cagnSo sur un cÔl^ttS. *
Et le vieillai-d, regardant les soldats, ajouta :
"Faites.""» \ , A. v,;-C-\
L'Homme à la veste auquel brillait la croix de Saint-Louis courba la tête. <a.XvANv.^
Sur un signe du comte du Boisberthelot, deux matelots descetidirent dans l'entre-pont, puis revinrent apportant le hamaoHsfftïïtVë • l'aumônier du boi"d, qui depuis le départ éîait en prière dans le carré ^ " des officiers, accompagnait les deux
24 Qvatrevingt-Treize.
matelots; un sergent détacha de la ligtie^^e^^^îlle donze soldats qu'il rangea sur deux rangs, six pa'r six ; le canonnier, sans dire un mot, se plaça entre les deux files. LTfuîïîïnifïl^*^
iB aenx matelots, portant le suaire, sinvarenK-''^^^ ^ Un morne silence se fit sur la corvette. Un ouragan lointain soufflait. /ï-^o^>V
Quelques insfqints, après, une aétoliatuui éclata dans les ténèbres, une rwb^'^^sa, puis tout se ral^et l'on entendit le bruit que fait un corps en tombant''" dans la mer.
Le vieux passager, toujours actbftsê au grand mât, avait croisé les bras, et songeait.
Boisberthelot, dirigeant vers lui l'index de sa main gauche, dit bas à La Vieuville :
" La Vendée a une tête." ™
Mais qu'allait devenir la corvette?
Les nuages, qui toute la nuit s'étaient mêlés aux vagues, avaient fini par s'abaisser tellement qu'il n'y avait pljis d'horizon et que toute la nier était comme sous un manteétu Bien que le brouillard. Situation toujours périlleube,'même pour unn^ire bien portant. ^ j
A la WlÎTfirs'a joutait la'^àùïfe. ' XiSt KK^iÀ^A ,
On avait mis le temps à profit ; on avait allégé la corvette en jetant à la mer tout ce qu'on avait pu déblayer du dégâV fait par la caronade, les canons démontés, les afi'ûts brisés, les membrures tordues ou déclouées, les pièces de i>ois ou de fer fracassées; on avait ouvert les sabords, et l'on avait fait glisser sur des planches dans les vagues les cadavres et les débris humains enveloppés dans des piélarts.
La mer coili^énçâit ii'êlre '^ùs tenjÂle. Non que la tempête devînt précisément imminente ; îl semblait au contraire qu'on entendît décroître l'ouragan qui bruissait derrière l'horizon, et la rafale s'en allait au nord ; mais les lames restaient très hautes, ce qui indiquait un mauvais fond de mer, et, malade comme était la corvette, elle était peu résistante aux secousses, et les grandes vagues pouvaient lui être funestes.
Gacquoil était à la barre, pensif.
Faire bonne mine à mauvais jeu,"* c'est l'habitude des commandants de mer.
La Vieuville, qui était une nature d'homme gai dans les désastres, accosta Gacquoil.
La Corveite Claymore.
Eh bien, pilote," dit-il, " l'ouragan rate.*" Noub nous en tirerons.'" Nous aurons du vent. Voilà tout." Gac'iuoil, sérieux, répondit:
" Qui a du vent a du flot."
Ki riant, ni tristo, tel est le marin. La réponse avait un sens inquiétant. Pour un navire qui fait eau, avoir du flot, c'est s'emplir vite. Gafquoil avait souligné ce pronostic d'un vague froncement de sourcil. l'eut-être, après la catHStrophe du canon et du canonnier, La Vieuville avait-il dit, un peu trop tôt, des paroles presque joviales et légères. Il y a des chotes qui portent malheur ™ quand on est au large. La mer est secrète; on ne sait jamais ce qu'elle a."* Il faut prendre gardi'.
La Vieuville sentit le besoin de redevenir grave.
"Où sommes nous, pilote?" demanda-t-il.
Le pilote répondit:
" Nous sommes dans la volonté de Dieu."
Un pilote est un maître ; il faut toujours le laisser faire et il faut souvent le laisser dire. D'ailleurs cette espèce d'homme parle peu. La VieuvilU- s'éloigna.
La Vieuville avait lait une question au pilote, ce fut l'horizon qui répondit.
La mer se découvrit tout à coup.
Les brumes qui traînaient sur les vagues se déchirèrent, tout l'obscur bouleversement des flots K'éfala à perte de vue dans un demi-jour crépusculaire, et voici ce qu'on vit.
Le ciel avait comme un couvercle de nuages ; mais les nuages ne touchaient plus la mer; à l'est apparaissait une blancheur qui était le lever du jour, à l'ouest blêmissait une autre blancheur qui était le coucher de la lune. Ces deux blancheurs faisaient sur l'horizon, vis-à-vis l'une de l'autre, deux bandes étroites de lueur pâle entre la mer sombre et la ciel ténébreux.
Sur ces deux clartés se de-siuaient, droites et immobiles, des silhouettes noires.
Au couchant, sur le ciel éclairé par la lune se découpaient trois hautes roches, debout comme des peulvens celtiques.
An levant, sur l'horizon j'ûle du matin se dressaient huit voiles rangées en ordre tt espacées d'une façon redoutable.
Les trois roches étaient un écueil ; les huit voiles étaient une escadre.
On avait derrière soi les Minquiors, un rocher qui avait mauvaise réputation, devant soi la croisière française. A
Quatrevingt- Treize.
l'ouest l'abîme, à l'est le carnage ; on était entre un naufrage et un combat.
Pour faire face à l'écueil,""* la corvette avait une ooqne trouée, un gréement disloqué, une mâture ébranlée dans sa racine; pour faire face à la bataille, elle avait une artillerie dont vingt et un canons sur trente étaient démontés, et dont les meilleurs canonniers étaient morts.
Le point du jour était très faible,"' et l'on avait un peu do nuit devant soi. Cette nuit pouvait même durer encore assez longtemps, étant surtout faite par les nuages, qui étaient hauts, épais et profonds, et avaient l'aspect solide d'une voûte.
Le vent qui avait fini par emporter les brumes d'en bas drossait la corvette sur les Minquiers.
Dans l'excès de fatigue et de délabrement où elle était, elle n'obéissait presque plus à la barre, elle roulait plutôt qu'elle ne voguait, et, souffletée par le ûot, elle se laissait feire par lui.
Les Minquiers, écueil tragique, étaient plus âpres encore en ce temps-là qu'aujourd'hui. Plusieurs tours de cette citadelle de l'abîme ont été rasées par l'incessant dépècement que fait la mer ; la configuration des écueils change ; ce n'est pas en vain que les flots s'appellent les lames, chaque marée est un trait de scie. A cette époque, toucher les Minquiers, c'était périr.
Quant à la croisière, c'était cette escadre de Cancale, devenue depuis célèbre sous le commMnderaent de ce capitaine Duchesue que Léqninio appelait " le Père Duchêne." ^
La situation était critique. La corvette avait, sans le savoir, pendant le déchaînement de la caronade, dévié et marché plutôt vers Grauville que vers Saint-Malo. Quand même elle eût pu naviguer et faire voile, les Minquiers lui barraient le retour vers Jersey et la croisière lui barrait l'ariivée en France.
Du reste, de tempête point. Mais, comme l'avait dit le pilote, il y avait du flot."^ La mer, roulant sous un vent rade et sur un fond déchirant,'" était SHUvage.
Toute la nuit la corvette la Claymore avait eu le brouillard et craint la tourmente ; la mer venait de se démentir, iiiaia d'une façon farouche; elle avait e.squi.'-sé la tempête et réalisé l'écueil. C'était toujours, sous une autre forme, le naufrage.
h.t à la perte sur les brisants s'ajoutait l'extermination par le combat. Un ennemi complétait l'autre.
La Corvette Claymore.
La Yîcn ville s'écria à ti avers son vaillant lire : "NautVage ici, bataille là. Des deux côté:^ bous avcps le qnine." "»
La corvette n'était presque plus qu'une épave."* Dans la blême clarté épaise, dans la noirceur des nuées, dans les mobilités confuses de l'horizon, dans les mystérieux froncements des vagues, il y avait une solennité bépulcrale. Excepté le vent soufiSant d'un sciuiHe hostile, tout se taisait. La catastrophe sortait du gouffre avec majesté. Elle ressemblait plutôt, à une apparition qu'à une attaque. Bien ne bougeait dans les rochers, rien ne remuait dans les navires. C'était on ne sait quel colossal silem e. On eût dit un rêve pa.-Bant sur la mer. Les légendes ont de ces visiouH ; la corvette était en quelque sorte entre l'écueil déiuon et la flotte fantôme.
Le comte dn Boisberthelot donna à demi-voix des ordres à La Vieuville qui descendit dans la batterie, puis le capitaine 8ai>it sa longue- vue et vint se placer à l'arrière à côté du pilote.
Tout l'effort de Gacquoil é'ait de maintenir la corvette debout an flot;'*' car, prise de côté par le vent et par la mer, elle tût inévitablement chaviré.
*' Pilote," dit le capitaine, " oîi sommes-nous? "
" Sur les Miuquiers."
"De quel côté?"
" Du mauvais."
«Quel fond?"
" Koche criarde."
" Peut-on s'erabosser ? " On peut toujours mourir," dit le pilote.
Le capitaine dirigea sa lunette d'approche vers l'ouest et examina les Minquiers; puis il la tourna vers l'est et oousidéra les voiles en vue.
Il y avait bien en effet huit navires correctement disposés et dressant sur l'eau leur profil de guerre. On apercevait au centre la haute stature d'un vaisseau à trois ponts.
Le capiiaine questionna le pilote.
Connaissez- vous ces voiles ? "
" Certes I " répondit Gacquoil.
«' Qu'est-ce?"
"C'est l'escadre de France." Il y eut un silence. Le capitaine reprit:
*' Toute la croisière est-elle là ? " "P«B toute."
Quatrevingi-Treize.
En effet, le 2 avril, Valazé avait annoncé & la Convention que dix fié^ates et six vaisseaux de ligne croisaient dans la Manche. Ce souvenir revint à l'esprit du capitaine.
" Au fait," dit-il, " l'escadre est de seize bâtiments. Il n'y en a ici que huit."
" Le reste," dit Gacquoil, " traîne par lâi-bas sur toute la côte, et espionne."
En ce moint nt, La Vieuville remontait sur le pont.
" Chevalier," lui cria le capitaine, " nous sommes en présence de trois cent qnatrevingts pièces."
"Suit," dit La Vieuville.
" Vous revenez de l'inspection, La Vieuville ; combien décidément avons-nous de pièces eu état de faire feu? " Neuf."
" Soit," dit à son tour Boisberthelot
Il reprit la lougue-vuu des mains du pilote, et regarda l'horizon.
Lfs huit navires silencieux et noirs semblaient immobiles, mais ils gratidis-aient.
Il se rapprochaient insensiblement.
La Vieuville fit le salut militaire.
" Commandant," dit La Vieuville, " voici mon rapport. Je me dé&ais de cette corvette Claymore. C'est toujours ennuyeux d'être embarqué brusquement sur un navire qui ne vous connaît pas ou qui ne vous aime pas. La chienne, de oaronado l'a prouvé. J'ai fait la visite. Bonnes ancres. Les cigales ™ sont solides. Câbles excellents, faciles à débiter, ayant la longueur d'ordonnance, cent vingt brassi s. Force munitions."" Six cauouuiers morts. Cent soixanteonze coups à tirer par pièce."
Boisberthelot braqua sa longue-vue sur l'horizon. La leqte approche de l'escadre continuait.
Les caronadesont un avantage, trois hommes snffisent pour les manœuvrer; mais elles ont un inconvénient, elles portent moins loin et tirent moins juste que les canons. 11 fallait donc laisser arriver l'escadre à portée de oaronade.
Le capitaine donna ses ordres à voix basse. Le silence se fit dans le navire. On ne Fonna point le branle-bas,'" mais on l'exécuta. La corvette était aussi hors de combat contre les ho'nmes que contre les flots. Ou tira tout le parti possible de ce reste d'un navire de guerre. Chaque homme prit son poste. Tout cela sans dire une parole et comme dans la chambre d'un mourant. Ce fut rapide et lugubre.
La Corvette Claymore.
Puis on embossa la corvette. Elle avait six ancres comme une frégate. On les mouilla toutes les six; l'ancre de veille à l'avant, l'ancre de toue à l'arrière, l'ancre de flot du côté du large, l'ancre de jusant du côté des brisants, l'ancre d'afiFourche à tribord, et la maîtresse-ancre à bâbord.
Les neuf caronades qui restaient vivantes furent mises en batterie toutes les neuf d'un seul côté, du côté de l'ennemi.
L'escadre, non moins silencieuse, avait, elle aussi, complété sa manœuvre. Les huit bâtiments formaient maintenant un demi-cercle dont les Minquiers faisaient la corde. La Claymore, enfermée dans ce demi-cercle, et d'ailleurs garrottée par ses propres ancres, était adossée à l'éoueil, c'est-à-dire au naufrage.
C'était comme une mente autour d'un sanglier, ne donnant pas de voix,'" mais montrant les dents.
Il semblait de part et d'autre qu'on s'attendait.
L"S canonniers de La Claymore étaient à leurs pièces.
Boisberthelot dit à La Vieuville :
"Je tiendrais à commencer le feu."
"Plaisir de coquette," dit La Vieuville.
Le passager n'avait pas quitté le punt, il observait tout, impassible.
Boisberthelot s'approcha de lui.
" Monsieur," lui dit-il, " les préparatifs smt faits. Nous voilà maintenant cramponnés à notre tombeau, nous ne lâcherons pas prise. Nous sommes prisonniers de l'escaiire ou de l'écueil. Nous rendre à l'ennemi ou sombrer dans les brisants, nous n'avons pas d'auire choix. Il nous reste une ressource, mourir. Combattre vaut mieux que naufrager. J'aime mieux être mitraillé que noyé; en fait de mort,'" je préfère le feu à l'eau. Mais mourir, c'est notre affaire à nous autres, oe n'est pas la fôtre, à vous. Tous êtes l'homme choisi par les princes, vous avez une grande mission, diriger la guerre de Vendéj. Vous de moins, c'est peut-êire la monarchie perdue ; vous devez donc vivre. Notre honneur à nous est de rester ici, le vôtre est d'en sortir. Vous allez, mon général, quitter le navire. Je vais vous donner un homme et un canot. Gagner la côte par un détour n'est pas impossible. U n'est pas encore jour. Les lames sont hautes,'** la mer est obscure, vous échapperez. 11 y a des cas oîi fuir, c'est vaincre."
Ijo vieillard fit, de sa tête sévère, un gi-ave signe d'acqni* escemeut.
Quairevingt- Treize.
Le comte du Boisberthelot éleva la voix.
Soldats et matelots ! " cria-t-il.
Tous les mouvements s'arrêtèrent, et, de tous lea pointa da navire, les visages se tournèrent vers le csapitaine. Il poursuivit :
*' L'homme qui est parmi nous représente le roi. Il nons. est confié, nous devons le conserver. Il est nécessaire an trône de France; à défaut d'un prince, il sera, c'est du moins notre attente, le chef de la Vendée. C'est un grand officier de guerre. Il devait aborder en France avec nous, il faut qu'il y aborde sans nous. Sauver la tête, c'est tout sauver."
" Oui I oui I oui ! " crièrent toutes lea voix de l'équipage.
Le capitaine continua :
" Il va courir, lui aussi, de sérieux dangers. Atteindre la côte n'est pas aisé. Il faudrait que le canot fût grand pour affronter la haute mer, et il faut qu'il soit petit pour échapper à la croi-ière. Il s'agit d'aller atterrir à un point quelconque, qui soit sûr, et plutôt du côté de Fougères que du côté de Contanoes. Il faut un matelot so lde, bon rameur et bon nageur; qui soit du pays et qui connaisse les passes.** Il y a encore assez de nuit pour que le canot puisse s'éloigner da la corvette sans être aperçu. Et puis, il va y avoir de la fumée qui achèvera de le cacher. Sa petitesse l'aidera à ao tirer des bas-fonda. Où la panthère est prise, la belette échappe. Il n'y m pas d'issue pour nous, il y en a ponr lui. Le canot s'éloignera à force de rames, les navires ennemis ne le verront pas ; et d'ailleurs, pendant ce temps-là, noua id, nous allons les amuser. Est-ce dit ? " ^
" Oui ! oui ! oui ! " cria l'équipage.
" Il n'y a pas une minute à perdre," reprit le capitaine. *• Y a-t-il un homme de bonne volonté ? "
Un matelot dans l'obscurité sortit des rangs, et dit : "Moi."
Quelques instants apiès, un de ces petits canots qu'on appelle you-yous et qui sont spécialement affectés au service*** des capitaines s'éloignait du navire. Dans ce canot il y avait deux hommes, le vieux passager qui était à l'arrière, et le matelot "de bonne volonté" qui était à l'avant. La nuit était encore très obscure. Le matelot, conforuiément aux indications du capitaine, ramait vîgouleusement dans la direction des Minquiers. Aucune autre issue n'était d'ailleurs possible.
La Corvette Claymore.
On avait jeté an fond dn canot quelques provisions, un Bac de biscuit, une longe de bœuf fumé et un baril d'eau.
L'écart se fit vite et il y eut proniptement bonne distance entre la corvette et le canot. Le vent et le flot étaient d'accord avec le rameur, et la petite barque fuyait rapidement, ondulant dans le crépuscule et cachée par les grands plis des vagues.
Il y avait sur la mer on ne sait quelle sombre attente.
Tout à coup, dans ce vaste et tumultueux silence de l'océan, il s'éleva une voix qui, grossie par le porte-voix comme par le masqiie d'airain de la tragédie antique, semblait presque surhumaine.
C'était le capitaine Boisberthelot qui prenait la parole.
"Marins du roi," cria-t-il, "clouez le pavillon blanc au grand mât. Nous allons voir se lever notre dernier soleil."
Et un coup de canon parfit de la corvette.
" Vive le roi ! " cria l'équipage.
Alors on entendit au fond de l'horizon un autre cri, immense, lointain, confus, distinct pourtant : " Vive la République I "
Et un bruit pareil au bruit de trois cents foudres éclata dans les profondeurs de l'océan.
La lutte commençait.
La mer se couvrit de fumée et do feu.
Les jet^ d'écume que font les boulets en tombant dans l'eau piquèrent^'* les vagues de tous les côtés.
La Claymore se mit à cracher de la flamme sur les huit navires. En même temps toute l'escadre groupée en demilune autour de la Claymore faisait feu de toutes ses batttiries. L'horizon s'incendia.
On distinguait à la pointe du grand mât le pavillon flenrdelysé.
Les deux hommes qui étaient dans le canot se taisaient.
Le bas-fond triangulaire des Minquiers est plus vaste que l'ile entière de Jersey; la mer le couvre; il a pour point culminant un plateau qui émerge des plus hautes marées et duquel se détachent au nord-est six puissants rochers rangés en droite ligne, qui font l'effet d'une grande muraille écroulée çà et là. Le détroit entre le plateau et les six écneils n'est practicable qu'aux barques d'un très faible tirant d'eau. Âu delà de ce détroit on trouve le large.
Le matelot qui s'était chargé du sauvetage du canot engagea l'embarcation dans le détroit. De cette tiaçon il
mettait les Minquiers entre la bataille et le canot. Tl na^ea avec adresse dans l'étroit chenal, évitant les récifs à bâbord comme à tribord ; les rochers maintenant niasquiiient la bataille. La Ineur de l'horizon et le fracas furieux de la canonnade commençaient à décroître, à canse de la distance qui augmentait; mais, àla"^ continuité des détonations, on pouvait comprendre que la corvette tenait bon et qu'elle voulait épuiser, jusqu'à la demiàre, ses cent-quatre vingt-onze bordées.
Bientôt le canot se trouva dans une eiu libre,"" hors do l'écueil, hors de la bataille, hors de la portée des projectiles. Le jour parut.
Le canot était hors de l'atteinte de l'ennemi ; mais le plus difficile restait à faire. Le canot était sauvé de la jniti aille, mais non du naufrage. Il était en haute mer, coque imperceptible, sans pont, sans voile, sans mât. sans boussole, n'ayant de ressource que la rame, en présence de l'océan et de l'ouragan, atome à la merci des colosses.
Alors, dans cette immensité, dans cette solitude, levant sa face que blêmissait le matin, l'homme qui était à l'avant du canot regarda fixement l'homme qui était à l'arrière, et lui dit:
"Je suis le frère de celui que vous avez fait fasiller."