‹ Quatre-vingt-treizeChapitre 8 sur 81 · CHAPTER VIII · texte numérisé non relu

CHAPTER VIII

LA VTtRE.

Ce soir-là, la mère, qn'on a vue chemmant presque an hasard, avait marcbé toute la journée. C'était, fin reste, son histoire de tous les jours ; aller devant elle et ne jamais s'aiTêter. Car ses soniineils d'accablement^ dans le pieniier coin venu n'étaient pas j'ius du re| os que ce qu'elle mangeait çà et là, comme les oiseaux picorent, n'était de la nourriture. Elle mangeait et dormait juste autant qu'il fallait pour ne pas tomber morte.

C'était dans une grange abandonnée qu'elle avait passé la nuit précédente; les guerres civiles font de ces masures-là; «■lie avait tiou\é dans un chanip désert quatre murs, une porte ouverte, un peu de paille sous un reste de toit, et elle s'était couchée sur cette paille et sous ce toit, sentunt à travers la paille le glissement des rats et voyant à travers le tuit le lever des astres. Elle avait dormi quelques heures ; puis s'était réveillée au milieu de la nuit, et remise en route afin de faire le plus de chemin possible avant la grande chaleur du jour. Fnur qui voyage à pied l'été, minuit est plus clément que midi.

Elle siiivwit de son mieux l'itinéraire sommaire que lui avait indiqué le paysan de Vantortes ; elle allait le plus possible au couchant.'^ Qui eût été près d'eHe l'eût entendue dire sans cesse à demi-voix : La Tourgue." Avec les noms de ses trois enfants, elle ne savait plus "uère que ce mot-là.

Sa première rencontre, ce jour-là, avait été un village sur la route; l'aube paraissait à peine ; tout était encore baigné du sombre de la nuit ; pourtant quelques portes étaient déjà entre-bâillées dans la giande rue du village, et des têtes curieuses sortaient des fenéties. Les habitants avaient l'agitation d'une ruche inquiétée.' Cela tenait à un bruit de roues et de ferrailles qu'on avait entendu.

La Mère.

Snr la plaoe, devant l'église, un groupe ahuri, les yeux eu l'air, regardait quoique chose desueiidie par la route vers le village du haut d'une colline. C'étiiit un chariot à quatre roues traîné par cinq chevaux attelés de chaliies. bur le chariot on diiitinguait un entassement. qui ressemblait à on monocan de longues solives au milieu desquelles il y avait on ne sait quoi d'informe ; * c'était recouvert d'une grande bâche, qui avait l'air d'un linceul. Dix hommes à cheval marchaient en avant du chariot et dix autres en arrière. Ces hommes avaient des chapeaux à trois cornes et l'on voyait se dresser au-dessus de leurs épaules des pointes qui parai.ssaient être des sabres nus. Tout œ cortège, avariç.tnt lentement, se découpait en vive noirceur' sur l'horizon. Le chariot semblait noir, l'attelage semblait noir, les cavaliers semblaient noirs. Le matin blêmissait derrière.

Cela entra dans le village et se dirigea vers la place.

Il s'était fait un peu de jour pendant la descente de ce chariot, et l'on put voir distinctement ce cortège' qui paraissait une marche d'ombres, car il n'en sortait pas une parole.

Les cavaliers étaient des gendarmes. Ils avaient eu eti'et le sabre nu. L'i lifiche était uoire.

La misérable mère errante entra de son côté dans le village et s'approcha de l'attroupement des paysans au moment où arrivaient sur la place cette voiture et ces gendarmes. Dans l'attroupement, des voix chuchotaient des que'itious et des réponses.

"Qu'est-ce que c'est que ça?"

" C'est la guillotine qui pu8:>e." D'oii vient-elle ? "

" De Fougères."

" Où va-t-elle ? "

" Je ne sais pas. On dit qu'elle va à un château du côté de Parigné." " À Parigné ! "

" Qu'elle aille oîi elle voudra, pourvu qu'elle ne s'arrête pas ici ! "

Cette grande charrette avec son chargement voilé d'une sorte de suaire, cet attelage, ces gendarmes, le bruit de ces chaînes, le silence de ces homm<.s, l'heure crépusculaire, tout cet ensemble était spectral.

Ce groupe traversa la place et sortit du village ; le village était dans un fond entre une montée et une descente ; au bout d'un quart d'heure, les paysans, restés là comme pétri-

Qmtrevîngt-Treize.

fiés, virent roparattre la lugubre procession au sommet de la colline qui était à l'occident. Les ornières cahotaient les grosses rones, les chaînes de l'attelage grelottaient au vent du matin, les sabres brillaient ; le suleil se levait. La route tourna, tout disparut.

C'était le moment mêrae oh Georgette, dans la palle de la bibliothèque, se réveillait à côté de ses frères encore endormis, et disait bonjour à ses pieds ro-ses.

La mère avait regardé cette chose obscure passer, mais n'avait pas compris ni cherché à comprendre, ayant <ie\'ant les 3'eux une auiru vision, ses entants perdus dans les ténèbres.

Elle sortit dn village, elle aussi, peu après le cortège qui venait de défiler, et suivit lu même route, à quelque distance en arrière de la deuxième escouade de gendarmes. Subitement le mot " guillotine" lui revint; " guillotine," pensa-telle ; cette sauvage, Michelle Fléchard, ne savait pas ce que c'était ; mais l'instinct avertit ; elle eut, sans pouvoir dire pourquoi, un frémissement, il lui sembla horrible de marcher derrière o«la, et elle prit à gauche, quitta la route, et s'engagea sous des arbres qui étaient la f>>rêt de Fougères.

Apiès avoir rôdé quelque temps, elle aperçut uu clocher et des toits, c'était un des villages de la lisière du bois, elle y alla. Elle avait iàim.

Ce village était un de ceux oii les républicains avaient établi des postes militaires.

Elle pénétra jusqu'à la place de la mairie.

Dans ce village-là aussi il y avait émoi et anxiété. Un rassemblement se pressait devant un perron de quelques marches qui était l'entrée de la mairie. Sur ce perron on apercevait un homme escorté de soldats qui tenait à la main un grand plaçai d déphiyé. Cet homme avait à sa droite un tambour et à sa gauuhe un afficheur portant un pot à ouUe et un pinceau.

Sur le balcon au-dessus de la porte le maire était debout, ayant sou écharpe tricolore mêlée à ses hai)its de paysan.

L'homme au placard était un crieur public.

Il avait son baudrier de tournée auquel était suspendue une petite tacoche, ce qui indiquait qu'il allait de village en village, et qu'il avait quelque cho>e à crier dans tout 1« pays.

Âu moment oii Mictielle' Fléchard approcha, il venait ne déployer le placaid, et il eu commençait la lecture. Il dit d'une voix haute:

La Mere.

Bépiihliqne française une et indivisible."

Le tambour fit un roulement. 11 y out dans le raspemblement une sorte d'ondulation. Quelques-uns ôtèrent leurs bonnets; d'autres renfoncèrent leurs chapeaux. Dans œ temps-là et dans ce pays-là, on pouvait presque reconnaître l'opinion à la coiffure ; les chapeaux étaient royaliHtes, les bonnets étaient républicains. Les murmures de vuix coafuses cessèrent, on écouta, le crieiir lut :

"... En vertu des ordres à nous donnés et des pouvoirs à nous délégués par le comité de ^alut public . . ."

Il y eut un deuxième roulemeut de tambour. Le crieur poursuivit :

"... Et en exécution du décret delà Convention nationale qui met hors la loi les rebelles pris les armes à la main, et qui frappe de la peine capitale quiconque leur donnera asile uu les fera évader . . ."

Un paysan demanda bas à son voisin : Qu'est-ce que c'est que ça, la ptlue capitale ? "

Le voisin réjiondit :

" Je ne sais pas."

Le crieur agita le placard :

"... Vu l'article 17 de la loi du 30 avril qui donne tout pouvoir aux délégués et aux subdélégués contre les rebelles.

" Sout mis hors la loi . . ."

Il fit une pause et reprit ;

"... Les individus désignés sous les noms et surnoms qui suivent . . ."

Tout l'attroupement, prêta l'oreille.

La voix du crieur devint tonnante. H dit:

"... Lantenac, brigand."

" C'est monseigiienr," murmura un paysan.

Et l'on entendit dans la loule ce chucliotement : " C'est monseigneur."

Le crieur reprit :

"... Lantenac, ci-devant marquis, brigand. L'Imftnus, brigand," etc.

"... Défense est faite,' en exécution de l'ordre ci-dessus, de porter aide et secours aux dix-neuf rebelles suisnouimés qui sont à cette heure investis et cernés dans la Tourguu."

" Hein? " dit une voix.

C'était une voix de femme. C'était la voix de la mère. Miohelle Fléchard était mêlée à la foule. Elle n'avait rien

Quatrevingt- Treize.

éoonté, mais ce qu'on n'écoute pas, on l'entend. EU© avait entendu ce mot, la Tonrgue. Elle dressait la tête.

'* Hein ? " répéla-t-elle, " la Tourgue ? "

On la regarda. Elle avait l'air égaré. Elle était en haiUoiis. Des voix murmurèrent : " Ça a l'air d'une brigarnle."

Une paysanne qui portait des galettes de sarrasin dans un panier s'approcha et lui dit tout bas :

" Taisez- vous."

Michelle Flécliard considéra cet^e femme avec stupeur. De nouveau elle ne comprenait plus. Ce nom, la Tourgue, avait passé comme un éclair, et la nuit se refaisait. Est-ce qu'elle n'avait pas le droit de s'informer ? Qu'est-ce qu'on avait donc à ' la regarder ainsi ?

Cependant le tambour avait battu un dernier ban, l'afficheur avait collé l'affiche, le maire était rentré dans la mairie, le crieur était parti pour quelque auire village, et l'attroupement se dispereait.

Un groupe était resté devant l'affiche. Miobelle Fléchard alla à ce groupe.

On commentait les noms des hommes mis hors la loi.

" Qu'est-ce que c'est donc que ce Lanteuao ? " demanda un bourgeois.

Un bourgeois répondit :

*' C'est nu ci-devant."

Et un autre reprit :

" (''est un de ceux qui fusillent les femmes." MicheUe Fléchard entendit, et dit:

" C'est VI ai." On se retourna.

Et elle ajouta :

" Puisqu'on m'a fusillée."

Le mot était singulier; il fit l'effet d'une vivante qui se dit morte. On se mit, à l'examiner, un peu de traveis.

Elle était inquiétante à voir, eu effet ; tressaillant de tout, effarée, f i issonnante, ayant une anxiété fanve, et, si effrayée, qu'elle était effrayante. II y a dans le désespoir de la femme on ne sait quoi de faible qui est terrible." On croit voir un être suspendu à l'extrémité du sort. Mais les paysans prennent la chose plus en gros. L'un d'eux grommela: "Ça pourrait bien être une espionne."

" 'l'aisez-vous donc, et allez-vous-en," lui dit tout bas la bonne femme qui lui avait déjà parlé.

La Mere.

Miolielle Fléchavd répondit :

"Je ne fais pas de mal. Je oherche mes enfants."

La bonne femme regarda ceux qui regardaient Mîchelle Fléubard, se toucha le front du doigt en clignant de l'œil, et dit:

" C'est une innocente." •

Puis elle la prit à part, et lui donna une galette de sarrasin.

Miolielle Fléchnrd, sans remercier, mordit avidement dans la galette.

*'Oui." dirent les paysans, "elle mange comme une béte. C'est une innocente."

Et le res'e du rassemblement se dissipa. Tous s'en allèrent l'un après l'autre.

Quand Michelle Fléchard eut mangé, elle dit à la paysanne :

" C'est bon, j'ai mangé. Maintenant, la Tonrgue ? " *' Voilà que ça la reprend ! " s'écria la paj-sanne. " Il faut que j'aille à la Tourgue. Dites-moi le chemin de la Tourgue."

" Jamais ! " dit la paysanne. " Pour vcius faire tuer, n'estce pas? D'uillcuis, je ne sais pas. Ah çà, vous êtes donc vraiment folle. Écoutez, pxuvre femme, vous avez l'air fatiguée. Voulez-vous vous re[i08er chez moi? "

" Je ne me repose pas," dit la mère.

" 1" lie a les pieds tout écorchés," murmura la paysanne.

Michelle Fléchard reprit :

" Puisque je vous dis qu'on m'a volé mes enfants." Une petite fille et deux petits garçons. Je viens du carnichot" qui «st dans la fo^êt. On piut parler de moi à Tellmarchle-Caimsiid. Et puis à l'homme qun j'ai rencontré dans le champ là-bas. C'est le caimand qui m'a guérie. Il paraît que j'avais quelque chose de cassé. Tout cela, ce soiit des choses qui sont arrivéï-s. Il y a encore le sergent Badoub. On peut lui parler. 11 dira. Puisque c'est lui qui nous a rencontrés dans un bois. Trois. Je vous dis trois enfants. Même que l'ainé s'appelle René-Jean. Je puis prouver tout cela. L'autre s'appelle Gros -Alain, et l'autre s'appelle Georgrtte. Mon mari est mort. On l'a tué. Il était méttiyer à Siscoignard. Vous avez l'air d'une bonne femme. Ënseignez-moi mon chemin. Je ne suis pas une foUe, je suis une mère. J'ai perdu mes «nfants. Je les cherche. Voilà tout. Je ne sais pas an juste d'oii je viens. J'ai

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dormi cette unît ci rar de la paille dans une granp^e. Tia Tourgue, Toilà oîi je vais. Je ne suis pas une voleusf. Vous voyez bien que je dis la vérité. On devrait m'aider à retrouver mes entants. Je ne suis pas du pays. J'ai été fusillée, mais je ne suis pas oii." L i paysanne hocha la tête et dit :

"Écoutez, la passante. Dans des temps de révolation, il ne faut pas dire des chobes qu'on ne comprend pas. Ça peut vous faire arrêter."

" Mais la Tourgue ! " cria la mère. " Madame, je vous en prie, madame, je vous en supplie, je vous en conjure, ditesmoi par où l'on va pour aller à la Tourgue ! "

La paysanne se mit en colère.

" Je ne le sais pas ! et je le saurais que je ne le dirais pas I Ce sont là de mauvais endroits. Ou ne va pas là." " J'y vais pourtant," dit la mère.

Et elle se mit en route.

La paysanne la regarda s'éloigner, et grommela: "Il faut cependant qu'elle mange."

Elle courut après Michelle Fléchard et lui mit une galette de blé noir dans la main.

" Voilà pour votre souper."

Michelle Fléchard prit le pain de sarrasin, ne répondit pas, ne tourna pas la tê'e, et continua de marcher.

Elle sortit du village. Comme elle atteignait les dernières mnisons elle rencontra trois petits enfants déguenillés et pieds nus, qui passaient. Elle s'approcha d'eux et dit :

" Ceux-ci, c'est deux filles et un garçon."

Et voyant qu'ils regardaient son pain, elle le leur donna. ■

Les entants prirent le pain et eurent peur.

Elle s'enfonça dans la forêt.

Puisqu'on ne voulait pas lui montrer son oliemin, il fallait bien qu'elle le trouvât toute seule, l'ar instants, elle s'asseyait, et elle se relevait, et elle s'asseyait encore. Elle avait cette fatigue lugubre qu'on a d'abord dans les muscles, puis qui passe dans les os ; fatigue d'esclave. Elle était esclave en etfet. Esclave de ses enfants perdus. Il fallait les retrouver. Chaque minute écoulée pouvait être leur perte;" qui a un tel devoir n'a plus de droit; reprendre haleine lui était interdit. Mais elle était bien lasse. À ce degré d'épuisement, un pas de plus est une question. Le pourrat-on faire ? Elle marchait depuis le matin ; elle n'avait plus rencontré de village, ni même de maison. Elle prit d'abord

La Mere,

le sentier qu'il fallait, puis celui qu'il ne fallait pas, et elle finit par se perdie au milieu des branches pHR-illes les Tmes aux autres. Approc-hait-elle du but? touchait- elle au terme de sa passion? Elle était dans la voie (U)u!oureu-e. et elle sentait l'accablement de la dernière station. Allait-elle tomber sur la route et expirer là ? À un certain moment, avancer encore lui sembla impossible, le soleiT déclinait, la forêt était obscure, les sentiers s'étaient elFacés sous l'iierbe, et elle ne sut plus que devenir. £lle n'avait plus que Dieu. Elle se mit à uppuler, personne ne répondit.

Elle regarda autour d'elle, elle vit une claire-voie dans les branches, elle se dirigea de ce côté-Jà, et brusquement se trouva hors du bois.

Elle avait devant elle un vallon étroit comme une tranchée, au fond duquel c<iulait dans les pierres un clair filet d'eau. Elle s'aperçut alors qu'elle avait une soif ardente. Elle alla à cette eau, s'agenoiiillH, et but.

Elle profita de ce qu'ellu était à genoux pour faire sa prière.

En se relevant, elle chercha à s'orienter." Elle enjamba le rui>seau.

Au delà du petit vallon se prolongeait à perte de vue un vaste plateau couvert de broussailles courtes, qui, à partir du ruisseau, montait en plan incliné et emplissait tout l'horizon. La forêt était une solitude, ce plateau était un désert. Sans la forêt, derrière chaque buisson on pouvait rencontrer quelqu'un ; sur le plateau, aussi loin que le regard pouvait s'étendre, ou ne voyait rien. Quelques oiseaux qui avaient l'air de fuir volaient dans les bruyères.

Alors, en présence de cet abandon immense, sentant fléchir ses genoux, et comme devenue insensée, la mère éperdu» jeta à la solitude ce cri étr^uige: " Y a-t-il quelqu'un ici?"

Et elle attendit la réponse.

On répondit.

Une voix sourde et profonde éclata ; cette voix venait du fond de l'horizon, elle se répercuta d'écho en écho ; cela resbcmblait à un coup de tonnerre, à moins que ce ne fût un coup de canon, et il semblait que eette voix répliquait à la que^tion de la mère et qu'elle disait : " Oui."

Puis le silence se fit.

La mère se dressa, ranimée ; il y avait qtielqu'un ; il lui paraissait qu'elle avait maiiiteniut à qui parler; elle venait de boire et de prier ; les forces lui revenaient, ello te mit à

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gravir le plateau du côté où elle avait entendu l'énorme voix lointaine.

Tout à coup elle vit sortir de l'extrême horizon une hante tour. Cette tour était seule dans ce sauvage pHysage ; un rayon du soleil couchant l'empourprait. Elle était à plus d'une lieue de distance. Derrière, ci-tte tour se perdait dans la brume une grande verdure dill'use qui était la forêt de Fougères.

Cette tour lui apparaissait sur le même point de l'horiz"!! d"où était venu ce grondement qui lui avait semblé un appel. Ét'ùt-ce cette tour qui avait fait ce biuit?

Micihelle Fléchard était arrivée sur le sommet du plateau ; eUe n'avait plus devant elle que de la plaine.

£Ue marcha ver^i la tuur.

Le moment était venu.

L'inexorable tenait " l'impitoyable.

Cimourdain avait Lantenac dans sa main.

Le vieux royaliste rebelle était pris au gîte ; évidemment il ne pouvait échapper ; et Cimourdain entendait que le marquis fût déi apité chez lui, sur place, sur ses terres, et en quelque sorte dans sa maison, afin que la demeure féodale vît toiutier la téte de l'homme féodal, et que l'exemple iùt mémorable."

C'est pourquoi U. avait envoyé chercher à Fougères la guillotine. On vient de la voir en route.

Tuer Lantenac, c'était tuer la Vendée ; tuer la Vendée, c'était sauver la France. Cimourdain n'hésirait pas.

Le marquis semblait perdu ; de ce côté Cimourdain était tranquille, mais il était inquiet d'un autre côté. La lutte serait certainement affreuse ; Gauvain la dirigerait, et voudrait s'y mêler peut-être; il y avait du" soldat dans ce jeune chef; il était homme à se jeter dans ce pugilat ; pourvu qu'il n'y tût pas tué ? Ganvain ! son enfant ! l'uniqne affection qu'il eût sur la terre I Gauvain avait en du bonheur iu quelà, mais le bonheur se lasse. Cimourdain tremblait. 8a destinée avait cela d'étrange qu'il était entre deux Gauvain, l'un" dont il voulait la mort, l'autre dont il voulait la vie.

Le coup de canon qui avait secoué Georgefte dans son berceau et appelé la mère du fond des solituiles n'avait pas fait que cela. Soit hasard, soit intention du pointeur, le boulet, qui n'était pourtant qu'un boulet d'avertissement, avait frappé, crevé et arraché à demi l'armature de barreaux

La Mère.

de fer quî masquait et fermait la grande meurtrière du premier étage de la tour. Les assiégés u'ava.ent pas eu le temps de réparer cette avarie.

Les assiéjîés s'étaient vantés ; ils avaient très peu de munitions. Leur situation, insistons-y, é ait plus critique eiiwre que les assiégeants ne le supposaient. S'ils avaient eu assez de pouiire, ils auraient fait sauter la Tcurgue, eux et l'ennemi dedans: c'était leur lêve; mais toutes leuis réserves étaient épuisées. À peine avaient-ils trente coups à tirer par homme. Ils avaient beaucoup de fusils, d'espingoles et de pistolets, et peu de cartouches. Ils avaient chargé toutes les armes afin de pouvoir faire un feu continu ; mais combien de temps durerait ce feu ? Il fallait à la fois le ntmri'ir et le ménager. Là était la (iiffii ulté. Heureusement — bonheur sinistre — la lutte serait surtout d'homme à homme, et à l'arme blanche ; au sabre et au poignard. On ■e ooUeterait plu<i qu'on ne se fusillerait. Ou se hacherait; c'était là leur espérance.

L'intérieur de la tour semblait inexpugnable. Dans la ■aile bas-e où aboutissait le trou de bièche, était la retirade, cette barricade savamment construite par Lantenao. qui obstruait l'entrée. En arrière de la retirade, une lonjrue tatile était couverte d'armes chargées, tremblons, carabines et mousquetons, et de sabies, de haches et de poignards. N'ayant pu utiliser, pour faire sauter la tour, le cachotcrypte des oubliettes qui communiquait avec la salle basse, le marquis avait fait fermer la porte de ce caveau. Audessus de la salle basse était la chambre ronde du premier étage à laquelle on n'arrivnit qne par une vis-de-Saint- 6ill( s " très étroite ; cette chambre, meublée, comme la salle basse, d'une table couverte d'armes toutes prêtes et sur lesquelles on n'avait qu'à mettre la main, é ait éi:lairée par la grande meurtrière dont un boulet venait de défoncer le grillage ; au-dessus de cette chambre, l'escalier en spirale montait à la chambre ronde du second étage oii était la porte de fer donnant sur le pont-châtelet.

Cette chambre ronde du second étage était éclairée par des meurtrières; pourtant une torche y brûlait. Cette torche, plantée dans une torchère de fer pareille à celle de la salle basse, avait été allumée par l'Imânus, qui avait placé tout à côté l'extrémité de la mèche soufrée. Soins horribles.

Au fond de la salle basse, sur un long tiéteau, il y avait

Quatrevingt- Treize.

h manger, comme dans une caverne homérique. Buvait et mangeait qui voulait.

Le coup de canon les mit tons en arrêt.* On n'avait plna qu'une demi-heure devant soi,

L'Imânus, du haut de la tour, surveillait l'approche des assiégeants. Lantenac avait commandé de ue pas tirer et de les laisser arrivf r. Jl avait dit :

" Ils sont quatre mille ciuq cents. Tuer dehors est inutile. Ne tuez que dedans."

Il était convenu que lorsque l'ennemi commencerait son mouvement, l'Imâiius, avec sa trompe, avertirait.

Tous, en silence, postés derrière la retirade, ou sur les marches des escaliers, attendaient, une main sur leur mousquet, l'autre sur leur rosiiire.

La situation se précisait,^ et était ceci :

Four les assaillants, une hrèche à gravir, une barricade à forcer, trois salles superposé» à prendre de haute lutte l'une après l'autre, deux escalieis tournants à emporter marche par marche, f ous une nuée de mitraille ; pour les assiégés, mourir.

Gauvain de son côté metiait en ordre l'attaque. Il donnait ses dernières instructions à Cimourdain, qui, on s'en souvient, devait, sans prendre part à l'action, garder le plateau, et à Guéchamp qui devait rester en observation avec le gros de l'armée dans le camp de la forêt. Il était entendn que ni la batterie basse du bois ni la batterie hau.e du plateau ne tireraient, à moins qu'il n'y eût soi-tie ou tentative d'évasion. Gauvain se réservait le commandement de la colonne de brèche. C'est là ce qui troublait Cimouidaiu.

Le soleil venait de se couclier.

Une tour en rase campagne ressemble à un navire en pleine mer. Elle doit être attaquée de la même laçon. C'est plutôt un abordage qu'ua assaut. Pas de canon. Bien d'inutile. A quoi bon « anonner des murs de quinze pieds d'épaisseur? Un ticu dans le sabord, les uns qui le forcent, les autres qui le barrent, des haches, des couteaux, des pistolets, les poings et les dents. Telle est l'aventure.

Gauvain sentait qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'enlever la Tourgue. 11 connaisrait le redoutable intérieur de la tour, y ayant été enfant.

Il songeait profondément.

Cependant, à quelques pas de lui, son lieutenant, Guéchimp, une longue-vue à la main, examinait l'hurizon da cô.é de Parigué. Tout à coup Guéchamp s'éoria :

La Mere.

«Ah! enfin!"

Cet'e exclamation tîra Gauvain de sa rêverie.

" Qu'y a-t-il, Guéoliamp ? "

" Mon commandant, il y h que voici l'échelle."

*' L'éclielle de sauvetage ? "

♦'Oui."

" Comment ! nous ne l'avions pas encore ? " " Non, commandant. Et j'étais inquiet, L'exprôi que j'avais envoyé à Javeué était revenu." Je le sais."

" Il avait aunon' é qu'il avait trouvé à la charpenterie de Javené l'échelle de la dimension voulue, qu'il l'avait réquisitionnée, qu il avait fait mettre l'échelle sur une charrette, qu'il avait requis une esc rte fie douze cavaliers, et qu'il avait vu partir pour Parigné la charrette, lesuorte et l'échelle.' Sur quoi il était revenu à franc étrier."

" Et nous avait fait ce rapport. Et il avait ajouté que la charrette, étant bien attelée et partie vers deux heures du matin, serait ici avant le coucher du soleil. Je sais tout cela. Eh bien?"

" Eh bien, mon commandant, le soleil vi«nt de se coucher et la charrette qui apporte l'échelle n'est pas encore arrivée."

"Est-ce possible? Mais il fiut pourtant que nous attaquions. L'heure est venue. Si nous tardious, les assiégée oroii aient que nous reculons."

" Mon commandant, on peut attaquer."

" Mais l'échelle de sauvetage est nécessaire."

" Sans doute."

" Mais nous ne l'avons pas." "Nous l'avons." " Comment?"

" C'est ce qui m'a fait dire : Ah ! enfin ! La charrette n'arrivait pas ; j'ai pris ma longue-vuu, et j'ai examiné la route de Pari^çné à la Tourgue, et, mon commandant, je suis content, la charrette est là-bas avec l'escorte. Elle descend une côte. Vous pouvez la voir."

Gauvain prit la longue-vue et regarda.

"En eiFet. La voici. Il ne fait plus assez de jour pour tout distinguer. Mais on voit l'escorte, c'est liien cela. Seulement l'escorte me parait plus nombreuse que vous ne disiez, Guéchitnip."

"Et à moi aussi."

" lis sont à environ un quart do lieue."

Quafremngt- Treize,

"Mon commandant, l'échelle de sauvetage sera ici dan» un quart d'heure." *' On peut attaquer."

C'était bien une charrette en effet qui arrivait, mais ce n'était pas celle qu'ils croyaient.

Gauvain, en se retournant, vit derrière lui le sergent Badoub, droit, les yeux baissés, dans l'attitude du balut militaire.

" Qu'est-ce, sergent Padoub ? "

" Citoyen commandant, ncus, les hommes du bataillon du Bonnet-Kouge, nous avons une grâce à vous demander."

"Laquelle?"

" De nous faire tuer."

"Ahl" dit Gauvain.

• " Voulez-vous avoir cette bonté ? "

" Mais . . . c'est selon," " dit Gauvain.

" Yoici, mon commandant. Depuis l'affaire de Dol, vous nous ménagez. Nous sommes encore douze."

" Eh bien?"

" Ça nous humilie."

" Vous êtes la réserve."

" Nous aimons mieux être l'avant-garde."

" Mais j'ai besoin de vous pour décider le succès à la fin d'une action. Je vous conserve."

" Trop."

" C'est égal. Vous êtes dans la colonne. Vous marchez." " Derrière. C'est le droit de Paris de marcher devant." •' J'y penserai, sergent Radoub."

"Peneez-y aujourd'hui, mon commandant. Voici une occasion. Il va y avoir un rude croc-en-jHnibe à donner ou à recevoir. Ce sera dru."* La Tourgue brûlera les doigfs de ceux qui y toucheront. Nous deuiandons la faveur d'en être."

Le sergent s'interrompit, se tordit la moustache, et reprit d'une voix altéiée:

" Et puis, voyez-vous, mon commandant, dans cette tour, il y a nos mômes.*' Nous avons là nos entants, les enfants du bataillon, nos trois enfants. Quand tous les tremblements s'en mêleraient,"* nous ne voulons pas qu'il leur arrive malheur. Entendez-vous ça, autorité? Nous ne le voulons pas. Tantôt, j'ai profité de ce (ju'on ne se battait pas, et je suis monté sur le plateau, et je les ai regardés par une fenêtre ; oui, ils sont vraiment là, on peut les voir du bord

La Mere,

dn ravin, et je les ai vas, et je leur ai fait penr, à ces amoiira. Et voioi ce que dit le bataillon : nous voulons que les mômes soient sauvés, ou être tous tués. C'est notre droit, oui, tous tués.. Et maintenant, salut et respect."

tianvain tendit la main à Badoab, et dit :

" Vous êtes des braves. Vous serez de la colonne d'attaque. Je vous partage en deux. Je mets six de vous £ l'avautgarde, afin qu'on avance, et j'en mets six à l'arrière-garde, afin qu'on ne recule pas."

" Kst-ce toujours moi qui commande les douze ? "

"Certes."

** Alors, mon oommandant, meroL Car je suis de l'avantgarde."

Badoub refit le salut militaire et regagna le rang. Gauvaiu tira sa montre, dit quelques mots à l'oreille de Guéohamp, et la colonne d'attaque «'«vou^ à l'aasaut

Qualrevingt-Treize.

CnAFTER IX.

l'assaot.

La Intte s'engagea.

Cela fut épouvantaTile.

Ce corps à corps ' dépassa tout ce qu'on avait pu rêver.

Pour trouver quelque chose de pareil, il faudrait remonter aux grands duels d'Eachyle ou aux antiques tueries féodales ; à ces " attaques à armes courtes " qui ont duré jusqu'au dixseptième siècle.

Le lieu d'attaque était horrible; c'était une de ces brèches qu'on appelle en langue du métier brèches sous voûte, c'est-àdire, une crevasse traversant le mur de part en part et non une frncture évasée à ciel ouvert. Au moment où le premier flot des assiégeants entra, toute la retirade se couvrit d'éclairH, et ce fut quelque chose comme la foudre éclatant BOUS terre. Le tonnerre assaillant répliqua au tonnerre embusqué. Les détonations se ripostèrent ; le cri de Gauvain s'éleva : " Fonçons ! " Puis le cri de Lantenac : " Faites ferme contre l'ennemi!" Puis des cliquetis, sabres contre sabres, et, coup sur coup, d'effroyables décharges tuant tout. La torche accrochée au mur éclairait vaguement toute cette épouvante.* Impossible de rien distinguer ; on était dans une noirceur rougeâtre ; qui entrait là était subitement Bouid et aveugle, sourd du bruit, aveugle de la fumée. Les hommes mis hors de combat gisaient parmi les décombres, on marchait sur des cadavres, on écrasait des plaies, on broyait des membres cassés d'où sortaient des hurlements, on avait les pieds mordus par des mourants. Par instants, il y avait des silences plus hideux que le bruit. On se colletait, on entendait l'eSrtiyant souffle des bouches, puis des grincements, des râles, des imprécations, et le tonnerre recommençait, Un ruisseau de sang sortait de la tour par la mèche, et se répandait dans l'ombre. Cette flaque sombre fumait dehois dans l'herbe.

L'Assaut.

On eût dit que c'était la tour elle-même qui saignait et que la géante était blessée.

Cho.->e suprenante, cela ne faisait presque pas de bruit dehors. La nuit était très noire, et dans la plaine et dans ]h forêt il y avait auteur ' de la forteresse attaquée une sorte de paix funèbre. Dedans c'était l'enfer, debonj c'était le sépulcre. Ce choc d'bummes s'exterminant dans les ténèbres, ces niDUsqueteries, ces clameurs ces rages, tout ce tumulte expirait suus la masse des mucK et des voûtes, l'air manquait au bruit, et au carnage s'ajoutait rétouffemeut. Hors de la t- u>' cela s'entendait à peine. Les petits enfants dormaient pendant ce temps-là.

L'acharnement augmentait. La retirade tenait bon. Si les assiégés avaient contre eux le nombre, ils avaient, pour eux la position. La colonne d'attaque perdait beaucoup de monde. Alignée et allongée dehors au pied de la tour, elle s'enfonçait lentement dans l'ouverture de la brèche, et se raccouici^sait, comme une couleuvre qni entre dans son trou.

Gauvain, qui avait des impiudences de jeune chef, était daiiN la salle basse au plus fort de la mêlée, avec toute la mitraille autour de lui. Aj utons qu'il avait la confiance de l'homme qui n'a jamais été blessé.

Comme il se retournait pour donner un ordre, une lueur de mousqu 'terie éclaiia un vi.-age tout près de lui.

" Cimouidain ! " s'é^ria-t-il, " qu'est-ce que vous venez faire ici ? "

C'étiiit Cimourdain en effet. Cimourdain répondit :

" Je viens être près de toi."

" Mais vous allez vous faire tuer!"

" Hé bien, toi, qu'est-ce que lu fais donc?"

"Mais je suis nécessaire ici Vous pas."

•• Puisque tu y es, il faut que j'y sois."

" Non, mon maître."

" Si, mon enfant ! "

Et Cimourdain resta près de Gauvain.

Les morts s'entassaient sur les pavés de la salle basse.

Bien que la retirade ne fût pas forcée encore, lo nombre évidemment devait finir par vaincre.^ Les a.ssaillants étaient à découvert et les assaillis étaient à l'abri, dix assiégeants tombaient contre un a.'-siégé ; mais les assiégeants se renouvelaient. Les assiégeants croissaient et les assiégés décrois' saient.

Les dix-neuf assiégés étaient ttjus derrière la relirade, l'at

Quatrevin gt- Treize.

toque étant là. Ils avaient des morts et des blessés. QninzQ tout au plus oombottaicnt encore.

En bas, la boucherie devant la retirade était de pins en plus horrible. Dans une intermittence, entre deux décharges, Cimoui'dain éleva la voix:

"Assiégés!" oria-t-il. "Pourquoi faire couler le sang plus longtemps ? Vous êtes pris. Rendez-vous. Songez que nous 8'>mme8 quatre mille cinq cents contre dix-neuf^ c'està-dire plus de deux cents contre un. Bendez-vous.

Vingt balles ripostèrent à Cinniurdain.

La retirade ne montait pas jusqu à la voûte ; cela permettait aux assiégés de tirer par-dessus, mais cela permettait aux assiégeants de l'escalader.

"L'a^saut à la retirade!" cria Gauvain. "Ta-t-il quelqu'un de bonne volonté ' pour escalader la retirade ? "

" Moi," dit le sergent Eadoub.

Ici les assaillants eurent une stupeur.' Badnnb était entré par le trou de brèche, à la tête de la colonne d'attaqu--, lui sixième, et, sur ces six hommes du bataillon parisien, quatre étaient déjà tombés. Après qu'il eut jeté ce cri : Moi ! on le vit, non avancer, mais reculer, et ba ssé, courbé, rampant presque entre les jambes des combattants, regagner l'ouverture de la brè'he, et sortir. Était-ce une fuite? Un tel homme fuir? Qu'est-ce que cela voulait dire?

Arrivé hors delà bièche, Kadoub, encore aveusrlé par la fumée, se frotta les yeux comme pour en ôter l'horreur et la nuit, à la lueur des étoiles, reganla la muraille de la tour. Il fit ce signe de tête satisfait qui veut dire: Je ne m'étais pas trompé.

Baduub avait remarqué que la lézarde profonde montait au-dessus de la brèche ju^qu à cette meurtrière du premier étage di)nt un boulet avait défoncé et disloqué l'armature de fer. Le réseau des barreaux rompus pendait à demi arraché, et un homme pouvait passer.

Un homme pouvait passer, mais un homme pouvait-il monter ? Par la lézarde, oui ; à la condition d'être un chat.

C'est ce qu'était Eadoub. Il était de cette race que Pindare appelle "les athlètes agiles." On peut être vieux soldat et homme jeune ; Kadoub, qui avait été gardefrançaise, n'avait pas quarante ans. C'était un Hercule leste.

Radoub posa à terre son mousqueton, ôta sa bnflleterie, quitta son habit et sa veste, et ne garda que t>eB deux

L'Assaut.

pistolets qu'il mit dans la ceinture de son pantalon et son sabre nu qu'il prit entre ses dents. La crosse des deux pistolets pHSsait au-dessus de sa ceinture.

Ainsi allégé de l'inutile, et buivi des yeux dans l'obscurité par tous ceux de la colonne d'attaque qui n'étaient pas encore entrés dans la brèche, il se mit à gravir les pierres de la lézarde du mur comme les marcht-s d'un escalier. N'avoir pas de souliers lui fut utile ; rien ne grimpe comme un pied nu ; il ori.spait ses orteils dans les trous des pierres. Il se hissait avec ses poings et s'affermissait avec ses genoux. La montée était ruiîe. C'était quelque chose comme une ascension le long des dents d'une scie. — Heureusement, pen^ait-il, qu'il n'y a personne dans la chambre du premier étage, car on ne me laisserait pas escalader ainsi.

Il n'avait pas moins de quarante pieds à gravir de cette façon. A mesure qu'il montait, un peu géné par les porameaux saillants de ses pistolets, la lézarde allait se rétrécissant, et l'ascension devenait de plus en plus difficile. Le risque de la chute augmentait en même temps que la profondeur du précipice.

Enfin il parvint au rebord de la meurtrière ; il écarta le filage tordu et descellé, il avait largement de quoi passer ; il se SI uleva d'un effort puissant, appuya sou genou sur la corniche du rebord, saisit d'une main un tronçon de barreau à droite, de l'autre main un tronçon à gauche, et se dressa jusqu'à mi-corps devant l'embrasure de la meurtrière, le sabre aux dents, suspendu par ses deux poings sur l'abîmf .

Il n'a>'ait plus qu'une enj»nibée à faire pour sauter dans la salle du premier étage.

Mais une face apparut dans la meurtrière. C'était un blessé.

Deux mains sortirent de l'ombre et s'avancèrent vers Eadoub ; l'une, d'une seule poignée, lui prit ses deux pistolets âaus sa ceinture, l'autre lui ôta son sabre des dents.

fiadoub ét-ait désarmé.

Un duel inouï commença. Le duel du désarmé et du blessé.

L'homme porta un coup de pointe à l'épaule de Badoub. Ce coup de sabre blessa Badoub et le sauva.

Badoub, sans armes, mais aj'ant toute sa force, dédaigna sa blessure qui d'ailleurs n'avait pas entamé l'os, fit un soubresaut en avant, lâcha les barreaux et bondit danH l'embrasure.

Là il se trouva face à face avec l'homme, qui avait jeté le

Quatrevin gt- Treize.

sabre derrière lui et qui tenait les deux pistolets dans ses deux poings.

Dres-é sur sos genoux, il ajusta Eadoub presque à bout poitant, mais son bras tremblait, et il ne tira pas tout de Bttite.

Eadoub profita de ce répit pour éclater de rire et sauter dans la salle du premier étage.

" On n'y voit goutte," groinmela-t-il.

Il avança dans la salle tâchant de voir et de s'orienter. Ti'Ut à coup, diins la pénombre, deirière le pilier du milieu, il aperçut une longue table, et sur cette table quelque chose qui brillait vaguement. II tâta. C'étaient dei tromblons, des pistolets, des carabines, une rangée d'armes à feu disposées en ordre et semblant n'attendre que des mains pour les saisir ; c'était la i éserve de combat préparée par les assiégés pour la deuxième phase de l'assaut ; tout uu arsenal.

Il se jeta dessus, ébloui.

Alors il devint formidable.

La porte de l'escalier communiquant aux étages d'en haut et d'eu bas était visible, toute grande ouverte, à côié de la table chargée d'armes. Badouh laissa tomber son sabre, prit dans ses deux mains deux pistolets à d<-ux coups et les déchargea à la fois au hasard sous la porte dans la spirale de l'escalier, puis il saisit une expingole et la déchargea, puis il emp. ligna un tromblon gorgé de chevrotines et le déchargea. Le tromblon, vomissant quinze balles, sembla un coup de mitraille. Alors Ea'ioub, reprenant haleine, cria d'une voix tonnante dans l'escalier : " Vive Paris ! "

Et, s'emparant d'un deuxième tromblon plus gros que le premier, il le braqua sous la voûte tortueuse de la vi^-de- Saint-Gilles, et attendit.

Le désarroi dans la salle basse fut indescriptible. Ces étonnemeiits imprévus désagrègent' la résihtanee.

Deux des balles de la triple décharge de Eadoub avaient porté."

" Ils sont en haut ! " cria le marquis.

Ce cri détermina l'abandon de la retirade, une volée d'oiseaux n'est pas plus vite en déroute, et ce lut à qui" se précipiterait dans l'escalier. Le marquis encourageait cette luite.

" Faites vite," disait-il. " Le courage est d'échapper. Montons tous au deuxième étage ! Là nous irecouimeucerous." Il quitta la retirade le dernier.

L'Assaut.

Cet'e liravonre le sauva.

Hadoub, eniL.usqué au haut du premier étage de l'e-calier, le doigt sur la détente du trombloii, guettait la déroute. Les premiers qui apparurent au tournant de la spirale nçurent la décharge en pleine face, et tombèrent foudroyés. Si le marquis en eût été, il était mort." Avant que Êadoub eût eu le temps de saisir une nouvelle arme, les autre» passèrent, le marquis après ti.us, et plus lent que les auti-es. Ils croyaient la chambre du premier pleine d'assiégeants, ils ne s'y arrêtèrent pas, et gagnèrent la salle du second étage, la chambre des miroirs. C'est là qu'était, la porte de fer, c'est là qn'était la mèohe soufrée, c'est là qu'il fallait capituler ou moui ir.

Ganvain, aussi surpris qu'eux-mêmes des (détonations de l'es a ier et ne s'expliquant pas le secours qui lui arrivait, en avait profité sans chercher à compiendre, avait «auté, lui et les siens, par-dessus la ri tirade, et avait poussé les assiégés l'épée aux reii s'" jusqu'au premier étuge.

Là il triiuva Radoub.

Badoub commença par le salut militaire et dit :

" Une minute, mon commamiant. C'est moi qui ai fait ça. Je me suis souvenu de Dol. J'ai fait comu.e vcua. J'ui pris l'ennenii entre deux feux."

" Bon élève," dit GilU^ ain en Fouriant.

Quand on est un certain temps dans l'obscurité, les yeux finissent par se faire à l'ombre comme ceux des oiseaux de nuit; Gauvain s'ape'çut que Radoub était tout en sang.

" Mais tu es blessé, camai ade ! "

"Ne faites pas attention, mon commandant. Qu'est-ce que c'est que ça, une oreille de plus ou l'e moins? J'ai aussi un coup de sabre, je m'en fiche."" Quand on casse un carieau, on s'y coupe toujours un peu. D'ailleurs il n'y a pas que de mon sang "

On fit une S'irte de halte dans la falle du premier étage, conquise par Kaduuh. On appoita une lanten^e. Cimou dain rejoignit Gauvain. Ils déliliérèient. Il y avait lieu à réfléchir en effet." Les assiégeants n'étaient pas dans le tecret des as>iégé8; ils ignoraient leur pénuiie de munitions; ils ne savaient pas que lés dé 'enseurs de la pla>e étaient à court de poudre ; le deuxième étage était le dernier poste de résistance; les assiégeants pouvaient croiie l'escalier miné.

Ce qui était certain, c'est que*' l'ennemi ne pouvait

Quatrevingt- Treize.

échapper. Ceux qui n'étaient pas morts étaient là ootnnoe sous ctef. Lantenac était dans la souricière.

Avec cette certitude, on pouvait se donner un peu le temps de chercher le meilleur dénoûment" possible. On avait déjà bien des morts. Il fallait tâcher de ne pas perdre trop de monde dans ce dernier assaut.

Le risque de cette suprême attaque serait fi^rand. H j aurait probablement un rude premier feu à essuyer.

Le combat était interrompu. Les assiégeants, maîtres du rez-de-chaussée et du premier étage, attendaient, pour continuer, le commandement du chef. Gauvain et Giniourdain tenaient conseil. Kadoub assistait eu silence à leur délibération.

Il hasarda un nouveau salut militaire, timide.

" Mon commandant ? " " Qu'est-ce, Radoub ? "

Ai-je droit à une petite récompense ? " " Certes. Demande ce que lu voudras." " Je demande à monter le premier."

On ne puuvait le lui leiuber. D'ailleurs il l'eût fait sans permission.

Pendant qu'on délibérait au premier étage, on se barricadait au second. Le succès est une faveur, la défaite est une rage. Les deux étages allaient se heurter éperdument. Toucher à la victoire, c'est une ivresse.*' En bas il y avait l'espérance, qui serait la plus granue des forces humaines si le désespiiir n'existait pas.

Le dé espoir était en haut.

Un désespoir calme, froid, sinistre.

Eu arrivant à cette salle de refuge, au delà de Inquelle il n'y avait rien pour eux, le premier soin des assiégés lut de barrer l'entrée. Fermer la porte était inutile, encombrer l'escalier valait mieux. En pareil cas, un obstacle à travers lequel on peut voir et combattre vaut mieux qu'une porte fermée.

La torche plantée dans la torchère dn mur par l'Imânns près de la mèche soufrée les éclairait.

Il y avair. dans cette salle du second un de ces gros et lourds coflres de chêne où l'on serrait" les vétemenis et le liirgo avant l'invention des rneubles à tiroirs.

Ils traînèrent ce coffre et le dressèrent debout S''US la porte d' l'escalier II s'y emboîtait solidement et bouchait l'entrée. Xi ne laissait d'ouvert, près de la voûte, qu'un espace étroit,

Jj'Assavt,

pouvant laisser passer tin homme, excellent pour tuer les assaillants un à vlvl. Il était douteux qu'on s'y risquât.*'

L'entrée obstruée leur donnait un répit.

•ils se comptèrent.

Les dix-neuf n'étaient plus que sept, dont l'ImànuB. Excepté rimânus et le marquis, tous étaient blessés. Tout le reste était mort.

Ils n'avaient plus de munitions. Les gibernes étaient épuisées. Ils comptèrent les cartouches. Combien, à eux sept, avaient-ils de coups à tirer? Quatre.

On était arrivé à ce moment oîi il n'y a plus qu'à tomber. On était acculé " à l'escarpement, béant et terrible. Il était difficile d'être plus près du bord.

Cependant l'attaque venait de recommencer ; mais lente et d'autant plus sûre. On entendait les coups de crosse dea assiégeants sondant l'escalier marche à marche.

Nul moyen de fuir. Par la bibliothèque? Il y avait là sur le plateau six canons braqués, mèuht) allumée. Par les chambres d'en haut? À quoi bon? Elles aboutissaient à la plate-forme. Là on trouvait la ressource de se jeter du haut en bas de la tour.

Les sept survivants de cette bande épique se voyaient inexorablement enfermés et saisis par cette épaisse muraille qui les protégeait et qui les livrait. Ils n'étaient pas encore pris ; mais ils étaient déjà prisonniers.

Le maïquis éleva la voix :

" Mes amis, tout est fini."

Et les coups de crosse commençaient à ébranler le oofiFre qui barrait la porte.

En ce moment une voix vive et forte, éclatant brusquement derrière eux, cria :

" Je vous l'avais bien dit, monseigneur I "

Toutes les têtes se retournèrent, stupéfaites.

Un trou venait de s'ouvrir dans le mur.

Une pierre venait de pivoter sur elle-même à la façon des tourniquets, et en tournant avait ouvert la muraille. La pierre ayant évolué sui- son axe, l'ouverture était double et offrait deux passages, l'un à droite, l'autre à gauche, étroits, mais suffisants pour laisser passer un hommo. Au delà de cette porte inattendue on apercevait les premières marches d'un escalier eu spirale. Une face d'homme apparaissait à l'ouverture.

Le marquis reconnut Halmalo.

«Cfrttoi, HalmaloI"

" 5Ioi, montteignear. Vous Toyez que les pierres qtii tonrnent, cela existe, et qn'on peut sortir d'ici. J'arrive à temps, mais faites vite. Dans d>x minutes, vous seiez ta. pleine forêt."

" Sauvez-V')TW, monsf-igneur," crièrent toutes les voix. " Vous tiju-s <{W)i)TÛ," «lit le marquis.

" Von» le premier, monseigneu: ." " 5Ioi le dei Tiier."

Et le inarqnis reprit d'une voix sévère :

"l'as de combat de générusiié. Nous n'avons pas le temps d'être magnanimes. Vous êtes bles és Je vous ordonne do vivre et de fuir. Vite 1 et profitez de cette issue. Merci, Tlalmal»."

Cependant Halmalo, en pesant sur la pierre tournante, venait de s'apercevoir qu'elle ne bougeait plus. L'ouverture ne pouvait plus i-e clore.

" Monseigneur," dit il, " dépéchons-nous. La pierre résiste à i)ré»eut. J'ai pu ouvrir le pasisage, mais je ne pourrai le fermer."

La pierre, en effet, après une longue désuétude, était comme ankylosée dans sa charnière. Impossible désormais de lui imprimer un mouvement.

" Monseigneur," ïet)rit Halmalo," j'espérais refermer le passage, et que les bleus, quand ils entreraient, ne trouvelaient plus [>ersonne, et n'y comprendraient rien, et vous croiraient en allés en fumée. Mais voilà la pierre ()ui ne veut pas. L'ennemi verra la sortie ouverte et pourra poursuivre. Au moins ne perdons pas nue minute. Vite, tous dans l'escalier."

L'Imâiius po>a la main sur l'épaule de Halmalo.

" Camarade, combien de temps faut-il pour qu'on sorte par cette passe et qu'on soit en sûreté dans la forêt ? "

"l'ersonne n'est blessé grièvement?" demanda Halmalo.

Ils répondit ent : " Personne."

" Va\ ce cas, un quart d'heure suffit."

"Ainsi," repartit l'Imâiius, " si l'ennemi n'entrait ici que dans nu quart d'heure ? . . ."

" 11 pourrait nous poursuivre, il ne nous atteindrait pas."

" Mais," dit le marquis, " ils seront ici dans cinq minutes, ce vieux coffre n'est pas pour les gêner longtemps. Quelques coups do crosse en viendront à bout." Un quart d'heure! qui cst-oo qui les airêtora un quart d'heure?"

L'Assaut.

Moi," dit l'Imânus.

Toi."

" Moi, monseigneur. Éoi utez. Sur six, vous êtes cinq blessés. Moi, je n'ai pas une égratiguure." " Ni moi," dit le marquis.

" Vous êtes le chef, monseigneur. Je suis le soldat. Le chef et le soldat, c'est deux."

" Je le sais, nous avons chacun un devoir diflFérent."

"Non, monseigneur, nous avous, vous et moi, le même devoir, qui est de vous sauver."

L'Imânus se tourna vers ses camarades.

" Camarades, il s'agit de tenir en échec l'ennemi et de retarder la poursuite le plus possible. Écoutez. J'ai toute ma force, je n'ai pas perdu une goutte de sang; n'étant pas blessé, je duierai plus longtemps qu'un autre. Partez tous. Laissez-^inoi vos armes. J'en ferai bon usage. Je me charge d'anéter l'ennemi une bonne demi-heure. Combien y a-t-il de pistolets chargés?"

" Quatre."

"Mettez-les là, à terre." On fit ce. qu'il voulait.

"C'est bien. Je reste. Es trouveront à qui parler,"* Maintenant, vite, allez-vous-en."

Les situations à pic su{fpriment les remerciements. À peine prit-on le temps de lui serrer la main.

"À bientôt," lui dit le marquis.

"Non, monseigneur. J'espère que non. Î*a8 & bientôt; car je vais mourir."

Tous s'engagèrent l'un après l'autre dans l'étroit escalier, les blessés d'abord. Pendant qu'ils descendaient, le marquis prit le cra^jon de son carnet de poche, et écrivit quelques mots sur la pierre qui ne pouvait plus tourner et qui laissait le passage béant.

" Venez, monseigneur, il n'y a plus que vous," dit Halmala

Et Halmalo commença à decicendre.

Le marquis le suivit.

L'Imânus resta seul.

Les quatre pistolits chargés avaient été posés sur les dalles, car cette salle n'avait pas de plancher. L'Im&nus en prit deux, un ^ans chaque main.

II s'avança obliquement vers l'entrée de l'escalier que le coffre obstruait et masquait.

Les assaillanta craignaient évidemment quelque surprise,

Quatrevingt- Treize.

tine do ces explosions finales qnî sont la catastrophe du vaiijqupur en même temps que celle du vaincu. Autant la première attaque avait été impétutiuse, autant la dernière était leute et prudente. Ils n'avaient pas pu, ils n'avaient pas voulu peut-être enfoncer violemment le coffre ; ils en avaient démoli le fond à coups de crusse, et troué le couvercle à coups de bayonnette, et par ces trous ils tâchaient de voir dans la salle avant de se risquer à y pénétrer.

La lueur des lanternes dont ils éclaii aient l'escalier passait à travers ces trous.

L'Imânus aperçut à un de ces trous une de ces prunelles qui regardaient. Il ajusta brusquement à ce trou le canon d'un de ses pistolets et pressa la détente. Le coup partit, et rimâiius, joyeux, entendit un cri horrible. La balle avait crevé l'œil et traver.sé la tête, et le soldat qui regardait venait de tomber dans l'escalier à la renverse.

Les assaillants avaient entamé assez largement le bas du couvercle en deux endroits, et y avaient pratiqué deux espèces de meurtrières ; l'Imânus profita de l'une de ces entailles, y passa le bras, et lâctia au hasard dans le tas des assiégeants son deuxième coup de pistolet. La balle ricocha probablement, car on entendit plusieurs cris, comme si trois ou quatre étaient tués ou blessé-^, et il se fit dans l'escalier un grande tumulte d'hommes qui* lâchent pied etqui reçu ent.

L'Imânus jeta les deux pistolets qu'il venait de décharger, et prit les deux qui restaient ; puis, les deux pistolets à ses deux poings, il regarda par les trous du coffre.

Il constata le premier effet produit.

Les assaillants avaient redescendu l'escalier. Des mourants se tordaient sur les marches ; le tournant de la spirale ne laissait voir que trois ou quatre degrés.

L'Imânus attendit.

" C'est du temps de gagné," pensait-il.

Cependant il vit un homnie, à plat ventre, monter en rampant les marches de l'escalier, et en même temps, plus bas, une tête de »<oldat apparut derrière le pilier central de la spirale. L'Imânus visa cette tête et tira. Il y eut un cri, le soldat tomba, et l'Imânus fit passer de sa main gauche dans sa main droi'e le dernier pistolet chargé qui lui restait.

En ce moment-là il sentit une affreuse Soldeur, et ce fut lui qui, à son tour, jeta un hurlement. Un sabre lui fouil ait les entrailles. Un poing, le poitig de l'tiomme qui rampait, venait de passer à travers la deuxième meurtiièie du bua du

L'Assaut.

oofire, et œ poing avait plongé un sabre dans le ventre do rimânus.

La blessure était efiroyable. Le ventre était fendu de part en part.

L'Imânus ne tomba pas. Il grinça des dents, et dit: "C'est boni"

Puis, chancelant et fe traînant, il recula jusqu'à la torcLe qui brûlait à côté de la porte de 1er, il po-a sou pistolet à terre et empoigna la torche, et mit le feu à la mèche soufrée.

Le feu prit, la mèche flamba. L'Imânus lâcha la torche, qui continua de biûler à terre, ressiiisit son pistolet, et, tombé sur la dalle, mais se soulevant encore, attisa la mèche du peu de soufiBe qui lui restait.

La flamme courut, passa sous la porte de fer et gagna le pont-ohâtelet.

Âlors, voyant son exécrable réussite, plus satisfait peutêtre de son crime que de sa veitu, cet homme qui venait d'être un héros et qui n'était plus qu'un assassin, et qui allait mourir, sourit,

" Ils se souviendront de moi," murmura-t-il.

En cet iostant-là, un grand bruit se iit^, le ooifre violera* ment poussé s'effondra, et livra passage à un homme qui se rua dans la salle, le sabre à la main.

" C'est moi, Eadoub. Qui en veut?" Ça m'ennuie d'attendre. Je me risque. C'est égal, je viens toujours d'en évontrer un. Maintenant je vous attaque tous. Qu'on me suive ou qu'on ne me suive pas, me voilà. Combien êtes-vous?"

C'était Eadoub, en effet, et il était seul. Après le massacre que l'Imânus venait de faire dans l'escalier, Gauvain, redoutant quelque fougasse masquée, avait fait replier ses hommes et se concertait avec Cimourdain.

Badoub, le sabre à la main sur le seuil, dans cette obscurité oii la torche presque éteinte jetait à peine une lueur, lépéta sa question :

" Je suis un. Combien étes-vous? "

N'entendant rien, il avança.

Fuis il se retourna, stupéfait de voir la salle vide.

" Il n'y a personne! " s'éLria-t-il.

Il aperçut la pierre qui avait tourné, l'ouverture et l'escalier.

" Ah ! je comprends. Clef des champs. Venez donc tous ! camarades, venez I ils s'en sont allés. Us ont filé." 11 n'y a plus personne ! "

QucUrevinçt- Treize.

Un coup de pintolet partit, une balle lui efHeura le coude et s'aplatit contre le mur.

" Mais si ! il y a quelqu'un. Qui est-ce qui a la bonté de

me faire cette politesse ? " " Moi," dit une voix.

Eadoub avança la tête et distingua dans le clair-obscur quelque ch.0;e qui était l'imânus.

" Ah I " cria-t il. " J'ea tiens un. Les autres se sont échappés, mais toi, tu n'échapperas pas."

" Crois-tu ? " répondit l'Imênus.

Eadoub fit un pas et s'arrêta.

" Hé, l'homme qui es par terre, qui es-tu ? "

"Je Kuis celui qui eut par teire et qui se moque de ceux qui sont debout."

" Qu'est-ce que tu as dans ta main droite ? " Un pistolet"

"Et dans ta main gauche?"

" Mes boyaux."

" Je te fais prisonnier." Je t'en défie."

Et l'imânus, se penchant sur la mèche en combustion, Boiifflant son dernier soupir sur l'incendie, expira.

Quelques instants après, Gauvain et Cimourdain, et tous, étaient dans la salle. Tous virent l'ouvertiiTe. On fouilla les recoins, on sonda l'escalier ; il aboutissait à une sortie dans le ravin. On constata l'évasion. On secoua l'imânus, il était mort. Gauvain, une lanterne à la main, examina la pierre qui avait donné issue aux assiégés ; il avait entendu parler de cette pierre tournante, mai» lui aussi tenait cette légende pour une fable. Tout en considérant la pierre, il aperçut quelque chose qui était écrit au crayon ; il approcha la lanterne et lui ceci :

" Au revoir, monsieur le vicomte,

"LANTENAa"

Guéchamp avait rejoint Gkuvaîn. La poursuite était évidemment inutile, la iuite était consommée et oomplè'e, les évadés avaient pour eux tout le pays, le buisson, le ravin, le taillis, l'habitant ; " ils étaient sans doute déjà bien loin ; nul moyen de les retrouver; et la forêt de Fougères tout entièie était une immense cachette. Que faire? Tout était à recommencer. Gauvain et Guéchamp échangeaient leurs désappointements et leurs conjectures.

Gimouiidain écoutait, grave, sans dire une parole.

L'Assaut.

" À propos, Giiêchamp," dit Gauvoin, " et l'échelle ? " " Commandant, elle n'est pas arrivée." " Mais pourtant nous avons vu venir une voiture escortée par des gendarmes." Gnéchamp répondit:

" Elle n'apportait pas l'éclielle." " Qu'est-ce donc qu'elle apportait ? " "La guillotine," dit Cimuurdxin.

Le marquis de Lantenao n'était pas si loin qu'ils le croyaient.

Il n'en était pas moins eutièrement en sûreté et hors de leur atteinte.

11 avait suivi Halmalo.

L'escalier par où Flalmaln et lui étaient descendus, à la suite des autres fugitifs, se terminait tout près du' ravin et des arches du pont par un étroit couloir voûté. Oe couloir s'ouvrait sur une profonde fissure naturelle du sol qui d'un côté aboutissait au ravin, et de l'autre à la forêt. Cette fissure, absolument dérobée aux regards, serpentait sons des végétations impénétrables. Impu8sit>le de reprendre là un homme. Un évadé, une fois parvenu dans cette fissure, n'avait plus qu'à faire une fuite de couleuvre, et élait intronvabla L'entrée du couloir secret de l'escalier était tellement obstruée de ronces que les ounsiructeurs du passige souterrain avaient considéré comme inutile de la fermer autrement.

Le marquis n'avait plus maintenant qu'à s'en aller. H n'avait pas à s'inquiéter d'un déguisement. Di-piiis son arrivée en Bretagne, il n'avait pas quitté ses habits de paysan, se jugeant plus grand seigneur ainsi.

il s'était borné à ôtur son épée, dont il avait débouclé et jeté le ceinturon.

Quand Halraalo et le marquis débouchèrent du couloir dans la fissure, les cinq autres, n'y étaient déjà plus.

" Ils n'uut pas été longtemps à prendre leur volée," dit Halmalo.

" Fais comme eux," dit le marquis.

" Monseigneur veut que je le quitte ?"

" Sans doute. Je te l'ai dit déjà. On ne s'évade bien que seul. Où un passe, deux ne passent pas. Ensemble nous appellerions l'attention. Tu me ferais prendre et je te ferais prendre."

" Monseigneur connaît le pays ? "

« OuL"

Quatrevingt-Treîze.

Halmalo s'interrompit,

" Ah ! monseigneur, quand je pense que nouB avons éti en pleine mer, que nous étions seuls, que je voulais vous tuer, que vous étiez mon seigneur, que vous pouviez me le dire, et que vous ne me l'avez pas ditl Quel homme vous êtes ! "

Le marquis reprit :

" L'Angleterre. Il n'y a plus d'autre ressource. Il faut que dans quinze jours les Anglais soient en France."

" J'aurai bien des comptes à rendre à monseigneur. J'ai fait ses commissions."

" IJous parlerons de tout cela demain."

" 4- demain, monseigneur."

" A propos, as-tu faim ? "

"Peut-être, monseigneur. J'étais si pressé d'arriver que je ne sais pas si j'ai mangé aujourd'hui."

Le marquis tira de sa poche une tablette de chocolat, la cassa en deux, en donna une moitié à Halmalo et se mit à manger l'autre.

" Monseigneur," dit Halmalo, " à votre droite, c'est le ravin ; à votre gauche, c'est la forêt."

" C'est bien. Laisse-moi. Va de ton côté."

Halmalo obéit. Il s'enfonça dans l'obscurité. On entendît un bruit de broussailles froissées, puis plus rien. Au bout de quelques secondes il eût été impossible de ressaisir sa trace. Cette terre du Bocage, héiissée et inextricable, était l'auxiliaire du fugitif. On ne disparaissait pas, on s'évanouissait. C'est cette facilité des dispersions rapides qui faisait hésiter nos armées devant ce'te Vendée toujours reculante, et devant ses combattants si formidablement fuyards.

Le marquis demeura immobile. Il était de ces hommes qui s'efforcent de ne rien éprouver; mais il ne put se soustraire à l'émotion de respirer l'air libre après avoir respiré tant de sang et de carnage. Se sentir complètement sauvé après avoir été complètement perdu ; après la tombe vue de si près, prendre possession de la pleine sécurité ; sortir de la mort et rentrer dans la vie, c'était là, même pour un homme comme Lantenao, une secousse ; et, bien qu'il en eût déjà traversé de pareilles, il ne put soustraire son âme imperturbable à un ébranlement de quelques instants. Il s'avoua à lui-même qu'il était content. Il dompta vite ce mouvement qui ressemblait presque à de la joie.

11 tira sa montre, et la ât sonner. Quelle heure était-il?

L'Assaut

À son grand étonnement, il n'était que dix beuros. Quand on vient de subir une de ces péripéties de la vie bumaine où tout a été mis en question,'" on est tonjoui'a stupéfait que des minutes si pleines ne soient pas plus longues que les autres.

Le coup de canon d'avertissement avait été tiré un peu avant le coucber du soleil, et la Tourgue avait été abordée par la colonne d'attaque une demi-heure après, entre sept et huit heuies, à la nuit tombante. Ainsi, ce colossal combat, commencé à huit heures, était fini à dix.

Cependant il était temps de s'en aller, Halmalo devait être loin, et le marquis jugea qu'il n'était pas nécessaire de rester là plus longtemps. Il remit sa montre dans sa veste; et il se disposa à gagner à son tour la forêt.

Comme il allait prendre à gauube, il lui sembla qu'une sorte de rayon vague pénétrait jusqu'à lui.

Il se retourna, et, à travers les broussailles nettement découpées sur un fond rouge et devenues tout à coup visibles dans leurs moindres détails, il aperçut une grande lueur dans le ravin. Il y marcha, puis se ravisa, trouvant inutile de s'exposer à cette clarté, quelle qu'elle fût ; ce n'était pas son affaire après tout; il reprit la direction que lui avait montrée Ualmalo et fit quelques pas vers la fo:êt.

Tout à coup, profondéuiei'it enfoui et caché sous les ronces, 11 entendit sur sa tête un cri terrible; ce cri semblait partir du rebord même du plateau au-dessus du ravin. Le marquis leva les yeux et s'arrêta.

Quatrevingt- Treize.

CHAPTEE X.

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