I.E HAUT DE LA DUNE
— En sommes-nous encore loin?
— A un bon quart d’heure.
— Dépêchons-nous d’aller manger la soupe.
— C’est vrai que nous sommes en retard.
— Il faudrait courir. Mais vos mômes sont fatigués. Nous ne sommes que deux femmes, nous ne pouvons pas porter trois mioches. Et puis, vous en portez déjà un, vous, la Flécharde. Un vrai plomb. Vous l’avéz sevrée cette goinfre, mais vous la portez toujours. Mauvaise habitude. Faites-moi donc marcher ça. Ah ! tant pis, la soupe sera froide.
— Ail ! les bons souliers que vous m’avez donnés là ! On dirait qu’ils sont faits pour moi.
— Ça vaut mieux que d’aller nu-pattes.
— Dépêche-toi donc, René-Jean.
— C’est pourtant lui qui nous a retardées.
Il faut qu’il parle à toutes les petites paysannes qu’on rencontre. Ça fait son homme.
— Dame, il va sur cinq ans.
— Dis donc, René-Jean, pourquoi as-tu parlé à cette petite dans le village?
Une voix d’enfant, qui était une voix de garçon, répondit :
QUATREVINOT-TRBIZB.
— Parce que c’est une que je connais.
La femme reprit :
— Comment, tu la connais?
— Oui, répondit le petit garçon , puisqu’elle m’a donné des bêtes ce matin.
— Voilà qui est fort! s’écria la femme, nous ne sommes dans le pays que depuis trois jours, c’est gros comme le poing, et ça vous a déjà une amoureuse I
Les voix s’éloignèrent. Tout bruit cessa.
Aures habet, et non audiet
Le vieillard restait immobile. Il ne pensait pas; à peine songeait-il. Autour de lui tout était sérénité, assoupissement, confiance, solitude. Il faisait grand jour encore sur la dune, mais presque nuit dans la plaine et tout à fait nuit dans les bois. La lune montait à l’orient. Quelques étoiles piquaient le bleu pâle du zénith. Cet homme, bien que plein de préoccupations violentes, s’abîmait dans l’inexprimable mansuétude de l’infini. Il sentait monter en lui cette aube obscure , l’espérance , si le mot espérance peut s’appliquer aux attentes de la guerre civile.
138 QUATREVING T-TREIZK.
Pour riûslant, il lui semblait qu’en sortant de cette mer qui venait d’étre si inexorable, et en touchant la terre, tout danger s’était évanoui. Personne ne savait son nom, il était seul, perdu pour l’ennemi, sans trace derrière lui, car la surface de la mer ne garde rien, caché, ignoré, pas même soupçonné. Il sentait on ne sait quel apaisement suprême. Un peu plus il se serait endormi.
Ce qui, pour cet homme, en proie au dedans comme au dehors à tant de tumultes, donnait un charme étrange à cette heure calme qu’il traversait, c’était, sur la terre comme au ciel, un profond silence.
On n’entendait que le vent qui venait de la mer, mais le vent est une basse continue et cesse presque d’être un bruit, tant il devient une habitude.
Tout à coup, il se dressa debout.
Son attention venait d’être brusquement réveillée; il considéra l’horizon. Quelque chose donnait à son regard une fixité particulière.
Ce qu’il regardait, c’était le clocher de Cormeray qu’il avait devant lui au fond de la plaine.
AURES HABBT, ET NON AUDIET. 13'J
Oü ne sait quoi d’extraordinaire se passait en effet dans ce clocher.
La silhouette de ce clocher se découpait nettement ; on voyait la tour surmontée de la pyramide, et, entre la tour et la pyramide, la cage de la cloche, carrée , à jour, sans abat-vent, et ouverte aux regards des quatre côtés, ce qui est la, mode des clochers bretons.
Or cette cage apparaissait alteniativement ouverte et fermée, à intervalles égaux ; sa haute fenêtre se dessinait toute blanche, puis toute noiré; on voyait le ciel à travei’s, puis on ne le voyait plus ; il y avait clarté, puis occultation, et l’ouverture et la fermeture se succédaient d’une seconde à l’auti*eavec la régularité du marteau sur l’enclume.
Le vieillard avait ce clocher de Cormeray devant lui, à une distance d’environ deux lieues ; il regarda à sa droite le clocher de Baguer- Pican, également droit sur l’horizon -, la cage de ce clocher s’ouvrait et se fermait comme celle de Cormeray.
Il regarda à sa gauche le clocher de Tanis; la cage du clocher de Tanis s’ouvrait et se fermait comme celle de Baguer-Pican.
QU.VTREVINGT-TREIZE.
Il regarda tous les clochers de l’horizon l’un après l’autre, à sa gauche les clochers de Courtils, de Précey, de Crollon et de la Croix-Avranchin; à sa droite les clochers de Raz-sur-Couesnon, de Mordrey et des Pas; en face de lui, le clocher de Pontorson. cage de tous ces clochers était alternativement noire et blanche.
Qu’est-ce que cela voulait dire?
Cela signifiait que toutes les cloches étaient en branle.
11 fallait, pour apparaître et disparaître ainsi, qu’elles fussent furieusement secouées.
Qu’élait-ce donc? évidemment le tocsin.
On sonnait le tocsin, on le sonnait frénétiquement, on le sonnait partout, dans tous les clochers, dans toutes les paroisses, dans tous les villages, et l’on n’entendait rien.
Cela tenait à la distance qui empêchait les sons d’arriver et au vent de mer qui soufflait du côté opposé et qui emportait tous les bruits de la terre hoi’S de l’horizon.
Toutes ces cloches forcenées appelant de toutes parts, et en môme temps ce silence, rien de plus sinistre.
AURBS HABBT, ET NON AÜDIET.
Le vieillard regardait et écoulait.
Il n’entendait pas le tocsin, et il le voyait. Voir le tocsin, sensation étrange.
A qui en voulaient ces cloches?
Contre qui ce tocsin?
utilité des gros caractères
Cerlainement quelqu’un était traqué.
Qui?
Cet homme d’acier eut un frémissement.
Ce ne pouvait être lui. On n’avait pu deviner son arrivée; il était impossible que les représentants en mission fussent déjà informés; il venait à peine de débarquer. La corvette avait évidemment sombré sans qu’un homme échappât. Et dans la corvette même, excepté Boisbertbelot et Lavieuville, personne ne savait son nom.
Les clochers continuaient leur jeu farouche.
11 les examinait et les comptait machinalement.
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UTILITÉ DES GROS CARACTÈRES
et sa rêverie, poussée d’une conjecture à l’autre, avait cette fluctuation que donne le passage d’une sécurité profonde à une certitude terrible. Pourtant, après tout, ce tocsin pouvait s’expliquer de bien des façons, et il finissait par se rassurer en se répétant ; « En somme, personne ne sait mon arrivée et personne ne sait mon nom. 1)
Depuis quelques instants il se faisait un léger bruit au-dessus de lui et den'ière lui. Ce bruit ressemblait au froissement d’une feuille d’arbre agitée. Il n’y prit d’abord pas garde; puis, comme le bruit persistait, on pourrait dire insistait, il finit par se retourner. C’était une feuille en effet, mais une feuille de papier. Le vent était en train de décoller au-dessus de sa tête une large affiche appliquée sur la pierre milliaire. Cette affiche était placardée depuis peu de temps, car elle était encore humide et offrait prise au vent qui s’était mis à jouer avec elle et qui la détachait.
Le vieillard avait gravi la dune du côté opposé et n’avait pas vu cette affiche en arrivant.
QUATREVINGT-TREIZB.
Il monta sur la borne où il était assis, et posa sa main sur le coin du placard que le vent soulevait; le ciel était serein, tes crépuscules sont longs en juin; le bas de la dune était ténébreux, mais le haut était éclairé ; une partie de l’affiche était imprimée en grosses lettres, et il faisait encore assez de jour pour qu’on pût les lire. 11 lut ceci :
RÉPVBLIQl'E FRANÇAISE, UNE ET INDIVISIBLE
« Nous, Prieur, de ta Marne, représentant du peuple en mission près de l’armée des Côtes-de- Cherbourg, — ordonnons : — Le ci-devant mai quis de Lantenac, vicomte de Fontenay, soi-disant prince breton, furtivement débarqué sur la côte de Granville, est mis hors la loi. — Sa tête est mise à prix. — 11 sera payé à qui le livrera, mort ou vivant, la somme de soixante mille livres. — Cette somme ne sera point payée en assignais, mais en or. — Un bataillon de l’armée des Côtesde-Cherbourg sera immédiatement envoyé à la rencontre et à la recherche du ci-devant marquis de Lantenac. — Les communes sont requises de
UTILITÉ DES GROS CARACTÈRES
prêter main-forte. — Fait en la maison commune de Granville, le 2 juin 1793. — Signé :
«Prieur, de la Mar.ne. »
Au-dessous de ce nom il y avait une autre ' signature, qui était en beaucou]^ plus petit caractère, et qu’on ne pouvait lire à cause du peu de jour qui restait.
Le vieillard rabaissa son chapeau sur ses yeu.x, croisa sa cape de mer jusque sous son menton, et descendit rapidement la dune. Il était évidemment inutile de s’attarder sur ce sommet éclairé.
11 y avait été peut-être trop longtemps déjà ; le haut de la dune était le seul point du paysage qui fût resté visible. ' . -
Quand il fut en bas et dans l’obscurité, il ralentit le pas. ; ^
Il se dirigeait dans 1e sens de l’itinéraire qu’il s’était tracé vei*s ta métairie, ayant probablement des raisons de sécurité de ce côté-là.
Tout était désert. C’était l’heure où il n’y avait plus de passants. •
Derrière une broussaille, il s’arrêta, défit
QUATREVINGT-TREIZB.
son manteau , retourna sa veste du côté velu , rattacha à son cou son manteau qui était une guenille nouée d’une corde, et se mit en route.
Il faisait clair de lune,
Il arriva à un embranchement de deux chemins où se dressait une vieille croix de pierre. Sur le piédestal de la croix on distinguait un carré blanc qui était vraisemblablement une affiche pareille à celle qu’il venait de lire. Il a’eo approcha.
— Où allez-vous? lui dit une voix.
Il se retourna.
Un homme était là dans les hqies, de haute taille comme lui, vieux comme lui, comme lui en cheveux blancs, et plus en haillons encore que lui-méme. Presque son pareil.
Cet homme s’appuyait sur un long bâton.
L’homme reprit : ;
— Je vous demande où vous allez?
— D’abord où suis-je ? dit-il , avec un calme presque hautain.
L’homme répondit :
— Vous êtes dans la seigneurie de Tanis,
UTILITÉ DES GROS CARACTÈRES
in
et j’en suis le mendiant, et vous en êtes le seigneur.
— Moi?
— Oui , vous, monsieur le marquis de Lantenac.
Le Caimand
Le marquis de Laotenac, nous le nommerons par son nom désormais, répondit gravement :
— Soit. Livrez-moi.
L’homme poursuivit :
— Nous sommes tous deux chez nous ici, vous dans le château, moi dans le buisson.
— Finissons. Faites. Livrez-moi, dit le marquis.
L’homme continua :
— Vous alliez à la métairie d’ Herbe en-Pail, n’est-ce pas ?
— Oui.
LE CAIMANO.
— N’y allez point.
— Pourquoi?
— Parce que les bleus y sont.
— Depuis quand ?
— Depuis trois jours.
— Les habitants de la ferme et du hameau ont-ils résisté?
— Non. Ils ont ouvert toutes les portes.
— .\h ! dit le marquis.
L’homme montra du doigt le toit de la métairie qu’on apercevait à quelque distance pardessus les arbres.
— Voyez-vous le toit, monsieur le marquis ?
— Oui.
— Voyez-vous ce qu’il y a dessus?
— Qui flotte?
— Oui.
— C’est un drapeau.
— Tricolore, dit l’homme.
C’était l’objet qui avait déjà attiré l’attention du marquis quand il était au haut de la dune.
— Ne sonne-t-on pas le tocsin ? demanda le marquis.
— Oui.
— A cause de quoi ?
— Évidemment à cause de vous.
— Mais on ne l’entend pas?
— C’est le vent qui empêche.
L’homme continua :
— Vous avez vu votre affiche ?
— Oui.
— On vous cherche.
Et, jetant un regard du côté de la métairie, il ajouta :
— Il y a là un demi-bataillon.
— De républicains ?
— Parisiens.
— Eh bien, dit le marquis, marchons.
Et il ût un pas vers la métairie.
L’homme lui saisit le bras.
— N’y allez pas.
— Et où voulez-vous que j’aille ?
— Chez moi.
Le marquis regarda le mendiant.
— Écoutez, monsieur le marquis, ce n’est pas beau chez moi, mais c’est sûr. Une cabane plus basse qu’une cave. Pour plancher un lit de varech, pour plafond un toit de branches et
LE CAIMAND
d’herbe. Venez. A la métairie vous seriez fusillé. Chez moi vous dormirez. Vous devez être las ; et demain matin les bleus se seront remis en marche, et vous irez où vous voudrez.
Le marquis considérait cet homme.
— De quel côté êtes-vous donc ? demanda le marquis; êtes-vous républicain? êtes-vous royaliste ?
— Je suis un pauvre.
— Ni royaliste, ni républicain ?
— Je ne crois pas.
— Êtes-vous pour ou contre le roi?
— Je n’ai pas le temps de ça.
— Qu’est-ce que vous pensez de ce qui se passe ?
— Je n’ai pas de quoi vivre.
— Pourtant vous venez à mon secours.
— J’ai vu que vous étiez hors la loi. Qu’estce que c’est que cela, la loi ? On peut donc être dehoi’s. Je ne comprends pas. Quant à moi suis-je dans la loi? suis-je hore la loi? Je n’en sais rien. Mourir de faim, est-ce être dans la loi?
— Depuis quand mourez-vouS de faim ?
— Depuis toute ma vie.
— Et VOUS mesauvèz? .
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai dit : Voilà encore un plus pauvre que moi. J’ai le droit de respirer, lui il ne l’a pas.
— C’est vrai. Et vous me sauvez ?
— Sans doute. Nous voilà frères, monseigneur. Je demande du pain, vous demandez la vie.
Nous sommes deux mendiants.
— Mais savez-vous que . ma tête est mise à prix ?
— Oui.
— Comment le savez-vous?
— J’ai lu l’affiche.
— Vous savez lire?
— Oui. Et écrire aussi. Pourquoi serais-je une brute?
— Alors, puisque vous savez lire, et puisque vous avez lu l’affiche, vous savez qu’un homme qui me livrerait gagnerait soixante mille francs.
— Je le sais.
— Pas en assignats.
— Oui, je sais, en or.
LE CAIMAND
— Vous savez que soixante mille francs, c’est une fortune?
— Oui.
— Et que quelqu’un qui me livrerait ferait sa fortune ?
— Eh bien, après?
— Sa fortune !
— C’est justement ce que j’ai pensé. En vous voyant je me suis dit : Quand je pense que quelqu’un qui livrerait cet homme-ci gagnerait soixante-mille francs et ferait sa fortune! Dépêchons-nous de le cacher.
Le marquis suivit le pauvre.
Ils entrèrent dans un fourré. La tanière du mendiant était là. C’était une sorte de chambre qu’un grand vieux chêne avait laissé prendre chez lui à cet homme ; elle était creusée sous ses racines et couverte de ses branches. C’élait obscur, bas, caché, invisible. Il y avait place pour deux.
— J’ai prévu que je pouvais avoir un hôte, dit le mendiant.
Cette espèce de logis sous terre, moins rare en Bretagne qu’on ne croit, s’appelle en langue
QUATREYINGT-TREIZE
paysanne camichoi. Ce nom s’applique aussi à des cachettes pratiquées dans l’épaisseur des murs.
C’est meublé de quelques pots, d’un grabat de paille ou de goémon lavé et séché, d’une grosse couverture de créseau, et de quelques mèches de suif avec un briquet et des tiges creuses de branche-ursine pour allumettes.
Ils se courbèrent, rampèrent un peu, pénétrèrent dans la chambre où les grosses racines de l’arbre découpaient des compartiments bizarres, et s’assirent sur un tas de varech sec qui élait le lit. L’intervalle de deux racines par où l’on entrait et qui servait de porte donnait quelque clarté. La nuit était venue, mais le regard se proportionne à la lumière, et l’on finit par trouver toujours un peu de jour dans l’ombre. Un reflet du clair de lune blanchissait vaguement l’entrée. Il y avait dans un coin une cruche d’eau, une galette de sarrasin et des châtaignes.
— Soupons, dit le pauvre.
Ils se partagèrent les châtaignes ; le marquis donna son morceau de biscuit; ils mordirent à
LE CAIMAND
la même miche de blé noir et burent à la cruche l’un après l’autre.
Ils causèrent.
Le marquis se mita interroger cet homme.
— Ainsi, tout ce qui arrive ou rien, c’est pour vous la même chose?
— A peu près. Vous êtes des seigneurs, vous autres. Ce sont vos affaires.
— Mais enfin, ce qui se passe...
— Ça se passe là-haut.
Le mendiant ajouta :
— Et puis il y a des choses qui se passent encore plus haut, le soleil qui se lève, la lune qui augmente ou diminue, c’est de celles-là que je m’occupe.
Il but une gorgée à la cruche et dit :
— La bonne eau fraîche !
Et il reprit :
— Comment trouvez-vous cette eau, monseigneur?
— Comment vous appelez-vous? dit le marquis.
— Je m’appelle Tellmarch, et l’on m’appelle le Caimand.
QUATREVINOT-TRBIZE. .
' — Je sais. Gaimand est un mot du pays.
— Qui veut dire mendiant. On me surnomme aussi le Vieux.
Il poursuivit :
-- Voilà quarante ans qu’on m’appelle le Vieux.
— Quarante ans ! mais vous étiez jeune ?
— Je n’ai jamais été jeune. Vous l’étes toujours, vous, monsieur le marquis. Vous avez des jambes de vingt ans, vous escaladez la grande dune; moi, je commence à ne plus marcher; au bout d’un quart de lieue je suis las. Nous sommes pourtant du même âge; mais les riches, ça a sur nous un avantage, c’est que ça mange tous les jours. Manger conserve.
Le mendiant, après un silence, continua :
— Les pauvres, les riches, c’est une terrible affaire. C’est ce qui produit les catastrophes. Du moins, ça me fait cet effet-là. Les pauvres veulent être riches, les riches ne veulent pas être pauvres. Je crois que c’est un peu là le fond. Je ne m’en môle pas. Les événements **ont les événements. Je ne suis ni pour le
créancier, ni pour le débiteur. Je sais qu’il y a une dette et qu’on la paye. Voilà tout. J’aurais mieux aimé qu’on ne tuât pas le roi, mais il me serait difficile de dire pourquoi. Après ça, on me répond : Mais autrefois, comme on vous accrochait les gens aux arbres pour rien du tout! Tenez, moi, pour un méchant coup de fusil tiré à un chevreuil du roi, j’ai vu pendre un homme qui avait une femme et sept enfants. Il y a à dire des deux côtés.
11 se tut encore, puis ajouta :
— Vous comprenez, je ne sais pas au juste, on va, on vient, il se passe des choses; moi, je suis là sous les étoiles.
Tellmarch eut encore une interruption de rêverie, puis continua :
— Je suis un peu rebouteux, un peu médecin, je connais les herbes, je tire parti des plantes, les paysans me voient attentif devant rien, et cela me fait passer pour sorcier. Parce que je songe, on croit que je sais.
— Vous êtes du pays? dit le marquis.
— Je n’en suis jamais sorti.
— Vous me connaissez?
— Sans doute. La dernière fois que je vous ai vu, c’est à votre dernier passage, il y a deux ans. Vous êtes allé d’ici en Angleterre. Tout à l’heure j’ai aperçu un homme au haut de la dune. Un homme de grande taille. Les hommes grands sont rares; c’est un pays d’hommes petits, la Bretagne. J’ai bien regardé, j’avais lu l’afûche. J’ai dit ; tiens ! Et quand vous êtes descendu, il y avait de la lune, je vous ai reconnu.
— Pourtant, moi, je ne vous connais pas.
— Vous m’avez vu, mais vous ne m’avez pas vu.
Et Tellmarch le Caimand ajouta :
— Je vous voyais, moi. De mendiant à passant, le regard n’est pas le même.
— Est-ce que je vous avais rencontré autrefois?
— Souvent, puisque je suis voire mendiant.
J’étais le pauvre du bas du chemin de votre château. Vous m’avez dans l’occasion fait l’aumône; mais celui qui donne ne regarde pas, celui qui reçoit examine et observe. Qui dit mendiant, dit espion. Mais moi, quoique sou-
LE CAIMAND
vent triste, je tûche de ne pas être un mauvais espion. Je tendais la main, vous ne voyiez que la main, et vous y jetiez l’aumône dont j’avais besoin le matin pour ne pas mourir de faim le soir. On est des fois des vingt-quatre heures sans manger. Quelquefois un sou c’est la vie. Je vous dois la vie, je vous la rends.
— C’est vrai, vous me sauvez.
— Oui, je vous sauve, monseigneur.
Et la voix de Tellmarch devint grave.
— A une condition.
— Laquelle ?
— C’est que vous ne venez pas ici pour faire le mal.
— Je viens ici pour faire le bien, dit le marquis.
— Dormons, dit le mendiant.
Ils se couchèrent côte à côte sur le lit de varech. Le mendiant fut tout de suite endormi. Le marquis, bien que très-las, resta un moment rêveur, puis, dans cette ombre, il regarda le pauvre, et se coucha. Se coucher sur ce lit, c’était se coucher sur le sol; il en profita pour coller son oreille à terre, et il écouta. Il y avait
ICO
QUATREVINGT-TRBIZE.
SOUS la terre un sombre bourdonnement; on sait que le son se propage dans les profondeurs du sol ; on entendait le bruit des cloches.
Le tocsin continuait.
Le marquis s’endormit.
Signé Gauyain
Quand il se réveilla, il faisait jour.
Le mendiant était debout, non dans la tanière, car on ne pouvait s’y tenir droit, mais dehors et sur le seuil. Il était appuyé sur son bâton. Il y avait du soleil sur son visage.
— Monseigneur, dit Tellmarch, quatre heures du matin viennent de sonner au clocher de Tanis. J’ai entendu les quatre coups. Donc le vent a changé; c’est le vent de terre; je n’entends aucun autre bruit ; donc le tocsin a cessé. Tout est tranquille dans la métairie et dans le hameau d’Herbe-en-Pail. Les bleus dorment ou
sout partis. Le plus fort du danger est passé ; il est sage de nous séparer. C’est mon heure de m’en aller.
Il désigna un point de l’horizon.
— Je m’en vais par là.
Et il désigna le point opposé.
— Vous, allez-vous-en par ici.
Le mendiant fit au marquis un grave salut de la main.
Il ajouta en montrant ce qui restait du souper :
— Emportez des châtaignes, si vous avez faim.
ün moment après, il avait disparu sous les arbres.
Le marquis se leva, et s’en alla du côté que lui avait indiqué Tellmarch.
C’était l’heure charmante que la vieille langue paysanne normande appelle la « piperette du jour. » On entendait jaser les cardrounettes et les moineaux de haie. Le marquis suivit le sentier par où ils étaient venus la veille. Il sortit du fourré et se retrouva à l’embranchement de routes marqué par la croix de pierre. L’affiche y était, blanche et comme gaie au soleil levant.
SIGNÉ OAUVAIN. IC3
11 se rappela qu’il y avait au bas de l’afflcbe quelque chose qu’il n’avait pu lire la veille à cause de la finesse des lettres et du peu de jour qu’il faisait. Il alla au piédestal de la croix. L’affiche se terminait en elTet, au-dessous de la signature Prieur, de la Marne, par ces deux lignes en petits caractères :
« L’identité du ci-devant mai^iuis de Lantenac constatée, il sera immédiatement passé par les armes. — Signé : le chef de bataillon, commandant la colonne d'expédition, Gauvain. »
— Gauvain ! dit le marquis.
Il s’arrêta profondément pensif, l’œil fixé sur l’affiche.
— Gauvain ! répéta-t-il.
Il se remit en marche, se retourna, regarda la croix, revint sur ses pas, et lut l’affiche encore une fois.
Puis il s’éloigna à pas lents. Quelqu’un qui eût été près de lui l’eût entendu murmurer à demi-voix ; « Gauvain I »
Du fond des chemins creux où il se glissait, on ne voyait pas les toits de la métairie qu’il avait laissée à sa gauche. Il côtoyait une émi-
nence abrupte, toute couverte d’ajoncs en fleur, de l’espèce dite longue-épine. Cette éminence avait pour sommet une de ces pointes de terre qu’on appelle dans le pays une « hure. » Au pied de l’éminence, le regard se perdait tout de suite sous les arbres. Les feuillages étaient comme trempés de lumière. Toute la nature avait la •joie profonde du matin.
Tout à coup ce paysage fut teiTible. Ce fut comme une embuscade qui éclate. On ne sait quelle trombe faite de cris sauvages et de coups de fusil s'abattit- sur ces champs et ces bois pleins de rayons, et l’on vit s’élever, du côté où était la métairie, une grande fumée coupée de flammes claires, comme si le hameau et la ferme n’étaient plus qu’une botte de paille qui brûlait. Ce fut subit et lugubre, le passage brusque du calme à la furie, une explosion de l’enfer en pleine aurore, l’aurore sans transition. On se battait du côté d’Herbe-en Pail. Le marquis s’arrêta. <
11 n’est personne qui, en parail cas, ne l’ait éprouvé, la curiosité est plus forte que le danger ; on veut savoir, dût-on périr. Il monta sur
SIGNÉ OAUVAIN.
l'étniuence au bas de laquelle passait le chemin creux. De là on était vu, mais on voyait. Il fut sur la hure en quelques minutes. 11 regarda.
* En effet, il y avait une fusillade et un incendie. On entendait des clameurs, on voyait du feu. La métairie. était comme le centre d’on ne sait quelle catastrophe. Qu’était-ce? La métairie d’ Herbe- en -Pail était-elle attaquée? Mais par qui? Était-ce un combat? N’était-ce pas plutôt une exécution militaire? Les bleus, et cela leur était ordonné par un décret révolutionnaire, punissaient très-souvent, en y mettant le feu, les fermes et les villages réfractaires ; on brûlait, pour l’exemple, toute métairie et tout hameau qui n’avaient point fait les abatis d’arbres prescrits par la loi et qui n’avaient pas ouvert et taillé dans les fourrés des passages pour la cavalerie républicaine. On avait notamment exécuté ainsi tout récemment la paroisse de Bourgon, près d’Ernée. Herbe-en-Pail était-il dans le même cas? Il était visible qu’aucune des percées stratégiques commandées par le décret n’avait été faite dans les halliers et dans les enclos de Tanis et d’Herbe en-Pail. Était-ce le
châtiment? Était-il arrivé un ordre à l’avantgarde qui occupait la métairie? Cette avantgarde ne faisait-elle pas partie d’une de ces colonnes d’expédition surnommées colonnes infernales f
Un fourré très-hérissé et très-fauve entourait de toutes parts l’éminence au sommet de laquelle le marquis s’était placé en observation. Ce fourré, qu’on appelait le bocage d’Herbe-en- Pail, mais qui avait les proportions d’un bois, s’étendait jusqu’à la métairie, et cachait, comme tous les halliers bretons, un réseau de ravins, de sentiers et de chemins creux, labyrinthes où les armées républicaines se perdaient.
L’exécution, si c’était une exécution, avait dû être féroce, car elle fut courte. Ce fut, comme toutes les choses brutales, tout de suite fait. L’atrocité des guerres civiles comporte ces sauvageries. Pendant que le marquis, multipliant les conjectures, hésitant à descendre, hésitant à rester, écoutait et épiait, ce fracas d’extermination cessa, ou pour mieux dire se dispersa. Le marquis constata dans le hallier comme l’éparpillement d’une troupe furieuse et joyeuse. Un