CHAPTER IL
BALMALO.
Lk vieillard redressa lentement la tête.
L'homme qui lui parlait avait environ trente ans. Il avait Bur le front le hâle de la mer;* ses yeux étaient étranges; c'était le regard sagaoe du matelot dans la prunelle candide du paysan. Il tenait puistiamment les rames dans ses deux poings. Il avait l'air doux.
On voyait à sa ceinture un poignard, deux pistolets et nn rosaire.
" Qui êtes-voas ? " dit le vieillard.
"Je viens de vous le dire."
" Qu'est-ce que vous me voulez ? "
L'homme quitta les avirons, cioisa les bras et répondit : "Vous tuer."
" Comme vous voudrez." dit le vieillard.
L'homme haussa la voix.
" préparez- vous." "jy quoi?" " A mourir."
" Pourquoi ? " demanda le vieillard.
Il y eut un silence. L'homme sembla un moment comme interdit de la question. Il reprit :
"Je dis que je veux vous tuer." " Et je vous demande pourquoi." Un éclair passa dans les yeux du matelot.
*' Parce que vous avez tué mon frère." Le vieillard repartit avec calme :
" J'ai commencé par lui sauver la vie." " C'est vrai. Vous l'avez sauvé d'abord et tué ensuite." " Ce n'est pas moi qui l'ai tué." "Qui donc l'a tué?" "Sa faute."
Qua( revingt- Treize,
Le matelot, héint, ref^arda le vieillard ; puis ses sonroila reprirent leur froncement farouche.
" Comment vous appelez- vous ? " dit le vieillard.
"Je m'appelle Halmalo, mHis vous n'avez pas besoin de savoir mon nom pour être tué par moi."
En ce moment le soleil se leva. Un rayon frappa le matelot en plein vistge et éclaira vivement cette figure tiauvage. Le vi^Uard le considérait attentivement.
Le canot, que ne maniait plus le rameur, allait à la dérive.
Le matelot saisit de sa main droite un des pistolets de sa ceinture et de sa main gauche son chapelet.
Le vieillard se dressa debout.
•' Tu crois en Dieu ? " dit-il.
Notre Père qui est au ciel," répondit le matelot.
Et il fit le signe de la croix.
" As-tu ta mère ? "
"Oui."
Il fit un deuxième signe de croix. Puis il reprit :
" C'est dit. Je vous donne une minute, monseigneur."
Et il arma le pistolet.
" Pourquoi m'appulles-tn monseigneur ? "
" Parce que vous êtes un seigneur. Cela se voit"
" As-tu un seigneur, toi ? "
" Oui. Et un grand. Est-ce qu'on yit sans seigneur? " «Oh est-il?"
*' Je ne sais pas. Il a quitté le pays. H s'appelle monsieur le marquis de Lantenac, vicomte de Fontenay, prince ea Bretagne ; il est le seigneur des Sept-Forêts. Je ne l'ai jamais vu, ce qui ne l'empêche pas d'être mun maître."
" Et si tu le voyais, lui obéirais-tu ? "
*' Certes. Je serais doue un païen, si je ne lui obéissais pas I on doit obéissance à Dieu, et puis an roi qui est comme Dieu, et puis au seigneur qui est comme le roi. Mais oa n'est pas tout ça,' vous avez tué mou frère, il faut que je vous tue."
Le vieillard répondit :
" D'abord, j'ai tué ton frère, j'ai bien fait."
Le matelot crispa son poing sur son pistolet.
" Allons," dit-il.
" Soit," dit le vieillard.
Er, tranquille, il ajouta:
" Oîi est le prêtre?"
Le matelot le regarda.
Halmalo.
"Le prêtre?"
" Oui, le prêtre. J'ai donné un prêtre à ton frère. Tu me dois nn prêtre."
" Je n'en ai pas," dit le matelot.
Et il continua :
" Est-ce qu'on a des prêtres en pleine mer ? " On entendait les détonations convulsives du combat de plus en plus lointain. •
" Ceux qui meurent là-bas ont le leur," dit le vieillard.
C'est vrai," murmura le matelot.
Le vieillard poursuivit :
"Tu perds mon âme, ce qui est grave." Le matelot baissa la tête, pensif.
" Et en perdant mon âme, " reprit le vieillard, " tu perds la tienne. Éuoute. J'ai pitié de toi. Tu feras ce que tu voudias. Moi, j'ai fait mon devoir tout à l'heure, d'abord en sauvant la vie à ton fièie et ensuite en la lui ôtant, et je fais mon devoir à présent en tâchant de sauver ton âme. Réfléchis. Cela te regarde.' Entends-tu les coups de canon dans ce moment-ci ? Il y a là des hommes qui périssent, il y a là des désespérés qui agonisent, il y a là des maris qui ne reverront plus leur femme, des pères qui ne reverront plus leur enfant, des fières qui, comme toi, ne reverront plus leur frère. Et par la faute de qui ? par la faute de ton frère à toi. Tu crois en Dieu, n'est-ce pas? Eh bien, tu sais que Dieu souffre en ce moment ; Dieu souffre dans son fils très chrétien le roi de France qui est en prison dans la tour du Temple ; Dieu souffre dans son église de Bretagne ; Dieu BOufiî« dans ses cathédrales insultées, dans ses évangiles déchirés, dans ses maisons de prière violées ; Dieu souffre dans ses prêtres assassinés. Qu'est-ce que nous venions faire, nous, dans ce navire qui périt en ce moment? Nous venions secourir Dieu. Si ton frère avait été un bon serviteur, s'il avait fidèlement fait son office d'homme sage et utile, le malheur de la caronade ne serait pas arrivé, la corvette n'eût pas été désemparée, elle n'eût pas manqué sa route,' elle ne fût pas tombée dans cette flotte de perdition,' et nous débarquerions à cette heure en France, tous, en vaillants hommes de guerre et de mer que nous sommes, sabre au poing, drapeau blanc déployé, nombreux, contents, joyeux, et nous viendrions aider les braves paysans de Vendée à sauver la France, à sauver le roi, à sauver Dieu. Yoilà oe que nous venions fùre, Toilà ce que nous leiionB. Yoilà ce que, moi, le seul
Quatrevingt- Treize.
qui reste, je viens faire. Mais tn t'y opposes. Dans cette lutte des impies contre les prêtres, dans cette luite des régicides contre le roi, dans cette lutte de Satan contre Dieu, tu es pour' Satan. Ton frère a été le premier auxiliaire du démon, tu es le second. 11 a coiumencé, tu achèves. Tu en pour les régicides contre le ti°ône, tu es pour les impies contre l'église. Tu êtes à Dieu sa dernière ressource. Parce que je ne serai point là, moi qui représente le roi, les hameitnx vont continuer de brûler, les familles de pleurer, les prêtres d« saigner, la Bretagne de souifiir, et le roi d'être en prison, et Jésus-Christ d'être en détresse. Et qui aura fait cela? Toi. Va, c'est ton affaire. Je comptais hur toi pour tout le contraire. Je me suis trompé. Ah oui, c'est vrai, tu as raison, j'ai tué ton frère. Ton frère avait été courageux, je l'ai récompensé ; il avait été coupable, je l'ai puni. 11 avait manqué à son devoir, je n'ai pas manqué au mien. Ce que j'ai tait, je le ferais encoie. Et, je le jure par la grande sainte Anne d'Auray qui nous regarde,' en pareil cas, de même que j'ai fait fusiller ton frère, je ferais fusiller mon fils. Maintenant, tu es le maître. Oui, je te plains. Tu as menti à ton capitaine. Toi, chrétien, tu es sans foi; toi, Breton, tu es sans honneur; j'ai été confié à ta loj'auté et accepté par ta trahison ; tu donnes ma mort à ceux à qui tu as promis ma vie. Sais-tu qui tn perds ici?" C'est toi. Tu prends ma vie an roi et tu donnes ton éternité au démon. Va, commets ton crime, c'est bien. Tu fais bon marché de ta part de paradis.' Grâce à toi, le diable vaincra, grâce à toi, les églises tomberont, grâce à toi, les païens continueront de fondre les cloches et d'en faire des canons ; on mitraillera les hommes avec ce qui sauvait les âmes. En ce moment où je parle, la cloche qui a sonné ton baptême tue peut-être ta mère. Va, aide le démon. Ne t'arrête pas. Oui, j'ai condamné ton fière, mais, sache cela, je suis un instrument de Dieu. Ah I tu juges les moyens de Dieu ! tu vas donc te mettre à juger la tbudie qui est dans le ciel? Malheureux, tu seras jugé par elle. Prends garde à ce que tu vas faire. Sais-tu seulement si je suis en état de giâce? Non. Va tout de même. Fais ce que tu voudras.'" Tu es libre de me jeter en enfer et de t'y jeter avec moi. Nos deux damnations soat dans ta main. Le respon-able devant Dieu, ce sera toi. Nous sommes seuls et face à face dans l'abime. Continue, termine, a<!hève. Je suis vieux et tu es jeune, je suis cians armes et tu es armé ; tue-uioL"
Malmalo.
Pendant que le vieillard, debout, d'une voix plus haute que " le bruit de la mer, disait ces purolex, les ondulations de la vague le faisaient appxraitre tantôt dans l'ombre, tantôt dans la lumière ; le matelot était devenu livide ; de p;ros8eB gouttes de sueur lui tombaient du front ; il tremblait comme la feuille; i>ar moments il baisait son rosaiie; quand le vieillard eut fini, il jeta son pistolet et tomba à genoux.
" Grâce, monseigneur ! pardonnez-moi I " cria-t-il ; " vous parlez comme le bon Dieu. J'ai tort. Mon frère a en tort. Je ferai tout pour réparer son crime. Disposez de moL" Ordonnez. J'obéirai."
" Je te fais grâce," dit le vieillard.
Les provisions qui étaient dans le oanot ne furent pas inutiles.
Les deux fugitifs, obligés à" de longs détours, mirent trente-six heures à atteindre la côte. Ils passèrent une nuit en mer ; mais la nuit fut belle, aveo trop de lune cependant pour des gens qui cherchaient à se dérober.
Ils durent d'abord s'éloigner do Fianoe et gagner le large " vers Jersey.
Ils entendirent la suprême canonnade de la corvette foudroyée, comme on entend le dernier rngis -emcntdu lion que les ohasBeurs tuent dans les bois. Puis le silence se fit sur la mer.
Ci-tte corvette la Claymore mourat de la même façon que le Vengeur;*' mais la gloire l'a ignoré." On n'est pas héros contre son pays.
Halmiilo était un marin suriirenant. Il fit des miracles de dextérité et d'intelligence ; cette improvisation d'un itinéraire à travers les écueilK, les vagues et le guet de l'onnHuii fut un chef-d'œuvre. Le vent avait décru et la mer était devenue maniable.
Halmalo évita les Caux dos Minquiers, contourna la Chaussée-aux-Bœufs, s'y abrita, afin de prendre quelques heures do repos dans la petite clique qui s'y fait'" au nord à mer basse, et, redescendant au suti, trouva moyen de paster entre Grtinville et les îles Chausey sans être aperçu ni de la vigie de Chausoy ni de la vigie de Granville. 11 s'engagea d ins la baie de Saint-Michel, ce qui était hardi à cause du voisinage de Cancalc, lieu d'ancrajio de la croisière.
Le siiir du second jour, environ une heure avant le coucher du soleil, il laissa dorrièie lui le mont Saint-Michel," et vint atterrir à une grève qui est toujours déserte, parue (qu'elle est dangereuse ; on s'y enlise.
Quatrevingt-Treize.
Heufensemeut la marée était haute.
Halmalo puussa l'embarcation le plus avant qu'il put, t&t« le sable, le trouva solide, y échoua le c.>uot et sauta à terre.
Le vieillard après lui enjamba le bord et examina l'horizon.
" Monseigneur," dit Halmalo, " nous sommt s ici à l'embouchure du Couesnon.'* Voilà Beauvoir à tribord et Huisnes à bâbord. Le clocher devant nous, c'est Ardevon."
Le vieillard se pencha dans le canot, y prit Tm biscuit qu'il mit dans sa poche, et dit à Halmalo .
" Prends le reste."
Halmalo mit dans le sac ce qui restait de^ viande avec ce qui restait de biscuit, et churgea le sac sur son épaule. Cel» fait, il dit :
" Monseigneur, faut-il vous conduire ou vous suivre?"
" Ni l'un ni l'autre."
Halmalo stupélait regarda le vieillard.
Le vieillard continua :
*' Halmalo, nous allons nous séparer. Être deux ne Tant rien. Il faut être mille, ou S'-ul."
Il s'interrompit et tira d'une de ses poches un nœud de soie verte, assez pareil à une cocarde, au centre duquel était brodée une fleur de lys en or. Il reprit :
"Sais-tu lire?"
" Non."
" C'est bien. Un homme qui lit, ça gêne.'* As-tu bonne
mémoire ? " "Oui."
C'est bien. Écoute, Halmalo. Tu vas prendre à droite et moi à gauche. J'irai du côté de Fougères,^ toi du côté de Bazouges.^ Garde ton sac qui te dunue l'air d'nn paysan. Cache tes armes. Coupe-toi un bâtun dans les haies. Bampe dans les seigles qui sont hautx. Glisse-toi derrière les clôtures. Enjambe les é ;haliers pour aller à travei s champs.** Laisse à distance les passants. Évite les chemins et !«:■ ponts. N'entre pas à Puntorson. Ah ! tu auras à traverser le Cquesnon. Comment le passeras-tu ? " " A la nage."
C'est bien. Et puis il y a un gué. Sais-tu oh il est î" " Oui."
" C'est bien. Tti es vraiment du pays."
" Mais la nuit vient. Oîi monseigneur couchera-t-il ? "
** Je me charge de moi. Et toi, oii ctincheras-tu ? "
HalmaJo.
"Il va des émotisseB." Avant d'être matelot, j'ai été paysan. '
" C'est bien. Maintenant, écoute. ïu connais les bois ?" "Tous."
"De tout le pays?"
"Je connais les bois, je connais les noms, je connais tout." " Tu n'oublieras rien ? " " Kien."
" C'est bien. A présent, attention. Combien peiix-tu faire de lieuoB pai- jour ? "
•*Dix, quinze, dix-huit. Vingt, s'il le faut."
" 11 le taudra. Ne perds \)sm un mot do ce que je vais te dire. Tu iras au bois de Saint-Aubin."
" Oui. Tu t'arrêteras là. Tu ne verras per^on^e."
" Ce qui n'empêche pas qu'il y aura quelqu'un. Je sais."
" Tu teras l'appel. iSais-tu faire l'appel V "
Halmalo enfla ses joues, se tourna du côté de la mer, et l'on entendit le hou-hou de la chouette.'*
On eût dit que cela venait des profondeurs Udcturnes. C'était ressemblant et siniatre.
" Bien," dit le vieillard. " Tu en es."
11 tendit à Halmalo le nœud de suie verte.
" Voici mon nœud de commandement. Prends-le. Il importe que persouiie encore ne saohe mon nom. Mais ce nœud suffît. La tieur do lys a été bradée par Madame Koyale* dans la prison du Tem}]le."
Ualmalo mit un genou en terie. Il reçut avec un tremblement le nœud fleurdelysé, et en apprucha bes làvres ; puis s'arrêtant comme effrayé de ce baiser :
" Le puis-je?" demanda- t-il.
" Oui, puisque tu baises le crucifix."
H^ilmHio baisa la tieur de lys.
'■ Kolèvo-toi," dit le vieillard.
Halmalo se releva et mit le nœud dans sa poitrine.
Le vieillard poursuivit:
" Écoule bien ceci. Voici l'ordre: • Insurge»-v<m». Pas d« quai Uer.' "
" Continuons. Connais-tu la Tour^ue ? " " Si je connais la Tourgue ? j'en suis." * «Comment?"
" Oui, puisque je suis de Parigné."
"En efiet, la Tourgue est voisine de Parigné."
** Si je oouuais la Tour^jue ! le gi os château rond qui <
Qmtrevingt- Treize.
le châtean de famille de mes seigneurs ! Il y a une grosse porte de fer qui sépare le bâtiment neuf du bâtiment vieux et qu'on n'enfoncerait pas avec du canon. £t la passe souterraine ! je la connais. Il n'y a peut-être plus que moi qui la connaisse."
" Quelle passe souterraine ? Je ne sais pas oe qne tu yeux dire."
" C'était pour autrefois, dans les tpmps, quand la Tonrgne était assiégée. Les gens du dedans pouvaient se sauver dehors en passant par un passage sous terre qui va aboutir à la forêt."
" En effet, il y a un passage souterrain de ce genre au château de la Jupellière, et au château de la Hunaudaye, et à la tour de Campéuu ; mais il n'y a rien de pareil à la Tourgue."
" Si fait, monseigneur. Je ne connais pas ces passages-là dont monseigneur parle. Je ne connais que celui de la Tourgue, parce que je suis du pays. Et encore, il n'y a
guère que moi qui sache cette passe-là. On n'en parlait pas. 'était défendu, parce que ce passage av.iit servi du temps des guerres de M. de Eohan." Mon père savait le sec; et et il me l'a montré. Je connais le seerret pour entrer et le secret pour sortir. Si je suis dans la fo: ét, je ptds aller dans la tour, et si je suis dans la tour, je puis aller dans la forêt. Sans qu'on me voie. Et quand les ennemis entrent, il n'y a plus personne. Voilà ce que c'est que la Tourgue. Ah ! jO la connais."
Le vieillard demeuia un moment silencieux.
" Tu te trompes évidemment ; s'il y avait un tel secret, je le 8 lurais."
" Monseigneur, j'en suis sûr. Il y a une pierre qtii tourne."
" Ah bon ! Vous autres paysiins, vous croj-ez aux pierres qui tournent, aux pierres qui chantent, aux pierres qui vont boire la nuit au ruisseau d'à côté. Tas de contes." "
' Mais puisque je l'ai fait tourner, la pierre. . . ."
" Comme d'autres l'ont entendue ohantei-. Camarade, la Tourgue est une bastille sûre et forte, facile à détendre ; mais celui qui compieiait sur une issue souterraine pour s'en tirer serait naïf."
" Mais, monseigneur. . . ."
Le vieillard haussa les épaules.
" Ne perdons pas de temps. Parlons de nos affaires."
"J'oubliais l'argent."
Halmalo.
Il prit dann sa poche et mit dans la main de Halmalo une bourse et un portefeuille.
' Voilà dans ce portefeuille trente mille francs en assignat8,°° quelque chose comme trois livres dix sons ; et voici dans cotte buurso, attention, cent louis eu or. Je te donne tout ce que j'ai. Je n'ai plus besoin de rien ici. D'ailleurs il vaut mteux qu'on ue puisse pas ti'ouver d'argent sur moL Je re|)rends."
" Tu verras MM. d'EUiée, de Lescure, de La Kochejaquelein,"" ceux des chefs qui vivront alors. Tu leur montreras mon nœud de commandement. Ils savent ce que c'est. Tu n'es qu'un matelot, mais Gathelineau n'est qu'un charretier." Tu leur diras de ma part ceci : Il est temps de faire les deux gnerres ensemble ; la grande et la petite. La grande fait
C' 3 de tapage, la petite plus de besogne." ta Vendée est ne, la Chouannerie est pire et en guerre civile, c'est la pire qui est la meilleure. La bonté d'une guerre se juge ** & la quantité de mal qu'elle fait." 11 s'interrompit.
" Halmalo, je te dis tout cela. Tu ne comprends pas les mots, mais tu comprends les choses. J'ai pris confiance en toi en te voyant manœuvrer le canot; tu ne sais pas la géométrie et tu fais des mouvements de mer surprenants; qui sait mener une barque peut piloter une insurrection ; à la façon dont tu as manié l'intrigue " de la mer, j'affirme que tu te tireras bien de toutes mes commissions. Je reprends. Tu diras donc ceci aux chefs, à peu près, comme tu pourras, mais ce sera bien : J'aime mieux la guerre des forêts que la guerre des plaines, je ne tiens pas à" aligner cent mille paysans sous la mitraille des soldats bleus et sous l'artillerie de monsieur Carnot ; °* avant un mois je veux avoir cinq cent mille tueurs, embusqués dans les bois. L'armée républicaine est mon gibier. Braconner, c'est guerroyer. Je suis le stratège des broussailles. Bou, voilà encore un mot que ta ne saisiras pas ; c'est égal ; tu saisiras ceci : ' Pas de quartier ! et des embuscades partout I ' Je veux faire plus de chouannerie que de Vendée. Ta ajouteras que les Anglai^ ^Êônl avec nous. Prenons la lépublique entre deux feux. L'Europe nous aide." Finissons-un avec la révolution. Les rois lui font la guerre des royaumes, faisons-lui la guerre des par roisses. Tu diras cela. As-tu compris ? "
" Oui. Il faut tout mettre à feu et à sang."
"C'est ça."
Qmtrevingt-Treizs.
" Pas Oe quartier."
" A pei sonne. C'est ça."
"J'irai partout."
" Et prends garde. Car dans oe pays-ci on est facilement un homme mort."
" La mort^ cela ne me regarde point.^ Qui fait son premier pas use pent-étre ses derniers souliers." •
" Tu 88 nn brave."
"Et si l'on me demande le nom de monseignenr ?" " On ne doit pas le savoir encore. Tu diras que tu ne le sais pas, et ce sera la vérité." " Où reverrai-je monseigneur î " *' Où je serai." " Comment le sanrai-je? "
" Parce qne*tont le monde le saura. Avant huit jours on parlera de moi, je ferai des exemples, je vengerai le roi et la religion, et tu recounutraii bien que c'est de moi qu'on parle."
"J'entends."
"N'oublie rien."
" Soyez tranquille."
" Pars maintenant. Qne Bien te conduise. Va." "Je ferai tout ce qne vous m'avez dit. J'irai. Je parlerai. J'obéirai. Je commanderai" "Bien."
" Et si je réussis . .
" Je te ferai chevalier de Saint-Louis." " Couime mon frère. Et si je ue réussis pas, vous me ferex fusiller."
" Comme ton frère."
" C'est dit, monseigneur."
Le vieillard baissa la tête et sembla tomber dans une sévèie rêverie. Quand il releva les yeux, il ét^ait seuL Halmalo n'était plus qu'un point noir s'eufouçant'* dans l'hoiizon.
Le soleil venait de se coucher.
Les goëlanda et les uioueites à capuchon rentraient; la mer, c'est dehors.
On sentait dans l'espace cette espèce d'inquiétude qui pré<:ède la nuit ; les rainettes coassaient, les jaquets s'envolaient des flaques d'eau en sifiBant, les mauves, les freux, les grolles," faisaient leur vacarme du soir ; les oiseaux de rivage s'appelaient; mais pas un bruit humain. La solitude était
Salmalo.
profonde. Pas une voîle dans la hHÎe, pas nn paysan dans la oampagne. A perte de vue " l'étendue déserte Les grands ohanlons des sable» frissonnaient Le ciel blano du crépusoiile jetait sur la grève une vaste clarté livide. Au loin les étangs dans la plaine sombre ressemblaient à des plaques d'étain posées à plat sur le suL Le Tent soufflait du large.
QucUrevingt'Treizê,
CHAPTEE IIL
TEI.LMARCH.
Lb vieillard laissa disparaître Halmalo, puis serra* son manteau de mer autour de lui, et se mit en marche. H cheminait à pas lonts, pensif.
Derrière lui se dressait, énorme tiiangle noir, avec sa tiare de cathédrale et sa cuirasse de forteresse, avec ses deux grosses tours du levant,' l'une ronde, l'autre caiTue, qui aident la montagne à porter le poids de l'église et dn village, le mont Saint-Michel, qui est à l'océan ce que Ghéops est an désert.»
Les sables mouvants de la baie du mont Saint-MioHel déplacent insensiblement leurs dunes. Il j avait à cette époque entre Hnisnt s et Ardevon une dune très haute, effacée aujourd'hui. Cette dune, qu'un coup d'équinoxe a nivelée, avait cette rareté d'être ancienne et de porter à son sommet une pierre milliaire érigée au douzième siècle en commémoration du concile tenu à Avrunches contre les assassins de saint Thomas de Cantorbéry. Du haut de cette dune oa découvrait tout le pays, et l'on pouvait s'orienter.*
Le vieillard marcha vers cette dune et y monta.
Quand il fut sur le sommet, il s'adossa à la pierre miUiaîre, s'assit sur une des quatre bornes qui en marquaient les angles, et se mit à examiner l'espèce de carte de géographie qu'il avait sous les pieds. Il semblait chercher une route dans un pays d'ailleurs connu. Dans ce vaste paysage, trouble à cause du crépuscule, il n'y avait de précis que l'horizon, noir sur le ciel blan«.
On y apercevait les groupes de toits de onze bourgs et villages ; on distinguait à plusieurs lieues de distance tous les clochers de la côte, qui sont très hauts, afin de servir au besoin de points de repère ' aux gens qui sont en mer.
Au bout de quelques instants, le vieillard sembla avoir
Tellman^ 45
tronvé dans oe^^clâuM>Es^r^e qu'il oheroliait; son regard s'arrêta sur un enclos d'arbres, de murs et de toitures, à peu près visible au milieu de la plaint) et des bois, et qui était une métairie;* il eut^6ff l^boWilrent de téte satisfait d'un homme qui se dit mentalement: C'est là; et il se mit à tracer avec son doigt dans l'espace l'él'auche d'un itinéraire à travers les haies et. les cultures. De temps en temps il examinait un objet TnWjfifff'ef* peu distinct, qui s'agitait au-dessus du toit piincipal de la métairie, et il semblait se demander : Qu'est-ce que c'est ? cela était incolore et confus à cause de l'heure ; ce n'était pas nne girouette [misque cela tlotuH^t il n'y avait aucune raison pour que ce fût un
L était îas, Ure'àtfiik volontiers assin sur cette b<jroe^J^ était, et il se laish'itrTffler à' cette sorte de vagun 'otiuli^uo donne aux hoiuiues fatigués la première minute de repos.
Il y a une heure dij jour qn'yn pourrait appeler l'absenoe de bruit, c'est l'heuie feerêlïife,' Fîieure du soir.* On était dans cette heure-là. Il en "jouissuit ; il regardait, il écoutait, "^JjÏRïf? la tranquillité. lioS^Sti^jkëS^ttt^èmœ ont leur instant de mélancolie. Subitement, cette tianquillité fut, non troublée, mais accentuée p ir des voix qui passaient. C'étaient des voix de foinmes et d'enfants. 11 y a parfois dans l'ombre de ces carillons de joie inattendus. On ne voyait point, à cause des bn.'Ussailles le groupe d'où sortaient les voix, mais ce groupe cheuiinait au fued de la dune et s'en allait vers la plaine et la forêt. Ces voix montaient claires et fraîches jusqu'au vieillard pensif; elles étaient ai près qu'il n'en perdait rien.
Une voix de femme disait :
" Dépêuhnn6-nous, la Fléoharde. Est-ce par iui ? " • " Non, c'est par là."
Et le dialogue continuait entre les deux voix, l'une haute, l'Atre timide.
" Comment appelez- vous cotte métairie que nous habitons on ce moment ? "
"L'Herbe-en-Pail.". (
"En soinmes-notiH #HOTrè loin?"
"A un bon quart d'heure."
" Dépêchons-nous d'aller mangor la soupe."
*• C'est vrai que nous sommes en rutard."
"Il faudrait courir. Mais vos ilfiWpSS " sont fatigués. Nous ne sommes que deux femmes, nous ne pouvons pas porter
Qmtrevinçt-Treize.
tro'8 miocÉèR." Et puis, vott| en portez âéjh un, vons, la Flécharde. Un vrai pltiBlto?*'^ '
" Ah ! les bons moM^^qxLe vous m'avez donnés là I On dirait qu'ils sont faits pour moi."
" Ça vaut mieux que d'aller nu-pattes."
" Dépêche-toi donc, René-Jean."
" C'est pourtant lui qui nous a retardées. Il fant qn'il parle à toutes les petites paysannes qu'on rencontre. Ça fait son homme." ^
" Dame, il va sur cinq ans." "
Les voix s'éloignèrent. Tout Lrnit cessa.
Le vieillard restiiit immobile. Il ne pensait pas; à peine songeait-il. Autour de lui tout était sérénité, dfiifttfpIfeB'^ ment, confiance, solitude. Il faisait grand jour encore sur la dune, mais presque nuit dans la plaine et tout à faitnnit dans les bois. La Inné iliontait à l'orient. Quelques ^M l ft fi' . -j , Jrtqlfarefit" le bleu pâle du zénith. Cet homme, bien^^^tiS^^ plein de préoccupations violentes, s'abîmait dans l'inexprimable mansuétude de l'infini. Pour l'instant, il lui semblait qu'en sortant de cette mer qui venait d'être " si .inexorable, et en touchant la terre, tout danger s'était ètan(){lf/ Fersonne ne savait son nom, il était seul, perdu pour l'ennemi, saiia trace derrière lui, car la surface de la. mer ne garde rien, caché, ignoré,, pas même -^o^i^çtmné. ' 'Il sentait on ne sait quel aj^'ifiisetnènt suprême. tJn peu plus il 8e aérait endormi.
Ce qui, pour cet homme en proie, au dedans comme au dehors, à tant de tumultes, donnait un charme étrange à cette heure calme qu'il traverisait, c'était, sur la terre comme an ciel, un profond silence.
On n'entendait que le vent qui venait de la mer ; mais le vent est une basse continue, et cesse presque d'être un brait, tant" il devient une habitude.
Tout à coup il se dressa debout. *
Son attention venait d'être brusquement réveillée ; il considéra l'horizon. Quelque chose donnait à son regard nne fixité particulière.
Ce qu'il regardait, c'était le clocher de Cormeray qu'il avait devant lui au fond de la plaine. On ne sait quoi d'extraordinaire se passait en effet dans ce clocher.
La silhouette" de ce clocher se découpait nettement; on voyait laHbtff surmontée de sa pyramide, et, entre la tonr et la pyramide, la cage de la cloche, carrée, à jour, sans abat-
Tèlhnareh.
vont, et onTerte anx regards des quatre oAtéa, oo qni est la mode des clochers bretons."
Or cette cage apparainsait alternativement ouverte et formeé ; à interwalles'^è^ttxf haute funêire se dessinait tonte blanche, pnra^tôu te* noire; on voyait le ciel à travers, puis ou ne le voyait pins ; il y avait clarté, puis occultation;" et l'ouverture et la fermeture se succédaient d'une seconde à l'autre avec la réj^ularité du marteau sur l'encltime.
Il regarda tous les clochers de l'hori/xin l'un après l'autre. La cage de tous ces clochers était alteniativeoieat noire et blanche.
Qu'est-ce que cela voulait dire? rvAT-^-A '^^^^
Cela siguifiait que toutes les cloches étaient eTÎDrariie.'*V
Il fallait, pour apparaître et disparaître ainsi, qu'ellesfussent furieusement secouées.
Qu'était-ce donc? Évidemment le tocsip.
On sonnait le tocsin, on le sonnait frénétiquement, on le sonnait partout, dans tous les clochors, dans toutes les paroisses, dans tons les villages. Et l'on n'entendait rien.
Gela tenait à la distance qui empêchait les sons d'arriver et au vent de mvr qui souflBait du côté opposé et qui emportait touE les bruits de la terre hors de l'horizon.
Toutes ces cloches uîrcëliéèi^ Appelant de toutes parts, et en même temps ce silence, rien do plus sinistre.
J^Q vieillard regardait et écoutait.
A qui en voulaient ces cloches?*
Contre qni ce tocsin ?
Certainement quelqu'un était traqué.
Qui?
Cet homme d'acier eut un fréraissoinont.
Ce ne pouvait être lui. On n'avait pu d-'vïner son arrivée. Il était impossible que les repré -entants en mission fussent déjii. informés ; il wonait à peine de débarquer. La corvette avait évidomiiiont B(flïrt)ré Bans qti'un homme échappfit. Kt dans la corvette môino, cxcepté Boisbertholot et La Vieuville, personne ne savait son nom.
Les clochers continuaient leur jeu furouche. Il les examinait et les comptait machinalomont. Pourtant, après tout, ce tocsin pouvait s'expliquer do bien des façons, et il finissait par se rassurer en se répétant: Eu somme, personne ne sait mon arrivée'' et personne ne sait mon nom.
Depuis quelques instants il se faisait un léger dessus de lui et derrière luL Oe bruit ressemblait au uoisSé-
QuoUrevingt- Treize.
ment d'une feuille d'arbre agitée. Il n'y prit d'ahord pas garde;'® puis, comme le bruit persistait, on pourrait dire^ insistait, il finit par se retourner. C'était une feuille en eifet, mais une feuille de papier. Le vent était en train de** décoller au-dessus de sa tête une large affiche appliquée sur la pierre milliaire. Cette affiche était placardée depuis peu de temps, car elle était encore humide et offriiit prise au vent'-* qui s'était mis à jouer avec elle et qui la détachait.
Le vieillard avait gravi la dune du côté oppoisé et n'avait pas vu cette affiche en arrivant.
Il monta sur la bome où il était assis, et posa sa main sur le coin du placard que le vent soulevait ; le ciel était serein, les crépuscules sont longs en juin ; le bas de la dune était ténébreux, mais le haut était éclairé ; une partie de l'affiche était imprimée en grosses lettres, et il faisait euoore ausez de jour pour qu'un pût les lire. Il lut ceci :
"képobliqce française, une et indivisible.
"Nous, Prieur de la Marne, représentant du peuple en mission près de l'armée des Côtes-de-Cherbourg, — ordonnonu : — Le ci-devant marquis de Lantenac,* vicomte de Fontenay, soi-disant prince breton, furtivement débarqué sur la fôte de Granville, e^t mis hors la loi. — Sa tête est mise à prix. — li sera payé à qui le livrera, mort ou vivant, la somme de soixante mille livres. — Cette somme ne sera point payée en assignats, mais en or. — Un bataillon de l'armée des Côtes-de- Cherbourg sera immédiatement envoyé à la rencontre et à la recherche du ci-devant marquis de Lantenac. — Les communes sont r. quises de prêter main-forte.*' — Fait en la maison commune de Granville, le 2 juin 1793. — Signé :
" Prieuu de la Marnk.**
Au-desiious de ce nom il y avait une autre signature, qnî était en beaucoup plus petit caractère, et qu'on ne pouvait lire à cause du peu de jour qui restait.
Le vieillard rabaissa son chapeau sur ses yeux, croisa sa cape de mer jusque sous son menton, et descendit rapidement la dune. Il était évidemment inutile de s'attarder sur ce sommet éclairé.
Il y avait été peut-être trop longtemps déjà; le haut de la dune était le seul point du paj-sage qui lût resté ^ visible.
Quand il fut en bas et dans l'obscurité, il ralentit le pas.
Il se dirigeait vers la métairie, ayant probabliment det raisons de sécuiité de ce côté-là.
Tellmarch.
Tout était désert. C'était l'heure oh il n'y a plus de passants.
Derrière une hroussaille, il s'ariêta, défit son manteau, retourna sa veste du côté velu,, lattaoha à son cou son manteau qui était une ^uËËiVe ~1Mm^ d'une ourde, et 6e remit en route. .
Il faisait clair de lune.
Il airivâ à un embranchement de deux chemins oh se dressait une vieille croix de pierre. Sur le piédestal de la oroix on distinguait un carré blauo qui était vraitsemblablemeut une afiSohe pareille à celle quil venait de lire. Il ■'en approcha.
"Où allez -vous?" lui dit une voix.
Il se retourna. "^o, A^/
Un homme était là dans les^aifls; de haute taille comme lui, vieux oon^^e lui, comme lui en cheveux blancs, et plus en lïljlîfhjîfà ^core que lui-même. Presque son pareil.*
Cet homme s'aji^^k^ftit sur un long bSKmn \,
L'homme reprit :
" Je vous demande oh vous allez."
"D'abord où suis-je ? " dit-il avec un calme presque hautain.
" L'homme répondit :
Vous êtes dans la seigneurie de Tanis, et j'en suis le mem^âst, et \ ous en élea le seigneur."
"Moi?"
"Oui, vous, monsieur le marquis de Lantenac."
Le marquis de Lautenac, nous le nommerons par son nom désormais, répondit gravement:
"Soit. Liyrez-moi.'JVi . t • -. v^t «v.^o
L'homme poursuivit : »
" Nous sommes tous deux chez nous ici, vous dans le châ'eaii, moi dans le buisson Jf». m. i ' v x..j
" Finissons. Faites. Livrez-moi," dit le marquis.
L'homme coutinua :
" Vous alliez à la métairie d'Herbe-en-Fail, n'est-ce pas ? " "Oui."
N'y allez point." "Pourquoi?"
•* Parce que les bleus y sont." " Depuis quand ? "
Depuis trois jours." "Les habitants de la ferme et du hameaa ont-ils résisté?"
Qtiatrevingt- Treize.
" Non. Hb ont onvert toutes les portes."
"Ah I " dit le marquis.
L'homme montra du doigt le toit de la métairie qu'on apercevait à quelque distance par-dessus les arbres. " Voyez-vous le toit, monsieur le marq uis ? " "Oui."
" Voyez-vous ce qu'il y a dessus?"
"Qui flotte?"
"Oui." ;
" C'est un drapeau."
" Tricolore," dit l'homme.
C'était l'objet qui avait déjà attiré l'attention du marquia quand il était au haut de la dune.
" Ne 8onue-t-on pas le tocsin ? " demanda le marquis. "Oui."
"A cause de quoi?" "Évidemment à cause de vous." " Mais on ne l'entend pas ? " " C'est le vent qui empêche." L'homme continua :
" Vous avez vu votre afiSche ? "
Oui." " On vous cherche."
Et, jetant un regard du côté de la métairie, il ajouta : " Il y a là un demi-bataillua." " De républicains ? " " Parisiens."
" Eh bien," dit le marqu's, " marchons." Et il fit un pas vers la métairie.
L'homme lui s lisit le bras.
" N'y allez pas."
"Et où voulez- vous que j'aille?" " Chez moi."
L>^ marquis regarda le mendiant.
" Écoutez, monsieur le marquis, ce n'est pas beau chez moi, mais c'est sûr. Une cabane plus basse qu'une cave. Pour plancher un lit de varech,* pour pfefttnd un toi€ de branchea et d'herbes. Venez. A la métaiiie vous seriez fusillé. Chez moi vous dormirez. Vous devez être las ; et demain matin les bleus se seront remis en marche, et vous irez oii vous voudrez."
Le marquis considérait cet homme.
"De quel côté êteu-vous donc?" demanda le marquis; "étes-vooa républicain? étes-vous royaliste?"
Tdlmarek.
fil
J"e BTiîs Tin panvre."
"Ni royaliste, ni républicain?"
"Je ne crois pas."
" Ètes-vons pour on contre le roi ? " Je n'ai pas le temps de ça." "
" Qu'est-ce que vous pensez de ce qui se passe?"
" Je n'ai pas de quoi " vivre."
" Pourtant vous venez à mon secours."
" J'ai vu que vous étiez hors la loi. Qu'est-ce que c'est que cela, la loi? On peut donc être dehors. Jeneooraprends jias. Quant à moi, suis-je dans la loi? suis-je hors la loi? Je n'en sais rien. Mourir de faim, est-oe être dans la loi?"
"Depuis quand mourez- vous de faim?"
Depuis toute ma vie." "Et vous me sauvez?" " Oui." "Pourquoi?"
" Parce que j'ai dit : Voilà encore un plus pauvre que moL J'ai le droit de respirer, lui, il ne l'a pas." " C'est vrHi. Et vous me sauvez ! "
"Sans doute. Nous voilà frères, monseigneur. Je demande du pain, vous demandez la vie. Nous sommes deux mendiants."
" Mais savez-vous que ma tête est mise à prix ?" "Oui."
Comment le savez-vous ? " " J'ai lu l'affiche." " Vous B;ivez lire ? "
"Oui. Et écrire aus^i. Pourquoi serais-je une Virute?""
"Alors, puisque vous t^avez lire, et puisque vous avez la l'affiche. Vous savez qu'un homme qui me livrerait gagnerait soixante mille francs ? "
" Je le sais."
" Pas en assignats."
" Oui, je sais, en or."
" Vous savez que soixante mille francs, c'est une fortune?" "Oui."
" Et que quoiqu'un qui me livrerait ferait sa fortune?" «Eh bien, après?" " Sa fortune 1"
" C'est justement ce que j'ai pensé. En vous voyant, je me suis dit : Quand je pense que quelqu'un qui livrerait oet
Quatrevingt- Treize.
homme-oi gagnerait soixante mille francs et ferait sa fortnnel
Dépêohons-niius de le cacher." Le marquis suivit le pauvre.
Ils entré' ent dans un 'fitiiTé.'' T^a tanière du mendiant était là. C'était une sorte de chambre qu'un grand vieux .1= chêne ^vait laissé prendre chez lui à" cet homme ; elle était '* fcreWéé sous ses fafnnës et couverte de ses branches. C'était obscur, bas, caché, invisible. Il y avait place pour deux.
"J'ai prévu que je pouvais avoir un liOte,'*' dit le mendiant.
Cette espèce de logis sous terre, moins rare en Bretagne qu'on ne croit, s'ap])i'lle en langue paysanne earnichot. Ce nom s'applique aussi à des cachettes pratiquées dans l'épaisr senr des murs.. , ,j ^ Jtu . C'est iAti4ble^.cl g quelques pots, d'un granat de pauie ou de go*^tn6ri Va^ë^o^ ^eptilè, d'i^ije jrjjos-e couverture de créseai^et , de quelques mèches 'de si^ii avec un briquet et ues^g^fs cireiuiés pot^r allam&ttes* '\ '
Ils se ffotiHiètëiir, rampèl'ènt un peu. pénétrèrent dan» la chambre oii les grosses racines de l'arbre ^écoupaient desj ^ compartiments bizarres, et s'assirent sur un/^ââ? de "^^I^Str^ sec qui était le lit. L'intprvalle de deux racines par où l'on entrait et qui servait de porte donnait quelque clarté. La nuit était venue, mais le regard se prôpomt/n^'e la lumière^ et l'on finit par trouver toujours un peu de jour dans l'ombie. Un reflet du clair de lune blariçhi8>ait vagtiement J| Il y avait dans un coin une orucho d'eau, une sarrasin et des châtaignes. ^ Soupons," dit le panvje.
Ils se partagèrent les ckiâtaignes, le marquiif donna son morceau du biscuit, ils mordirent à la même miche de blé noir et burent à la cruche l'un après l'autre.
Ils causèrent.
Le marquis se mit à" interroger cet homme.
" Ainsi, tout ce qui arrive ou rien, c'est pour vous la mAine
chose?"
" A peu près. Vous êtes des seigneurs, vous autres. Ce sont Vos atiaires." ■ .
Il une gorgée à la cruche, et dit : " La bonne eaq fraîche!"
Et il reprit :
" Comment tronVez-vous cette eau, monseigneur î "
" Comment vous appelez-vous ? " dit le marquis.
" Je m'appelle Tellmaruh, et l'on m'appelle le Gaimand."
Tellmarck 63
".Tosais. Caîraand est un mot ^lJ4)fl^!?'*' ' " Qui v^lft^îîï^ mendiant. On me surnomme aussi lo Vieux."
Il poursuivit :
" Voilà quarante ans qu'on m'appelle le Vieux."
" Quarante ans 1 mais vous étiez jeune."
"Je n'ai jamais été jeune. Vous l'êtes toujours, vous, monsieur le marquis. Vous avez des jambes de vin^t ans, vous escaladez la grande dune; JÇpi. je cotnniencp à ijp pins marcher, au bout d'un quart de^neu^ je BufST^fet ^ Nous sommes pourtant du mêuie âge ; mais les riches, ça a sur nous un avantage, c'est que ça mange^-tô^lTKs jours.
Manger conserve."- 1,3 ^g^V v^, *^*,w«i-^ ^tt^t^
Le Inendiaiit, après un silence. contînua :
" Les pauvres, les riches, c'est iino terrible affaire. C'est oe qui produit les catastrophes. Du moins, ça ma fait cet effet-là." Les pauvres veulent être riches, les ricke^ Traient pas être^auvxes. Je crois que c'est ulréeu'V XoM. Je ne m'eir^Àfe'pW Lçs événements sont le^ ments. Je ne suis ni pour le c'tè4tfWèT',*iiî pour le Je sais qu'il y a une dette et qu'on la pa\e. Voilà tout. J'aurais mieux aimé qu'on ne tuât pas le roi, mais il me serait difficile de dire pourquoi. 4l'^^'^ Ç^< répond: Mais, autrefois, comme on vous tredKitMJt les gens'" aux arbres pour rien du tout! TàftWr^'racli^ *pôur un méchant 0<jup de fusil tiré à un chevrêTîîl du roi, j'ai vu pendre un homme qui avait une femme et sept entants. Il y a à dire ies deux côtés."
Il se tut encore, puis ajouta :
"Vous oomprenez, je ne sais pas au juste, on va, on vient, il Bf^m0fy^ériihJ^hif^oi, je suis là sous les éioiles." "Pure il ountinua : j-^ -u ,,(>... ^
"Je Bui« un pou ré^dnleux," un yeu médecin, je oonuais les herbes, je tift^pàrîl" des plantes." " Vous êtes du pays? " dit le marquis.
"Je n'en suis jamais sorti." ** Vous me connaissez ? "
" Sans doute. La dernière fois que je vous ai vu, c'est à votre dernier passage, il y a doux ans. Vous êtes allé d'ici en Angleterre. Tout à l'beuie j'ai aperçu un hunnne au haut de la dune. Un homme de grande taille. Les hommes grands sont rares; o'etit un pays d'hommaa^petita, la Bretagne. J'ai bien regardé, j'avais lu r^ggan^'.*' V'ai dit'
Qtwtirevingt- Treize.
'Tiens!' Et qnand vous êtes descendu, il y avait de la
lune, je vous ai reconnu.
" Pourtant,|mo|, je ne vous connais pas." ^ ^, " Vous m'avèif mais vous ne m'avez pas vu.
Et TellmarcH îê Caimand ajouta :
" Je vous voyais, moi. De mendiant à passant, le regard n'est pas le même." *
" Est-ce que je vous avais rencontré autrefois ? "
" Souvent, puisqtie je suis votre mendiant. J'étais le pauvre du bas du chemin de votre château. Vous m'avez dans l'occasion lait ra^>llï8tiife"î mais celui qui donne no regarde pas, ceJgiflTii reçoit examine et observe. Qui dit mendiant, dit ^pipn^ Mais moi, qîwtrjae souvent triste, je 'wiiiie de ne pas être un mauvais espion. Je tendais la main, vous ne voy iez que la main, et vous y jetiez, l'aumône dont j'avais besoin le matin pour ne pas mourir de faim le soir. On est des fois des vingt-quatre heures sans manger. Quelquefois un sou c'est la vie. Je vous dois la vie, je voua la rends."
" C'e!<t vrai, vous me sauvez."
" Oui, je vous sauve, monseignenr."
Et la voix de Tellmarch devint grave,
" A une condition."
"Laquelle?"
"C'est qne vous ne venez pas ici pour faire le mal."
*' Je viens ici pour faire le t>ien," dit le marquis. Dormons," dit le mendiant.
Ils se couchèrent côte à côte sur le lit de varech., « I^e mendiant fut tout de suite endormi. Le marqu s, biém très las, resta un moment rêveur, puis, dans cette ombre, il regarda le pauvre, et se coucha. Se coucher sur ce lit, c'était se coucher sur le sol ; il en profita pour coller son oreille à terre, et il écouta. Il y avait suus 1^ terre un ^labre buur^t donnement; on sait que le sbrt éff piopàjîe"** dàns téb pruloa* ^ denrs du t^o\; on entendait le bruit des cloches.
Le tocsin continuait.
Le marquis s'endormit.
Quand il se réveilla, il faisait jour. v ,
Le mendiant était debout, non dans la tafiférë," car on ne pouvait s'y tenir dr>>it, mais dehors et sur le seuil. 11 était appuyé sur son bâton. Il y avait du soleil sur t<on visage.
■'Monseigneur," dit Tellmaich, "quatre heures du matin viennent de sonner au clocher de Tanis. J'ai entendu \ea
Telïmarch,
quatre oonps : dono le vent a changé, c'est le Tent de terre, •le n'entends aucun autre bruif; dono le tocsin a oestiâ. Tout est tranquille dans la métairie et dans le hameau d'Herbe-en-PaiL Los bleus d rment ou sont partis. Le plus fort du danger est passé ; il est sage de nuus béparer. C'est mon Iieuro do m'en al'er."
"Je m'en vais par là."
Et il désigna le point opposé.
"Vous, allez-vous-en par ici."
Le inondiunt fît au marquis un grave snTnt de la main.
Il Hjuuta en montrant ce qui restait du sotipi-r :
" Emportez dos cli&tuignes, si vous avez faiin."
Un moment après, il avait disparu sons les arbres.
Le marquis se leva, et s'en alla du côté que lui avait indiqué Telïmarch.
C'était l'heure charmante que la vieille laneue paysanne normande appelle la " piporette du jour." " On entendait jaser les moineaux de haie. Le maïqnis Buivit le sentier par où ils étaient venus la veille. Il sortit du fourré et se retrouva à l'embranchement de routes marqué par la croix de pierre. L'afSche y était, blanche et comme gaie au soleil levant. Il se rappela qu'il y avait au bas de l'affiche quelque chose qu'il n'avait pu lire la veille à cause de la finesse des lettres et du peu de jour qu'il faisait. Il alla au piédestal de la croix. L'affiche se terminait en effet, au-dessous de la signature, Priruk de la Maune, par eus deux lignes en petits oaruotères:
" L'identité du ci-devant marquis do Lautenao constatée, il sera immédiatement passé par les armes."— Signé : Le chef de bataillon, commandant la colonne d'expédition, Gauvaim."
" Gauvain ! " dit le marquis.
Il s'ariêta profon dément pensif, l'œil fixé sur l'afiSohe. " Gauvain 1" répét«-t-il."
Il se remit en umrohe, se retourna, regarda la croix, revint ■nr hes pas, et lut l'affiche encore une fois.
Puis, il s'éloigna à pas lents. Quelqu'un qui eût été près de lui l'eût entendu murmurer à doini-voix ; " Gauvain 1 "
Du fond des chemins creux où il se glisfiait, on ne voyait pas les toits de la métairie qu'il avait laissée à sa gauche. Il côtoyait une éminence abrupto, toute onuverte d'ajoncs ea fleur. Cette éminence avait pour sommet une de ces pointes de terre** qu'on appelle dans le paya une "hure." Au pied
Quatrevingt- Treize.
de l'éminence, le regard se perdait tout de suite botis les arbres. Les feuillages étaient comme trempés de lumière. Toute la nature avait*' la joie profonde du matin.
Tout à coup ce paysage fut terrible." Ce fut comme une embuscade qui éclate. On ne sait quelle trombe faite de oris sauvages et de coups de fusil s'abattit sur ces champs et ces bois pleins de rayons, et l'un vit s'élever, du côté où était la métairie, une grande fumée coupée de flammes claires, comme si le hameau et la ferme n'étaient plus qu'une botte de paille qui brûlait. Ce fut subit et lugubre, le passage brusque du calme à la furie, une explosion de l'enfer en pleiae aurore, l'horreur sans transition. On se battait du côté d'Herbe-en-Pail. Le marquis s'arrêta.
Jl n'nst personne qui, en pareil cas, ne l'ait éprouvé, la curiosité est plus forte que le danger ; on veut savoir, dût-on périr.** Il monta sur l'éminence au bas de laquelle pas- ait le chemin creux. De là on était vu, mais on voyait. 11 fut sur la hure en quelques minutes. Il regarda.
En efiet, il y avait une fusillade et un incendie. On entendait des clameurs, on voyait du feu. La métairie était comme le centre d'on ne sait quelle catastrophe. Qu'étaitce? La métairie d'Herbe-en-Pail était-elle attaquée? Mais par qui? Était-ce un combat? N'étnit-ce pas plutôt une exécution militaire? Les bleus, et cela leur était ordonné pur un décret révolutionnaire, punissaient très souvent, en y mettant le feu, les fermes et les villages réfractaires ; on brûlait, pour l'exemple, toute métairie et tout hameau qui n'avaient point fait les abatis d'nrbrcs prescits par la loi et qui n'avaient pas ouvert et taillé dans les fourrés des passages pour la cavalerie républicaine. Était-ce le châtiment? Était-il arrivé un ordre à l'avant-garde qui occupait la métairie? Cette avant-garde ne faisait-elle pas partie d'une de ces colonnes d'expédition surnommées colonnes infernale»?
Un fourré très hérissé et très fauve entourait de toutes pnrts l'éminence au sommet de laquelle le marquis s'était placé en observation. Ce fourré, qu'on appelait le bocage d'Heibe-en-Pail, mais qui avait les proportions d'un bois, s'étendait jusqu'à la métairie, et cachait, comme toua les halliers bretons, un ré.-eau de ravins, de sentiers et de chemins creux, 1 abyrintiies oii les armées républicaines se perdaient.
L'exécution, si c'était une exécution, avait dû être féroce, car elle fut courte. Ce fut, comme toutes les choses brutales, tout de suite fait. L'atiooité des guerres civiles comporte
Teîlmarch,
ces Banvaperîps." Pendant que le marqnis, multipliant les conjecturt'B, hésitant à descendre, hésitant à rester, éouutait et épiait, ce fracas d'extermination cessa, ou pour mieux dire se dispersa. Un effrayant fourmillement se fit sous les arbres. De la métairie on se jetait dans le bois. Il y avait des tambours qui battaient la charge. On ne tirait plus de coups du fusil ; cela ressemblait maintenant à une battue; on semblait fouiller, poursuivre, tracjuer; il était évident qu'on cliercbait quelqu'un ; le bruit était diffus et profond; c'était une Confusion de paroles de colère et de triomphe, une rumeur composée de clameurs ; on n'y distinguait rien. Brusquement, comne un linéament se dessine dans une fumée, quelque chose devint articulé et précis ilans ce tumulte, c'était un nom, un nom répété par mille voix, et le marquis entendit nettement oe cri: "Lauteuao! Lauteuaol le marquis de Lantenac 1 "
C'était lui qu'on cherchait.
Et subitement, autour de lui, et de tous les côtés à la fois, le fourré se remplit de fusils, de bayunnettes et de sabres, un drapeau tricolore se dressa dans la pénombre, le cri " Lantenac/" éclata à sou oreille, et, à ses pieds, à travers les ronces et les brani-hes, des faces violentes apparurent."
Le marquis était seul, debout sur un sommet, visible de tous les points du bois. 11 voyait à peine ceux qui criaient son nom, mais il était vu de toiis. 8'il y avait mille fusils dans le bois, il était là oonmie une cible. Il ne distinguait rien dans le taillis que des prunelles ardentes fixées sur lui.
Il ôta son chapeau, en retroussa le bord, arracha une longue épine sèche à un ajonc, tira de sa poche une cocarde blanche, tixa avec l'épine le bord reirouseé et la cocarde à la forme du chapeau, et, l'émettant sur la téte le chapeau dont le bord relevé laissait voir son front et sa cocarde, il dit d'une voix haute, parlant à toute la fo;ét à la fois:
" Je suis l'hi 'mme que vous cherchez. Je suis le marquis de Lantenac, vicomte de Fontenay, prince breton, lieutenantgénéral des armées du roi. Finissons-en. En joue ! Feu I " "
£t, écartant de t-es deux mains sa veste de peau de chèvre, il numtra sa poitrine nue.
Il buissa les yeux, cherchant du i égard les fusils braqués, et se vit entouré d'hommes à genoux.
Un immense cri s'éleva : " Vive Lantenac ! Vive monseigneur ! Vive le général ! "
Eu même temps des chapeaux sautaient en l'air, des sab:
Quatrevingt- Treize.
tournoyaient joyeusement, et l'on voyait dans tout le faillis se dresser des bâtons au bout desquels s'agitaient des bonnets de laine brune
Ce qu'il avait autour de lui, c'était une bande vendéenne.
Cette bande s'était agenouillée en le vi-yant.
La légende raconte qu'il y avait dans les vieilles forêts thuringiennes des êtres étranges, race des géants, plus et moins qu'hommes, qui étaient considéré.s par les Bomains comme des animaux horribles, et par les Germains comme des incarnations divines, et qui, selon la rencontre,'* couraient la chance d'être exterminés ou adorés.
Le marquis éprouva quelque chose de pareil à œ que devait ressentir nn de ces êtres quand, s'attendant à être traité comme un monstre, il était brusquement traité comme un dieu.
Tous ces yeux pleins d'éclairs redoutables se fixaient sur le marquis avec une sorte de sauvage amour.
Cette cohue était armée de fusils, de sabres, de faulx, de pioches, de l âtons; tous avaient de grands feutres on des bonnets bruns, avec des cocardes blanches, une profusion de rosaires et d'amulettes, de larges culottes ouvertes au genou, des casaques de poil, des guêt es de cuir, le jarret nu, les cheveux longs, quelques-uns l'air féroce, tous l'œil naïf.
Un homme, jeune et de belle mine, traversa ces gens agenouillés et monta à grands pas vers le marquis. Cet homme était, comme les paysans, coifiFé d'un feutre à bord relevé et à cocarde blanche, et vêtu d'une casaque de poil, mais il avait les mains blanches et une chemise fine, et il portait par-dessus sa veste une écharpe de soie blanche à laquelle pendait une épée à poignée dorée.
Parvenu sur la hure, il jeta son chapeau, détacha son écharpe, mit un genou en terie, piésenta au marquia l'écharpe et l'épée, et dit:
'•Nous vous cherchions en eiTet, nous vous avons trouvé. Voici l'épée de commandement. Ces homiues sont maintenant à vous. J'étais leur commandant, je monte en grade " je suis votre soldat. Acceptez notre hommage, monseigneur. Donnez vos ordres, mon général."
Puis il fit un signe, et des hommes qui portaient un drapeau tricolore sortirent du bois. Ces hommes montèrent jusqu'au marquis et dépr)sèreut le drapeau à »^es pieds. C'était le drapeau qu'il venait d'entrevoir à travers les arbres.
" Mon général," dit le jeune homme qui lui avait présenté
Telhnarch.
l'épée et réoharpe, " oeoi est le drapeau que nous yenons de prendre aux bleus qui étaient daua la ferme d'Herbe-en-Pail. Monseigneur, je m'appelle Gavaid. J'ai été au maïqnia de La Bouarie." "
" C'est bien," dit le marquis.
Et, oalme et grave, il ceignit l'éoharpe.
Puis il tira l'épée, et, l'agitant nue au-dessus de sa tôte : Debout 1 " dit- il. " et vive le roi 1 "
Tous se levèrent'.
Et l'on entendit dans les profondeurs du bois une clameur éperdue et triomphante : *' Vive le roi I Vive notre Tnarquia ! Vive Lanterne ! "
lie marquis se tourna vers Gavard.
" Combien dono êtes- vous î "
« Sept mille."
Et tout en descendant de l'éminence, pendant que les paysans écartaient les ajoncs devant les pas du marquis de Lantenao, Gavard continua :
"Monseigneur, rien de plus simple. Tout cela s'explique d'un mot. L'aflSohe de la république, eu révélant votre présence, a insurgé le pays | our le l oi. Nous avions en outre été avertis sous maiu par le maire de Granville qui eat un homme à nous. Cette nuit on a sonué le tocsin." "
••Pour qui?"
" Pour vous."
" Ah I " dit le marquis.
"Et nous voilà," reprit Gavard.
" Et vous êtes sept mille? "
" Aujourd'hui. Nous serons quinze mille domain. Quand M. Henri de La Bochejaquelein " est parti pour l'armée catholique, on a sonné le tocsin, et en une nuit six paroisses, lui ont amené dix mille hommes. On n'avait pas de munitions, on a trouvé chez un maçon soixante livres de poudre de mine, et M. de La Booheja(^uek'in est ))arii avec cela. Nous pensions bien que vous deviez être quelque part daus cette forêt, et nous vous olierohious."
" Et vous avez attaqué les bleus dans la ferme d'Heibe-en- Pail?"
" Le vent les avait empêchés d'entendre le tocsin. Ils no se défiaient pas ; les gt-ns du hameau, qui sont patauds," les avaient bien reçus. Ce matin, nous avons investi la ferme les bleus dormaient, et en un tour de main"" la chuse a été faite. J'ai nu cheval. Daignez-vous l'accepter, mon général ? "
Quatrevingt-Treize.
« Oui."
Un paysan amena un cheval blanc militairement harnaché. Le marquis, sanii user de l'aide que lui offrait Gavard, munta à cheval.
" Hurrah ! " crièrent les paysans. Car les cris anglais Font fort usités sur la côte bretonne-normande, en comnieroe perpétuel avec les îles de la Manche.
Gavard fit le salut militaire et demanda :
" Quel sera votre quartier général, monseigneur ? **
"D'abord la forêt de Fougères."
" C'est une de vos sept forêts, monsieur le marquis."
"Ne m'avez-vous pas dit que les gens d'Herbe-en-PaU avaient bien reçu les bleus ? "
" Oui, mon général."
" Vons avez brûlé la ferme ? "
"Oui."
" Avez- vous brûlé le hameau ? "
"Non."
"Biûlez-le."
" Les bleus ont. essayé de se défendre ; mais ils étaient cent cinquante et nous étions >-ept mille." "Qu'est ce que c'est que ces bleus-là?" "Des bleus de San terre."*
"Qui a commandé le roulement de tambours pendant qu'on coupait la tête au roi. Alors c'est un bataillon de Paris?"
"Un demi-bataillon." Comment s'appelle ce bataillon?"
" Mon général, il y a sur le drapeau : * Bataillon dn Bonnet-Kouge.' "
" Des bêtes féroces."
" Que faut-il faire des blessés ? "
" Achevez-les."
"Que faut-il faire des prisonniers?" " Fusillez-les."
*' Il y en a environ quatrevingts."
" FusiUez tout."
" Il y a deux, femmes."
" AussL"
" Il y a trois enfants."
" Emmentz-les. On verra ce qu'on en fera." Et le marquis poussa sou cheval.
Feudant que ceci se passait près de Tauis, le mendiant
Tellmarch,
s'en était allé Yera CroHon. II s'était enfoncé dans les ravinB, sous los vastes fouillées sourdes," inattentif à tont et attentif à rien, oomme il l'avait dit lui-même, rêveur plutôt que pensif, car le pensif a un but et le rêveur n'en a pas, erraut, rôdant, s'arrétant, mangeant çà et là une pousse d'oseille sauvage, buvant aux sources, dressant la têre par moments à des fracas lointains, puis rentrant dans l'éblouissante fascination de la nature, offrant ses haillons au xoleil, entendant peut-être le bruit des hommes, mais écoutant le chant des oiseaux.
11 était vieux et lent ; il ne pouvait aller loin ; comme il l'avait dit au marqnis de Lantenac, un quart de lieue le fatiguait ; il fit un court circuit vers la Croix- Avranchin, et le soir était venu quand il s'en retourna.
Un peu au delà de Macey, le sentier qu'il suivait le conduisit sur une sorte de point culminant dégagé d'arbres, d'oii l'on voit de très loin et d'oii l'on découvre tout l'horizon de l'ouest jusqu'à la mer.
Une fumée appela son attention.
Bien de plus doux qu'une fumée, rien de plus effrayant. Il y a les fumée'* paisibles et il y a les fumées scélérates. Une fumée, l'épaisseur et la couleur d'une fumée, c'est toute la difTérenoe entre la paix et la guerre, entre la fraternité et la haine, entre l'hospitalité et le sépulcre, entre la vie et la mort. Une fumée qui monte dans les arbres peut signifier ce qu'il y a de plus charmant au monde, le foyer, ou ce qu'il y a de plus affreux, l'incendie ; et tout le bonheur comme tout 1h malheur de l'homme Hont parfois dans cette chose éparse au vent.
La fumée que re<!;aTdait Tellmarch était inquiétante.
Elle était noire avec des rougeurs subites," comme si le brasier d'oii elle sortait avait des intermittences et achevait de s'éteindre, et elle s'élevait au-dessus d'Herbe-eu< Pail.
Tellmaroh hftta le pas et se dirigea vers cette fumée. Il était biea las, mais il voulait savoir ce que c'était.
Il arriva au sommet d'un coteau auquel étaient adossés le hameau et la métairie.
Il n'y avait plus ni métairie ni hameau.
Un tas de masures brûlait, et c'était là Herbe-en-Fail.
11 y a quelque chose de plus poignant à voir brûler qu'un palais, c'est une chaumière. Une chaumière en feu est lamentable. La dévastation s'abaitant sur la misère," lo
62 QtuUrevinçt-Treize.
vautour s'acharnant sur le ver de terre, il y a là on ne sait
quel contre-sens qui serre le cœur.*'
Le spectacle que Tellmarch avait sons les yeux le fit immobile. Cette destruction s'accomplissait en silence. Pas un cri ne s'élevait; pas un soupir humain ne se mêlait à cette fumée ; cette fournaise travaillait et achevait de dévorer ce village sans qu'on entendît d'autre bruit que le craquement des charpentes et le pétillement des chaumes. Par moments la fumée se déchirait, les toits effondrés laissaient voir les chambres béantes, le brasier montrait tous ses rubis, des guenilles écarlates et de pauvres vieux meubles couleur de pourpre se dressaient dans des intérieurs vermeils, et Tellmarch avait le sinistre éblouissement du désastre.
Quelques arbres d'une châtaigneraie contiguë aux maisons avaient pris feu et flambaient.
II écoutait, tâchant d'entendre une voix, nn appel, une clameur; rien ne remnait, excepté les flammes; tout se taisait, excepté l'incendie. Est-ce donc que tous avaient fui?
Oîi était oe groupe vivant et travaillant d'Herbe-en-Pail?
Qu'était devenu tout ce petit peuple ?
Tellmaich descendit du coteau.
Une énigme funèbre était devant lui. Il s'en approchait sans hâte et l'oeil fixe. Il avançait vers cette ruine avec une lenteur d'ombre ; il se sentait fantôme dans cette tombe.
Il arriva à ce qui avait été la porte da la métairie, et il regarda dans la cour qui, maintenant, n'avait plus de murailles et se confondait avec le hameau groupé autour d'elle.
Ce qu'il avait vu n'était rien. Il n'avait encore aperça qne le terrible, l'horrible lui apparut.
Au milieu de la cour il y avait un monceau noir, vag^ne» ment modelé d'un côté par la flamme, de l'antre par la lune ; oe monceau était un tas d'hommes, ces hommes étaient morts.
Il y avait antonr de re tas nne grande mare qui fumait nn peu ; l'incendie se reflé ait dans cette mare, mais elle n'avait pas besoin du feu pour être rouge ; c'était du sang.
Tellmarch s'approcha. 11 se m't à examiner, l'un apiès l'atitre, ces corps gisants ; tous étaient des cadavres.
La lune éclairait, l'incendie aussi.
Ces cadavres étaient des soldats. Tons étaient pieds nm; on Ipur avait piis lears souliers; on leur avait aussi pria
Tellmarch.
lenra armes ; ils avaient encore leurs nnifonncs qui étaient bleus; çà et là on distinguait, dans l'amoncellement des membres et des têtes, des chapeaux troués aveo des cocardes tricolores. C'étaient des républicains. C'étaient ces Parisiens qui, la veille encore, étaient là tous vivants, et tenaient garnison dans la ferme d'Herbe-en-Pail. Ces hommes avaient été suppliiàés; ils avaient été foudroyés sur place, et aveo soin. Ils étaient tous morts. Pas im ifile ne surtait du tas.
Tellmarch passa cette revue des cadavres, saus en omettre nn seul ; tous étaient criblés de balles.
Ceux qui les avaient mitraillés, pressés probablement d'aller ailleurs, n'avaient pas pris le temps He les enterrer.
Comme il allait se retirer, ses yeux tombèrent sur un mur bas qui était dans la cour, et il vit quatre pieds qui passaient de derrière l'angle de ce mur.
Ces pieds avaiunt des souliers ; ils étaient plus petits que les autres; Tellmarch appiooha. C'étaient des pieds de femmes.
Deux femmes étaient gisantes côte à côte derrière le mur, fusillées auMsi.
Tellmarch se pencha sur elles. L'une de ces femmes avait une sorte d'uniforme; à côté d'elle était un bidon briré et vidé; c'é'ait une vivandière. Elle avait quatre balles dans la tête. Elle était morte.
Tellmarch examina l'autre. C'était une paysanne. Elle était blême et béante. Ses yeux étaient fermés. Ella n'avait aucune plaie à la tête.
Il la toucha. Elle n'était pas froide.
Elle n'avait pas d'autre blessure que 1h clavicule cassée et la plaie à l'épaule.
11 posa la main sur le cœur et sentit un faible battement Elle n'était pas morte.
Tellmarch se redressa debout et cria d'une voix terrible:
"Il n'y a donc personne ici? "
" C'est toi, le caimand I " répondit une voix, si barse qu'on l'entendait à peine.
Et en même temps une tête sortit d'un trou de ruine,
Puis une autre face apparut dans une autre masure.
C'étaient deux paysans qui s'étaient cachés ; les seuls qui survécussent.
La voix connue du caimand les avait rassurés et les avait fait sortir des recoins où ils se blottissaient." 11b avancèrent vers Tellmarch, fort tremblants encore.
Quatrevingt- Treize,
Tellmarch avait pu crier, mais ne poaTait parler; les émotions profondes sont ainsL
Il leur montra du doigt la femme étendue à ses pieds.
" Est-ce qu'elle est encore en vie? " dit l'nn des paysans;,
Tellmarch fit de la tête signe que oui.^
" L'autre femme est-elle vivante? " demanda l'autre paysan.
Tellmarch 6t signe que non.
Le paysan qui s'était montré le premier reprit :
"Tous les autres sont morts, n est-ce pas? J'ai vu cela. J'étais dans ma cave. Comme on remercie Dieu dans ces moments-là de n'avoir pas de famille ! Ma maison brûlait. Seigneur Jésus 1 on a tout tné. Cette femme-ci avait des enfants. Trois enfants. Tout petits! Les enfants criaient : ' Mère I * La mère criait : ' Mes enfants ! ' On a tué la mère et on a emmené les enfants. J'ai vu cela, mon Dieu! mon Dieu 1 mon Dieu ! Ceux qui ont tout massacré sont partis. Us étaient contents. Ils ont emmené les petits et tué la mère. Mais elle n'est pas morte, n'est-ce pas, elle n'est pas morte? Dis donc, le caimand, est-ce que tu crois que ta pourrais la sauver? Yeux- tu que nous t'aidions à la porter dans ton camichot?""
Tellmarch fît signe que oui.
Le bois touchait à la ferme. Us eurent vite fait un brancard avec des feuillages et des fougères. Ils placèrent sur le brancard la femme toujours immobile, et se mirent en marche dans le bailler, les deux paysans portant le brancard, l'un à la téte, l'autre aux pieds, Tellmarch soutenant le bras de la femme, et lui tâtant le pouls.
Tout en cheminant, les deux paysans causaient, et, par» dessus la femme sanglante dont la lune éolairait la face pftle^ ils échangeaient des exclamations eii'arées.
" Tout tuer 1 "
"Tout brûler!"
" Ah ! muuseignenr Dieu ! est-ce qu'on va être comme ça à présent ?"'='
" C'est ce grand homme vieux qui l'a voulu." " Oui, c'est, lui qui commandait."
"Je ne l'ai pas vu quand on a fusillé. Est-ce qu'il était là?"
" Non. Il était parti. Mais c'est égal, tout s'est fait par son commandement"
" Alors, c'est lui qui a tout fait."
** 11 avait dit : ' Tuez ! brûlez ! pas de quartier I *"
Telîmareh. 05
•*Cest nu marquis." "Oui, puisque c'est notre marquis." "Comment s'appelle-t-ii dotio déjà?" " C'est monsieur de Lantenac."
Telîmareh leva les yeux au ciel et murmurai entre ses dentN; «Si j'avais sut"
Quatrevinfft-Treize,
CBAPTER IV.
A PARIS— LE CITOTEN CIHOURDAnr.
Il y avait me du Paon un cabaret .qu'on appelait café. Ce café avait une arrièi e-charabre, aujourd'hui bisiorique. C'était là que se rencontraient parfois, à peu près secrètement, des hommes tellement puissants et tellement surveillés qu'ils hésitaient à se parler en public.
Le 28 juin 1793, trois hommes étaient réunis autour d'une table dans cette ariière-chambre. Leurs chaises ne se touchaient pas; ils étaient assis chacun à un des côtés de la table, laissant vide le quatrième. Il était environ huit heures du soir; il faisait jour encore dans la rue, mais il fai- ^ sait nuit dans l'arrière-chambre, et un quinquet ' accroché au . plafond, luxe d'alorti, éclairait la table. /
Le premier de ces trois hommes était pâle, jeune, grave, avec les lèvres minces et le regard froid. Il avait dans la joue un tic ' nerveux qui devait le gêner pour sourire. II était poudré, ganté, brossé, boutonné. Son habit bleu clair ne faisait pas un pli.* Il avait une culotte de nankin, des bas blancs, une haute cravate, un jabot plissé, des fouliers à boucles d'argent. Les deux autres hommes, étaient, l'un une espèce de géant, l'autre une espèce de n^ih. Le grand, débraillé ' dans un vaste habit de drap écarlaté, le col nu dans une cravate dénouée tombant plus bas que le jabot, la veste ouverte avec des boutons arrachés, était botté de bottes à reverf» et avait les cheveux tout hérissés, quoiqu'on y vît • un reHte de coiffui e et d'apprêt ; il y avait de la crinière dans sa perruque. Il avait la petite vérole sur la face, une ride de colère entre les sourcils, le pli de la bonté au coin de lit bouche, les lèvres épaisses, lus dents grandes, un poing de portefaix, l'œil éclatant. Le petit était un homme jaune qui, assis, semblait difforme; il avait la téte renversée en arrière, les yeux injectés de sang, des plaques livides sur le visage, un mouchoir noué sur ses cheveux gras et plats, pas de fiuut.
A Paris — Le Citoyen Cimourdain.
une bouche énorme et terrible. Il avait unpantnion à pied,' de larges souliers, un gilet qui soniblait avoir été de satin blano, et par-dessus ce gilet une rouppe' dans les plis de laquelle une ligne dure et droite laiissait deviner" un poignard.
Le premier de ces hommes s'appelait Bobespierre, le second Danton, le troisième Marat.*
Ils étaient seuls dans cette salle.
Une carte de France était étalée an milieu de la table.
Bobespierre posa la maiu sur les papiers éialés devant lui et dit :
"Je viens de vous lire les dépêches de Prieur de la Marne. Je viens de vous ooTnmuui(iuer les renseignements donnés par Gélambre." Danton, éc outez, la guerre étrangère n'est rien, la guerre civile est tout, La guerre étrangère, c'est une écorohure qu'on a au coude ; la guerre civile, c'est l'ulcère qui vous man^e le fi>ie. De tnutoo qne je viens de vous lire, il résulte ceci : la Vendée, jusqu'à ce jour éparse entre plusieurs chefs, est au moment du se concentrer. Elle va désormais avoir un capitaine unl<]ue ..."
" Un brigand central," murmura Danton.
" C'est," poursuivit Bobespierre, " l'homme débarqué près de Pontorson le 2 juin. "Je continue do résumer les dépêches. La guerre de forêt s'organise sur une vas'e échelle. En même temps une dosoonte anglaise se prépare ; " Vendéens et Anglais, c'est Bretagne avec Bretagne. Los hurous du Finistùro parlent la uulnie langue (^ue les topinarobous de Cornonailles. J'ai mis sous vos yeux une lettre interceptée de Puisayo oh il est dit qne 'vingt mille habits rougeg distribués aux insurgés en feront lever cent mille.' Quand l'insurrection paysanne sera complète, la descente anglaise se fera. Voici le plan. Suivez-le sur la carte."
A ce moment un homme entra. C'était le citoyen Cimouiv duin
"Ohl le citoyen Cimourdain n'est pas de trop," dit Danton.
Et il tendit la main à Cimourdain.
Puis :
"Parbleu," dit-il, "expliquons la situation au citoyen Cimourdain. Il vient à propos."
"Soit," dit Cimourdain, grave et simple. "De quoi ••agit-il?"
Q uatrevingt- Treize.
" De la Vendée," répondit Bobespierre.
" La Yendéu ! " dit Gimonrdain.
Et il reprit :
"C'est la grande menace. Si la révolution menrt, elle inonrra par la Vendée. Une Vendée est plus redoutable que dix AUemagues. Four que la France vive, il &iit tuer la Vendée."
"£h bien," demanda Cimonrdain, "qu'y a-t-il? qu'esta qu'elle fait, cette Vendée?"" Bobespierre répondit :
" Ceci. Elle a un chef. Elle va devenir épouvantable." " Qui est ce cbef, citoyen Bobespietre ? " " C'est un ci-devaut marquis de Lantenac, qui s'intitule prince breton."
Cimourdain fit un mouvement.
" Je le connais," dit-il.
" Eh bien, citoyen Cimourdain, cet homme-là est en
Vendée."
" Depuis quand ? "
"Depuis trois semaines."
" Il faut le mettre Lors la loi." "
" C'est fait"
" Il faut mettre sa tête à prix." "C'est fait."
" 11 faut o£frir, à qui le prendra, beaucoup d'argent.*
" C'est fait."
" Pas en assignats."
" C'est fait."
" En or."
" C'est fait."
" Et il faut le guillotiner." " Ce sera fait." "Par qui?" " Par vous." «Par moi?"
" Oui, vous serez délégué du comité de salut public, aveo pbins pouvoirs."
"J'accepte," dit Cimourdain.
Bobespierre était rapide dans ses choix ; qualité d'homme d'état. Il prit dans le dossier qui était devant lui une feuille de papier blanc sur laquelle on lisait cet entête"* imprimé : " Hépubliquk française, uns ki ibditisiblk. ComitA
b£ SA '.UT FUBUC."
A Paris — Le Citoyen Cimourdain.
Cîmonrclain continua :
"Oni, j'accepte. Terrible contre terrible. Lantenao est féroce, je le serai. Guerre à mort avec cet homiue. J'en délivrerai la république, s'il plait. à Dieu."
" C'est bien dit, citoj'en Cimourdain. Vous serea délégué ' près du commandant de la colonne expéditionnaire. Vous aurez affaire à un jeune homme. Vous aurez de l'ascendant sur lui, ayant le double de son ftge. Il &ut le diriger, mais le ménager. Il parait qu'il a des talents militaires, tous les rapports simt unanimes là-dessns. Il fait partie d'un corps qu'on a détauhé de l'armée du Rhin pour aller en Vendée. Il arrive de la frontière, où il a été admirable d'intelligence " et de bravoure. Il mène supérieurement la colonne expéditionnaire. Depuis quinze jours, il tient en échec " ce vieux marquis de Lantenao. Il le réprime et le chasse devant lui. Il finira par l'acculer" à la mer et par l'y culbuter. Lantenao a la ruse d'un vieux général, et lui a l'audace d'un jeune capitaine. Ce jeune homme a déjà des ennemis et des envieux. L'adjudant-générsl Léohelle est jaloux de lui."
" Ce jeune homme," dit Cimuuidain, " uie semble avoir de grandes qualités."
" Mais il a un défaut ! " .
L'interruption était de" Marat.
*' Lequel ? " demanda Cimourdain.
" La clémence," dit Marat
Et Marat poursuivit :
" C'est ferme au combat, et mon après. Ça donne dans " l'indulgence, ça pardonne, ça fait grâce, ça sauve les femmes et les filles des aristocrates, ça rel&uhe les prisonniers."
" Grave faute," murmura Cimourdain.
" Crime," dit Marat.
*' Quelquefois," dit Danton.
•* Souvent," dit Kobespierre.
*'Pi-esque toujours," reprit Marat.
" Quand on a affaire aux ennemis de la patrie, toujours," dit Cimourdain.
" Comment s'appelle-t-il, oe commandant ? "
Bobespierre répondit :
" C'est un ci-devant," un noble."
Et il se mit à feuilleter le dossier."
" Voici le nom. Citoyen Cimourdain, le commandant sur qui vous aurez pleins pouvoirs est un oi-devaut vicomte. Il s'appelle Gauvain."
Quatrev'ngt- Treize.
Gimourdain pâlit
" Gauvain I " s'écria-t-il.
Marat vit la pâleur de Oimonnlain,
" Le vicomte Gauvain 1 " répéta Cimourdain.
" Oui," dit Robespierre.
" Eh bien?" dit Marat, l'œil fixé sur Cimourdain.
Il y eut un temps d'arrêt. Marat reprit :
" Citoyen Cimourdain, aux conditions indiquées par vousmême, acceptez- vous la mission de commissaire délégué près le commandant Gauvain? Est-ce dit?"
" C'est dit," répondit Cimourdain.
Il était de plus en plus pâle.
Bobespierre prit la plume qui était près de lui, écrivit de son écriture lente et correcte quatre lignes sur la feuille de papier portant en tête : " Comité he sai.ut phbuc," signa, et passa la feuille et la plume à Danton ; Danton signa, et Marat, qui ne quittait pas des yeux la face livide de Cimourdain, signa après Danton.
hoh* spierre, reprenant la feuille, la data, et la remit à Gimourdain, qui lut :
** An II DE LA FÉPCBUQUB.
" Pleins pouvoirs sont donnés au citoyen Cimourdain, commissaire délégué du comité de salut public près le citoyen Gauvain, commandant la colonne expéditionnaire de l'armée des côtes.
" ROBESPIEEBE. — DaNTOS. — MaKAT."
Et au-dessous des signatures :
"28 juin 1793."
Eobespierre reprit :
" Il n'y a pas un moment à perdre. Demain vous recevrez votre commission en règle, signée de tous les membres du comité de salut public. Vos pouvoirs sont illimités. Vous pouvez faire Gauvain général ou l'envoyer à l'échafaud. Yous aurez votre commission demain à trois heures. Quand partirez-vous ? "
" A quatre heures," dit Cimourdain.
Et ils se séparèrent.