‹ Quatre-vingt-treizeChapitre 9 sur 81 · LE SAUVETAGE · texte numérisé non relu

LE SAUVETAGE

Au moment oli Michelle Fléchard avait aperçu la tour rougîe par le soleil couchant, elle en était à pliiB d'une lieue. Elle qui pouvait à peine faire un pas, elle n'avait point hésité devant cette lieue à faire. Les femmes sont faihles, mais les mères sont fortes. Elle avait marché.

Le soleil s'était couché ; le crépuscule était venu, puis l'obscurité profonde; elle avait entendu, marchant toujours, sonner au loin, à un clocher qu'on ne voyait pas, huit heuies, puis neuf heures. Ce clocher était probablement celui de Parigné. De temps en temps elle s'ari était pour écouter des espèces de coups sourds qui étaient peut-être un des fracas vagues de la nuit.

Elle avançait droit devant elle, cassant les ajoncs et les lande<' aiguës sous ses pieds sanglants. Elle était guidée par une faible clarté qui se dégageait du donjon lointain, le taisait saillir, et donnait dans l'ombre à cette tour uu rayonnement mystérieux;- Cette clarté devenait plus vive quand les coups devenaient plus distincts, puis elle s'effaçait.

Le vaste plateau oii cheminait Michelle Fléchard n'était qu'herbe et bruyère, sans une maison ni un arbre ; il s'élevait insensiblement, et, à perte de vue, appuyait sa longue ligne droite et dure sur le sombre horizon étoilé. Ce qui la soutint dans cette montée, c'est qu'elle avait toujours la tour BOUS les yeux.

Elle la voyait grandir lentement.

Les détonations étouffées et les lueurs pâles qui sortaient de la tour avaient, nous venons de la dire, des intermittences ; elles s'interrompaient, puis reprenaient, proposant on ne sait quelle poignante énigme à la misérable mère en détresse.

Brusquement élles cessèrent; tout' s'étei^^nit, bruit et

Le Sauvetage,

darté ; il j eut rm moment de plein silence, une sorte de paix lugubre so -fit.

C'est en cet instant là que Michelle Fléchard arriva an bord du plateau.

Elle aperçut à ses pieds un ravin dont le fond se perdait dans une blême épaisseur de nuit ; à quelque distance, sur le haut du plateau, un enchevêtrement de roues, de tains et d'embrasures qui était une batterie de canons ; et, devant elle, confusément éclairé par les mèches allumées de la batterie, un énorme édiii(!e qui semblait bâti avec des ténèbres plus noires que toutes les autres ténèbres qui l'entouraient.

Cet édifice se composait d'un pont dont les arches plongeaient dans le ravin, et d'une sorte de château qui s'élevait sur le pont, et le château et le pont s'appuyaient à une hante rondeur obscure, qui était la tour vers laquelle cette mère avait marché de si loin.

On voyait des clartés aller et venir aux lucarnes de la tour, et, à' une rumeur qui en sortait, on la devinait pleine d'une foule d'hommes dont quelques silhouettes déburdaient eu haut jusque sur la plate-forme.

Il y avait près de la batterie un campement dont Ij^ichelle Fléchard distinguait les vedettes ; mais, dans l'obscurité et dans les broussailles, elle n'en avait pas été aperçue.

Elle était parvenue au bord du plateau, si près du pont qu'il lui semblait presque qu'elle y pouvait toucher avec la main. La profondeur du ravin l'en séparait. Elle distinguait dans l'ombre les trois étages du château du pont.

Elle resta un temps quelconque, car les mesures du temps s'effaçaient dans son esprit, absorl)ée et muette devant oe ravin béant et cette Lâtisse^ténébreuse. Qu'était-ce que cela? Que se paSsait-il là? Etait-ce la Tourgue?* Elle se demandait pourquoi elle était là.

Elle regardait, elle écoutait.

Subitement elle ne vit plus rien.

Un voile de fumée venait de monter entre elle et ce qu'elle regiirdait. Une âcre cuisson lui fit fermer les yeux. A peine avait-elle clos les paupières qu'elles s'empourprèrent et devinrent lumineuses. Elle les rouvrit.

Qe n'était plus la nuit qu'elle avait devant elle, c'était le jour ; mais une espèce de jour funeste, le jour qui sort du feu. Elle avait sous les yeux un commencement d'incendie.

La fumée de noire était devenue écarlate, et une grande

Q uatrevin gt- Treize.

flamme était dedans ; cette flamme apparaissait, puis dL-^paraissait, aveo ces torsions farouches qu'ont les éclairs et lea Beipents.

Cette flamme sortait comme une langue de quelque chose qui ressemblait à une gueule et qui était une î'euêtre pleine de feu. Cette fenêtre, grillée de barreaux de fer déjà rouges, était une des croisées de l'étage inférieur cm château construit sur le pont. De tout l'édifice on n'apercevait que cette fenêtre. La fumée couvrait tout, même le plateau, et l'on ne distinguait que le bord du ravin, noir sur la flamme vermeille.

Mi<;helle Fléchard, étonnée, regardait. La fumée est nuHge, le nuage est rêve; elle ne savait plus ce qu'elle voyait. Devait-elle fuir ? Devait-elle rester ? Elle se sentait presque hors du réel.

Un soufiBe de vent passa et fendit le rideau de fumée, et dans la déchirure' la tragique bastille, s<'udainement démasquée, se dressa visible tout entière, donjon, pont, châielet, éblouissante, horrible, avecla magnifique dorure de l'incendie, réverbéré sur elle de haut en bas. Michel. e Fléchard put tout voir dans la netteté sinistre du feu.

L'étape inférieur du château bâti sur le pont brûlait.

Âu-(îesBus on distinguait les deux autres étages encore intacts, mais comme portés par une corbeille de flammes. Du rebord du plateau, où était Michelle Fléchard, on en voyait vaguement l'intérieur à travers des interpositions de feu et de fumée. Toutes les fenêtres étaient ouvertes.

Far les fenêtres du second étage, qui étaient très grandes, Michelle Fléchard apercevait, le long des murs, des armoires qui lui semblaient pleines de livres, et, devant une des croisées, à terre, dans la pénombre, un petit groupe confus, quelque chose qui avait l'aspect indi>tinct et amoncelé d'un nid ou d'une couvée, et qui lui faisait l'effet de r«muer par moments.

Elle regardait cela.

Qu'était-ce que Ce petit groupe d'ombre ?

A de certains instants, il lui venait à l'esprit que cola ressemblait à des formes vivantes; elle avait la fièvre, elle n'avait pas mangé depuis le matin, elle avait marché sans relâche, elle était exténuée, elle se sentait dans une sorte d'hallucination dont elle se défiait instinctivement ; pourtant ses yeux de plus en plus fixes ne pouvaient se détacher de cet obscur entassement d'objets quelconques, inanimés

Le Sawvetage.

probablement, et en apparence inertes, qui gisait là sur le parquet de cette salie superposée à l'incendie.

Tout à coup le feu, comme s'il avait une volonté, allongea d'en bas un de ses jefs vers le grand lierre mort qui couvrait précisément cette façade qne Mîchellu Fléuhard regardait. Ou eût dit que la flamme venait de découvrir ce réseau de branches sèches ; une étincelle s'en empara avidement, et se mit à monter le long des sarnieuts avec l'agilité affreuse des traînées de poudre. En un clin d'œil la flamme atteignit le second étage. Alors, d'en haut, elle éclaira l'intérieur du premier. Une vive lueur mit subitement en relief trois petits êtres endormis.

C'était un tas charmant, bras et jambes mêléd, paupières fermées. Mondes têtes souriantes.

La mère reconnut ses enfants.

Elle jeta un cii effrayant.

C'était ce cri qne le marquis de Lantenac venait d'entendre. On a vu qu'il s'éiait arrêté.

Le marquis était entre 1 issue du passage par oit Halmalo l'avait fait échapper, et le ravin. À travers les brousNailles entre-croisées sur lui, il vit le pont en flammes, la Tourgue rouge de la rêver béiation, et, par l'écartement de deux branches, il aperçut au-dessus de sa tête, de l'autre côté, sur le rebord du plateau, vis-à-vis du château biûlant et dans le plein jour de l'incendie, une figure hagarde et lamentable, une femme penchée sur le ravin.

C'était de cette femme qu'était venu ce cri.

Le marquis écoutait. Cela tombait sur sa tête ; il entendait on ne sait quoi d'inarticulé et do déchirant, plutôt des sanglots que des paroles.

"Ah! mon Dieu ! mes enfants! ce sont mes enfants ! Au BBCouis ! au feu ! au feu ! Mais vous êtes donc des bandits ! Est-ce qu'il vîy a personne là? Mais mes enfants vont brûler 1 Ah! voilà une chose!* Georgette! mes enfants 1 Gros- Alain, René-Jean! Mais qu'est-ce que cela veut dire? Qui donc a mis mes enfants là ? Ils doi nient. Je suis folle I C'*-Bt une chose impossible. Au secours ! "

Cepundaiitun grand mouvement se faisait dans laTourgne et sur le plateau, 'l'out le camp accourait autour du feu qui venait d'éclater. Les assiégeants, après avoir eu affaire à la mitraille, avaient affaire à l'incendie. Gauvain, Cimourdain, Guéuhamp donnaient des ordres. Que faire? Il y avnit à peine quelques seaux d'eau à puiser dans le maigre ruisseau

Quatrevingt-Treize.

du ravin. L'angoisse allait croissant. Tout le rebord du plateau était couvert de visages effaréi qui regardaient. Ce qu'on voyait était efiroyable.

On regardait, et l'on n'y pouvait rien.

La flamme, par le lierre qui avait p is feu, avait gagné l'étage d'en haut. Là elle avait trouvé le grenier plein de paille et elle e'y était précipitée. Tout le grenier brûlait maintenant. Le flamme dansait ; la joie de la flamme, chose lugubre. Il semblait qu'un souffle scélérat attisait ce bûcher. On eût dit que l'épouvantable Iiuânus tout entier était là changé en tourbillon d'étincelles, vivant de la vie meurtrière du feu, et que cette âme monstre s'était faite incendie. L'étage de la bibliothèque n'était pas encore atteint, la hauteur de son plafond et l'épaisseur de ses murs retardaient l'instant oii il prendrait feu, mais cette minute fatale

caressé par celui du troisième. L's^fiFreux bais'.-r de la mort l'effleurait. En bas une cave de lave, en haut une voûte de braise ; qu'un trou se fit au plancher, c'était l'écroulement dans la cendre rouge: qu'un trou se fît au plafond, c'é'ait l'enseveliissement sons les charbons ardents. Bené-Jean, Gros-Alain et Georgette ne s'étaient pas encore réveillés, ils dormaient du sommeil profond et simple de l'enfance, et, à travers les plis de flamme et de fumée qui tour à tour couvraient et découvraient les fenêtres, on les apercevait dans cette grotte de feu, au fond d'une luour de météore, paisibles, gracieux, immobiles, comme trois enfants -Jés i s confiants endormis dans un enfer ; et un tigre eût pleuré de voir ces roses dans cette fournaise et ces berceaux dans ce tombeau.

Cependant la mère se tordait les bras.

" Au feu ! je crie an fi u ! on est donc des sourds qu'on ne vient pas 1 on me brûle nies enfants ! arrivez donc, vous les hommes qui êtes là. Voilà des jours et des jours que je marche, et c'est comme ça que je les retrouve ! Au feu I au secours ! Des anges ! dire que ce sont des anges ! Qu'est-ce qu'ils ont fait, ces innocents-là? moi on m'a fusillée, eux on les brûle 1 qui est-ce donc qui fait ces ctioses-là °p Au sec«urs ! sauvez mes enfants! est-ce que vous ne m'entendez pas? une chienne, on aurait pitié d'une chienne ! Mes enfants ! mes enfants ! ils dorment ! Dire que j'ai tant marché! iVles enfanta que j'ai nourris de mon laie ! moi qui me croyais malheureuse de ne pas les retrouver 1 Ayez pitié de moi I Je veux

approchait; il était léché

l'incendie du premier étage et

Le Sauvetage.

mes enfants, il me faut mes enfants! C'est pourtant vrai qu'ils sont li dans le feu ! Voyez mes panvies pieds comme ils sont tout en sanpç. Au sec mrs ! Ce n'est pas possible qu'il y ait des hommes sur la terre et qu'on laisse ces pauvies petite mourir comme cela! au secours! à l'iissassin ! Des choses comme on n'en voit pas de pareilles Ah ! les brigands ! qu'est-ce que c'est que cette affreuse maison-là ? On me les a volés pour me les tu r ! je veux mes enfants. Oh ! je ne sais pas ce que je ferais ! Je ne veux pas qu'ils meurent !, au Sticouis ! au secours ! au secours ! "

En même temps que la supplication terrible de la mère, des voix s'élevaient sur le plateau et dans le raviu :

" Une échelle ! " / "On n'a pas d'éohelle !" / «De l'eau!" ' " On n'a pas d'eau ! "

" Là-haut, dans la tour, au second étage, il 7 a une poi te."

" Elle est on fer."

" Enfoncez-la."

" On ne peut: pas ! "

Et la mère redoublait ses appels désespérés :

" Au feu ; Hu secours ! Mais dépêcliez-voiis donc ! Alors, tuez-moi ! Mes enfants ! mes enfants ! Ah ! l'horrible feu ! qu'on les en ôte, ou qu'on m'y jette ! "

Dans les intervalles de ces clameurs on entenJait le pétillement tranquille de l'incendie.

Le marquis tâta sa poche et y toucha la clef de la porte de fer. Alors, se courbant sous la voilte par laquelle il s'était évadé, il rentra dans le passage d'où il venait de sortir.

Toute une armée éperdue autour d'un sauvetage impossible, quatre mille hommes ne pouvant secourir trois enfants; telle était la situation.

On n'avait pas d'é -belle en effet ; l'échelle envoyée do Javené n'était pjis arrivée ; l'embrasement s'élargissait comme un cratère qui s'ouvre ; essayer de l'éteindre avec le ruisseau du ravin presque à sec était dérisoire ; autant jeter un verre d'eau sur un volcan,

Cimourdain, Guéchamp et Radoub étaient descendus dans le ravin; Gauvain était remonté dans la salle du deuxième étage de la Tourgue où étaient la pierre tournante, l'ipsue secrète, et la porte de fer de la bibliothèque. C'est là qu'avait é'é la mèche soufrée allumée par i'Imâuus ; c'était de là que l'inoendie était parti.

Qualremnfft- Treize.

Gaiivain avait amené avec lui vingt sapeurs. Enfoncer la porte fie fer, il n'y avait plus que cette resource. Elle était eifrojablenient bien fermée.

On commença par des coups de haclie. Les huches cassèrent. Un sapeur dit :

" L'acier est dn verre sur ce fer-là."

La porte était en effet de fer battu, et faite de douhles lames boulonnées' ayant chacune trois poucfrS d'épaisseur.

C)n prit des bai res de fer et l'on essaya des pesées sous la porte. Les barres de fer cassèrent.

" Comme des allumettes," dit le sapeur.

Gaiivain, sombre, murmura :

*' Il n'y a qu'un boulet qui ouvrirait cette porte. Il faudrait pouvoir monter ici une pièce de canon." " Et encore ! " dit le sapeur.

Il y eut un moment d'accablement. Tous ces bras impuissants s'arré'èrent. Muets, vaincus, consternés, ces humines considéraient l'horrible porte inébianlable. Une réverbération rouge passait par-dessous. Dei rière, l'incendie croissait.

L'afireux cadavre de l'imânus était là, sinistre, victorieux.

Encore quelques minutes peut-être, et tout allait s'effondrer.

Que faire ? Il n'y avait plus d'espérance.

Gauvain exaspéré s'écria, l'oeil fixé sur la pierre tournante du mur et sur l'issue ouveite de l'évasion :

" Cest pourtant par là que le marquis de Lantenac s'en est allé ! "

" Et, qu'il revient," dit une voix.

Et une tête blanche se dessina dans l'encadrement de pierre de l'issue secrète.

( "était lu marquis.

Depuis bien des années Gauvain ne l'avait pas vu de si près. Il recula.

Tous ceux qui étaient là restèrent dans l'attitude oh ils étaient, pétrifiés.

Le marquis avait une grosse def à la main, il refoula d'un regard altier quelques-uns des sapeurs qui étaient devant lui, marcha droit à la porte de fer, se courba sous la voûte, et mit la clef dans la seri ure. La serruie grinça, la porte s'ouvrit, on vit un gouffre de flamme. Le maïquis y entra.

Il y entra d'un pied ferme, la tête haute.

^ous le suivaient des yeux, frissonnants.

 peine le marquis eut-il fait quelques pas dans la salle incendiée que le parquet miné par le feu et ébranlé par aoa

Le Sauvetage.

talon 8'effon<lra derrière lui e*. mit entre lui et la porte un précipice. Le marquas ue tourna pas la tête et continua d'avancer. Il disparut dans la fumée.

On ne vit plus rien.

Avait-il pu aller pins loin ? Une nouvelle fondriève de feu s'était-elle' ouverte sous lui? N'avait-il réussi qu'à se perdre lui-même? On ne pimvait rien dire. On n'avait devant soi qu'une muraille de fumée et de flamme. Le marquis était au delà, mort ou vivant.

Cependant les enfants avaient fini par ouvrir les yeux.

L'incendie, qui n'était pas encore entré dans la sille de la bibliothèque, jetait au plafond un reflet rose. Les enfants ne connaissaient pas cette espèce d'aurure-là Ils la regardèrent. Georgette la contempla.

Toutes les splendeurs de l'infendie se déployaient : l'hvdre noire et le dragon écarlate apparaissaient dans la fumée diiforme, snpert)ement 8'>Hibre et. vermeille. De longues flammèches s'envolaient au loin et rayaient, l'ombre, et l'on eût dit des comèt' s combattantes, curant les unes après les autres. Il s'était fait au mur du troisième étage des crevasses par où la braise versait dans le ravin des cascades de pierreries ; les tas de paille et d'avoine qui bi ûlaient dans le grenier commençaient à ruisseler par les fené ves en avalanches de poudre d'or, et les avoines devenaient des améthystes, et les btins de paille devenaient des escarboucles.

"Joli I" dit Georgette.

Ils s'étaieiît dressés tous les trois

"Ah ! " cria la mère. " ils se réveillent ! "

René-Jeau se leva, alors Gros- Alain se leva, alors Georgette se leva.

Bené-Jean étira ses bras, alla vers la croisée et dit : "J'ai chaud."

La mère les appela.

" Mes enfants ! René ! Alain ! Georgette ! "

Les enfants regardaient autour d'eux. Ils cherchaient à comprendre. Oîi les hommes sont terrifiés, les enfants sont curieux. Qui s'étonne ainément s'effraye difficilement. Les enfants ont t^i peu droit à l'enfer que, s'ils le voyaient, ils l'admireraient

La mère répéta :

"René! Alain! Georgette 1"

René-Jean tourna la têfe; cette voix le tira de sa distraotion; les enfants ont la mémoire courte, mais ils ont le souvenir

Quatrevingt- Treize.

rapide ; tmt. le passé est pour eux hier ; René-Jean vit sa mère, trouva cela tout simple, et, entouré comme il l'était de choses étranges, sentant un vague besoin d'appui, il cria:

" Maman I "

" Maman I " dit Gros- Alain.

M'man I " dit Georgette.

Et elle tendit ses petits bras.

Et la mèi e hurla : " Mes enfants I "

Tous les trois vinrent au bord de la fenêtre; par bonheur,

l'embrasement n'était pas de ce côté-là.

" J'ai trop chaud," dit Bené-Jean.

Il ajouta :

"Ça brûle."

Et il chercha îles yeux sa mère.

" Viens donc, maman."

La mère éohevelée, déchirée, saignante, s'était laissée rouler de broussaille en broussaille dans le ravin. Cimourdain y était avec Guéchamp, aussi impui-sants en bas que Gauvaia en haut. Les soldats, désespérés d'être inutiles, fourmillaient autour d'eux. La chaleur était insupportable, personne ne la sentait. On considéiait l'esi arpement du pont, la hauteur des arches, l'élévation des étages, les fenêtres inaccessibles, et la nécessité d'agir vite. Trois étages à franchir. Nul moyen d'arriver là. Badoub, blessé, un coup de sabre à l'épaule, une oreille arrachée, ruisselant de sueur et de sang, était accouru ; il vit Miohelle Fléchard. " Tiens," dit-il, " ]a fusillée, vous êtes donc res^uscitée I " " Mes enfants ! " dit la mère. " C'est juste," répondit Badoub ; '* nous n'avons pas le temps de nous occuper des revenants." Et il se mit à escalader le pont, essai inutile, il enfonça ses ongles dans la pierre, il grimpa quelques instants ; mais les assises étaient lisses, pas une cassure, pas un relief, la muraille était aussi correctement rejointoyétj qu'une muraille neuve, et Eadoub retomba. L'incendie continuait, épouvantable; on apercevait, dans l'encadrement de la croisée toute rouge, les trois têtes blondes. La mère embrassait à genoux les piles du pont en criant : « Grâce 1"

De sourds craquements se mêlaient aux pétillements du brasier. Les vitres des armoires de la bibliothèque se fêlaient, et tombaient avec bruit. Il était évident que la charpente cédait. Aucune force humaine n"y pouvait rien. Encore un moment et tout allait s'abîmer. Ou n'attendait plus que la

Le Sauvetage.

catastrophe. On enlendait les petites vo^x répéter: "Maman! maman I " On étnit au paroxisme de l'effroi.

Tout à coup, à la fenêtre vi>isine de celle oh étaient les enfants, snr le fond pourpre du flamboiement, une haute figure apparut.

Toutes les têtes se levèrent, tons les yeux devinrent fixes. Un homme était là-haut, nn homme était dans la Balli- de la bibliothèque, un homme était dans la fournui-e. Cette figure se découpait en nuir sur la flamme, mais elle avait des cheveux blancs. On reconnut le marquis de Lauteuac.

Il disparut, puis il reparut.

L'efirayant vieillard se dressa à la fenêtre maniant une énorme échelle. C'était l'écl elle de sauvetage, déposée dans la bibliothèque, qu'il était allé chercher le long du mur et qu'il avait traînée jusqu'à la fenêtre. Il la saisit par une extrémité, et avec l'agilité magistrale' d'un athlète, il la fit glisser hors de la croisée sur le rebord de l'apiiui extéiieur jusqu'au fond du ravin. £adoub, en bas, épei du, tendit les mains, reçut l'échelle, la serra dans ses bras, et cria : " Vive la Bépnblique ! "

Le marquis répondit : " Vive le Roi 1 "

L'échelle était posée; la communication était établie entre la salle incendiée et la terre; vin>>;t hommes accouinrent, Badoub en tête, et en nn clin d'oeil ils s'étagèrent du haut en bas," adossés aux échelons comme les maçons qui montent et qui descendent des pierres. Cela fit sur l'échelle de bois une échelle humaine. Badoub, au faîte de l'échelle, touchait à lu fenêtre. Il était, lui, tourné vers l'incendie.

La petite armée, éparse dans les bruyères et sur les pent( 8, se pressait, bouleversée de toutes les émotions à la fois, sur le plateau, dans le ravin, sur la plate-forme de la tour.

Le marquis disparut encore, puis reparut, apportant un enfant.

Il y eut un immense battement de mains.

C'était le premier que le marquis avait saisi au hasard. C'était Gros- Alain,

Gros- Alain criait : J'ai peur,"

Le marquis donna Gros-Alain à Radoub, qui le passa derrière lui et au-rlessons de lui à un soldat qui le passa à un autre, et pendant que Gros- Alain, très effrayé et ciiant, arrivait ainsi de bias en bras jusqu'au bas de l'échelle, le

Qua'revingt- Treize.

marqn'g. un moment absent, revint à la fenêtre avec René- • Jean qui résisîait et pleurait, et qui battit Badoub au moment oh le maT<|ai8 le passa au sergent.

Le maïquis rentra dans la salle pleine de flammes. Georuette était restée seule. II alla à elle. Elle soarit. Cet homme de granit sentit quelque cl'Ose d'humide loi venir aux yeux II demanda : " Comment t'appelles-tu ? "

" Orgette," dit-elle.

Il la prit daus ses bras, elle souriait tonjonrs, et an moment où il la remettait à Uadonb, le vieillard donna à l'enfant un baiser.

" C'est la petite môme ! " dirent les soldats ; et Geor^tte, à son tour, di scend't de bras en bras jusqu'à terre parmi des cris d'adoration. On battait des mains, un trépignait ; ks vieux fireiiadiers sanglotaient, et elle leur souriait.

La uière était au pied de l'é ;helle, haletante, insensée, ivre de tout cet inattendu, jetée sans transition de l'enfer dans le paradis. L'excès de joie menrtrit le cœur à sa façon. Elle tendait les bras, elle reçut d'abord Gros-Alain, ensuite Bené- Jean, ensuite Georgette, elle les couvrit péle-méle de baisers, puis elle éclata de rire et tomba évanouie.

Un grand cri s'éleva :

" Tous sont sauvés ! "

Tous étaient sauvés en effet, excepté le vieillard.

Mais personne n'y songeait, pas même lui peut-être.

Il lesta quelques instants rêveur au bord de la fenêtre, comme s'il voulait la'sser au gouffre de flamme le temps de jirendre nn parti. Puis, sans se hâter, lentement, fièrement, il enjam) a l'appni de la croisée, et, stns se retou'uer, dro t, debout, adossé aux échelons, ayant derrière lui rin(«ndie, faisunt face au précipice, il su mit à desoi-ndre l'échelle en silence avec une majesté de fantôme. Ceux qui étaient sur l'échelle se précipitèrent en bas, tous \> s assistants tressailiretit, il se fit autour de cet homme qui anivait d'en haut un recul d'horreur sacrée comme autour d'une vision. Lui, cependant s'enfonçait gravement dans l'oinbie qu'il avait devant lui ; pendant qu'ils reculaient, il s'approi hait d'eux; sa pâleur de marbre n'avait pas un pli, sou regard de spectre n'avait pas un éulair ; à chaque pas qu'il faisait vers ces hommes dont les prunelles effarées se bxaient sur lui dans les téiièbies, il semblait plus grand, l'é belle tremblait et sonnait sous son pied lugubre, et l'on eût dit la statue da commandeur redcs'. endant daus le sépulcre.

Le Sauvetage. 157

Quand le marquis fut en bas, quand il eut atteint le dernier échelon et pdsé sun pied à terre, une main s'abattit sur sun collet. Il se retourna.

" Je t'arrête," dit Cimourdain.

"Je t'approuve," dit Lantenao.

ÇvcUrevingt-Treize,

CHAPTEB XL

VE8 DEUX XUia.

" LoTely and beautifnl in their lives, in their death they were not divided."

C'ÉTAIT dans le sépulore en effet que le marquis était redes< oendu.

On l'emmena.

La crypte-oubliette du rez-de-ohausBée de la Tourgue fut immédiatement rouverte sous l'œil sévère de Cimourdain ; on y mit une lampe, une crache d'eau et un pain de soldat, on y jeta une botte fie paille, et, moins d'un quart d'heure api'ès la minute oii la main de Cimourdain avait saisi le marquis, la porte du cachot se refermait sur Lantenac.

Gela fait, Cirjourdain alla trouver Gauvain; en ce moment-là l'église lointaine de Parigné sonnait onze heures du soir ; Cimourdain dit à Gsiuvaln :

" Je vais convoquer la cour martiale. Tu n'en seras pas. Tu es Gauvain et Lantenac est Gkiurain. Tu es trop proche parent pour être juge. La cour martiale sera conipoisée de trois juges, un ofiScier, le capitaine Guéchamp, un sous-ofiScier, le sergent Hadoub, et moi, qui présiderai. Bien de tout cela ne te regarde plus.* Nous nous conformerons au rlésTet de la Convention ; nous nous bornerons à constater l'identité du ci-devaut maïquis de Lantenac. Demain la cour martiale, après-demain la guillotine. La Vendée est morte."

Gauvain ne répliqna pas une parole.

Un vent froid souiBait de la foiêt. Ganvain, laissant Guéchamp donner les ordres nécessaires, nlla à sa tente qui était dans le pré de la lisièie du bois, an pied de la Tourgue, et y prit son mnntean à capuchon, dont il s'enveloppa. Ce manteau était bordé de ce simple galon qui, selon la mode répu-

Les Deux Amis.

blicaine, sobre' d'ornements, désignait le commandant en chef. Il se mit à marcher dans ce pré sanglant où l'assaut avait commencé. 11 était là seul. L'incendie continuait, désormais dédaigné ; Kaduub était près des enfants et de la mère, presque aussi maternel qu'elle ; le ofaâtelet du pont achevait de brûler, les sapeurs faisaient la part du feu,' on creusait des fosses, on enterrait les morts, on pansait les blessés, on avait démoli la retirade, on désencombrait de cadavres les chambres et les escaliers, on nettoyait le lieu du carnage, on balayait le tas d'ordures terrible de la victoire, les soldats faisaient, avec la rapidité militaire, ce qu'on pourrait appeler le ménage de la bataille finie. Gauvain ne voyait rien de tout cela.

A peine jetait-il un regard, à travers sa rêverie, au poste de la brèche doublé sur l'ordre de Cimourdaic.

Cette brèuhe, il la distinguait dans l'obscurité, à environ deux cents pas du coin de prairie oîi il s"était comme réfugié. Il voyait cette ouverture noire. C'était par là que l'attaque avait commencé il y avait trois heures de cela ; c'était par là que lui Gauvain avait pénétré dans la tour; c'était là le rez de-ohaussée oii était la retiiade ; c'était dans ce rez-dechaussée que s'ouvrait la porte du cachot oîi était le marquis. Ce poste de la brèche gardait ce cachot.

En même temps que son regard apercevait vaguement cette brèche, son oreille entendait coni'uséinent revenir, comme un glas qui tinte, ces paroles : '° Demain la cour martiale, après-demain la guillotine."

L'incendie qu'on avait isolé et sur lequel les sxpeurs lançaient toute l'tau qu'on avait pu se procurer, ne s'éteignait pas sans résistance et jetait des flammes intermittentes ; on entendait par instants craquer les plafonds et se préo piter l'un sur l'auire les étages croulants ; alors des tourbillons d'étincelles s'envolaient comme d'une torche secouée, une clarté d'éclair faisait vihible l'extrême horizon, et l'ombre de la Tourgue subitemeut gigantesque, s'allongeait jusqu'à la forêt.

Gauvain allait et venait à pas lents dans cette ombre et devant la brèche de l'assaut. Par moments il croisait ses deux mains derrière sa tête recouverte de Sun capuchon de guerre. Il songeait.

Sa rêverie était insondable.

Un changement à vue inouï venait de se faire*

Lo marquis de l.auteuac s'était transfiguré.

Quatrevingt- Treize.

Oanvain avait été témoin de cette transfiguration.

Jamais il n'aurait cru que de telles uhnses pussent résnUei d'une complication d'incidents, quels qu'ils fussent. Jamais il n'aurait, même en rêve, imaginé qu'il pût arriver rien de pareil. L'imprévu avait saisi Gauvain et le tenait. Gauvain avaii devant lui l'impossible devenu réel, visible, palpable, inévitable, inexorable.

Que pensait-il de cela, lui, Gauvain ?

11 ne s'agissait pas de tergiverser ; il fallait oonclare.

Une question lui était posée; il ne pouvait prendre la fuite devant elle.'

Posée par qui ?

Par les événements.

Et pas seulement par les événements.

Car lorpque les événements, qui sont variables, nous font une question, la jusiice, qui est immuable, nous summe* do répondre.

Derrière le nuage, qui nous jette son ombre, il y a l'étoile, qui nous jette sa clarté.

Nous ne pouvons pas plus nous soustraire à la clarté qu'à l'ombre.

Gauvain subissait un interrogatoire.

Il comparaissait devant quelqu'un.

Devant quelqu'un de redoutable.

Sa conscience.^

Gauvain sentait tout vaciller en lui. Ses résolutions les plus solides, ses promesses les plus fermement faites, tes décisions les plus irrévocables, tout cela chaucelait dans les profondeurs de sa volonté.

Il y a des tremblements d'âme.

Plus il réfléchissait à ce qu'il venait do voir, plus il était bouleversé.

Ce qui se passait ne pouvait êti e éludé ; le fait était grave : Gauvain faisait partie de ce fait; il en était,' il ne pouvait s'en retirer ; et, bien que Cimourdain lui eût dit : " Cela ne te regarde plus," il boutait en lui quelque ch se comme ce qu'éprouve l'arbre au mouient oîi on l'arrache de sa racine.

Tout homme a une base; un ébianlenieiit à cetie base cause un trouble profond ; Gauvain sentait ce trouble.

Il pressait sa tête dans ses deux mains, comme pour en faire jaillir la vérité. Préci.-er une telle situation n'était pas facile; simplifier le complexe, rien de plni malaisé; il avait devant lui de redoutables chi&es dont il fallait faire

Les Deux Amis.

le total ; faîre l'addition de la destinée, qnel vertige ! il l'essayait; il tâchait de se rendre compte; il s'efiForçait de rassembler ses idées, de discipliner' les résistauues qu'il sentait en Ini, et de récapituler les faits.

Jl se les exposait à lui-même.

A qui n'est-il pas arrivé de se faire nn rapport, " et de s'interroger, dans une circonstance suprême, sur l'itinéraire à suivre, soit, pour avancer, «oit pour reculer ?

Gauvain venait d'assister à un prodige.

En même temps que le combat terre^ire, il y avait eu un combat céleste.

Le combat du bien contre le mal.

TJn cœur effrayant " venait d'être vaincu.

Etant donné l'homme avec tout ce qui est mauvais en lui, la violence, l'erreur, l'aveuglement, l'opiniâtreté malsaine, l'orgueil, l'égolsme, Gauvain venait de voir un miracle.

La victoire de l'hnmanité sur l'homme.

L'humanité avait vaincu l'inhumain.

Et par quel moyen? de quelle façon? comment avait-elle terrassé un colosse de colère et de haine? quelles armes avaitelle employées ? quelle machine de guen e ? Le berceau.

On avait vu trois pauvies êtres à peine nés, inconscients, abandonnés, orphelins, seuls, bégayants, souriants, ayant contre eux la guerre civile, le talion," l'aiTrense logique des représailles, le meurtre, le carnage, le fratricide, la rage, la rancune, toutes les gorgones,'^" triompher ; on avait vu l'avortement et la défaite d'un infâme incendie, chargé de commettre un crime ; on avait vu les préméditations atroces déconcertées et déjouées ; on avait vu l'antique férocité féodale, le vieux dédain inexorablo, la prétendue expérience des nécessités de la guerre, la raison d'état, tous les arrogants partis-pris de la vieillesse farouche," s'évanouir devant la bleu regard de ceux qui n'ont pas vécu ; et c'est tout simple, car celui qui n'a pas vécu encore n'a pas fait le mal, il est la justice, il est la vérité, il est la blancheur, et les immenses ^ anges du oiel sont dans les petits enfants.

Spectacle utile; conseil; leçon. Les combattants frénétiques de la guerre sans merci avaient soudainement vu, un face de tous les forfaits, de tous les attentats, de tous les fanatismes, de l'assassinat, de la vengeance attisant les bûchers, de la mort arrivant une torche à la main, an-dessus de l'énorme léjjiou des crimes, se drenser cette toute-puissance l'iiiuuouuue.

Quatrevingt-Treize.

rt l'innocence avait Tsincti.

Et l'on pouvait dire : Non, la guerre civile n'existe pas, la taiLarie n'existe pas, la haine n'existe fas, le crime n'exibte pas. les ténèbres n'exi^tent pas; pour dissiper ces spectres, il suffit de cette aurore, l'enfance.

Jamais, dans aucun combat, Satan n'avait été plus visible, ni Dieu.

Ce combat avait eu pour arène une conscience. La conscience de Lantenac.

Maintenant il recommençait, plus acharné et plus décisif encore peut-être, dans une autre conscience.

La conscience de Ganvain.

Quel champ de bataille que l'homme 1

Nous sommes livrés à ces dieux, à ces monstres, à ces géants, nos pensées.

Souvent ces belligérants terribles foulent aux pieds notre ftme.

Gauvain méditait.

Le marquis de Lantenac, cerné, bloqué, condamné, mis hors la loi, terré, comme la bête dans le cirque, comme le clou dans la tenaille, enfermé dans son gîie devenu sa prison, étreint de toutes paits par une muraille de fer et de fen, était pai venu à se dérober. 11 avait fait ce miracle d'échapper. 11 avait îéussi " ce chef-d'œuvre, le plus di£5cile de tons dai'S une telle guerre, la fuite. 11 avait repris possession de la fdrêt pour s'y retrancher, du pays pour y combattre, de l'ombre pour y disparaître. 11 était redevenu le redoutable allant et venant, l'errant sinistre, le capitaine des invisibles, le chef des hommes souterrains, le mai.re des bois. Gauvain avait la victoire, mais Lantenac avait la liberté. Lantenac désormais avait la sécurité, la course illimitée devant lui, le choix incpui8:ible des asiles. Il était insaisissable, introuvable, inaccessible. Le lion, avait été pris au piège, et il en était 8<^)rti.

Eh bien, il y était rentré.

Le marquis de Lantenac avait volontairement, spontanément, de ta pleine préiérence, quitté la forêt, l'ombre, la sécurité, la liberté, pour rentrer dans le plus effroyable péril, intrépidement, une p'cmière fois, Gauvain l'avait vn, en se précipitant dans l'incendie an risque de s'y engouffrer, une deuxième fois, en descendant cette échelle qui le rendait, à (^es ennemix, et qui, échelle de sauvetage pour les autres, était i)uur lui échelle de perdition.

Les Deux Amis.

Et pourquoi avait-il fait cela?

Pour sauver trois enfants.

Et maintenant qu'allait-ou faire de cet homme?

Le guillotiner.

Ainsi, cet homme, pour trois enfants, les siens ? non ; de sa famille ? non ; de sa caste ? non ; pour truis petits pauyre», les premiers venus, dus enfants trouvés, des inconnus, des déguenillés, des va-nu-pieds, ce gentilhomme, ce priuue« ce vieillard, sauvé, délivré, vainqueur, car l'évasion est un triomphe, avait tuut risqué, tout compromis, tout remis en question," et hautainement, en même temps qu'il rendait les enfàntf), il avait apporté sa tête, et cette tête, jusqu'alors terrible, maintenant auguste, il l'avait oifurte.

Et qu'allait-on faire ?

L'accepter.

Le marquis de Lantenac avait eu le choix entre la vie d'autrui et la sienne; dans cette option superbe, il avait choisi sa mort.

Et on allait la lui accorder.

On allait le tuer.

Quel salaire de l'héroïsme I

Bépondre à un acte généreux par un acte sauvage I

Donner ce dessous " à la révolution 1

Quel rapetii-fiement pour la république !

Tandis que l'homme des piéjugés et des servitudes, subitement transformé, rentrait dans 1 humanité, eux, les hommes de la délivrance et de l'affranchissement, ils resteraient dans la g;uerre civile, dans la routine du sang, dans le fratricide !

Et la haute loi divine de pardon, d'abnégation, de rédemption, de sacrifice, existerait pour les combattants de l'erreur, et n'existerait pas pour les soldats de la vérité !

Quoi ! ne pas lutter de magnanimité ! se résigner à cette défaite, étant les plus forts, d'être les jilus faibles, étant les victorieux, d'être les meurtriers, et de faire dire qu'il y a, du côte de la monarchie, ceux qui sauvent les enfants, et du côté de la république, ceux qui tuent les vieillards !

On verrait ce grand soldat, cet octogénaire puissant, ce combattant désarmé, volé plutôt que pris, saisi en pleine bonne action," garrotté avec sa permission, ayant encore au front la sueur d'un dévouement gnindiose, njon'.efles marches de l'échafaud comme on monte les degrés d'une apothéose I Et l'on mettrait sous le couperet cette tête, autour de laquelle voleraient, suppliautis, les trois Âmes des petits anges sauvés I

Quairevingt- Treize.

et. devant ce supplice iufamant pour les b nireaiix, on verrait le sourire sur la face de cet homme, et sur la fiice de la lépublique la rougeur !

£t ct^la s'acciimplirait en prési^nce de Gauvain, chef!

Et, pouvant l'empéclier, il s'abstiendrait ! Et il se contenterait (le ce congé altier," — Cda ne te regarde plut ! Et il ne se dirait point qu'en pareil cas, abdication, c'est complicité! Et il ne s'apercevrait pas que, dans une action si énorme, entre celui t{ui fait et celui qui laisse faire, celui qui laibse faire est le pire, étant le lâche !

Mais cette mort, ne l'avait-il pas promise ? Lui. Gauvain, l'homiue clément, n'avait-il pas rléclaré que Lantenac taisait exception à la clémence, et qu'il livrerait Lantenac à Cimonrdain ?

Cette tête, il la devait. Eh bien, il la payait Voilà tout.

Mais était-ce bien la même tête?

Jusqu'ici Gauvain n'avait vu dans Lantenac que le combattant barbare, le fanatiqije de royauté et de féodalité, le massacreur de prisonniers, l'assassin déchaîné par la guerre, l'homme sanglant. Cet homme-là, il ne le craignait pas ; ce proHtTipteur, il le proscrirait ; cet implacable le trouverait implacable. Rien de plus («impie, le chemin était tracé et lugubrement facile à suivre, tout était prévu, on tuera oelui qui tue, on était dans la ligne droite de l'horreur.'^ Inopinément, cette ligne droite s'était rompue, un tournant imprévu révélait un horizon nouveau, une métamorphose avait eu lieu. Un Lantenac inattendu entrait en scène. Un héros sortait du monstre ; pins qu'un héros, un homme. Plus qu'une &me, un cœur. Ce n'était plus un tueur que Gauvain avait devant lui, mai8 un sauveur. Gauvain était terrassé par un flot de clarté féleste.

Et Lantenac transfiguré ne transfigurerait pas Gauvain I Quoi! ce coup de lumière serait sans contrecoup! L'homme du passé irait en avant, et l'homme de l'avenir en arrière ! L'homme des barbaries et des superstitions ouvrirait des ailes subites, et planerait, et regarderait ramper sous lui, dans de la fange et dans de la nuit, l'homme de l'idéal I

Autre chose encore.

Et la famille !

Ce sang qu'il allait répandre, — car le laisser verser, c'est le verser sui-mêine, — est-ce que fe n'était pas son sang, à lui Gauvuia? iSou graud-père était mort, mais son grand-oucie

Les Deux Amis,

vivait; et œ grand-onole, c'était le marquis de Lantenao. Elst-œ que celui des deux frère» qui était dans le tombeau ne se dressait pas pour empê-her l'autre d'y entrer? Est-oe qu'il n'ordonnait pas à son petit-fils de respecter désormais cette couronne de cheveux blancs, sœur de sa propre auréole ? Est-ce qu'il n'y avait pas là, entre Gauvaiu et Lautenac, le regard indigné d'un spectre ? ^

Est-ce donc que la révt>lution avait pour but de dénaturer l'homme? Est-ce pour briser la famille, est-ce pour étouffer l'humanité, qu'elle était faite? . Loin de là. C'est pour affirmer œs réalités suprêmes, et non pour les nier, que 89 " avait surgi. Kenverser les bastilles, c'est délivrer l'humanité ; abolir la féodalité, c'est fonder la famille

Il s'agissait maintenant de i-avoir si, quand Lantenac venait de rentrer dans l'humanité, Gauvain allait, lui, rentrer dans la &mille.

Il s'agissait de savoir si l'oncle et le neveu allaient se rejoindre dans la lumière supérieure, ou bien si à un progrès " de l'oncle répondrait un recul du neveu.

La question, dans ce débat pathétique de Gauvain avec sa conscience, arrivait à se poser ainsi, et la solution semblait se dé^ger d'elle-même * sauver Lautenac.

Oui. Mais la France '

Ici le vertigineux problème changeait de face brusquement.

Quoi ! la France était aux abois 1 " la France était livrée, ouverte, démantelée! elle n'avait plus de fossé, l'Allemagne }>a8sait le Rhin ; elle n'avait plus de muraille, l'Italie enjambait les Alpes, et l'Espagne les Pyi-énées. Il lui restait le grand abîme, rOi'éan. Elle avait pour elle le gouffre. Elle pouvait s'y adosser, et, géante, appuyée à toute la mer, combattre toute la terre. Situation, après tout, inexpugnable. Kh bien non, cette situation allait lui manquer. Cet Océan n'était plus à elle. Dans cet Océan, il y avait l'Angleterre. L'Angleterre, il est vrai, ne savait comment passer. Eh bien, un homme allait lui jeter le pont, un homme allait lui tendre la main, un homme allait dire à Pitt : venez ! un homme allait crier : Angleterre, prends la Fran.-e ! Et cet homme était le marquis de Lantenau.

Cet homme, on le tenait. Après trois mois de chasse, de poursuite, d'acharnement, on l'avait enfin saisi. La main Je la révolution venait de s'abattre sur le maudit ; le poing crispé de 93 avait pris le meurtrier royaliste au collet ; par on de ces efiets de la préméditation mystérieuse qui se mêU

Quatrevingt- Treize.

d'en haut aux choses humaines, c'était dans son propre cachot de famille que ce parricide attendait mai itenant son châtiment ; l'homme féodal était dans l'oublit-tte féodale ; les pierres de son château se dressaient contre lui et se fermaient sur lui, et celui qui voulait livrer son pays était livré par sa maison. Dieu avait visiblement édifié tout cela. L'Iienre juste avait sonné ; la révolution avait lait prisonnier wt ennemi public ; il ne pouvait plus combattre, il ne pouvait plus lutter, il ne pouvait plus nuire ; dans c> tte Vendée nii il y avait tant de bras, il était le seul cerveau; lui fini, la guerre civile était finie; on l'avait; ajirès tant de massacres et de carnages, il était là, l'homme qui avait tué, et c'était son tour de mourir.

Et il se trouv» r lit quelqu'un pour le sauver !

Cimourdain, c'est-à-dire '93, tenait Lantenac, c'est-à-dire la monarchie, et il se trouverait quelqu'un pour ôter de cotte serre de bronze cette proie! Lantenac, l'homme en qui se concentrait cette gerbe de fléaux qu'on nomme le passé, le marquis de Lantenac était dans la tombe, la lourde porte éternelle*' s'était refermée t-ur lui, et quelqu'un viendrait, du dehors, tirer le verrou! ce malfaiteur social était mort, et avec lui la révolte, la lutte fratricide, la gui-rre bestiale, et quelqu'un le rHtsnsciterait 1

Oh 1 couime cette téte de mort rirait I

Comme ce spectre dirait: C'est bon, me voilà vivant, imbéciles !

Comme il se remettrait à son œuvre hideuse ! comme Lantenac se replongerait, implacable et joyeux, dans le gouffre de haine et de guerre I comme on reverrait, dès le lendemain, les maisons brûlées, les piisonniers massacrés, les blessés achevé-, les femmes fusillées 1

Et après tout, cette action qui fitsciuait Gauvain, Ganvaia ne se l'exagérait-il pus ?

Trois enfants étaient perdus ; Lantenac les avait sauvés.

Mais qui donc les avait perdus ?

N'était-ce pas Lantenac ?

Qui avait mis ces berceaux dans cet incendie?

N'était-ce pas l'Imânus '!

Qu'était-ce que l'Imânus ?

Le lieutenant du maïquis.

Le responsable, c'est le chef.

Donc, l'incendiaire et l'assassin, c'était Lantcnaa

Qu'avait-il donc fait de si admirable ?

Les Deux Amis.

Il n'avait point pers'sté. Rien de plus.

Après avoir construit le criiiio, il avait reculé devant," n s'était fait horieur à lui-même. Le cri de la mère avait réveillé en liii ce fond de vieille pitié humaine, sorte de dépôt de la vie universelle, qui est dans toutes les âmes, même les plus fatales. À ce cri, il était, revenu sur ses pas. De la nuit où il «'enfonçait, il avait rétrogradé vers le jour. Après avoir fait le crime, il l'avait défait. Tout son mérite était ceci : n'avoir pas été un monstre jus u'au bout.

Et pour si peu, lui i endre tout ! lui rendre l'espace, les OJamps, les plaines, l'air, le jour, lui rendre la foi et dont il userait pour le banditisme, lui rendre la liberté dont il userait pour la servitude, lui rendre la vie dont il userait pour la mort !

Quant à essayer de s'entendre avec lui," quant à vouloir traiter avec cette âme altière, qu^nt à lui proposer sa délivrance sous condition, quant à lui demander s'il consentirait, moyennant la vie sauve, à s'»l8*enir désormais de tonte hostilité et de toute révolte ; quelle faute ce serait qu'une telle offie. quel avantage on lui donnerait, à quel dédain on se heurterait, comme il dirait : Gardez les hontes pour vous ! tuez-moi !

Rien à faire en effet avec un tel homme, que le tuer ou le délivrer. Cet homme était à pic;" il était toujours prêt à s'envoler ou à s^ sacrifier ; il était à lui-même son aigle et son précipice. Ame étrange.

Le luer? quelle anxiété! le délivrer? quelle responsabilité !

Lantenac sauvé, tout serait à recommencer avec la Vendée, comme avec l'iiydre tant que la tête n'est pas coupée. En un clin d'œil, et avec une course île météore, toute la flamme, éteinte par la dis|arition de cet homme, se rallumerait. Lantenac ne se reposerait pas tant qu'il n'aurait point réalisé ce plan exécrable, poser, comme un couvercle de fomi e, la monarchie sur la république et l'Angleterre sur la France. Sauver Lantenac, c'était sacrifier la France; la vie de Lantenac, c'était la mort d'une foule d'êtres innocents, hommes, femmes, enfanis, repris par la guerre domestique; c'était le débarquement des Angla's, le recul de la révolution, les villes saccagées, le peuple déchiré, la Bretagne sanglante, la proie rendue à la grifife. Et Gauvain, au milieu de toutes sortes de lueurs incertaines et de clartés en sens contraires, voyait vaguement s'ébaucher dans sa rêverie et

Quafrevin gt- Tre Ize.

se poser devant lui oe problème : la mise en liberté da tigi e.

£t puis, la qnpstîon reparaissait srma son premier aspect ; la pierre de Sisyphe," qui n'est pas autre chose qne la querelle de l'homme avec lui-même, retombait: Lautenao, était-ce donc le tigre ?

Peut-être l'avait-il été; mais l'était-il ennore? Lantenao s'était racheté de toutes ses barbaries par un acte de sacrifice; en se perdant matériellement il s'était sauvé moralement; il s'était refait innocent; il avait avffié sa propre grâce. Est-ce que le droit de se pardonner à soi-même n'existe pas ? Désormais il était vénérable.

Et il balbutiait en lui-même: " Sauvons Lantenac."

Alors c'est bien. Va. fais les afraires"* des Anglais. Déserte. Fasse à l'ennemi. Sauve Lantenao et trahis la France.

Et il frémissait.

Ta solution n'en est pas une, 6 songeur ! — Gauvain voyait dans l'ombre le Ministre sourire du sphinx.

Cette situation était une sorte de carrefour redoutable oh les vérités combattantes venaient aboutir et se confronter, et où se regardaient fixement les trois idées suprêmes de l'homme, l'humanité, la famille, la patrie.

Chacune de ces voix prenait à son tour la parole, et chacune à son tour disait vraL Comment choisir? Chacune à son tour semblait trouver le joint de sagesse et de jus:ice, et disait: Fais cela. Était-ce cela qu'il fallait faire? Oui. Non. Le raisonnement disait une chose; le sentiment en diKait une autre; les deux conseils étaient contraires. Le raisonnement n'est que la raison ; le s.'ntiment est souvent la conscience ; l'un vient de l'homme, l'autre de plus haut "

C'est ce qui fait que le seutiment a moins de clarté et plus de puissance.

Quelle force pourtant dans la raison sévère I

Gauvain hésitait.

Perplexités farouches.

Deux abîmts s'ouvraient devant Gauvain Perdre le marquis? ou le sauver? 11 fallait se précipiter dans l'un ou diins l'autre.

Lequel de ces deux goufFr»-s était le devoir?"

C'est au devoir en effet qu'on avait affaire."

Ce devoir se dressait, sinistre duvant Cimourdain, formidable devant Gauvain.

Les Detix Amis.

Simple devant l'un; multiple, divers,, tortueux, devant l'autre.

Minuit Ronna, puis une heure du matin.

Gauvain s'était, sans s'en apercevoir, insensiblement rapproché de l'entrée de la brèche.

L'incendie ne jetait plus qu'une réverbération diffase et B'éteignait.

Le plateau, de l'autre côté de la tour, en avait le reflet, et devenait visible par instants, puis s'éclipsait quand la fumée couvrait le feu. Cette lueur, ravivée par soubresauts et coupée d'obscurités subites, dispruportionnait les objets et donnait aux sentinelles du camp des aspects de larves. Gauvain, à travers sa méditation, considérait vaguement ces effacements de la fumée par le flamboiement et du flamboiement par la fumée. Ces apparitions et ces disparitions de la clarté devant ses yeux avaient on ne eait quelle analogie avec les apparitions et les disparitions de la vérité dans suu esprit.

Kioudain, entre deux tourbillons de fumée, une flammèche envolée du brasier décroissant éclaira vivement le sommet du plateau et fit jaillir la silhouette vermeille d'une charrette. Gauvain reg;arda cette charrette ; elle était entourée de cavaliers qui avaient des chapeaux de gendarme. Il lui sembla que c'était la charrette que la longue-vue de Guéehamp lui avait fait voir à l'horizon, quelques heures auparavant, au moment oîi le soleil se couchait. Des hommes étaient sur la charrette et avaient l'air occupés à la décharger. Ce qu'ils retiraient de la cliarrette paraissait ]'esant, et rendait par instants un son de ferraille; il eût été difficile de dire ce que c'était; cela ressemblait à des charpentes; deux d'entre eux descendirent et posèrent à terre une caisse qui, à en juger par sa forme, devait contenir un objet triangulaire. La flammèche s'éteignit, tout rentra dans les ténèbres ; Gauvain, l'œil fixe, demeura pensif devant ce qu'il y avait là dans l'obscurité.

Des lanternes s'étaient allumées, on allait et venait sur le plateau, mais les formes qui se mouvaient étaient confuses, et d'ailleurs Gauvain d'en bas, et de l'auire côté du ravin, ne pouvait voir que ce qui était tout à fait sur le bord du plateau.

Des voix parlaient, mais on ne percevait pas les paroles.** Çà et là des chocs sonnaient sur du bois. Ou entendait aussi on ne sait quel grincement métallique pareil au bruit d'un» faulx qu'on aiguise.

Deux heures sonnèrent.

Gauvain lentement, et comme quelqu'un qui ferait volontiers deux yjas en avant et trois pas en arrière, se dirigea Vers la brèuhe. À son approche, reconnaissant dans la pénombre le pianteau et le capuchon galonné du commandant, la sentinelle présenta les armes. Gauvain pénétra dans la Falle du rez-de-chaussée, transformée en corps de garde. Une lanterne était pendne à la voûte. Elle éclairait juste absez pour qu'on pût traverser la salle sans marcher sur les hommi s du poste, gisant à terre sur de la paille, et la plupart endortiiis.

Ils étaient couchés là; ils s'y étaient battus quelques heures auparavant ; la mitra'lle, é|>arse kous eux en grains de fer et de plomb, et mal balayée, les gênait un peu pour dormir ; in»is ils étaient fatigués, et ils se reposaient. Cette salle avait été le lieu horrible ; là on avait attaqué ; là on avait rugi, hurlé, grincé, frappé, tué, expiré ; beaucoup des leurs étaient tombés morts sur ce pavé où ils se couchaient assoupis; cette paille qui servait à leur sommeil buvait le sang de leurs camarades; maintenant c'était fini, le san^^; était étanché, les sabres étaient es-uyéa, les morts étaient morts ; eux ils dormaient paisibles. Telle est la guerre. Et juis, demain, tout le monde aura le même sommeil.

A l'entrée de Gauvain, quelqui s-UDsde ces hommes assoupis se levèrent, entre autres l'oilicer qui commandait le poste. Gauvain lui désigna la porte du cachot.

" Ouvrez-moi," dit-il.

Les verrous furent tirés, la porte s'ouvrit.

Gauvain entra dans le cachot.

La porte se referma derrière luL

Une lampe était posée sur la dalle de la crypte, & côté du soupirail carré de l'oubliette.

On apercevait aussi f^ur la dalle la cruche pleine d'eau, le pain de munition et la botte de paille. La crypte étant taillée dans le roc, le prisonnier qui eût eu la fantaisie de mettre le feu à la paille eût perdu sa peine; aucun risque d'inceudie pour la prison, certitude d'asphyxie pour le prisonnier.

À l'instant oîi la porte tourna sur ses gonds, le marquis marchait dans son cachot; va-et-vient machinal propre à tons les fauves mis en cage.

Au bruit que fit la porte en s'ouvrant puis en se refermant, il leva la tête, et la lampe qui était à terre entre Gauvain et le marquis éclaira ces deux hommes en plein visage.

Les Deux Amis. 171

Us Be regardèrent, et ce regard était tel qu'il les fit tous denz immobiles.

Le marquis éclata de rire et s'écria :

" Bonjour, monsieur. Voilà pas mal d'années* que je n'ai en la bonne fortune de vous rencontrer. Vous me faites la grâce de venir me voir. Je vous remercie. Je ne demande pas mieux que de causer un peu. Je commençais à m'ennuyer. Vos amis perdent le temps ; des constatations d'identité, des cours martiHlec, c'est long toutes ces manières-là." J'irais plus vite en besogne. Je suis ici chez moi. Donnezvous la peine d'entrer. Si c'est une simple visite d'amitié, j'en suis touché. Mtmsieur le vicomte, vous ne savez peutêtre plus ce que c'est qu'un gentilhomme. £h bien, en voilà un ; c'est moi. Kegardez ça. C'est curieux ; ça croit en Dieu, ça croit à la tradition, ça croit à la famille, ça croit à ses aîeiix, ça croit à l'exemple de son père, à la fi élité, à la loyauté, au devoir envers son prince, au respect des vieilles lois, à la vertu, à la justice ; et ça vous ferait fusiller avec plaisir. Ayez, je vous prie, la bonté de vous asseoir. Sur le pavé, c'est vrai ; car il n'y a pas de fauteuil dans ce salon ; mais qui vit dans la boue peut s'asseoir par terre. Je ne dis pas cela pour vous ofienser, car ce que nous appelons la boue, Tons l'appelez la nation. Vous n'exigez sans doute pas que je crie Liberté, Égalité, Fraternité ? Ceci est une ancienne chambre de ma maison ; jadis les seigneurs y mettaient les manants : maintenant les manants y mettent les seigneure."

Le marquis parlait à son aise, paisiblement, sans rien souligner, avec sa voix de bonne conipao:iiie," avec son œil clair et tranquille, les deux mains dan» ses goussets. 11 s'interrompit, respira longuement, et reprit :

"Tuez les rois, tuez les nobles, tuez les prêtres, abattez, ruinez, massacrez, foulez tout aux pieds, mettez les maximes antiques sous le talon de vos bottes, piétinez le trône, trépignez l'autel, écrasez Dieu, c'est votre affaii e. Vous êtes des traîtres et des lâches, incapables de dévouement et de sacrifice. J'ai dit. Maintenant faites-moi guillotiner, monsieur le vicomte. J'ai l'honneur d'être votre très humble."

Et il ajouta :

"Ahl je voua dis vos vérités I* Qu'est-ce que cela me fait ? je suis mort."

"Vous êtes libre," dit Gauvain,

Et Gauvain s'avança vers le marquis, défît son manteau de oomman iant, le lui jeta sur les épaules, et lui rabattit

Quatrevingt-Treize.

le capnchoB nir les yenz. Toua denx étaient de même taille.

" Eh bien, qu'est-ce qne tn faia?" dit le marquis. Qanyeâa éleva la voix et cria :

" Lientemint, onvrez-moL" La porte s'ouvrit.

Gaovain cria :

" Vous aurez soin de refermer la porte derrière moi."

Et il poussa dehors le marquis stupéfait.

La salle basse;, transformée en corps de garde, avait, on s'en s(jnvient, pour tout éclairage, une lanterne de corne qui faisait tout voir trouble, et doniiait plus de nuit que de jour. L>ans cette lueur confuse, ceux Hes soldats qui ne dormaient pas virent marcher au milieu d'eux, se dirigeant vers la sortie, nn homme de haute stature ayant le manteau et le capachon galonné de commandant en chef; ils firent le salut muitaire, et r homme passa.

Le marquis, lentement, traversa le corps de garde, traversa la brèche, non sans s'y heurter la téte plus d'une fois, et sortit.

La (sentinelle, croyant voir Gauvain, lui présenta les armes.

Quand il fut dehors, ayant suns ses pieds l'herbe des champs, à deux cents pas la forêt, et devant lui l'espace, la nuit, la liberté, la vie, il s'arrêta et demeura nn moment immobile comme nn homme qui a cédé à la surpiise, et qui, ayant profité d'une porte ouverte, cheiche s'il a bien ou mal agi, hésite avant d'aller plus loin, et donne audience à une dernière pensée. Api ès quelques secondes de rêverie attentive, il leva sa main droite, fit claquer sou médius contre son pouce et dit : " Ma foi I "

Et il s'en alla.

La porte du cachot s'était refermée. Gauvain était dedans.

En 1793, le président d'un tribunal militaire était presque à lui seul tout le tribunal ; il choisissait les membres, cla8>ait l'ordre des grades, réglait le mode du vote ; il était le maître en même temps que le juge.

Cimourdain avait désigné, pour prétoire de la cour m&rtiule, cotte salle même du rez-de-chaussée oh avait été la rutirade et oh était maintenant le corps de uarde. Il tenait à tout abréger, le chemin de la prison au tribunal et le trajet dtt,tribunal à l'éohafaud.

A midi, ooulurmément à ses ordres, la cour était en séanoe

Les Deux Ainis.

avec l'apparat qne yoioi ; trois ohaises de paille, nne table de sapin, deux chandelles allumé -s, un tabouret devant la table.

Les chaises étaient pour les juges et le tabouret }>onr l'accusé. Aux deux bouts de la table il y avait deux autres tabourets, l'un pour le commissaire-auditeur qui était un fourrier,* l'autre pour le greffier qui était, un caporal,

n y avait sur la table un bâton de cire rouge, le sceau de la république en cuivre, deux éoritoires, des dossiei-s de papier blanc, et deux affiches imprimées, étalées toutes ^l'andes ouvertes, contenant, l'une, la mise hors la loi, l'autre, le . décret de la Convention.

La chaise du milieu était adossée à un faisceau de drapeaux tricolores ; dnns ces temps <)u rude simplicité, uti décor était vite posé, et il fallait ]ieu de temps pour changer un ourp^ de garde en cour de justice.

La chaise du milieu, destinée au président, faisait face à la porte du cachot.

Pour public, les soldats.

Dhux gendarmes gardaient la sellette.

Cimonrdain était assis sur la chaise du milieu, ayant & sa droite le opitaine Guéchamp, premier juge, et à sa gauche le sergent Badoub, deuxième juge.

11 avait sur la tête son chapeau à panache tricolore, à son côté son sabre, dans sa ceinture ses deux pistolets. Cia balafre, qui était d'un rouge vif, ajoutait à son air farouche.

Badoub avait fini par se faire ))ans«r. Il avait autour de la tête un mouchoir sur lequel s'élargissait leutement une plaque de sang.

A midi, l'audiençe n'était pas encore ouverte, nne estafette, dont on entendait dehors piatfer le cheval, était delxjut près de la table du tribunal. Cimuurdaiu écrivait, il écrivait oeci:

"Citoyens membres du comité de salut public, "Lantenac est piis. Il seia exécuté demain." Il data et signa, plia et caclieta la dé^iéuhu, et la remit à l'estafette, qui partit.

Cela fait, Oimourdain dit d'une voix haute :

*' Ouvrez le cachot."

Les deux gendarmes tirèrent les verrous, ouvrit ent le cachot, et y entrèrent.

Gimourdain leva la tête, croisa lea bias, regarda la porte, et cria :

» Amenez le prisonnier.**

Quatrevinçt- Treize.

Un homme apparat entre les idenx gendamea, atnia le

cintre de la (lorte ouverte.

C'était Ganvaiii.

Cimonrdaiii ent un tressaillement.

Gauvain ! " s'écria-t-il.

Et il reprit :

" Je demande le prisonnier." *• C'est moi," dit Gauvain. "Toi?" « MoL"

"Et Lantenac?" » Il eut libre." "Libre!" • "Oui." "Évadé?" "Éva<lé."

CitDoutdain ballmtïa avei un tremblement;

"Eu e£fet, ce château est à lui, il eu connaît toutes les issues, l'oubliette communique peut-être à quelque sortie, j'aurais dâ y songer, il aura trouvé moyen de s'enfuir, il n'aura eu besoin pour cela de l'aide de personne."

" ^1 a été aidé," dit Qauvain.

"A s'évader?"

" À s'évader."

" Qui l'a ait!é ? "

" Moi."

" Toi ! "

"Moi."

« Tu rêves ! "

" Je suis entré dans le cachot, j'éf aïs seul aveo le prisonnier, j'ai été mon manteau, je le lui ai mis sur le dos. je lui ai rabattu le capuchon sur le vi^>lge, il est sorti à ma place, et je suix resté à la sienne. Me voicL"

" Tu n'as pas fait cela 1 "

" Je l'ai fait."

" C'o>t impossible."

" C'est réel." • " Amonez-moi Lantenac ! "

" Il n'est plus ici. Les soldats, lui voyant le roanteatt de commandant, l'ont pris pour moi et l'ont laissé passer. 11 faisait encore nuit."

" Tu es fou."

"Je dis ce qui est."

Les Deux Amis.

Il y eut un silence. Cimourdain bégaya :

"Aloru tu mérites . . ." " La mort," dit Gauvain.

Cimourdain était pâle comme une tête coupée. Il était immobile comme un homme sur qui vient »le tomber la foudre. 11 semblait ne plus respirer. Une giosse goutte de sueur perla sur son front.

Il raffermit sa voix et dit :

*' Gendarmes, faites asseoir l'accusé."

Gauvain se plaça sur le tabouret.

Cimourdain lepiit:

" Gendarmes, tirez vos sabres."

C'était la formule usitée quand l'accusé était sous le poids d'une sentence capitnle.

Les gendarmes tirèrent leurs sabres.

La voix de Cimourdain avait repris son accent ordinaire.

"Accusé," dit-il, "levez-vous."

H ne tutoyait plus Gauvain.

Gauvain se leva.

" Comment vous nommez-vous ! " demanda Cimourdain. Gauvain répondit :

*' Gauvain."

Cimourdain continua l'interrogatoire.

Qui êtes-vous ? "

*' Je suis commandant en chef de la colonne expéditionnaire des Çôtes-du-Nord."

*' Etes-vous parent ou allié de l'homme évadé ? "

" Je suis son petit-nevtu."

" Vous connaissez le décret de la Convention ? "

"J'en vois l'affiche sur votre table." Qu'avez- vous à dire sur ce décret?"

"Que je l'ai contresigné, que j'en ai ordoimé l'exécution, et que c'est moi qui ai fait faire cette affiche au bas de laiinelle est mon nom."

" Faites^choix d'un dé'enseur."

" Je me défendrai moi-même."

" Vous avez la parole." *•

Cimourdain était redevenu impassible. Seulement son impassibilité ressemblait moins au calme d'un homme qu'à la tranquillité d'un rocher.

Gauvain demeura un moment silencieux et comme recueilli.

Cimourdain reprit:

Qtiatrevtngt- Treize,

" Qn'avez-votifl à dire pour votre défense ? '*

Ganvaiu leva lentement la tête, ne regarda personne, et

répondit :

"Ceci : une chose m'a empêché d'en voir une antre; une bonne action, vue de trop près, m'a caché cent actions criminelles ; d'nu côté un vieillard, de l'autre des enfants, tout cela s'est mis entre moi et le devoir. J'ai oublié les villages incendiés, les champs ravagés, les prisonniers massacrés, les blessés achevés, les femmes fusillées, j'ai oublié la France livrée à l'Anglett-rre ; j'ai mis en liberté le meurtrier de la patrie. Je suis coupable. En parlant ainsi, je semble parler contre moi : c'est une erreur. Je parle pour moi. Quand le coupable rec muait sa faute, il sauve la seule chose qui vaille la peine d'être sauvée, l'honneur.

" Est-ce là," repartit Ciraourdain, " tout ce que vous avez & dire pour votre défense ? "

" J'ajoute qu'étant le chef, je devais l'exemple, et qu'à votre tour, étant les juges, vous le devez."

" Quel exemple demandez-voua? "

" Ma mort."

" Vous la trouvez juste? " «Et nécessaiie." "Asseyez- vous."

Le tourrior, commissaire-auditeur, se leva et donna lecture, premièrement, de l'arrêté qui mettait hors Ja loi le ci-devant marquis de Lantenac; deuxièmement, du décret de la C!onvention édictant la peine capitale contre quiconque favoriserait l'évasion d'un rebelle ])risonnier. Il termina par les quelques lignes imprimées au bas de l'affiche du décret, intimant défense^ "de porter aide et secours" au rebelle Kusnommé "sous peine de mort," et signées: "Le eommaihdant en chef de la colonne expéditionnaire, Gauvain."

Ces lectures faites, le commissaire-auditeur se rassit.

Cimourdain croisa les bra» et dit :

" Accusé, soyez attentif. Public, écoutez. Vous avez devant vous la loi. Il va être procédé au vote. La sentence sera rendue à la majorité simple. Chaque juge opinera à son tour, à haute voix, en pré:>ence de l'accusé, la justice n'ayant rien à cacher."

Cimourdain continua :

"La parole est au premier juge. Parlez, capitaine Guéoharap."

Le capitaine Guéchamp ne semblait voir ni Cimourdain,

Les Dem Amis.

ni Ganvain. Ses paupières abaisRéea cachaient ses yenx immobiles fixés sur l'Hfiîche du décret et la considérant comme on considérerait un gouffre. Il dit:

"La loi est formelle. Un juge est plus et moins qu'un homme ; il est moins qu'un homme, car il n'a pas de cœur ; il est plus qu'un homme, car il a le glaive.^ L'an 414 de Eome, ManliuB fit mourir son fils pour le crime d'avoir vaincu sans son ordre. La discipline violée voulait une expiation, loi, c'est la loi qui a été violée, et la loi est plus haute encore que la discipline. Far suite d'un accès'' de pitié, la patrie est remise en danger. La pitié peut avoir les proportions d'un crime. Le commandant (îauvain a fait évader le rebelle Lantfnac. Gauvain est coupable. Je vote la mort."

" Ecrivez, greffier," dit Gimourdain.

Le greffier écrivit : " Capitaine Guéuhamp : la mort."

Gauvain éleva la voix.

"Guéuhamp," dit-il, "vous avez bien voté, et je vous remercie."

Gimourdain reprit:

" La parole est au deuxième juge. Parlez, sergent Radoub."

Badoub se leva, se tourna veis Gauvain et fit à l'accusé le ' Balut militaire. Puis il s'écria :

"Si c'est ça,** alors, guillotinez-moi. Car j'en donne ici ma parole d'honneur la plus sacrée, je voudrais avoir fait, d'abord ce qu'a fait le vieux, et ensuite ce qu'a fait mon commandant. Quand j'ai vu cet individu de quatrevingts ans se jeter dans le feu pour en tirer les trois miouht s, j'ai dit: Bonhomme, tu es un brave homme ! et quand j'appr^ïuds que c'est mon commandant qui a sauvé ce vieux de votre guillotine, mille noms de noms, je dis : Mon comm mdant, vous devriez être mon général, et vous êtes un vrai homme, et moi, tonnerre 1 je vous' donnerais la croix de Saint- Louis — "

Et Kadoub se rassit. Sa blessure s'était rouverte. Un filet de sang qui sortait du bandeau coulait le long de son cou, de l'endroit oit avait été son oreille.

Gimourdain se tourna vers Badoub.

" Vous votez pour que l'accusé soit absous ? "

" Je vote," dit Badoub, " pour qu'on le fasse général."

"Je vous demande si vous votez pour qu'il soit acquitté."

"Je vote pour qu'on le fasse le premier de la république."

" Sergent Badoub, votez-vous pour que le commandant Gauvain soit acquitté, oui ou non ? "

QucUrevingt- Treize.

" Je vote pour qu'on me ooupe la tête à sa place." "Acquittement," dit Cimouidain. "Écrivez, greffier." Le greffier écrivit : " Sergent Eadoub : acquittement." Puis le greffier dit :

" Une voix pour la mort. Une voix pour l'acquittemonti Partage."

C'était à Cimonrdain de voter.

Il se leva. Il ôt^t son chapeau et le posa sur la table.

Il n'était plus pâle ni livide. Sa face était couleur de terre.

Tous ceux qui étuipnt là eussent été couchés dans des suaires que le silence n'eût pas été plus profond.

Gimourdain dit d'une voix grave, lente et ferme :

" Accusé Gauvain, la cause est entendue. Au nom de la ré ublique, la cour martiale, à la majorité de deux voix contre une . . ."

Il s'interrompit, il eut comme un temps d'arrêt ; hésitait-il devant la mort? hésitxit-il devant la vie? toutes les poitrines étaient haletantes. Cimonrdain continua :

"... Vous condamne à la peine de mort."

Son visage exprimait la torture du triomphe sinistre. Quand Jacob dans les ténèbres se fit bénir par l'ange qu il avait terrassé, il devait avoir ce sourire effrayant.

Ce ne fut qu'une lueur, et cela passa. Cimourdain redevint de marbre, se rassit, remit son chapeau tmr sa téte, et ajouta :

" Gauvain, vous serez exécuté demain, au lever du soleiL"

Gauvain se leva, salua et dit :

" Je remercie la cour."

" Emmenez le condamné," dit Gimourdain.

Cimourdain lit un signe, la porte du cachot se rouvrit, Gauvain y rentra, le cachot se refuriiia. Les deux gendarmes restèrent en faction des deux côtés de la porte, le sabre uu.

On emporta Badoub, qui venait de tomber sans connaissance.

La salle de justice était redevenue corps de garde ; le poste était doublé comme la veille; deux factionnaires gardaient la porte du cachot fermé.

Vers minuit, un homme, qui tenait une lanterne à la main, traversa le corps de garde, su fit reconnaitre, et se fit ouvrir le cachot.

C'était Cimourdain.

Il entra, et la port© resta entr'ouverte derrière lui. Le cachot était ténébreux et silencieux. Cimourdain fit uu pas dans cette obscurité, posa la lanterne à terre, et

Les Deux Amis.

s'arrêta. On entendait dans l'ombre la respiration égnle d'un homme endormi. Oimourdain écouta, pensif, œ bruit paisible.

Gauvain était an fond du cachot, sur la botte de paille. C'était son souffle qu'on entendait. Il dormait profondément.

Gimourdain s'avança avec le moins de bruit possible, vint tout prèu et se mit à regarder Gauvain ; une mère regardant son nourrisson dormir n'aurait pas un plus tendre et plus inezpiimable regard. Ce regard était plus fort peut-être que Cimuurdain; Cimourdain appu}'a, comme font quelquefois les enfants, ses deux poings sur ses yeux, et demeura un moment immobile. Fuis il s'ajrenouilla, souleva doucement la main de Gauvain, et posa ses lèvres dessus.

OauvHin fit un mouvement. Il ouvrit les yeux avec le ▼ague étonnement du réveil en sursaut. La lanterne éclairait faiblement la cave. Il reconnut Cimourdain.

" Tiens," dit-il, " c'est vous, mon maître."

Et il ajouta :

Je révais que la mort me baisait la main."

Cimourdain eut cette 8ecous^>e que nons donne parfois la brusque invasion d'un âot de pensées; quelquefois ce flot est si haut et si orageux qu'il semble qu'il va éteindre l'âme. Bien ne sortit du profond cœur de Cimourdain. U ne put dire que : " Gauvain I "

Et tous deux se regardèrent; Cimourdain avec des yeux pleins de ces flammes qui brûlent^ les larmes, Gauvain aveu son plus doux sourire.

Gauvain se souleva sur son coude et dit :

" Cette balafre que je vois sur votre visage, n'est le coup de sabre que vou» avez reçu pour moi. Hier encore vous étiez dans cette mêlée à côté de moi et à cause de moi. Si la providence ne vous avait pas mis près de mon berceau, oit serais-je aujourd'hui ? dans les ténèbres. Si j'ai la notion du devoir, c'est de vous qu'elle me vient. Je n'étais qu'un seigneur, vous avez fait de moi un cito3-en; je n'étais qu'un citoyen, vous avez fait de moi un esprit ; vous m'avez fait propre, comme homme, à la vie terrestre, et, comme âme, à la vie céleste. Vous m'avez donné, pour aller dans la réalité humaine, la clef de vérité, et, pour aller au delà, la clef de lumière. G mon maiire, je vous remercie. C'est vous qui m'avez créé."

Cimourdain s'assit sur la paille à côté de Gauvain e^ lui dit :

Qnatrevingt- Treize.

" Je viena aonper avec Un."

Ganvain rompit le pxin noir, et le lui présent*. Cimonnlstin en prit tm morceaa ; puis Ganvain lai tendit 1» cmche d'eau. Bois le preraier," dit Cimonrdain.

Ganvain bnt et ptkasa la cmche à Cimonrdain qni bnt après Inî. Ganvain n'avait bn qn'ane gorgée; Cimonrdain bat à longs traits.

I)aDS ce aonper, Ganvain mangeait et Cirnoordain bayait. Signe dn calme de l'on et de la fièvre de l'antre.

On ne sait quelle séiénité terrible était dans ce cachot. Ces deux hommes canaaient.

Ganvain disait :

" Les grandes choses s'épanchent." Ce qne la révolution fait en ce moment est mjAtérienx. D>-rrièrB l'œuvre vit>ible il j a l'œnvre invisible. L'une cache l'antre. L'œuvre visible est farouche, l'œuvre invisible est sublime. En cet instant je dixtingue tout très nettement. C'est étrange et beau. 11 a bien fallu se servir des matériaux dn paMsé. De là cet extraordinaire 93. Sons nn écha&adage de barbarie se construit un temple de civilisation."

"Oui," répondit Ci mourdain. "De ce provisoire sortira* le définitif. Le définitif, c'e^t-à-dire le droit et le devoir parallèles, l'imffôt proportionnel et progressif, le service militaire obligatoire, le nivellement, aucune déviation, et, andessus ât tous et de tout, cette ligne droite, la loL La république de l'absolu."

" Je préfère," dit Ganvain, " la république de l'idéal."

II s'interrompit, puis continua :

" G mon maître, dans tout ce que vous venez de dire, oh

Îilact-z-vous le dévouement, le sacriGce, l'abnégation, l'entreacement magnanime dts bienvi illances, l'amour? Mettre tout en équilibre, c'est bien ; mettre tout en harmonie, c'est mieux. Au-dessus de la balance il y a la lyre. Votre république dose, mesure et règle l'homme; la mienne l'emporte eu plein azur.'' C'est la différence qu'il y a entre un théorème et un aigle."

" Tu te perds dans le nuage. '" " Kt vous dans le calcul." " 11 y a du rêve dans l'harmonie." " Il y en a aussi dans l'algèbre." " Je voudrais l'homme fait par Euclide." "£t moi," dit Gauvain, "je l'aimerais mieux fiut par IXomère."

Les Deux Amis.

Le sourire sévère de Cimourclain s'arrêta sur Gauvaîn

oomiiie pour tenir cette âme en ariêt.

*' Poésie ! Défie-toi des poètes."

" Oui, je conuais ce mot. Défie-toi des souffles, défie-toi des rayons, défie-toi des parfums, défie-toi des fleuru, défie-toi des oonstullationn."

" Rien de tout cela ne donne à manger."

" Qu'en savez-vous ? L'idée aussi est nourriture. Penser, o'e! t manger."

"Pas d'abstractions. La république c'est deux et deux font quatre. Quand j'ai donné à chacun ce qui lui revient . . .""

" il vous reste à donner à chacun ce qui ne lui revient las."

Qu'entcnds-tu par là ? "

"J'entends . Tinimense concession réciproque que chacun doit à tous et que tous doivent à chacun, et qui est toute la vie sociale."

*• Hors du droit strict, il n'y a rien." II y a tout."

" Je ne vois que la justice."

" Moi, je regarde plus haut."

" Qu'y a-t-il donu au-dessus de la justice?"

" L'équité."

Par moments ils s'arrêtaient comme si des lueurs passaient. Cimourdain reprit :

" Précise, je t'en défie."

"Soit. Vous voulez le service militaire obligatoire. Contre qui? contre d'autres hommes. Moi, je ne veux pas de service militaire. Je veux la paix. Vous voulez les misérables secourus, moi je veux la mittère supprimée.

Gauvain reprit :

" Et la femme ? qu'en faites-vous ? "

Cimourdain répondit :

" Ce qu'elle est. La servante de l'homme."

" Oui. A une condition."

"Laquelle?"

" C'est que l'homme pera le serviteur de la femme."

" Y penses-tu ? " s'écria Cimourdain. " l'homme serviteur! jamais. L'homme est maître. Je n'admeis qu'une royauté, celle du fuyer. L'homme chez lui est roi."

" Oui. A une condition."

"Laquelle?"

182 Quatrevtngt-Treize.

" Cest qne la femme y sera reine."

"C'est-à-dire que ta veux pour l'homme et pour la femme . . ." " L'égalité."

"L'égalité ! y songes-tu ? les deux êtres sont divers."

" J'ai dit l'égalité. Je n'ai pas dit l'identité."

Il y eut encore une pause, comme une sorte de trêve entre ces deux esprits échangeaut des éclaira. Cimuurdain la rompit.

" Et l'enfant ! à qui le donnes-tn ? "

" D'abord an père, pui> à la mère, puis au maître qui l'élève, puis à la cité qui le virilise, puis à la patrie qui est la mère suprême, puis à l'humanité qui est la grande lûeule."

" Tu ne parles pas de Ditu."

** Chacun de ces degrés, père, mère, maître, cité, patrie, humanité, est un des échelons de l'échelle qui monte à Dieu."

Cimourdain se taisait, Gauvain poursuivit :

Quand on est au bout de l'échelle, on est arrivé à Dieu. Dieu s'ouvre ; on n'a plus qu'à entrer."

Il s'ariéta. Son œil devint éclatant.

Ses lèvres remuaient. II cessa de parler.

La porte était restée ouverte. Quelque chose des rumeurs du deburs pénétrait dans le cachot. On entendait de vagues clairons, c'était probablement la diane ; puis des crosses de fusil sonnant à terre, c'étaient les sentinelles qu'on relevait: puis, assez prèâ de la tour, autant qu'on en pouvait juger dans l'obscurité, un mouvement pareil à un remuement de planches et de madriers, avec des biuits sourds et intermittents qui ressemblaient à des coups de marteaux.

Cimourdain, pâle, écoutait. Gauvain n'entendait pas.

Sa rêverie était de plus en plus profonde. Il semblait qu'il ne respirât plus, tant il était attentif à ce qu'il voyait sous la vpûte visionnaire de son cerveau. Il avait de doux tressaillements. La clarté d'aurore qu'il avait dans la prunelle grandissait.

Un certain temps se passa ainsi. Cimourdain lui demanda:

" A quoi penses-tu ? "

" A l'avenir," dit Gauvain.

Et il retomba dans sa méditation. Cimourdain se leva du lit de paille où ils étaient attsis tous les deux. Gauvain ne s'en aperçut pas. Cimourdain, couvant du regard le jeune homme ]^eosif, recula lentement jusqu'à la porte et sortit Le cachot se referma.

Les Deux Amis.

Le jour l e tarda pas à poindie à l'horizon.

En même temps que le jour, une chose étrange, în»tnobile, Bnrprenante, et que les oiseaux du ciel ne connaissaient pas, apparut snr le plateau de la Tourgue au-deusus de la forêt de Fougères.

Cela avait été mis là dans la nuit. C'était dressé plutôt que bâti.

Au premier abord, l'idéé que cette chose éveillait était l'idée de l'inutile. Elle était là parmi les bruyères en fleur. Qn se demandait à quoi cela pouvait servir. Fuis on sentait venir un frisson. C'était une sorte de tréteau ayant pour pieds qua!re poteaux. A un bout du tréteau, deux hautes solives, debout et droites, reliées à leur sommet par une travense, élevaient et tenaient snspenilu un triangle qui semblait noiu sur l'azur du matin. À l'autre bout du tréteau, il y avait une éclielle. Entre les denx s lives, en bas, audessons du tiiangle, on distinguait une sorte de papneau com{5o é de deux sections mobiles qui, en «'ajustant l'une à l'autre, offraient au regard un trou rond à peu près de la dimeneion du cou d'un homme. La section Bupéricure du panneau glissait dans une rainure, de fa^on à pouvoir se hausser ou s'abaisser. Pour l'instant, les deux croissants qui en se rejoignant formaient le collier étaient écartés. On apercevait au pied des deux piliers portant le triangle une planche pouvant^ tourner sur charnières et ayant l'aspect d'une bascule. A côté de cette planche il y avait un panier long, et, entre les deux piliers, en avant, et à l'extrémité du tréteau, un panier carré. C était peint en rouge. Tout était en bois, excepté le triangle qui était en fer. On sentait que cela avait été construit par des hommes, tant c'était laid, ine>quin et petit ; et cela aurait mérité d'être apporté là par des génies, tant c'était formiduble.

Cette bâtisse diSbrme, c'était la guillotine.

En face, à quelques pas, dans le ravin, il y avait un autre monstre, la Tourgue. Un monstre de pierre fai-aut pendant au monstre de bois.

Dans la Tourgue étaient condensés quinze cents ans, le moyen fige, levasselag'', la glèbe, la féodalité; dans la guillotine une année, 93 ; et ces douze mois faisaient contre-puids à ces quinze siècles.

La Tourgue, c'était la monarchie ; la guillotine, c'était la révolution.

Confrontation trag'que. . .

184 Qmtrevinfft-Tretze.

La nature est impitoyable ; elle ne consent pas à retirer ses fleurs, ses musiques, ses parfums et tes rayons devant l'abomination humaine ; elle accable l'homme du contraste de la beauté divine avec la laideur sociale; elle ne lui fait grâce ni d'une aile de papillon, ni d'un chant d'oiseau ; il faut qu'en plein meurtre, en pleine vengeance, en pleine barbarie, il subisse le regard des choses sacrées ; il ne peut se siiuhtraire à l'immense reproche de la douceur univeiselle et à l'implacable sérénité de l'azur. Il faut que la difformité des lois humaines s-e montre toute nue au milieu de l'éblouissemeiit étemel. L'homme brise et broie, l'homme stérilise, l'homme tue ; l'été reste l'été, le lys reste le lys, l'astre reste l'astre.

Ce matin-là, jamais le ciel frais du j 'ur levant n'avait été plus charmant. Un vent tiè'le remuait les bruyères, les vapeurs rampaient mollement dans les branchages, la foiêt de Fougères, tonte pénétiée de l'haleine qui sort des sources, fumait dans l'aube comme une vaste cassolette pleine d'encens ; le bleu du firmament, la blancheur des nuées, la claire transparence des eaux, la verdure, cette gamme harmonieuse qui va de l'aigue-mHrine à l'émeraude, les groupes d'arbres fraternels, les nappes d'herbes, les plaines profondes, tout avait cette pureté qui est l'éternel conseil de la nature à l'homme. Au milieu de tout cela s'étalait l'affreuse impudeur humaine ; au milieu de tout cela apparaissaient la forteresse et l'éuhafaud, la guerre et le supplice, les deux fij^ures de l'âge sanguinaire et de la minute sanglante ; la chouette de la nuit du passé et la chauve-souris du crépuscule de l'avenir. En présence de la création fleurie, embaumée, aimante et charmante, le ciel splendide inondait d'auroru la Tourgue et la guillotine, et semblait dire aux hommes : Regardez ce que je fais et ce que vous faites.

Tels sont les formidables usages que le soleil fait de sa lumière.

Ce spectacle avait des spectateurs.

Les quatre mille hommes de la petite armée expéditionnaire étaient rangés en ordre de combat sur le plateau.

Le jour se levait deiTière la Tourgue et faisait baillir en noir la masse de la forteresse et, à son sommet, sur la chaise du tribunal et sous le faisceau de drapeaux, la figure d'un homme as»is, immobile et les bras croisés.

Cet homme était Cimourdain. Il avait, comme la veille, son costume de délégué civil, sur la téte le chapeau i

Les Deux Amis.

panache tricolore, le sabre au côté et les pistolets à la oeiniure.

Il se taisait. Tons se taisaient. Les soldats avaient le fu.-il au pied et baissaient les yenx. Us se toncliaient du coude, mais ne se parlaient pas. Us songeaient confusément & cette guerre, à tant de combats, aux i'uMllades des haies si vaillamment affrontées, aux nuées de paj'sans furieux chassés par leur souffle, aux citadelles prises, aux batailles gagnées, aux victoires, et il leur semblait maintenent que toute «et te gloire, leur tournait en honte Une sombre attente serrait toutes les poitrines. On voyait sur l'estrade de la guillotine le bourreau qui allait et venait. La clarté grandissante du matin empliKsait majestueusement le ciel.

Soudain on entendit ce bruit voilé quo font les tambours couverts d'un crêpe. Ce roulement funèbre approcha ; les rangs s'ouvrirent, et un cortège entra dans le carré, et se dirigea vers l'éohafaud.

D'abord les tambours noirs, puis une compagnie de grenadiers, l'arme basse, puis un peloton de gendarmes, le sabre nu, puis le condamné, — Gauvain.

Gauvain marchait librement. Il n'avait de cordes ni aux pieds ni aux mains. 11 était en petit uniforme. Il avait son éj.ée.

Derrière lui venait un autre peloton de gendarmes.

Gauvain avait encore sur le visage cette joie pensive qui l'avait illuminé au moment oîi il avait dit à Cimourdain : "Je pense à l'avenir." Rien n'était ineffable et sublime comme ce sourire continué.

En arrivant sur le lieu triste, son premier regard fut pour le haut de la tour. Il dédaigna la guillotine.

Il savait que Cimourdain se ferait un devoir d'assister à l'exécution. Il le chercha des yeux sur la plate-forme. Il l'y trouva.

Cimourdain était blême et froid. Ceux qui étaient près de lui n'entendaient pas son souffle.

Quand il aperçut Gauvain, il n'eut pas un tressaillement.

Gauvain cependant s'avançait vers l'échafaud.

Tout en marchant, il regaidait Cimourdain et Cimourdain le regardait. Il semblait que Cimourdain s'appnj-ât'" sur ce regard.

Gauvain arriva au pied de l'échafaud. Il y monta. L'officier qui commandait les grenadiers l'y suivit II déâk

Quatrevingt- Treize.

son épée et la remit à l'ofiScier ; il ôta sa cravafo et la remît au bouireart.

11 ressemblait à une vision. Jamais il n'avait apparu plus beau. Sa chevelure biune flottait au vent ; on ne coupait pas les chevfux alors. Son cou blanc faisait songer à nne ftmroe, et son œil héroïque et souverain tiiiBait songer à un archange. Il était sur réchafaud, rêveur. Ce lieu-là aussi est un sommet. Gauvain y était debout, Buperbe »-t tranquille. Le soleil, l'enveloppant, le mettait comme dans nne gloire."

Il fallait pourtant lier le patient. Le bourreau vint, une corde à la main.

En ce moment-là, quand ils virent leur jeune capitaine si décidément engagé sous le couteau, les soldats n'y tinrent plus; le cœur do ces gens de gneire éclata. On entendi-t cette chose énorme, le sanglot d'une armée. Une dameur s'éleva. GrAce ! gi âce I Quelqm s uns tombèrent à genoux ; d'autres jetaient leurs fusils et levaient les bras vers la plate-forme où était Cimoiirdain. Un grenadier cria en montrant la guillotine: " Ecçoit-on des remplaçants pour ça? Me voici." Tous répétaient lïénétiquement : "Giâcel grâce 1 " et des lions qui auraient entendu cela eussent été émus ou effraj és, car ks larmts d( s so'dats sont terribles.

Le bourreau s'arrêta, ne sachant plus que faire.

Alors une voix brève et basite, et que tons ]>ourtant entendirent, tant elle était sinistre, cria du haut de la tour:

" Force à la loi ! "

On reconnut l'accent inexorable. Gimourdain avait parlé. L'armée frissonna.

Le bourreau n'hésita pins. Il s'approcha tenant sa corde. " Attendez," dit Gauvain.

II se tourna veis Gimourdain, lui fit, de sa main druito encore libre, un geste d'adieu, puis se laissa lier. Quand il fut lié, il dit au bout reau :

" Pardon. Un moment encore." Et il cria :

" Vive la Eépnblique ! "

On le coucha sur la bas< ule, cette tête charmante et fiAre s'emboîta dans l'inlâme colliei', le bourreau lui releva doucement les clioveux, puis pressa le ressoit, le triangle se détacha et glissa, lentement d'abord, puis lapidement; on entendit un coup hideux. . . .

Au même ins:ant on en entendit un antre. Au O'Up de

Les Deux Amis.

hache répondit tin coup de pistolet. Cimo-nrrlaîn Tenait do saisir un dts pistolets qu'il avait à f^a ceinture, et, au moment où la tête de Gaiivain roulait dans le panier, Cimonrdain sn traversait le cœur d'une balle. Un flot de sang lui sortit de la bouche, il tomba mort.

Et ces deux âmes, i-œurs tragiques, s'envolèrent ensemble, l'ombre de l'une mêlée à la lumière de l'autre.

VICTOR HUGO'S « NINRTY-THIIEE."

Thefoïlovnnq extracts are made,tDith the kind perini«t{on of the Right Hon. John Mniiey, M P., from hù " Stiuiiet in LUerature," pMi'hed bf Mesêr». Maemillan.

" ' Quatrevingt-Treize ' is a monument of its author's finest pfts ; and while those who are happily endowed with the capacitj' of taking delight in nobility and beauty of imaginative work will fînd themaelves in possession of a new treasuiie, the lover of historié truth, who hatea to see abstractions passed off for actualities and legend erected in the place of fact escapes with his sensibilities almost unwonnded. . . .

" Victor Hugo only surveys the events of '93 as a field for the growth of types of character. His instinct as an artist takes him away from the Paris of '93, where the confusion, uproar, frenzy, leave him no background of nature, with nature's fixity, sternness, indifférence, Bublimity. This he found in La Vendée, whose vast forests grow under the pencil of this master of ail the more terrible and majestic effects, into a picture hardiy less sombre aud mighty in its impressiveness than the mémorable océan pièces of ' The Toilers of theSea.' . . .

" And let us mark Victor Hngo's signal distinction in his analysis of character. It is not mere vigour of drawing, nor acuteness of perception, nor lire of imagination, though he bas ail thèse gifts lu a singular degree, and truest of their kind. But, then, Scott had them too, and yet we feel in Victor Hugo's work a seriousness, a significance, a depth of tone which never touches us in the work of bis famous predecesBor in romance, delightful as the bcst of that work is. . . .

" Victor Hugo seeks strong and extraordinary effects ; he is a master of terrible image, profound émotion, audacious fancy ; but then theae are as natural, as true to fact, as the fairest reproduction of the moral poverties and meannesses of the world. And let it be added that, while he is without a rival in the dark mysterious heights of imaginative effect, he is equally a master in strokes of tenderness aud the most délicate human sympathy. His last book seems to contain pièces that surpass every other book of Hugo's in the latter range of qualities, and not to fall at ail short in the former."

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