Journal des Savants, 1887, P
i6 l'homme et sa vie
cembre 1849. ^^ dehors des discours officiels, une simple note dans les Débats et dans le Mo/ii7ear saluait ce quasi-centenaire, qui, au bruit des fusillades de février, pouvait se souvenir qu'il avait reçu tout enfant les encouragements de Pigalle, péniblement traversé la Révolution, ami de Danton, haï de Marat, trois fois proscrit, trois fois député et vingt ans magistrat municipal de Paris. Réservons ses dictatures successives dans la (( République des Arts ».
Mais il avait lassé l'attention à force de longévité, l'admiration à force d'entêtement dans les idées. Il n'a guère aimé qu'elles. Célibataire et misogyne, il a de tout ce qui est féminin une incompréhension extraordinaire \ Il n'a guère été lié, d'affection respectueuse, qu'avec la marquise de Grollier, peintre et élève de Canova. Devant l'œuvre de ce dernier, devant la grâce canovienne, il a été saisi de ravissement. C'est cette révélation qui l'a le plus attaché au doucereux vénitien : affaire de contrastes.
En dehors de Canova il a aimé peu de personnes, et avec gravité, presque avec abstraction : ce sont leurs doctrines politiques ou artistiques qu'il aime en elles. Canova luimême est avant tout le rénovateur de la sculpture. Les académiciens dont il déplore la perte dans les Notices historiques avec une émotion très contenue, sont des idées, des formes d'art qui vivent et meurent. Rares, brèves sont ses expansions, à propos de Prudhon, de Girodet, de Lemot. Il n'aime point paraître bon ^ Cet abstrait est un austère, le plus souvent un chagrin \ pour qui la vive sensibilité est une perversion. Il ne laisse l'affection venir à lui que figée de respect. Sa politesse raffinée, hautaine, tient à distance, dans ses relations comme dans son style. Les académiciens le craignent. Ceux de l'ancienne Académie, Paroy, Deseine, Renou, les
1 . Sur M. de Paw et son opinion sur la beauté des femmes de la Grèce (Moniteur an XIII, p. /I21) et Crûtes et Hipparquie, roman de F/e^anrf (Journal des Savants,
2. Cf. les curieux Souvenirs de De Caumont (Bulletin monumental, 1871
3. Spullor a vu en lui un « érudit aimable )> (Royer-Collard, p. 38)1
L HOMME ET SA VIE l'J
romantiques, les gothicisants, lui ont voué de la haine. Nul n'a été plus haï, plus houspillé dans la presse. Il en prenait plaisir. En revanche il a inspiré de fortes amitiés ou admirations^ ; mais celles ci mômes n'étaient au fond que complicité politique ou artistique : on l'aimait toujours contre quelqu'un.
Spirituel quand il veut, par exemple pour louer avec convenance V. Spaendonck peintre de fleurs, il est surtout autoritaire : ill'est dans son style, qui marche par sentences, dans ses idées qui se dressent en dogmes. Il les renouvelle peu, et les répète^ : prolixité, redites ne sont qu'obstination à enfoncer dans les esprits ce qu'il croit le vrai. Pour cela il est didactique, et ne craint pas d'être pédant. Fortement conçues, fortement liées, ses idées naissent tout armées pour l'action. La langue et le style sont souvent d'une fastidieuse médiocrité.
A tout prendre, Quatremère est une physionomie de puissant relief, comme dans le médaillon de David d'Angers \ Si la place qui lui revient dans l'histoire de l'art est éminente, les événements de sa vie et son caractère achèvent de l'expliquer. Il eut la valeur et l'autorité.
1. Parmi les hommes politiques, Danton, Grégoire, Pastoret, Talleyrand... ; parmi les écrivains, Ampère, Portails, Suard, Stendhal, Sainte-Beuve, Lévesque, Villemain... ; tous les artistes de l'Académie et de l'Ecole classique, sauf quelques révoltés.
2. Par exemple les articles snrV Idéal (i8o5), V Imitation (^iSiS), VIdéal (1887) sont trois refontes du même système.
3. Les artistes se sont emparés de ce visage fortement modelé : il y a toute une iconographie. Les œuvres recueillies au Cab. Est. (Série des portraits) et celles que signale M. H. Jouin (p. 72) ne sont pas les seules. Les principales sont le portrait de Heim (Distribution des récompenses au Salon de 1824, Louvre), les bustes de Lebœuf-Nantcuil (Biblioth. Institut) et de Rougclet (cour Sud de l'Hôtel-de-Ville). Le buste de Lebœuf-Nanteuil, à l'Institut, touche le Voltaire nu de Pigalle, qui fut le cauchemar de Quatremère j il avait en horreur l'art dont cette œuvre hardie lui parut le blasphème le plus hideux. Son prédécesseur, Joach. Lebreton, protestait déjà en 1808 (^Rapport à l'Empereur, p. Ï25) contre l'hospitalité donnée récemment à cette « maigreur... d'effet désagréable, môme pénible ».
L — Quatremère ne s'est pas contenté d'agir sur les institutions et sur les artistes; soit directement, soit par contrôle, il est intervenu dans les œuvres. Il y a ici plus que l'intérêt biographique qui s'attache à l'expansion d'une personnalité puissante : c'est à l'histoire de l'art d'enregistrer les efforts faits par cet esthéticien méthodique et volontaire, de 1787 à 1889, pour soumettre les œuvres d'art et leur cadre, surtout celles qui sont de destination publique, aux règles classiques du beau. Pour certaines, il a réussi ; pour les autres, ses tentatives seules font partie de leur histoire.
Cette histoire est surtout celle de Paris. Sous la Restauration, dont le régime artistique cherche à être décentralisateur \ il ne sépare pas plus que Vaublanc, de la Rochefoucauld ou de Corbière, dans sa sollicitude, les œuvres à
I. Cf. la lettre de Vaublanc, ministre de l'Intérieur, au comte de Pradel, du 17 avril 18 16, au sujet d'une réclamation que celui-ci voulait faire au musée d'Angers : « Je vois par expérience combien cette manie de tout entasser à Paris fait de peine aux provinces... H J a bien des considérations pour ne leur rien enlever ». La Restauration fait sortir du Louvre 353 tableaux des anciennes
exécuter en province de celles qui sont destinées à l'embellissement de Paris ; mais jusque-là ce sont celles-ci qui l'ont préoccupé ; après, c'est encore à elles qu'il donne le meilleur de son attention. Il aime trop Paris pour ne pas désirer qu'on lui impose la beauté qu'il conçoit et que conçoivent avec lui les meilleurs artistes, ses amis. Deux fois parisien puisqu'il naît en plein faubourg Saint-Denis, d'une vieille famille de marchands, consulaire et curialeS qui donna même son nom à une rue, il possède Paris de la montagne à la plaine, c'est-à-dire de Sainte-Geneviève ou de Passy au Louvre, en l'habitant quartier par quartier '\ Il ne Ta quitté de son plein gré que quatre fois ; mais les deux voyages en Italie n'étaient pas une expatriation ; c'était, pour l'artiste, pour l'élève de P. Julien et de G. Coustou, un acte de patriotisme traditionnel : à Rome, à Pœstum, à Salerne, à Agrigente, c'est encore à Paris qu'il songe pour lui rapporter le bénéfice de ses études sur l'architecture antique, surtout sur le dorique grec. De ses deux voyages à Londres (entre 1786 et 1787, 18 18), du Saint-Paul de Wren et des marbres du Parthénon il rapporte à la fois le désir et les principes d une rénovation dans les inonuments et dans la statuaire. Chacun de ses départs a donc l'Italie ou l'Angleterre pour but direct, mais Paris par réflexion ; toutes ses interventions laissent deviner un rêve qui lui est commun avec les architectes archéologues de son temps: Paris réminiscence de Rome.
écoles pour les Églises et les Musées des départements (cf. surtout le décret ministériel du 27 mai 1819, qui fait des libéralités à Bordeaux, Angers, Nantes, Lille, etc.).
1. Cf. De Laborde ÇParis Municipe, i833, p. 112) qui cite, avec les Cochins et les Froidefonds, les Quatremère... de Quincy ! et Le Roux de Lincy, Histoire de l'Hôtel-de- Ville, i8/|6, p. 218.
2. Propriétaire rue Saint-Honoré, il demeure rue Saint-Dominique, rue de Gondé, rue de l'Université, rue du Bac, boulevard du Temple, à Ghaillot, rue Basse à Passy, eut quelque temps un atelier au Louvre (1800), eut au collège des Quatre Nations, de 1791 à 1793, ses bureaux d'administrateur du Panthéon, etc. A telle rue, à tel monument, des souvenirs de sa vie publique ou privée sont attachés, dont quelques-uns sont tragiques : en 1796, il rappelle au tribunal criminel de la Seine que son ombre erre toujours dans les corridors des Madelonnettes parmi celles des hommes politiques qui ne reviendront plus...
Esthéticien abstrait, il sent pourtant avec finesse ce que chaque aspect de Paris, par exemple le site de la place de la Concorde, a de particulier, presque d'individuel ^ Il connaît le passé et le présent de sa ville, et a sur elle des projets, comme un érudit, un amateur et un architecte qui a des ambitions pour son avenir. Entre temps il en décrit des parties : parties du Paris antique, comme les Thermes de Julien, dans les Souvenirs du Vieux Paris, partie du Paris moderne dans la Description de Paris. Le Dictionnaire d' Architecture^ , les Notices historiques sont pleins d'exemples ou de renseignements sur la noble cité qui fut gallo-romaine, même résidence impériale, et qu'il voudrait voir redevenir « antique » par le talent des artistes de la bonne école. Il ne se borne pas à écrire sur Paris : ses fonctions successives donnent à ce fils d'échevin les moyens de travailler en quelque mesure à sa beauté : à la Commune de Paris, aux comités d'Instruction publique du Directoire du département et de la Législative, au Jury des Arts, au Conseil des Cinq Cents, au conseil général de la Seine, secrétaire perpétuel de l'Académie, de nouveau député de Paris, chacun de ses mandats lui donne sur Paris quelque prise de possession. Mais son rôle est plu s actif que les documents administratifs ne le révèlent ; quelques billets prouvent que les hommes au pouvoir, comme Corbière. . . , que les artistes surtout en mal d'embellissements ont exploité ses avis au hasard des relations privées.
C'est qu'il voit Paris comme une personne ; l'esprit allégorique de l'époque concourt chez lui avec l'exercice des fonctions municipales pour doter la cité d'une ligure, qu'il cherche à faire vivre dans les œuvres d'art : à la Commission des Médailles ^ il propose plusieurs fois comme type, non seulement « la Ville de Paris en pied, son écusson près d'elle )), accomplissant les gestes et même prononçant les paroles qu'appelle l'événement commémoré, mais encore la